CLXXIV LES COURS ET LES SALONS
sur les vaisseaux nt^griers y au moment où il s'élevait avec tant de force contre la traite des nègre» dans ses écrits et même dans les sociétés, où, suivant d'AUonville (t. 111. p. 14), on Fa entendu dire à ceux qui sucraient leur café : « Arrêtez , vous allez boire du sang* > Pour parvenir à la célébrité , il passa de Tautel du Christ dans le camp des ennemis du Christ, puis des bureaux du Mtrcurt dans les bureaiLx de V Encyclopédie, d'où il fut bientôt expulsé. Les Mémoires de Bamiel (t. l. p. 54) vont nous en révéler la cause : a J'avais besoin d'ai-gent, avoua un jour à Bariuel Tabbé Yvon , Tauteur de la Défense de Vabbé de Prades; Raynal me rencontra et m'exhorta à faire quelques articles, ajoutant qu'on me paierait bien. J'acceptai l'offre; mon travail fut remis au bureau par Raynal , et je reçus de lui vingt-cinq louis. Je me croyais très-bien payé , lorsqu'un des libraires de V Encyclopédie y à qui je faisais part de ma bonne fortune, me parut fort surpris d'apprendre que les articles remis au bureau par Raynal n'étaient pas de lui. 11 s'indigna du tour qu'il soupçonnait. Peu de jours après je fus mandé au bureau , et Raynal , qui avait reçu mille écus en donnant mon travail pour le sien , fut condamné à me restituer les cent louis qu'il avait gardés pour lui. » On le bouda quelque temps, mais ensuite on l'accueillit comme si de rien n'était , car on n'y regardait pas de si près. Comment d'ailleurs renoncer à ses bons déjeunei-s où, ainsi que le constatent les Mémoires de Bachaumonl, du 30 mai i78i, l'on volait comme à un spectacle, et où l'on trouvait la meilleure compagnie de la ville et de la cour? Et pourquoi repousser un littérateur qui s'était jeté à corps perdu dans la phalange irréligieuse, et pouvait lui rendre de grands services par son audace? Raynal dépassa toutes les espérances. Sa rage contre les rois et le clergé lui tint lieu de génie; aussi devint-il à la mode de le prôner, lorsqu'on aurait dû le bafouer. Son Hisloire philosophique des élablissemenls et du commerce des Européens dans les deux Indes fut l'objet d'un enthousiasme général. Grimm la recommanda comme un li\Te capital, et on en fit plus de quarante contrefaçons, au dire de La Harpe. Pourtant on n'avait jamais pousàé l'impudence plus loin. Tout le monde savait que ce chef-d'œuvit n'avait guère de Raynal que le nom et son portrait , et Grimm luimême fut étonné d'y rencontrer des plagiats qui tenaient du ridicule. Si j'en crois La Harpe, Grhnm et Thiébault, les faits, les détails et les résumés qui ne coaceraent que le CQUUU^ce, lui ont
AU XVIIP 3liGI3* GULXV
été fouroii^ pour la France, par le duc de Choiseul, qui, pour les recueillir, avait commandé de grandes recherches et de grands travaux dans les archives de Versailles; pour la Hollande, par un Français connu , et qui y demexirait alors; pour le Portugal et l'Espagne, par le comte d'Aranda, M. de Souza, et par le général des gardes wallonnes, qui se donna des peines et des soins incroyables à Madrid, pour répondre à la confiance qu'on lui témoignait au nom de Diderot; pour les Indes, par plusieurs Anglais de distinction ; pour TAngleterre, par Suard. Grâce au zèle de ses amis, il fut bien servi de toutes parte. Quant aux épisodes, aiu morceaux philosophiques ou littéraires, ils sont de la composition de Pechmeja, de d'Holbac, et de plusieurs autres, et surtout de Diderot. 11 a existé un exemplaire où ce dernier avait indiqué à la marge toiit ce qui lui appartenait dans cette rapsodie. Cette partie très-considérable , suivant La Harpe , est évaluée à un tiers par Grimm. Aussi dans ses Mélangez ( J822. t. U. p. 12) J.-H. Meister n'a-t-il pas hésité à dire : a Pendant deux années entières^ Diderot s'est occupé presque exclusivement de VHistoire phtiosophique et polUique des deux Indes, Qui ne sait aujourilTim que près d'un tiers de ce grand ouvrage lui appartient ? Nous lui en avons vu composer une bonne partie sous nos yeux. Mais Raynal n'a pas jugé à propos de nommer ses collaborateurs. Une fois paré des dépouilles du paon, il brûla d étaler son plumage, afl'ectant de laisser des fondations et de proposer des prix dans les villes où il passait. A Londres, il parut dans la galerie de la Chambre des communes : lorateur l'ayant appris, fit tout h coup cesser la discussion, jusqu'à ce qu'on lui eût procuré une place d'honneur. En Saxe , il fut reçu comme un prince; et à Spa, il vécut dans les plus brillantes compagnies. De là il se rendit à Berlin, où il devait cuver sa fatuité. U songea à s'y établir d'une manière peu coûteuse, agréable, et propre à lui donner quelque relief, nous dit Thiébault. Il avait déjà trouvé un gite qui l'avait sauvé de Tauberge et qui ne lui coûtait rien, chez un brave et honnête libraire. C'était beaucoup de vivre aux dépens d'autrui ; mais cela ne lui suffisait pas : il voulait plus d'apparence. 11 désirait avoir une ma'son honorable où on pût lui céder deux chambres et un coin pour un domestique. U frappa inutilement à bien des portes. Sur ces entrefaites, Tassaert, le sculpteur du roi , lui offrit généreusement trois pièces dans sa maison et une place à sa table. A cette proposition, Raynal alla voir l'appartement,