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argent comptant , à Prieur. D'où provenait donc Tobjet de ce stellionat? du marquis de Ximénè?, qui l'avait volé aux Délices , où il était accueilli comme Tami intime de Voltaire et même, dit-on , comme Tamant de M"« Denis. La Morlière n'avait été que le négociateur du pi*emier contrat avec Prieur; les vingt-cinq louis qu'il lui avait extorqués, il les avait remis à Ximénès, lequel avait déjà mangé six cent mille livres. Ce sont les lettres de Voltaire à Thieriot et à d'Argental, du 10 septembre 4755 , et une autre lettre au duc de Richelieu , du 37 du même mois^ qui nous fomnis&ent ces détails.
Passons h La Harpe, qui depuis... mais alors il était philosophe, philosophe au pied de la lettre. Voyez quel joli jiersonnage il jouait en perfection avant sa célèbre conversion! Le 18 avril 4768, la Gazelle d'Ulrecht relatait comme quoi il venait d'être expulsé de Fer^ ney à cause d'une soustraction de dilTét^ents manuscrits précieux. Dans le hfercure du mois suivant. Voltaire crut devoir démentir ces bruits déshonorants pour le fugitif. C'était pure générosité; car les lettres de Voltaire au comte de Rochefort et à Hennin, du i*^ mars 4768 , et une autre lettre à d'Argental, du 4 août 4769, n'étaient pas moins explicites que la Gazette (ÏUlrecht, et nous apprennent que La Harpe fut surpris par M. Dupuits, au moment où il emportait beaucoup de papiers de la bibliothèque du château , qu'il ne put justifier ce larcin, et que, néanmoins, à peine arrivé à Paris, il s'empressa de publier le second chant d'un poème qu'il avait dérobé à l'auteur décidé à ne le laisser jamais paraître. Aussi les Mémoires de Bachaunumi ne craignirent-ils pas, le 28 mars, les 4*^ et 48 avril et le 4»' mai, de lui reprocher d'avoir volé et édité c^et ouvrage. Outre ces vers, il avait aussi, suivant Wagnière (p. 268), gardé copie des Mémoires et autres compositions que Voltaire ne confiait à ses amis que sous le sceau du secret.
J'allais prendre Thieriot corps à corps, le secouer vigoureusement. Par pitié, je veux le laisser dormir la grasse matinée. Voltaire doit un jour lui reprocher de lui avoir mangé quatre-vingts ou cent louis, et le traiter d'homme de boue.
S'il eût été permis à Voitaii*e de sortir de son sépulcre , quel nom eùt-il donné à du Vemet ? Ce dernier a eu entre les mains une collée" tion de l^lres originales de Voltaire; il fut fier de les publier. Dans quel état trouverons-nous cette correspon^lance, (jui pourrait servir de manuel A tous les étudiants en droit? Ce cristal de roche, i'é<Ii-
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teoT s*est amuséf, sans raison , à le briser en mille morceaux ; cette prose si belle, si gracieuse, il Ta déflorée; cet incomparable génie des affaires, il l'a châtré et Ta réduit à Timpuissance d'un eunuque. Je suis tenté de crier : Honte au faussaire ! J'aime mieux dire : Fi rimbécile !
Damilaville se serait bien gardé de contrister Voltaire. Quelle qua- Kté avait-il pour lui plaire? Il se rendit le facteur des encyclopédistes, ne pouvant faire mieux. Mais, quoiqu'il eût un emploi lucratif, et qu'il fût séparé de sa femme depuis douze ans, il mourut banqpieroutier , sans laisser de quoi payer ses domestiques, comme l'attestent les lettres de Dalembert à Voltaii'e, des 2 janvier, 15 octolM« et 9 novembre 1769, et une lettre de Voltaire à Dalembert, du M décembre 1768.
Suivant Collé (t. III. p. 20) , la volupté, la bonne chère , le luxe et llnsouciance auraient réduit Marivaux à la misère, si une femme , avec laquelle il vivait depuis trente ans, ne l'eût souvent soutenu de sa bourse.
Grâce aux Mémoires de Bachaumonty des 9 février 1777, 7 octobre 1779, 6 et 18 mai 1780 , il est facile de découvrir le bilan de Dorât. Ce poëte avait eu un patrimoine de 4,000 livres de rente. En 1779 il fut poursuivi par ses créanciers pour une somme de 60,000 livres, et il se vit réduit à obtenir un sauf-conduit pour n'être pas mis en prison. Il laissa environ 100,000 livres de dettes. Il mourut dans une telle détresse , qu'il n'aurait pas eu un bouillon , si une (lame n'était pas venue à son secours. Il rendit le dernier soupir sor une chaise longue , que la même personne lui avait donnée. Cependant il n'avait cessé , même dans cette pénurie , de se ruiner en folles dépenses pour une actrice.
Finissons par la famille Mirabeau. Ne confondons point le père avec le fils , le marquis avec le comte.
Des Mémoires produits en justice , soit par sa femme , soit par son fils, il appert que le marquis de Mirabeau, qui se qualifiait l'ilmi des hommes , \6c\it dans la débauche, la dissipation, maltraita sa femme , lui refusa le nécessaire et ne lui donna pas même de quoi se guérir d'une maladie honteuse qu'il lui avait conununiquée, qu'il mangea .500,0(X) livres de biens substitués, environ 600,000 livres sur ceux de sa femme, et qu'il en devait en outre environ autant.
Parlons maintenant de son fils, du comte de Mirabeau, du célèbre
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Itfirabeau. Il fut interdit de bonne heure. Cetta dure leçon Undigna sans le corriger. Les liens du mariage y les rigueurs de Texil , la dureté des prisons^ le désespoir de la pauvi^eté^ ne purent comiM-imer la fougue de ses passions. Littérature^ politique^ philosophie, histoire ^ musique , mathématiques , éloquence^ langues étrangères ^ il apprit tout^ excepté à régler son domestique. Escrime^ natation^ danse , équitation , course , pamphlets , diplomatie , débats , il s*occupa de tout, sauf à négliger ses affaires privées. U se souvenait de oe qu'il avait vu, de ce qu'il avait lu, de ce qu'il avait entendu ; il n'y avait que le nom de ses créanciers qui échappât à sa mémoire prodigieuse. Aussi toute sa vie rappela-t-il ce bon Panurge qui aimait à manger son blé en herbe. Mirabeau ne cessa d'être aux abois , de recourir à la boiu*se de tous ses amis , d'emprunter de tous C(^tés, de mendier quelquefois un écu, et il en fut réduit un jour à mettre au Mont-de-Piété tout ce qu'il possédait d'effets. Quand les circonstances le poussèrent à s'emparer , par l'omnipotence de son éloquence, du gouvernement de la plus tumultueuse des assemblées, il était noyé de dettes, ainsi que les Danton, suivant La Harpe, lesGobel, selon Georgel, et presque tous ces grande citoyens qui allaient travailler à changer la face du royaume. 11 pailla contre les déprédations de la cour, et il pactisa avec elle; il en reçut un traitement mensuel de 6,000 livres, quatre billets de 250,000 livres chacun, payables à la fin de la session de l'Assemblée nationale , indépendamment d'une somme de 80,000 livres pour se liquider promptemeut. Ce fut alors qu'il s'avisa pour la première fois de faire la liste de toutes ses dettes; il fut tout étonné de les voir monter à la somme 208,000 livres ; siu* ce mémoire figuraient jusqu'à ses habits de noce , qu'il n'avait pas encore payés. Il prêchait les doctrines de VÉmile , et néanmoins il continua d'emprunter sans s'inquiéter du ivmboursement , de dépenser et d'acheter beaucoup plus que sa for- ' tune et les faveurs du roi ne le lui permettaient. Au lieu de pi'endre un appartement plus décent que celui qu'il avait occupé jusque-là, il voulut avoir une maison entière à lui ; au lieu d'un seul domestique dont il s'était contenté , il prit des chevaux, im cuisinier, un cocher, un valet de chambre, et les ciffubla d'une riche Uvrée , quoique la mode fût venue de ne plus en porter. Il acquit aussi une partie des livres de Buffon; à sa mort, il n'avait remis que les neuf dixièmes tlu prix convenu. Il d^^vint propriétaire d'une maison de campagne de
AU XyiII* SliCLE, GLXZXTII
h valear de cinquante mille livres , mais il n'en donna aucun à« eompte, quoique la vente fût résiliable^ faute de paiement ^ dans les trois mois. Il avait tonné contre la bonqoi/rouU , la hideuse ban^' (imnmte, et cet infâme mot de b(mqmroute fut le seul bien qu'il laissa i ses héritieis. Car son exécuteur testamentaire monta à la tribune des représentants du peuple pour déclarer que Mirabeau était décédé iosohable , et pom* i*ecommander à la générosité de la nation les victimes de son insouciance. U était moH en avouant qu'il ne savait pas h quotité précise de ses dettes et qu'il ne connaissait pas mieux la situation de sa fortune. Cependant^ le ^ octobre 1790 » il avait écrit à La Marck : « Je suis un bon citoyen^ qui aime la gloire^ Thonneiur et la liberté avant tout. Je suis l'homme du rétablissement de l'ordre. » Haib aussi c'était lui qui disait au même comte ,\e iO mars 1791 : • il y a ou fond une grande duperie dans ce bas monde à nélre pas frifon » U est impossible de ne pas se souvenir de cette pensée, quand on veut apprécier la moralité de Mirabeau , en parcourant les écrits qui lui sont le moins défavorables , comme la Correspondance entre Mirabeau et La Marck et les Mémoires biographiques , littéraires et p(h iniques de Mirabeau, publiés de 1824 à 1835, par M. Lucas Mon- ^igoy 9 si>n fils adoptif , qui sont les seuls ouvrages dont nous nous soyoDs servi.
Lorsque les portes du Panthéon s'ouvrirent à deux battants pour recevoir les restes de Mirabeau, de grandes questions avaient été disculées , approfondies. Les esprits se reportaient involontairement vers le passé et attribuaient h Voltaire cette immense révolution qui les bausportatt d'admiration. Chacun répétait à l'envi ce mot échappé à La Harpe dans le Mercure du mois d'août 17^- ^ U n'& point vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. »
Voltaire n'était point mort sans entendre gronder le tonnerre dans le lointain, et sans gémir sur la bassesse de ses nombreux adeptes. Aussi disait-il à Dalembert le \^ février 1773 : a La litiéralture est un to de voleurs ; cela est digne du siècle. »
Dans un chant de son poëme inunonde, il a rassemblé ses ennemis, les a enchaînés deux à deux et les a condamnés aux galères pour lW8 escroqueries. H n'a pas manqué de mettre Fréron à leur tète.
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Le plus grand crime de ces esprits indépendants était d'avoir refusa de prodiguer leur encens à Voltaire. L'histoire trouverait diflScilement des preuves de leur culpabilité.
Il n'en est pas de même de tous ces rois^ de ces ministres, de ces favorites^ de ces courtisans, de ces maréchaux, de ces magistrats^ de ces philosophes en frac ou en jupon, que nous avons cités à la barre de lliistoire, et que des témoignages graves, nombreux, sincères nous permettent de juger sans appel. Ils juraient tous par le grand nom de Voltaire; ils l'aimaient pour lui-môme; il était devenu l'objet de leur pensée habituelle; leur admiration pour son génie ressem-» blait à de l'idolâtrie ; son poi'ti'ait trouvait place dans tous leurs boudoirs; son buste triomphait sur toutes leurs cheminées; ses œu\Tes ornaient toutes leurs bibliothèques. Ils ratifiaient tous ses jugements; ils épousaient toutes ses opinions. Us apprenaient par cœur, comme des écoliers, chacun de ses poëmes; ils ruminaient et répétaient toutes ses maximes. Ce quiétisme, ces maximes n'en ont fait que des avares, des concussionnaires, des fripons.
Voltaire mérite-t-il, par son avarice et ses friponneries, de rester à la tète de cette chaîne d'avares, de concussionnaires, de fripons?
C'est au nom de la raison, c'est au nom de la science que je suis mis en demeure de prouver que Voltaire était avare et fripon ; car j'ai cité deux anecdotes qui décèlent en lui des habitudes d'avarice et de friponnerie ; il me serait facile de prouver de suite que ces anecdotes sont vraies, en citant les auteurs graves auxquels je les ai empruntées. Ce ne serait pas répondre au défi de la critique. Du moment que je suis appelé à démontrer que ces anecdotes sont \Taisemblables, je suis obligé de rechercher si la vie privée de Voltaire nous autorise à les donner comme vraisemblables, avant d'arriver à établir qu'elles offrent tous les caractères de la certitude historique.
Voltaire était-il réellement avare et fripon ? tel doit être le sujet de mes recherches. Dans un moment de colère, Voltaire avait dit du président de Brosses: « H ne s'agit pas de le rendre ridicule; il s'agit de le déshonorer. » Voilà ma position à l'égard de Voltaire; la critique me somme avec fierté, non-seulement de le rendre ridicule, mais même de le déshonorer, et c'est au nom de la raison qu'elle requiert un jugement définitif. La matière est grav,^ et délicate^ et par sa nature, et par les conséquences qui doivent résulter de ces investigations sans exemple dans la biographie. J'accepte le débat avec la conscience
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de l'historien el du logicien. Je donnerai hardiment toutes mes découvertes, quelque minutieuses qu'elles paraitiont à plusieurs; car s'il fallait toujoiu^ écrire pour répéter les phrases déjà approuvées, l'esprit humain resterait dans une étemelle enfance. Donc, si je suis obligé de dire un mot, comme le mandait Voltaire le 23 avril 1764 à Dunilaville, ce ne sera qu'en faveur de la liberté de penser, et ce qui me parait la vérité; car ce n'est point la peine d'écrire pour ne point dire la vérité, avouait-il le 7 janvier 1760 à M»« d'Épinay. De là cette plainte adressée le 20 juin 1764 à W^ du Defiand : « On écrit l'histoire en France comme on fait un compliment à l'Académie franoiise; on cherche à arranger ses mots de façon qu'ils ne puissent choquer personne. » Le 26 mars 1764, dans une lettfe à Damilaville, il donna son dernier mot sur la manière d'écrire : a J*ai tout examiné, sans passion et sans intérêt, j'ai toujours dit ce que j'ai pensé, et je ne connais aucun cas dans lequel il faille dire ce qu'on ne pense point. »
Ces maximes me serviront de règle de conduite; je suis obligé de m'identifier avec les principes de Voltaire, afin de n'être poipt accusé de le juger d'après des axiomes qu'il eût désavoués. Il est évident que Voltaire ne saurait trouver de juge meilleur que Voltaire lui-même.
Mon âge, mon inexpérience de la polémique, devraient me laire abandonner une entreprise aussi considérable que celle d'une étude approfondie du caractère de Voltaire. Mais Voltaire ne vient-il pas m'encourager? U a reconnu que tout homme peut écrire l'histoire. Pourquoi ? « Peignez avec vérité, et votre ouvrage sera charmant, » me répond-il dans sa lettre du 26 novembre 1733 à Cide ville. Tout homme pouvant découvrir la vérité, il s'ensuit que tout homme est capable d'écrire une page d'histoire. Aussi Voltaire mandait-il le 11 mai 1764 à Damilaville : <c Si nous n'avons point de talents, tâchons au moins d'avoir la raison. » Puisse cette raison nous aider à défricher les terrains incultes de la biographie, avec la curiosité d'un Suétone et la persévérance d'un Peignot !
n nous faut donc la vérité, car Voltaire nous dit : a II n'y a pas [Jus de demi-certitude que de demi-vérité. Une chose est vraie ou fausse, point de milieu. » Mais à quels signes reconnaîtrons-nous la vérité? Voltaire nous répond : « Nous n'admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains confirment le même fait dans leurs Mémoires , ce fait est indubitable; quand ih se contredisent, il faut douter : ce qui n'est point
GXG LES GOUBS ET LES SALONS
vraisemblable ne doit point être cru , à moins que plusieurs contemporains clignes de foi ne déposent unanimement. » Ck>mment appliquer ces principes à Voltaire ?
// faut y regarder à deux fois, quand il s'agit de perdre un tel
homme. Il n'a été donné à aucun mortel d'exercer une influence
aussi grande et aussi continue. Tous les souverains ambitionnaient
l'honneur de le ^courtiser. En i749, Stanislas lui écrivait : « Vous
connaissez comme je suis gourmand de vos ouvrages, b Le 27 juillet
1754, l'électeur Palatin lui annonçait qu'il lui envoyait du vin de
Hongrie^ et le i5 juillet \16\ , il lui rappelait qu'il avait conmiandé
une traduction de la Benriade en vers allemand?. Le 10 janvier 1777,
Gustave m lui mandait : « Je prie tous les jours l'Être des êtres
qu'il prolonge vos jours si précieux à l'humanité entière, et si utile*
au pi*ogrès de la raison et de la vraie philosophie. » En février 1769,
rimpératrice Catherine lui expédiait une boite tournée de ses augustes
mains; le 30 mars 1772 , c'était des noix de c^di*e. Elle ne cessait
de le complimenter sur ses ouvrages. De là ces mots du 12 janvier
1771 : a J'ai reçu vos livres et je les dévore. » Et ces autres du
14 mars suivant : a Avant vous personne n'écrivit comme vous, et i*
est douteux qu'après vous quelqu'un vous égale jamais. Vos vers et
votre prose ne seront jamais surpassés; je les regarde comme le non
flue idtra de la littérature française, et je m'y tiens. Je ne veux pas
perdre une seule ligne de ce que vous écrivez. » Enfin ces autres du
2 auguste de la même année : « Je serai contente de moi toutes
les fois que j'aiu*ai votre approbation. » Frédéric le Grand ne fut ni
moins généreux ni moins excentrique. Le 7 novembre 1736, il ofl&it
à Voltaire un buste de Socrate; le 25 mai i737, c'était son propre
portrait ; le 27 janvier 1739 et le 24 juin 1740, il était question de
vin de Hongrie; le 19 novembre 1772, il recevait des remerciements
sur son présent de tasses de porcelaine. Il avait composé une préfaot
pour la Henriade que les circonstances ne lui permirent pas d'éditer
lui-même. Les épithètes ne lui coûtèrent pas beaucoup. Le 13
novembre 1736, il appelait Voltaire l'Apollon du Parnasse français,
devant lequel les Goroeille et les Racine ne sauraient se soutenir;
le 20 septembre 1737 , il le saluait comme un homme qui valait seul
plus que toute sa nation; le 9 novembre 1738, il révérait en lui
l'homme le plus respectable de toute sa nation; le 21 juin 1760, il
le vantait comme le plus beau génie que les siècles eussent produit;
AU XVIII* SIÈCLE. CXCl
le 25 novembre 1769^ il le nommait le héros de la raison, le Prométhée de son époque. C'est pourquoi, le 8 août i736, il lui adressait ces lignes : « Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages que je ne le serais de la possession de tous les biens passagers et méprisables de la fortune qu'un même hasard fait accfuérir et perdre. » Le 25 mai 4737, nouvelle confidence : a Je vous compte à la tête de tous les êtres pensants; certes le Créateiu* aurait de la peine à produire un iesprit plus sublime que le vôtre. » Le 19 novembre suivant, autre extase : « Votre con*espondance m'est devenue une des nécessités indispensables de la vie. Vos idées servent de nourriture à mon esprit. 9 La papauté ne traita pas de puissance à puissance avec Vol<taire; elle se contenta de le ménager et de répondre poliment à ses avances. Benoit XIV agréa la dédicace de MahomeL Par sa lettre du 28 février 1770 et ime autre de Tannée suivante, le cardinal de Bemis apprit à Voltaire que Clément XIV ne lui était pas défavorable. Ce de Bemis avouait le 4 j uin i 762 à Voltaire qu'il voyait en lui le sujet qui faisait le plus d'honneur au royaume. Plusieurs cardinaux auraient souscrit peutrêtre à cet éloge. Louis XV ne partageait pas cette opinion. Il ne cessa de mépriser et d'humilier Voltaire; s'il le combla de bienfaits, ce ne fut que pour céder aux importunités de la Pompadour. La Dubarry hérita de l'amour de cette dernière pour Voltaire ; elle eut la galanterie de lui envoyer deux baisers par procu»ration. La plupart des ministres, à l'instigation de ces deux favorites, favorisèrent Voltaire de tout leur crédit et fermèrent les yeux sui» tous ses écarts. Toutes les classes de la société brûlèrent d'envie de flatter son amour-propre. C'est sous ses auspices qu'un armateur lança un vaisseau sur mer. Siur les oi*dres de son père, le jeune Franklin s'agenouilla devant Voltaire pour recevoir sa bénédiction. Quant aux acteurs , ils étaient fous de lui; il faillit mourir de joie dans le tourbillon des honneurs qu'ils lui rendaient. La populace escortait son équipage ; tous les princes et les philosophes lui deman^daient une entrevue. Peu s'en fallut qu'il ne fût présenté à Versailles. Quand sa dernière heure eut sonné. Collé s'écria: «Nous voici tombés en république. » C'était peindre d'im trait l'empire de Voltaire sur tous les hommes de lettres. Ils adoraient en lui la supériorité de leur maître; ils ne s'estimaient qu'autant qu'ils parvenaient à lui témoigner le degré d'exaltation que ses ouvrages leur inspiraient. Quelques honunes seulement eurent le courage de protester contre
tïXCII LES COURS ET LES SALONS AU XVltl* SIÈCLE.
fcet engouement sans exemple. On aurait tort de croijv qu'ils man- (piaient de connaissances^ d'esprit et môme de génie. Si nous dédaignons d'invoquer leur témoignage^ c'est parce qu'il ne serait pas pris en considération.
Recourons plutôt à tous ces nombi*eux amis qui ont vécu dans l'intimité de Voltaire, et n'ont cessé de l'élever jusqu'aux nues. «Il faut les écraser les uns par les autres, afin que leur ruine soit le marche-pied de la vérité, » poiu* emprunter im mot d'une lettre que Voltaire écrivait , le 30 janvier 1762 , à DamilaviUe. Plus ils se sont efforcés de prôner Voltaire, plus leur témoignage devient accablant, s'ils déposent contre lui , et si , dans leurs confidences , ils n'ont point eu l'intention de le dénigi'er et de le noircir. Car « les vérités les mieux établies, remarque M. Romaiu Cornu, ne sont pas celles qui s'aflBrmant avec intention , mais celles qui se ti-ahissent par ces sortes de révélations ou d'indiscrétions dont Técrivain lui-même semble n'avoir pas conscience. » Dans le dessein où nous sommes de tout prouver papier sur ta6/e, comme Voltaire l'exigeait dans toute discussion, nous devons avant tout prêter l'oreille à ces indiscrétions, à ces confidences des Lettres et des Mémoires, de manière à rendre tout doute inexcusable. Quant à ceux qui sont de mauvaise foi , ils ne méritent pas qu'on leur réponde , avouait Voltaire à Damilaville, le 23 avril 1764.
En affectant de ne nous en rapporter sur Voltaire qu'à ses adorateurs, nous prévenons tout soupçon de partialité. Mais dans une discussion de latpielle dépend Thonneur d'un chef de partie du Français le plus spirituel et le plus célèbre peut-être, affirmer ne suffirait pas. U faut donc pmuver péi*eraptoirement la vérité de chacune de nos assertions , en multipliant et massant des témoignages d^une autorité incontestable. La diffusion et la prolixité sont inévitables dans un travail de cette nature. Aussi le lecteur est-il instamment prié de ne pas perdte de vue le but de Cette thèse , quand la patience lui échappera au milieu des détails fastidieux sur lesquels nous serons forcés de nous arrêter.