ET FRIPONNERIES DE VOLTAIRE
d'argent pour le payer. Je courus chez M, La Frenaye; mais, parmi toutes les porcelaines qui garnissaient sa boutique, je ne trouvai pas un seul déjeuner de l'espèce que je demandais. En ayant choisi un de ceux qui me semblaient s'en approcher le plus, je lui en demandai le prix, qu'il me dit être de dix louis. Il s'en fallait de deux à trois louis que le sac ne contint cette somme; ne pouvant acquitter ce marché, je priai M. La Frenaye d'envoyer de suite à la maison un de ses ouvriers avec trois ou quatre de ses plus beaux déjeuners , aCn que M. de Voltaire pût choisir lui-même ce qui conviendrait le mieux. L'ouvrier en apporta six : après en avoir choisi le plus élégant et en même temps le plus riche , il le marchanda beaucoup; mais sur les protestations réitérées que M. La Frenaye, en le cédant au prix de dix louis, n'y gagnait rien, que c'était le prix coûtant, qu'il lui était impossible d'en rien rabattre, M. de Voltaire finit par compter à l'ouvrier les dix louis, non sans regretter cet argent. »
A cette époque Marmontel fut témoin d'une scène non moins curieuse. Voici ce qu'il dit de Voltaire dans le IV* livre de ses Mémoires : a Volontaire à l'excès par caractère et par système, il avait même dans les petites choses ime répugnance incroyable à céder et à renoncer à ce qu'il avait résolu. J'en vis un exemple assez singulier. Il lui avait pris fantaisie d'avoir en voyage im couteau de chasse, et un matin que j'étais chez lui, on lui en apporta un faisceau pour en choisir un. Il le choisit. Mais le marchand voulait un louis de son couteau de chasse , et Voltaire s'était mis dans la tête de n'en donner que dix-huit francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'un honnête homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front, il avouera qu'à dix-huit francs cette arme sera bien payée. Le marchand accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure; mais il répond qu'en honnête homme il n'a qu'une parole; qu'il ne demande au juste que ce que vaut la chose, et qu'en la donnant à plus bas prix, il ferait tort à ses enfants. — Vous avez des enfants? lui demanda Voltaire. — Oui, Monsieur, j'en ai cinq, trois garçons et deux filles, dont le plus jeune a douze ans. — Eh bien ! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles. J'ai des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bm'eaux ; mais tei*minons cette petite afiaire : voilà vos dix-huit francs; qu'il n'en soit plus parlé. Le bon marchand se confondit en remerciements de la protection dont voulait l'honorer Voltaire; mais il se tint à son premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un liard. J'abrège cette scène, qui dura im quart d'heure par les tours d'éloquence et de séduction que Voltaire employa inutilement, non pas à ^rgner six francs qu'il aurait donnés à un pauvre, mais h donnet
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à sa volonté l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cédAt lui-même, et, d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu quil avait tant de peine à lâcher. Le marchand, d^s qu'il eut son compte, lui rendit grâces de ses bontés, et s'en alla. — J'en suis bien aise , dis-je tout bas en le voyant partir. — De quoi , me demanda Voltaire avec humeur, de quoi doncétes-vous bien aise? — De ce que la famille de cet honnête homme n'est plus h plaindre. Voilà bientôt ses fils placés, ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu son couteau de chasse ce qu'il voulait, et vous l'avez payé malgré toute votre éloquence. — Et voilà de quoi tu es bien aise , têtu de Limousin? — Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avait cédé, je crois que je Taurais battu. — Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe après un moment de silence, que si Molière avait été témoin d'une pareille scène, il en aurait fait son profit? — Vraiment, lui dis-je, c'eût été le pendant de M. Dimanche. » Je suis étonné qu'après cet aveu Marmontel feignit de ne pas deviner la cause de la conduite de Voltaire. Maintenant, au tom» de CoUini. Dans un de ces épanchements du cœur où l'homme se révèle tout entier, parce qu'il s'adresse à la discrétion de l'amitié, et qu'il compte sur un éternel silence, il écrivit dans le mois de novembre175i à M. Dupont, avocat à Colmar: a Je vous dois mille remei'ciements pour les bontés que vous avez eues pour moi àColmar; elles faisaient ma consolation au milieu des chagrins attachés à mon sort. Je ne suis pas plus heureux à Lyon, où ladm*eté du philosophe que j 'ai le malheur de suivre ne cesse de me rendre la vie affreuse. C'est un esclavage dans lequel je vis depuis trois ans , et dont j'allais briser les chaînes à mon départ de Colmar. Je crois pouvoir m'ouvrir à vous sans crainte; vous êtes prudent, discret, et vous m'avez paru vous intéresser à ce qui me regarde. Voici le fait. On allait partir de votre ville, et les chevaux étaient prêts. La berline paruttrop chargée au philosophe, et il ordonna sur-le-champ qu'on détachât tout et qu'on n'y laissât que sa maUe et celle de sa nièce. Je ne poi-tais avec moi qu'un petit porte-manteau où j'avais une douzaine de chemises et quelques hardes nécessaires. 11 me fit dire de tout vendre. La proposition était d'un fou, et j'allai lui dire poliment que ses extravagances étaient insoutenables, que je lui demandais mon congé, et que je le priais d'arranger mon compte. — Je suis fâché, dit-il, que vous vouliex me quitter; et par rapport à notre compte, je vous dois dix-neuf livres : tenez, et il met un louis d'or dans ma main de la même tacon qu'on ferait présent de dix mille pistoles dont on veut paraître honteux.— Monsieur,luidis-je,en regardant ce qu'il me donnait, je m'en vais vous faire rendre cent sous. — Non..., non..., dit-il. Je vous demande pardon, lui répliquai-je, il vous revient cinq hvres. — Je vous en prie, dit-il^ acceptez cette petite bagatelle. L'occasion me parut trop