ET PRIPONNERIES DE VOLTAIRE
payer le \alet que sur le pietl de dix sols, et coupa ainsi ses gages par la moitié ; je lirai 45 livres de ma bourse et terminai la contestation. Ces 45 livres ne m'ont jamais été rendues. Il est vrai que le sieur de Vollaii'e parla galannnent de les acquitter avec une pendule qui manquait à la parure de la chambre où il couchait; mais ni la pendule ni le paiement ne sont venus, et ce n'est pas la seule petite dette que j'aie à répéter contre lui. Le sieur de Voltaire passa un mois à la campagne; il y vivait, comme dans l'âge d'or, d'herbes, d'œufs frais et de laitage. La jardinière, qui lui fournissait ces aliments champêtres, lui i-endait aussi d'autres services. Elle allait trois fois la semaine à la ville pour les épreuves de l'impression (de Charles XII). Le sieur de Voltaire ne fut pas ingrat de ses bons offices. Pour récompenser ses peines et lui payer im mois de pension, il lui donna noblement six Uvres. Cette femme m'en porta ses plaintes, me représenta que ses œufs n étaient seulement pas payés, et par homieur je pris encore le soin d'apaiser ses murmures et de la satisfaire. Je le perdis enfin , cet hôte illustre. Il s'en retourna h Paris, après un séjour de sept mois, tant chez moi qu'à la maison de campagne d'un de mes amis, et le rôle de seigneur anglais finit glorieusement par ime pièce de vingt-quatre sols dont sa générosité gratifia la servante d'une maison où rien ne lui avait manqué pendant un si long espace de temps, soit en santé, soit dans une maladie qu'il y avait essuyée. Ce n'est qu'avec une peine extrême que j'ai pris sur moi d'entrer dans ce détail. Je serais au désespoir qu'il entrât dans l'esprit de quelqu'xm que j'aie dessein de reprocher au siear de Voltaire la dépense qu'il m'a occasionnée, ni de lui demander qu'il m'en tienne compte. J'ai voulu faire voir, par l'empressement que j'ai toujours eu à obliger le sieur de Voltaire, et par les procédés que j'ai toujours tenus avec lui, que son penchant l'en traîne naturellement vers l'ingratitude, et le porte à frustrer généralement tous ceux envers qui il est redevable. »
M" de Graffigny va confirmer ce jugement. Elle a dit dans une de ses lettres où elle n'appelait jamais Voltaire que son idole : « n y a huit jours qu'une servante de cuisine cassa un pot de terre sur la tête d'un laquais de Voltaire, il en a été au lit jusqu'à hier; on a chassé la servante et on lui a retenu un gros écu que l'on a donné au laquais. Hier le valet de chambre dit que le laquais avait rendu l'écu à la servante. — Qu'on le fasse venir, dit Voltaire. Pouripioi as-tu rendu cet écu? — Eh! eh! Monsieur (car c'est nn nigaud), c'est que je suis quasi guéri, et que celte fille a été Ûchée de m'avoir battu. — Céran ( c'est le nom du valet de chambre), qu'on domie ut^ écu à ce drùle-là pour celui qu'il a Tendu, et qu'oa lui ea clouoe un autre pour b4i apprendre ce que
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méritent les bonnes actions. Va^ va^ mon ami^ tu es bien hem^ux de savoir bien faire, fais toujours bien. Cela n'est-il pas joli (1)?» Assurément si. C'est un spectacle magnifique de voir un nigaud donner une leçon de philosophie et de désintéressement dans un château qu'on regardait comme le sanctuaire de la sagesse et de la philosophie.
Voltaire ne profita point de la leçon. Longchamp se charge de le prouver. Or, une nuit que Voltaire voyageait avec M"* du Chastelet dans une chaise de poste, l'essieu de derrière vint à casser et la fit tomber sur le pavé. Il était impossible d'aller plus loin. C'était au mois de janvier, la terre était couverte de neige et il gelait très-fort. On avait hâte de sortir de cet embarras. Un postillon coiu'ut chercher des secours dans le plus prochain village, à une lieue de l'endroit où Voltaire et M»« du Chastelet grelotaient sur la neige près de leur voiture embourbée. Le postillon amena avec lui quatre honunes munis de cordes, d'outils et de faux essieu, a La voiture redressée, raconte Longchamp ( p. 169 de ses Mémoires), on vit la vraie cause du mal; ils y remédièrent du mieux qu'ils purent au moyen des pièces qu'ils avaient apportées, et on leur donna douze francs, quand leur besogne fut terminée; ils s'en retournèrent peu cx)ntents de cette somme, et en murmurèrent. La voiture se remit en marche, mais à peine eut-elle fait cinquante pas , que les cordes trop faibles s'étant relâchées et brisées en partie, la voiture tomba une seconde fois, mais en s'affaissant seulement sur elle-même. On courut vite après ces ouvriers qui s'en allaient, ils ne voulaient plus revenir; on ne les ramena qu'à force de promesses qu'ils seraient mieux payés. Aidés des postillons, ils soulevèrent la caisse avec des leviers et la rattachèrent plus solidement, sans que rien eût été dérangé dans l'intérieur de la voiture. Pour surcroit de précautions, on proposa à ces ouvriers de la suivre, ce qu'ils firent; on les paya largement cette fois, et ils s'en retournèrent fort satisfaits.» Longchamp eut une autre occasion d'apprécier le caractère de son maître. Dans un mouvement de brusquerie. Voltaire avait fait tomber des mains de M"' du Chastelet un superbe déjeuner en porcelaine de Saxe. La tasse et la soucoupe étaient cassées, a M. de Voltaire m'appelle, rapporte Longchamp ( p. 179. de ses Mémoires), me dit de rama<w ser les débris de la porcelaine et de les mettre sur sa table; il les examine, en choisit im des plus grands morceaux, me le donne, et me dit d'aller sur-le-champ chez M. La Frenaye , marchand bijoutier au Palais, pour y acheter un déjeuner tout pareil à l'échantillon, s'il s'en trouvait de tel; en même temps il me donne un petit sac
(1) Vie prMe de Voltaire et de jy^« 4u Clmteiet. ISSO, iii-8«, pag. 160.