‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 30 sur 95 · AU XVIII* SIÈCLE. CLXXI · texte numérisé non relu

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mortels de dérouler devant le souverain Juge le tableau de toutes les actions de leur vie , persuadé qu'aucun d'eux n'apparaîtrait meilleur que lui. il me suffit de parcourir ses Confessions pour lui montrer le ridicule de tant de prétentions , de tant de fanfaronnades. Comme il s'est vanté d'avoir de bonne heure connu les méditations sublimes, de n'avoir point eu l'enfance d'un enfant , d'avoir toujours pensé et senti en honmie 5 il force l'historien à le juger avec sévérité sur des &ute§ qu'on pardonnerait à un autre en souriant ^ puisque la responsabilité commence le jour où a point la première lueur de la raison. Il eut de plus l'avantage de naitre dans une famille que ses mcBurs distinguaient du peuple , et dont tous les membres lui donnèrent des leçons de sagesse et des exemples d'honneur. Par conséquent, soit du c6té de l'éducation, soit du côté de la nature, il est difficile d'exploiter en sa faveuT le terrain des circonstances atténuantes, la culpabilité dépendant et des lumières de la conscience et des habitudes du foyer domestique. Or, quel parti Rousseau a-t-il tiré et de loccasion et de son génie abandonné à toute sa fougue? A peine fut-il placé chez un graveur, qu'il y fit la chasse aux pommes; trouvé en flagrant délit , il fut châtié; loin de se corriger , il récidiva plus tranquillement qu'auparavant, en même temps qu'il allait dans une maison voisine moissonner de belles asperges qu'il vendait au marché, pour le compte d'un sien camarade, moyennant sa part du produit. Le voilà de la sublimité de l'héroïsme passé à l'ignominie d'im vaurien. Fatigué du joug d'un patron , il quitte furtivement son apprentissage, sans s'inquiéter des dommages-intérêts qu'une telle nipture coûterait à ses parents. Laquais dans une bonne maison , il y dérobe un petit ruban couleiu* de rose et argent déjà vieux, et laisse honteusement chasser une servante qu'il accuse effrontément de cette soustraction. Il change de religion, mais cet acte solennel n'est pour lui qu'une aifaire d'intérêt; il regrette de n'avoir retiré qu'un peu plus de vingt francs de son abjuration. Précepteur chez M. de Mabli , il détourne des bouteilles de vin , et oblige son maitre à lui enlever la direction de la cave qui lui avait été confiée. Recueilli et enti'etenu par M"»« de Warens, il s'aperçoit que des méchants la grugent et la dupent journellement ; il imite leur exemple , persuadé que ce qu'il se refusait deviendrait infailli- Uement leur proie. Dans ses courses continuelles, il a eu plus d'une fois recours h Ia bourse de ses amis ; il n'a point remboursé tout ce

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qu'il avait emprunté. Parvenu à la pleine possession de sa dignité d'homme, il conserve toujours, toujours, des habitudes de son ancien métier de vivre. Aussi , dans un de ces moments où il n'élail point aveuglé par un fol orgueil , il dit naïvement : o J'ai été firipon, et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent , et que j'aime mieux prendre que demander; mais, petit ou grand , je ne me souviens pas d'avoir pris de ma vie un liard à personne; hors une seule fois, il n'y a pas quinze ans , que je volai sept livres dix sous. L'aventure vaut la peine d'être contée, car il s'y trouve un concours impayable d'effronterie et de bêtise, que j'aurais peine moimême à croire s'il i^gardait im autre que moi. C'était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au Palais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre , la regarde, et me dit : Allons à l'Opéra. Je le veux bien. Nous allons. 11 prend deux billets d'amphithéâtre, m'en donne un, et passe le premier avec l'autre. Je le suis, il entre. En entrant après lui , je trouve la porte embarrassée. Je regarde , je vois tout le monde debout ; je juge que je pourrai bien me peindre dans celle foule , ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j'y suis perdu. Je sors, je reprends ma contre-marque , puis mon argent , et je m'en vais , sans songer qu'à peine avais-je atteint la porte que tout le monde était assis, et qu'alors M. de Francueil voyait clairement que je n'y étais plus. Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce trait-là, je le note. Ce n'était pas précisément voler cet argent ; c'était en voler l'emploi; moins c'était un vol, plus c'était une infamie. » Après ces aveux, concluons. Rousseau s'est cru un héros , et un héros digne d'avoir ime statue ; je lui aurais ôté mon chapeau , s'il nous avait prouvé à quelle heure et de quelle manière il le fut. Faut>-il attribuer cet oubli à sa modestie ou h son inadvertance ? Aucun homme modeste , que je sache , ne s'étant donné pour un héros , je suis tenté de croire que la distractiou de Rousseau est une faute que la Providence a permise en punition de sa superbe. Mais quand il démontre surabondanunent et péremptoirement que sa conduite comme apprenti , compagnon , laquais, précepteur, catéchumène, amant et ami , est celle d'im vaurien et d'un fripon , il m'est impossible , très-impossible de récuser son témoignage. Ses larmes ou plutôt ses pleurnicheries ne sauraient être une excuse. Il est de la nature de certaines bassesses de ne trouver grâce devant aucun tribunal. Je n'appellerai point Rousseau

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un monstre^ ou un scélérat , cai* il valait bien Diderot ou Dalembert; kmtefois dus6é-je être arrêté par un être assez fanatique pour m'éiouffer ^ et être regardé comme un homme à étouffer y je déclare hautement que la nature prise sur le fait ^ et le livre des Confessions à la main , Rousseau n'est à mes yeux qu'un nudhonnète homme^ et je suis convaincu que plus d'un lecteur n'aura point vu nos extraits de ces Confessions y sans s'écrier involontairement :

Si par malheur j*en afais fait autant , Je mirais , de regret , pendre tout à Tinstant.

Heureusement il existe assez de Philintes qui se ferorit^fîce sur cet arrêt et se garderont bien de se pendre pour cela. Je compte sur leur indulgence pour continuer l'appel nominal de mon état-major. Après Rousseau va figurer Raynal , que Grimm regardait comme un bon homme y un parfaitement honnête écrivain, et dont Voltaire, dans sa lettre à Darget, du 2i avril 1750, ne parlait que comme d'un sage d'une probité reconnue. Moi-même, si peu disposé à me laisser séduire par les scintillations de la réputation et les flatteries de la camaraderie, je louerai plus tard ses fondations et ses prix, mais auparavant je dois divulguer ses bassesses. <x L'abbé Raynal, jeune et pauvre, raconte Chamfort, accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous; quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de La Porte, en retenant huit sous dessus : celui-ci , moins gueux , la 9ous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la portion de l'abbé Raynal ; si bien que cette pauvre messe , grevée de deux pensions, ne valait plus que huit sous à l'abbé Dinouart. b Dans les fonctions de son ministère, Raynal ne fut pas plus scrupuleux. Vicaire à Saint-Sulpice pendant plusieurs années, il s'en fit chasser, selon Thiébault, a non pas tant pour avoir enterré beaucoup de protestants c^mme bons catholiques, que pour n'avoir reodu ce service qu'à ceux qui lui apportaient avant tout la rétribution simoniaque particulière et secrète d'au moins soixante francs , car il n'en enterrait jamais à moins. » La découverte de cette conduite l'ayant laissé sans carrière et rendu à sa Uberté d'homme , quel personnage va-t-il jouer? Pauvi*e et obscur, il lui fallait de la îortune et de la célébrité. La fortune , il la demanda pendant trente &US à des spéculations habiles sur les échanges du globe, à des publi* cations littéraires et surtout , remarque La Harpe , à des bénéfices

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