CHAPITRE PREMIER
i)£ QUELQUES LÉSINERIES ET FRIPONNERIES DE TOlTAIREi
Et d'abord qu^estrce que Pavarice? Dans son Dictionnaire philosôphiqucy Voltaire a consacré un article à c^tte passion. Il dit qu'à proprement parler, Tavarice est le désir d'accumuler, soit en grains, soit en meubles, ou en fonds ou en curiosités, et qu'il y avait deé avares avant qu'on eût inventé la monnaie. Il reconnaît que les hommes ne baissent celui qu'ils appellent avare que parce qu'il n'y a rien à gagner avec lui. Ce n'est ni définir l'avarice, ni caractériser Tavare. Aussi a-t-il soin de renvoyer à Molière.
Dans le cbapiti*e xv« de ses Considérations sur les mœurs ^ Duclos Remarque que l'avarice est la plus vile de toutes les passions. De là cette horreur qu'elle inspire sous tous les climats, chez tous les peuples et dans toutes les classes de la société; personne ne l'excuse, parce que rien ne saurait la justifier; semblable à Caïn, elle porte sm* son front un signe de réprobation. Qu'Harpagon s'avance sur la scène, il ne proférera pas une parole, il ne fera pas un mouvement, il ne griffonnera pas un chiffon de papier, il ne signera pas un contrat, il ne terminera pas une affaire, il ne réglera pas un compte, il n'ordonnera pas une dépense, qui n'excite l'indignation des spectatemrs. Pourquoi ces murmures ? c'est qu'au désir d'accumuler sans cesse, sans autre dessein que d'accumuler sans cesse, il jofnt la crainte de laisser gagner quoi que ce soit à tous ceux qui l'approchent, et qu'il lui est impossible de contenir un seul instant l'impétuosité de ces deux sentiments qui bouillonnent jusque dans les profondeurs de son cœur. C'est parce que Molière a su saisir admirablement tous les traits et toutes les nuances de ce caractère, que son Avare est resté le type de cet être d'autant plus méprisé que rien ne par\'iendra jamais à le corriger, et que la vieillesse semble le condamner à entretenir inutilement les feux qu'elle éteint chez le reste des hommes.
Dans sa vie privée, Voltaire a-t-il manifesté et cette insatiable cupidité et celte sordide économie qu'il regarde comme les traits caractéristiques de l'avarice? Est-il tombé dans ces excès comiques peints avec tant de talent par Molière, qu'il salue comme son juge sur cette matière?
â I>£ QUELQUES LÉSINERIEd
Le 10 mars 1754, Voltaire, écrivant à d'Argental, disait de M"« Denis : a Voici les propres mots de sa lettre du 20 février : Lt chagrin vous a peut-être lowtié la tête ; mais peut-il gâter le coeur? Lavavice vous poignarde: vous navez qu*à parler. Ensuite elle a rayé à demi, Vovarice vous poignarde^ et a mis, Vamour de Vargeni txms tourmente. Elle continue : Ne me forcez pas à vous haïr. Vous êtes le dernier des hommes par le cœur. Je cacheraif autant que je pourrai^ les vices de votre cceur. Voilà les lettres que j'ai reçues d'une nièce que je traite comme ma fille. Elle me marque que vous ôles aussi en colère contre moi qu'elle-même. Si j'ai tort, ditesle-moi; je vous soumets ma conduite. Que M"* Denis vous montre toutes mes lettres; vous n'y verrez que l'excès de l'amitié, la crainte de ne pas faire assez pour elle, une confiance «ans bornes, un sacrifice entier de mon bonheur au sien, à ses goûts. Il est dur de se voir traiter ainsi par une personne qui m'a été si chère. »
Toutes ces considérations avaient dû se présenter à l'esprit de M»« Denis au moment où elle écrivait sa lettre; cependant elle l'envoya sans hésiter. Personne n'ayant connu plus longtemps et n ayant vu de plus près Voltaire, son témoignage reste d'autant plus accablant qu'il était appuyé sur des faits. Voilà le mot d'avarice lAché; faut-il le maintenir ?
Ce n'est pas la seule fois que Voltaire fut peint sous des couleurs si noires. Dès 1733 il avait circulé un portrait de Voltaire dans les sociétés de Paris; il fut publié sous l'initiale P. suivant la première édition de V Oracle des nouveaux philosophes, et sous la majuscule Q. selon la seconde édition du même ouvrage ; il a été reproduit par le père Harel dans les quatre éditions de sa brochure sur Voltaire, et par Guyon dans les deux éditions précitées de VOracle des nouveaux philosophes. J'ignore dans quelle feuille il a paru sous l'initiale P. ou Q. ; je ne l'ai trouvé dans aucun des journaux de France ou de Hollande de l'année n33 que j'ai eu occasion de consulter. Je l'ai lu pour la première fois dans les Amusements littéraires y qui le donnent conund communiqué. Le Voltariana n'a pas manqué d'en tirer parti.
Voltaire parait n'avoir eu connaissance de ce portrait qu'en 1735. Le 12 juin, il mandait à Thieriot : a Qu'est-ce qu'un portrait de moi, en quati*e pages, qui a couru? Quel est le barbouilleur? Envoyez-moi cette enseigne à bièl^i » Le même mois, il lui dit : « Je vous remercie du barbouillage que vous m'avez envoyé sous le nom de mon portrait. » Le 15 juillet, il lui parle encore de ce portrait en ces termes : « On m'a dit que ce portrait est imprimé. Je suis persuadé que les calomnies dont il est plein seront crues quelque temps, et je suis encore plus sûr que le temps les détruira. » Le 4 août suivant, il fait cet aveu à Berger i « J'ai vu le portrait qu'on a fait de moi. 11 u'eA
ET FRlPOXNERÏES DE VOLTAlHË* 3
pas, je crois, ressemblant. J'ai beaucoup plus de défauts qu'on ne m'en reproche dans cet ouvrage, et je n'ai pas les talents qu'on m'y attribue; mais je suis bien certain que je ne mérite point les reprodies d'insensibilité et d'avarice que l'on me fait. Mon amitié pour vous me justifie de l'im, et mon bien prodigué à mes amis me meta couvert de l'autre. » Peu de temps après il écrit à Thieriot : « Qu'est-ce qu'un nouveau portrait de moi, qui parait? Tout le monde attribue le premier au jeune comte de Charost. J'ai bien de la peine a croire qu'un jeime seigneur qui ne m'a jamais vu ait pu faire cette satire; Je suspens mon jugement, parce qu'il ne faut accuser personne sans être sûr de son fait. » D'après ces lettres, je suis tenté de croire que ce Portrait de Voltaire serait seulement de 1 735 et non de 1 733, comme je l'ai dit tout à l'heure d'après Guyon. Comme ce dernier n'est pad sAf de Tinitiâle sous laquelle il l'a publié, on peut présumer qu'il a pu aussi être induit en erreur sur la date de ce portrait. D'aiHem'S il n'est pas vraisemblable que Voltaire n'aurait possédé qu'en 1735 un portrait qui aurait été connu depuis 1733. Il parle de deux portraits; les variantes de style faciles à remarquer dans le portrait donné dans les Amusements littéraires, le Voltariana, VOracle des nouveaux ptùlo^ sophes et la brochiure du père Harel amènent à conclure qu'on a peutêtre confondu la copie avec l'original. Il est certain qu'il n'a jamais existé d'autre portrait que celui dont nous nous ooxîupons. Depuis longtemps les biographes l'attribuent au marquis de Charost, siu* lequel ils ne nous fournissent aucun renseignement.
Il est nécessaire de lui consacrer quelques lignes. Le marquis de Charost était fils du duc de Béthune Charost, dont l'épouse fut en relation avec Voltaire. Son nom ne figure pas dans les cinq cents pages dn Catalogue des livres du chevalier de Charost, in-8», pubi ié en 1 742, ce qui fait présumer qu'il ne reste aucun ouvrage de lui. Aucun dictionnaire de noblesse ou de bibliographie ne parle de lui. En 1732 on édita UQ livl*e dont voici le titre : Musœ rhelorices seu carminiim libri sex, a selectis rhetoricis Alumnis in regio Ludovici magni collegio elaborati et pcUam recitali, in-12 de 288 pages. Le Mercure crut devoir rendre compte de cet essai en 1733 : là pièce qui frappa le plus son attention était du marquis de Charost; il en cita les plus beaux passages conune des morceaux d'un talent distingué. Le comte de Tressan Vécut dans l'intimité du marquis, et, lorsque celui-ci fut tué à l'affaire de Clausen, en 1735, à la tète du régiment de la Couronne, Treséan s'empressa de pleurer sa mort dans des vers qu'on lit encoi'e dans ses CBU> res. Tels sont les seuls documents que je Sois parvenu à recueillir sur le marquis de Charost. L'année de sa moi-t permet de lui attribuer le portrait de Voltaire; la précocité de son talent ne dément point le mérité incontestable de cette pièce; sa naissance le met à
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l'abri de toute accusation de vengeance et de jalousie^ et justifie rimpartialité qui a porté des personnes de différentes opinions à adopter ce fameux portrait.
La quatrième édition du Vollairiana a 324 pages ; il n^y en avait que 216 dans la troisième. Dans Tavertissement de cette dernière , Cousin d'Avalon avoue qu'il avait compulsé plus de trois cents ouvrages pour la rendre plus complète que les deux premières éditions. Il ne s'était pas proposé de faire l'éloge de Voltaire , et en(;ore moins fea satire. Il avait voulu rester impartial^ au milieu de ce conflit de témoignages favorables ou hostiles ait grand homme. Cependant , quand il fut amené à donner le portrait de Voltaire, il choisit celui du marquis de Charost, et dit que c'est celui qui a paru à plusieurs écrivains approcher le plus de la vérité. Il n'ose pas, à la vérité , embrasser aveuglément l'opinion de celui qui l'a peint , et de ceux qui ont cru devoir le reproduire , mais il n'en efface non plus aucun trait, aucune nuance. N'était-ce pas confesser qu'il n'avait pas de raison pour réfuter les allégations dont Voltaire s'était plaint? Cette réserve d'un compilateur aussi instruit, plutôt ami qu'ennemi de Voltaire , n'est pas sans conséquence poiu* la science.
Or, dans ce Portrait de Voltaire cité par tant d'écrivains, et reproduit par Cousin d'Avalon, ce grand vagabond d'anecdotes duxvin* siècle, on remarque ces traits: « Sensible sans attachement, voluptueux sans passion, il ne tient à rien par choix, il tient à tout par inconstance; raisonnable sans principes, sa raison a ses accès comme la folie des autres. L'esprit peu droit, le cœur injuste , il se moque de tout. Vain à l'excès , mais encore plus intéressé , il travaille moins pour sa réputation que pour l'argent ; il en a faim et soif : enfin il se presse de travailler pour se pi'esser de vivre. Voilà l'homme. »
Chose digne de remarque ! ces traits ont été calqués non-seulement en France , mais en Allemagne, et même en Prusse. Ainsi, dans les diverses éditions des OEuvres posthumes de Prédénc le Grand , on remarque un Portrait de Voltaire , qui porte la date de 1756, U n'est pas hors de propos d'en transcrire les lignes suivantes : a Avec un grand fondg de sensibilité , il ne forme que peu de liaisons, et ne s'abstient de plaisirs que faute de passion. S'il s'attache , c'est par légèreté plutôt que par choix. U raisonne sans principes, et par là est sujet , ôomme tout aliti*e , à des accès de folie. Avec une tète t>uverle il a un cœur corrompu; il pense sur tout, et tourne tout en ridicule. Libertin sans tempéiramënt, il moralise sans avoir des mœurs. Vain au suprême degré, mais encore plus avaricieuac ftie l)ain, il écrit moins pour la gloire que ^our l'argent', ne travaillant pour ainsi dire , que pour vivre; quoiqite fait pour jouir ^ il ne se lasse