‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 29 sur 95 · CLXTI LES COURS ET LES SALONS · texte numérisé non relu

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la mère s'en aperçut. S'(?tanl ressouvenue qu'il n'y avait que sa fille qui avait fouillé clans son armoire^ elle imagina bien qu'il n'y avait qu'elle qui avait pu soustraire un efiFet inutile à tout autre qu'à elle ou à Bernard. Cet événement n'a été su que de très-peu de personnes, et a brouillé pendant plusieurs années Dupin et sa fenune avec Bernai*d, qui ne les voulut plus voir ni l'un ni Tautre. Mais comme le mari n'y avait nulle part , Bernarl leur pardonna et leur en fit présent. » La conduite de M"« Dupin n'en mérite-t-elle pas moins d'être flétrie?

Exécutez- vous aussi de bonne grâce, vous, madame de Tencin, la maltresse de Destouches, de Fontenelle, du Régent, de Dubois, de Bolingbrocke , de votre neveu d'Argental, sans compter 1rs autres. L'historienne saurait flétrir avec trop d'indignation cette intrigante, cx)upable du double crime de vol et d'assassinat. A peine en fut-elle soupçonnée, qu'elle fut arrêtée, ti-aduite devant des juges , puis mise en liberté. Était-elle innocente? Toutes les probabilités semblent déposer contre elle , ainsi que le remarque M. Etienne, dans sa Notice sur A/"* de Tencin placée en tête du tome IV des OEuvres complètes de lf™«* de Lalayette , de Tencin et de Fontaines . in-8» de i83î. Le soin que prit son frère de faire enlever du Châtelet toutes les pièces de ce procès prouve évidemment l'impossibilité de disculper Taccusée, puisqu'il était de son honneur de conserver les rapports ou mémoires qui pouvaient la décharger. Cette preuve négative acquiert toute l'autorité d'ime preuve positive, quand on lit avec attention ces curieux fragments du testament de La Fresnaye : « Sur les menaces que m'a faites depuis longtemps M"» de Tencin, de m'assassiner ou faire assassiner , ce que j'ai même cru qu'elle ferait il y a quelques jours, sur ce qu'elle m'emprunta un de mes pistolets de poche que j'ai eu le courage de lui donner; et comme, de ma connaissance particulière , elle a fait tout ce qu'elle a pu pour faire assassiner M. de Noce, et que son caractère la rend capable des plus grands crimes, j'ai cru que la précaution de faire mon testament était raisonnable. M"^ de Tencin a, à moi appartenant, entre ses mains, un certificat de dix actions primées par le sieur Chabert pour mon compte, ainsi qu'il l'a déclaré. Outre cela, elle a le ti*an»port d'un contrat de cinquante mille livres sur File de Rhé , que j'ai acquis de M. Ponat et mis sous son nom. M. Jourdain, qui a passé le contrât, a fait passer la contre-letti*e à mon profit. Elle a un

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opotrat de quaraate-cinq mille livves^ou, du moins, une obligation passée par Massuan à mon profit , dont je lui ai fait un transport simulé. M. Chèvre , qui a passé le transport^ a fait faire la contre-lettre; l'un et l'autre le déclareront. Je lui ai remis le total entre ses mains ; aussi bien qu'un billet de quai*ante mille livres, dont je n'ai reçu aucune valeur , parce que ce dépôt, me disait-elle , la rendrait sûre de moi. Elle est coutumière du fait. On trouvera dans mes papiers une protestation contre un billet de deux cent mille livres qu'elle m'avait fait faire, qui a été remis à M. Cotin. Quand j'ai voulu retirer mes effets d*entre ses mains, j'ai été surpris de trouver une scélérate qui m'a dit qu'elle ne me rendrait rien que je ne lui eusse payé le billet de quarante mille livres, que c'était le moindre paiement qu'elle pût recevoir pour avoir couché avec moi. Cette infâme, par ses friponneries, m'a mis hors d'état de payer mes dettes, sans jamais s'être souvenue un instant qu'elle seule avait causé ma ruine. Les déclarations que je fais m'ont paru nécessaires pour rintérèt de mes créanciers. Je prends Dieu à témoin qu'elles sont dans l'exacte vérité. » Qu'on se rappelle que La Fresnaye a été tué chez M"« de Tencin. S'y est-il suicidé, comme elle Ta dit? Rien ne porte à le croire. Au contraire, par cette mort, elle avait (juittance de toutes les sommes qu'elle lui devait. Par conséquent on est tenté d'imputer ce crime à la personne qui allait eu profiler. Aucloresi cuiprodest. Quand elle sortit de prison, les philosophes continuèrent de la voir, comme auparavant, de se réunir chez elle, d'y boire, d'y manger et d'y causer plusieurs fois la semaine. Pour nous, nous n'hésiterons pas & Tarracher à ces bêles pour rattacher au pilori de l'histoire et la noter d'infamie.

Je me permettrai d'accoupler quelques beaux messieurs avec ces belles dames qui n'avaient sur leur guéridon que la Pucelle et la Hmriatle , ÏBmile et la Nouvelle Héloïse , VEiprit des lois et V Encyclopédie. 8ans doute elles ont payé leur tribut à la faiblesse humaine; mais il leur a été pardonné beaucoup parce qu'elles ont beaucoup aimé. Les philosophes se complurent à devenir leurs hôtes, leurs courtisans, leurs esclaves; c'était sur leurs genoux qu'ils déposaient leurs lauriers; ils allaient si souvent chez elles, que la levrette au ooUier d'or n'aboyait plus au bruissement de leurs pas , au son de leur voix flûtée.

Nonmions de suite Duclos, dont Rousseau à loué i'àme droite.

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Son humeur caustique et spirituelle lui ouvrit les portes de tous les salons dorés , où il observa avec une sagacité fine et profonde les différents personnages qu'il devait peindre. Sa qualité d'hisioriographe de France lui permit de compulser des archives fermées au vulgaire des curieux. Il en sortit la tète pleine d'anecdotes ^ dont il égayait ses conversations et dont il enrichit ses Mémoires, auxquels nous avons eu si souvent recours pour expliquer cette fermentation de raison universelle qu*il avait remarquée dans les sociétés. Quand il publia ses Considérations sur les mœurs , Louis XV les loua comme le livre d'un honnête honune : éloge magnifique ^ mais auquel je ne souscris qu'avec réserve. Dans cet ouvrage , Duclos reconnaît qu'il y a des sentiments et des procédés d'usage qu'on ne peut mépriser sans cesser d'avoir une parfaite probité. Servons-nous de cette maxime pour juger sa conduite à l'Académie française au moment où Dalembert y sollicitait un fauteuil^ qu'il iinit par obtenir. Ce ne fut pas sans peine, a Son élection j dit La Harpe ', fut traversée par beaucoup d'obstacles, et même il passe poiu* constant qu^il y avait un nombre de boules noires plus que suflBsant pour l'exclure , si Duclos, qui ne perdait pas la tête, et qui était en tout hardi et décidé, n'eût pris sur lui de les brouiller dans le scrutin^ en disant très-haut qu'il y avait autant de boules blanches qu'il en fallait. Duclos et Dalembert m'ont tous deux confirmé le fait plus d'uue fois; tout était noir /c'est leur expression. Ce fait, que je crois unique dans l'histoire de l'Académie , pourrait fournir matière à bien des réflexions. » Il est probable que Duclos , devenu secrétaire perpétuel de l'Académie, brouilla plus d'une fois les scrutins pour favoriser l'élection des philosophes.

Dalembert connaissait la supercherie de Duclos; il ne dédaigna point d'en profiter. Pure peccadille pour un philosophe qui a se faisaK estimer, suivant le comte de Ségur (t. U. p. 52), par son désintéressement, par sa probité, par la fierté de son caractère ! » Écoutez. Voici ce que Rousseau , au Livre XII de ses Confessions, nous dit de ce même Dalemliert : a J'avais trouvé, dans ses Éléments de musique, beaucoup de choses tiréesde ce que j'avais écrit sur cet art pour VEncyclopédiet et qui lui fut remis plusieurs années avant la publication de ses Éléments. J'ignore la part qu'il a pu avoir à un livre intitulé Dictionnaire des

(1) Correspondance littéraire, iSOi , (om. IV, pag. 180.

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Beaux-Arts ;TtMsyj ai trouvé des articles transcrits des miens mot à mot, et cela longtemps avant que ces mêmes articles fussent impîmés dans VEncydopédk.n Autre charge plus accablante. Dans une lettre du ii octobre 1759 àM"* Voland, Diderot mande avoir ^nstroj^ ainsi Dalembert au siyet de ses engagements avec les éditeurs de l'Encyclopédie : « Vous avez un traité avec les libraires , vos honoraires y sont stipulés^ vous n'avez rien à exiger au delà. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à chaque volume; c'est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne vous étaient pas dus^ Vous projetez un voyage à Wesel , dans un temps où vous leur âiez nécessaire ici; ils ne vous retiennent pas: au conti*aire , vous manquez d'argent^ ils vous en ofifrent. Vous acceptez deux cents louis y vous oubliez cette dette pendant deux à trois ans. Au bout de ce terme assez long , vous songez à vous acquitter. Que font - ils ? ils TOUS remettent votre billet déchiré , et ils paraissent contents de vous avoir servi. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont rais toute leur fortune. Vous débauchez leurs travailleiu^ , TOQs les jetez dans un monde d'embarras dont ils ne se tireront pas sitôt. Ce n'est pas tout : il vous vient en fantaisie de recueillir différents morceaux épars dans ï Encyclopédie. Rien n'est plus contraire à leurs intérêts ; ils vous le représentent, vous insistez ; l'édition se fait, ils en avancent les frais , et vous en partagez le profit. Il semblait (pi'aprës avoir payé deux fois votre ouvrage, ils étaient en droit de le r^arder comme le leur. Cependant vous allez chercher un libraire ta loin, et vous lui vendez pêle-mêle ce qui ne vous appartient pas. Votre conduite avec eux est horrible. Savez-vous à qui il appartient de juger entre eux et vous? au public. S'ils faisaient un manifeste, et qu'ils le prissent pour arbitre, vous seriez couvert déboute. Après toute cette ostentation de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien misérable. x> Malgi*é cette objurgation , Dalembert persista dans ses injustes prétentions. Diderot , indigné , s'éloigna de lui, ne lui fit plus de visites, et resta des années entières sans le i^eucontrer. Pourtant il lui adressait la parole dans les salons , où le basard les rapprochait.

Mais Uderot que Grimm, suivant les Mémoires de if"" d*Épinay, vantait à l'envi comme a l'homme moral le plus parfait qu'il conclût, » savait l'art de lever les scrupules et de trouver des accommodements avec sa conscience quand il s'agissait de ses propres intérêts.

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Il avait chargé Rousseau de faire la partie de la musique pour VBi^ cyclopédie^ et il lui avait laissé, pour lui livrer ce travail, uo délai de trois mois, comme à tous les auteurs qui devaient concourir à cette entreprise, a Mais je fus le seul qui fus prêt au terme prescrit , dit Rousseau, au livre Vil de ses Confesiions. Je lui remis mon ma» nuscrit, que j'avais fait mettre au net par un laquais qui écrivait très-bien , et à qui je payai dix écus , tirés de ma poche , qui ne m'ont jamais été remboursés. Diderot m'avait promis , de la part des libraires , une rétribution, dont il ne m'a jamais reparlé, ni moi i lui. p Après cette omission, grave sans doute, mais facile à justifier, en l'attribuant à l'oubli , citons un péché de commission , de propos délibéré , que rien ne s^aurait excuser. Dans sa jeunesse , Diderot se trouvant gêné et môme irès-endetté , sans espoir de rien recevoir de son père, alla trouver un Carme, feigait de se repentir de tous ses égarements et de n'être pas éloigné de se retirer dans un couvent , dès que l'état de ses affaires le lui permettrait. Le moine, édifié de ses pieuses résolutions , lui avança dix-huit à dix-neuf cents francs, pour lui faciliter le moyen de rompre honnêtement avec le monde. Diderot vit là une mine d'or à exploiter ; il revint bientôt à la charge et demanda de nouveaux secours. Ce fut alors que le religieux se douta du jeu et refusa avec indignation. Diderot cessa de l'importuner, et, par reconnaissance, rappela souvent les cx)uvents dans ses diatribes. Mais ce qu'il y a de plus singulier, cest que ces anecdotes, qui formeraient un merveilleux incident dans Tariufe, nous ont été dévoilées par une mère de famille , par la fille de Diderot, qui les donne avec naïveté comme des jeux innocents, dans sef Mémoires pour servir à l'histoire de la vie el des ouvrages dé Diderot , publiés en 1830 par le libraire Paulin en tête des Mémoires ^ corre^ pondances et ouvrages inédits de Diderot. J'ignore la raison pour laquelle le littérateur chargé de corriger la deuxième édition de ces Mémoires en 18il , par MM. Gamier et Foumier, s'est permis de retrancher des Mémoires de M"^ de Vandeul l'escobarderie que nous avons relevée, et que M. Villemain a flétrie dans la dix-neuvième leçon de son Cours de littérature française au xviu* siiele.

Il est temps de nommer Rousseau , le censeur de son époque, le dénonciateur de Diderot et de Dalembert. En vain déclare «t «il hautement que quiconque pourra le croire un malhonnête homme » est lui-même uq homme Aétouffer; en vain osa^-il adjurer tous les

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