ET FRTPONNEBIES DE VOLTAIRE. U
belle^ et je le remerciai, en lui protestant qu'il avait trop de bontés pour mol. Je sortis immédiatement de sa chambre. Sa nièce était aopr^ de lui; elle lui en dit apparemment un mot : et comme j'allais gagner la chambre que j'occupais chez M'»^ Goll, j'aperçus le philosophe courant après moi. — Tenez^ me dit-il^ comme je ne sais pas si TOUS avez de l'argent, ni ce que vous allez devenir, prenez encore cette bagatelle. — Monsieur, lui répondis-je, je ne suis nullement en peiue de ce que je deviendrai, je ne l'ai jamais été en matière d'argent Cepenclant il m'engage à prendre encore im louis d'or, et à le remercier de sa générosité. Il se retira dans sa chambre, et moi dans la mienne. Au bout d'un quart d'heure, un des domestiques vint me dire que l'oncle et la nièce parlaient de cette aventure, et qu'ils craigoaient qu'elle ne fît du bruit. On m'avait à peine rendu ce compte, que je vis paraître le philosophe dans ma chambre, il m*obhgea à refaire mon paquet, et à partir; je m'y rendis. Que dites-vous de cette histoire? elle est dans la plus exacte vérité d'un bout à l'autre. N'ai-je pas mis le philosophe à une terrible épi*euve? Je sais à présent à quoi m'en tenir, et je sais ce qu'il est capable de faire pour im homme qui lui avait vendu sa liberté, qui l'avait servi trois ans avec attachement, et qui avait été emprisonné pour lui à Francfort. Je sais ce que signifient ses promesses. J'ai honte de l'abrutissement et de la soumission basse et servile où j'ai vécu trois ans auprès d'un philosophe le plus dur et le plus fier des hommes. Tout cela me fait rire en mon particulier : ce sont des scènes de comédie; mais c'est quelquefois pour moi du haut comique^ ou de la comédie dans le genre larmoyant (i). JO
« Pour les petits détails, les motifs secrets, ils sont aussi difBciles à deviner que les ressorts cachés de la nature, » avouait Voltaire au duc de Richelieu le 30 septembre 1735. Marmontel a pu se tromper, en attribuant la conduite de Voltaire à son entêtement. Quant à nous, nous serions inexcusable de ne pas lui appUquer sa définition de l'avarice; car des scènes dont il a eu honte, et qu'il croyait dignes du pinceau de Molière, ne sauraient avoir d'autre cause que cette insatiable cupidité et cette sordide économie qu'il regardait comme le signe infaillible de lapins vile des passions.
Voltaire semble s'être ingénié à confirmer ce sujement sévère. Des ruses d'Harpagon il va passer aux fourberies de Scapin. Il va nous prouver qu'il fut non-seulement avare, mais même fripon, et que pour accumuler, il ne répugnait point de recourir à des moyens que la conscience n'a cessé de flétrir chez tous les peuples.
(1) Uttres inédites de Voltaire et de Collini à M. Dupont. Paris, 1811 , ia-8S pig. 174 et suivantes.
it DE OtTELQUES LÉSINERIES
Mais, comme dit Sbrigani à M. de Pourceaugnac : « Peut-être danâ le fond n'y a^t-il pas tant de mal que tout le monde croit; et puis il y a des gens, après tout, qui se mettent au-dessus de ces sortes de choses. Ce sont des choses qui sont connues à la vérité ; mais j'irai les découvrir à un homme qui les ignore ; et il est défendu de scandaliser son prochain. Cela est vrai ; mais, d'autre part, voilà un étranger qu'on veut surprendre. Je trouve que je puis dire les choses sans blesser ma conscience; tâchons de les dire le plus doucement qu'il nous sera possible et d'épargner les gens le plus que nous pourrons. >
C'est du Palais de la Slvpidité que Voltaire a daté sa facétie de VBorrible danger de la lecture. H aurait bien fait de choisir quelquefois une autre résidence pour s'abandonner à la manie d'écrire. Faute d'avoir eu un judicieux Thomas Moore pour mutiler ou brûler tout ce qui sortait de sa plume. Voltaire restera l'accusateur le plus impitoyable, l'ennemi le plus cruel de Voltaire. S'il intitule une brochure : Qu*il faut savoir douter; s'il dit : « Je ne crois pas même les témoins oculaires, quand ils me disent des choses que le sens commun désavoue, » il se rencontre une tourbe d'Orgons décidés à douter de tout ce qui pourrait porter atteinte h son honneur, et à nier tout ce qu'on leur proposerait de leur faire voir avec pleine lumière, qui tendrait à leur dessiller les yeux sur la vertu de leur homme de bien. Pour eux le Mémoire de Jore, les confidences de M"»« Graflîgny, de Marmontel, de Longchamp, de Collini, faites avec tant de sincérité, ne sont que chansons, commérages de Dorine, de Damis, de Cléante. Depuis qu'ils ont entendu Voltaire improviser un sermon sur le vol un beau jour de Pâques, dans son église paroissiale, ils sont persuadés qu'il ne se peut pas qu'il ait trompé son monde, qu'il s'en soit moqué, et que comme MascariUe il n'ait eu à donner à son créancier qu'un bon soufflet accompagné de cette réplique : a Comment, coquin! demander de l'argent à une personne de ma qualité? » Ils refuseront aussi d'admettre qu'il ait frustré un grand nombre de personnes.
Qu'ils doutent, qu'ils nient, mais qu'ils écoutent avec l'attention d'Orgon ; car voici venir Voltaire près de sa table pour les désabuser.
Le 5 décembre 4757 , il disait à M. Bertrand : « J'avoue qu'il y a quelquefois des vérités bien peu vraisemblables. » En voici la preuve : Correspondance inédile de Voltaire avec le Président de Brosses, publiée d'après les lettres autographes par Th. Foisset. Paris, chex Levasseur, libraire, 1836. Rien de plus authentique que la publication d'autographes que peut montrer celui qui les édite : néanmoins rien n'est égal au peu d'empressement qu'ont mis à posséder et à étudier cette tardive con^espondance des hommes si avides de recueillir tout ce qui porte le cachet de Voltaire. M, Beuchot loi-
ET FaiPONIf£RiES DE YOLTAhuS. 13
même m'a avoué qu'il n'avait jamais lu ce curieux drame ^ cet inté^ ressaut dialogue^ qui est uu véritable assaut d'esprit;^ un duel de giinie. Là Voltaire se révèle tout entier; mais pour la première fois il trouve un homme digne de lutter contre lui.
il commence par en imposer à son adversaire par son ostentation de parvenu^ son faste de pharisien. Il écrit à M. de Brosses : a Ma fortune^ qui me met au-dessus des petits intérêts^ me permet d'em-* bellir tous les lieux que j'habite; voilà le revenu que j'en tire. Le plus fort de ce revenu consiste à soulager bien des malheureux. Bétems était en prison à Genève pour mille écus de dettes^ et y serait mort si je n'avais pas payé pour lui. » Le président répond à ces mots par cette note : a En profitant de la nécessité où il se trouvait pour acheter son bien à vil prix, o N'oublions pas cette restriction^ eUe nous servira dans la suite.
Plus tard le président crut devoir dire à Voltaire : « Voulez-vous donc fau-e le second tome de M. de Gaufiecourt^ à qui vous ne vouhez point payer une chaise de poste que vous aviez achetée de lui? E^ vérité, je gémis pour l'humanité de voir un si grand génie avoir un eœur si petit, sans cesse tiraillé par des misères de jalousie ou de lésine. 9 Voltaire n'a point donné de démenti. Donc l'accusation du président était vraie.
A quelle occasion se permit-il ce reproche? c'est dans cette que* reUe de paiement de moules de bois qui a fait dire à M. Foiéiset : « Ici j'éprouve quelque embarras. » Pour nous, nous aborderons cette ({ue$tion sans crainte.
Dans le mois de novembre 1759, M. <Ie Brosses manda à M. Girod, capitaine et châtelain royal du pays de Gex , et l'un de ses amis : c Dites-moi, je vous prie, si Voltaire a payé à Chariot les moules de bois qu'il me donna la commission, lorsque j'étais là-bas, de lui faire fournir par ce pauvre diable, qui certainement ne peut ni ne doit en être le payeur. »
Quatorze mois se passent, et Voltaire n'avait pas encore payé ni parlé de payer ce bois. M. de Brosses était très-embarrassé de lui ré* clamer une pareille bagatelle, dont on désirait être soldé. Il ne pouvait ni ne devait payer à Chariot du bois qu'il n'avait pas brûlé, et qu'il ne s'était chargé que par complaisance de faire Uvrer à Voltaire. C'est au mois de janvier t76t qu'il envoie cette lettre à celui qui avait demandé et reçu le bois, et qui avait eu le temps de le brù-^ 1er : « Agréez, Monsieur, que je vous demande l'explication d'une chose tout à fait singulière que je trouve dans le compte de mes affaires que l'on vient de m'en voyer du pays de Gex pour les années i 759 et i7(K). C'est à l'article des paiements qu'a faits le nommé Chai*lot baudy, d'une coupe de bois que je lui avais vendue avant notre
4t DE QUELQUES LÉSINERŒS
traité. H me porte en compte et en paiement « quatorze moules de bois vendus à M. de Voltaire , à trois patagons le moule. » Comme il pourrait paraître fort extraordinaire que je payasse le bois de la fourniture de votre maison, Baudy ajoute pour explication, qu'ayant été vous demander le paiement de sa livraison, vous l'avez refusé en aflBrmant que je vous avais fait don de ce bois. Je vous demande excuse, si je vous répète un tel propos; je suis fort éloigné de croire que vous l'ayez tenu, et je n'y ajoute pas la moindre foi. Je ne prends ceci que pour le discours d'un homme rustiijue, qui ne sait pas que l'on envoie bien à son ami et à son voisin un panier de pèches et une demi«Klouzaine de gelinottes, mais que, si l'on s'avisait de la galanterie de quatorze moules de bois ou de six chars de foin, il le prendrait pour une absurdité contraire aux bienséances , et il le trouverait fort mauvais. Le fait dont je me souviens très-nettement est que, ine parlant en conversation de la rareté du bois dans le pays et de la peine que vous aviez à en avoir pour votre ménage, j'eus l'honneur de vous répondre que vous en trouveriez aisément sur place, vers Chariot, qui vendait actuellement ceux qu'il avait eus de roa coupe, et que, si vous vouliez, je lui dirais de vous en fournir; à quoi vous me répliquâtes que je vous ferais grand plaisir. Quelque temps après, nousrencontràmes cet hommeàqui jedis de vous mener les bois de chauffage dont vous aviez besoin; vous lui ajoutâtes même de vous en mener deux ou trois voitures dès le lendemain, parce que vous en manqtdez. J'espère que vous voudrez bien faire incontinent payer cette bagatelle à Chariot, parce que, conrnie je me ferai infailliblement payer de lui, il am*ait infailliblement aiLssi son recours contre vous, ce qui fait une affaire du genre de celles qu'un honune tel que vous ne peut point avoir. »
« Je suis d'un caractère que rien ne peut faille plier, inébranlable dans mes sentiments , et ne craignant rien dans ce monde ni dans l'autre, » avait avoué Voltaire à Formey en 1752. Comme Harpagon, il était prêt à tout souflrir, pourvu qu'on ne touchât pas â sa cassette. La lettt*e de M. de Brosses le trouva inaccessible aux sentim^te de l'honneur et de la déUcatesse. U lui répondit le même mois, mais mti& lui parler du paiement des moules de bois. Le président crut l'affaire terminée à la satisfaction de Chariot. Aussi le \ 1 février il mande à Voltaire : « Je ne vous parle plus de Charles Baudy, ni des ^ualre moules de bois ( lisez quatorze, c'est un chiffre que vous avel omis; nous appelons cela lapsus ImgtMB ). J'ai peut-être eu tort de Vous en parler. Si je vous en ai parié , peut-être trop au long, ce n'a été que comme ami et voisin , en qualité d'honune qui vous aime el vous honore, n^ayant pu m'empêcher de vous représenter combien ëette contestation allait devenir publiquement indécente, soit que
BT FRIPONNERIES DE VOLtÀIRE. iS
Voos refusassiez à un paysan le paiement de la marchandise que vous avez prise près de lui ^ soit que vous prétendissiez faire payer à im de vos voisins ime commission que vous lui avez donnée. Je ne pense pas qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois, si ce n'est à un couvent de capucins. » M. de Brosses s'était trompé; Voltaire n'avait ni payé ni parlé de payer le bois qu'il avait brûlé. Il fut assigné le 31 juillet 1761, trente mois après la livraison de cequll appelait quatre moules de bois. L'affaire fut appelée à l'audience (lu bailliage de Gex, le 22 septembre suivant. Dans l'impossibilité de nier cette dette , le philosophe éclate; il ne se contient plus, il lâche la bride à toutes les passions de son âme, il épuise toutes les r^sources de son génie pour reculer le moment inévitable du paiement. C'est alors qu'il écrit au premier président en exercice, au premier président honoraire, au procureur général, à tous les lûenibres du 'parlement de Dijon ; il n'oublie aucun des amis de M. de Brosses. A propos de quatorze moules de bois qu'il s'est fait livrer, et qu'il ne nie pas avoir consumés, il menace de soulever contre lui le chancelier, les ministres, et tout Paris, s'il le faut. « Qu'il tremble! s'écrie-t-il ; il ne s'agit pas de le rendre ridicule , il s'agit de le déshonorer. Il paiera cher la bassesse d'un procédé si coupable et si' lâche. »
U président restait calme et se contentait de le rappeler à l'état de la question. Dans le mois d'octobre il lui manda : a En nous promaiant dans la campagne à Touiuay, vous me dites que vous manquiez actuellement de bois de chauffage; à quoi je vous répliquai que vous en trouveriez facilement de ceux de ma forêt vers Charles Baudy. Vous me priâtes de lui en parler, ce que je fis même en votre présence, autant que je m'en souviens, mais certainement d'une njanière illimitée; ce qu'on ne fait pas quand il s'agit d'un présent, délaisse à part la vileté d'un présent de cette espèce, qui ne se fait <p'aux pauvres de la Miséricorde ou à im couvent de capucins. Je vous aurais, à coup sûr, donné comme présent quelques voies de |>ois de chauffage si vous me les aviez demandées comme telles. Mais j'aurais cru vous insulter par ime office de cette espèce. Mais enfin, puisque vous ne le dédaignez pas, je vous le donne , et j'en tiendrai compte à Baudy, en par vous m'envoyant la recoimaissance suivante : 0 Je soussigné, François Marie AroUet de Voltaire, chevalier, « seigneur de Femey, gentilhomme ordinaii^ de la chambre du roi , « reconnais que M. de Brosses, président du parlement, m'a fait pré- « sent de... voies de bois de moule pour mon chauffage, en valeur « de 280 fr., dont je le remercie.» A cela t)rè8, je n'ai aucune affaire avec vous. M. le premier président, M. de Ruffey et nos autres amis communs ne peuvent s'empêcher de lever les épaules en voyant un
16 i)E QUELQUES LESUŒRIEâ
homme si riche et si ilJusti*e se tourmenter à mi tel excès poux ne pas payer à mi paysan 280 livreâ pour du bois de chauffage qu'il à fourni. »
Les amie du président étaient aussi sincères que lui. L'Un d'eux, M. de Rufley , écrivit vers la même époque à Voltaire : « Les petites choses ne sont pas faites pour affecter les grands hommeis. Quoi ! quelques onces d'un métal que vous possédez abondamment, demandées peut-être mal à propos , pourraient-elles altérer votre philosophie ? L'enchanteur qui écrit votre vie apprendra-t-il à la postérité que vous avez plaidé pour des moules de bois? Vous êtes mécontent du président, vous savez de quel bois il se chauffe, payez- le et né vous chauffez plus à son feu. C'est l'intérêt sincère que je prends à votre gloire et à votre repos qui me fait vous tenir ce langage diclé par l'amitié. »
Celte fois encore , Voltaire ne plia point. On proposa à M"^ Denis de payer secrètement la somme demandée ; mais elle eut peur de son oncle, qui lui dicta un refus. M. de Brosses se désista de sa plainte sur les instances de ses amis. Le 10 novembre de la même année, dans une lettre à M. deFargès, maître des requêtes, il revint sur cette affaire en ces termes : « Tenez poiu* certain , sur mon honneur, qu'il ne s'agit d'autre fait que de quatorze voies de bois que mon homme lui a livrées et qu'il ne veut pas lui payer. Vous êtes décidé à lui jeter ces quatorze voies de bûches à la tête, parce qu'il ne me convient pas d'avoir un procès pour im objet si mince. C'est donc à dire qu'il faut les lui donner parce qu'il est un impertinent. Ce serait pourtant la raison du contraire. Quoi! si votre marchand ou votre homme d'affaires lui avait livré pour ti'ente pistôles de vos vins, il faudrait' donc les lui donner parce qu'il ne voudrait pas les payer ! A ce prix, je vous jure qu'il n'y am^ait rien dont il ne se fournit : il n'est pas délicat! Je lui aurais donné sans hésiter, s'il me les eût demandées comme présent. Mais on n'imagine pas une diose si basse. S'il a eu assez peu de cœur pour l'entendre ainsi, il s'est trompé, et tant pis pour lui. Il a dit d'abord que ce n'était pas une commission , mais un présent. Il me l'a ensuite demandé à genoux. Je vous montrerai sa lettre , qui est pitoyable. Elle me fit tant de pitié que je lui donnais tout de suite sans Ximenez qui , de hasard , se trouva chez moi en ce moment. Il me dit : Vous seriez bien fol de donner douze louis à ce drôle-là, qui a cent miUe livres de rentes, et qui, par reconnaissance, dira tout haut ^e c'est parce que vous ne pouviez faire autrement... Qu'il en donne un reçu, tout tel que le porte ma lettre. En ce cas, je lui donne tout de suite. Il n'en fera pas difficulté; loin de là ! c'est ce qu'il demande. Toute sa prétention est de l'avoir comme donné. Là-dessus on dit î
Et FàlPOlffNERIES B£ YOLtjlIRE. lï
c^est un homme dangereux. Et à cause de cela, faut-il donfc le laisser être méchant impunément? Ce sont au contraire ces sortes de genslà qu'il faut châtier. Je ne le crains pas. On l'admire parce qu'il fait d'ncellents vers. Sans doute il les fait excellents, mais ce sont ses vers qu'il faut admirer. Je les admire aussi, mais je mépriserai sa personne, s'il la rend méprisable. Écoutez, il me vient en ce moment une idée, c'est la seule honnêtement admissible pom* moi, et tout sera fini. Qu'en votre présence il envoie les 281 livres au curé de Touraey pour être distribuées aux pauvres de la paroisse; alors tout sera dit. De mon côté, je passerai eu quittance les 38t Uvres à Charles Baudy dans son compte; et voila le procès terminé au profit des pauvres. Gela est bien court et bien aisé. x>
c II y a lieu de croule que l'afiTaire se termina de la sorte, remarque M. Foisset. Du reste, la lettre qu'on vient de lire, toute d'abandon et de premier mouvement, résume très-bien cette inquaUfiable contestation. On peut regretter que M. de Brosses ne se soit pas résigné plus tôt à demeurer dupe; mais il parait difficile de préférer le rôle de Voltaire à celui du président. »
En donnant 281 livres aux pauvres. Voltaire n^en faisait pas moins tort de 281 li\Tes au président. U n'agit ainsi que comme contraint et forcé. Aussi ne put-il pai*donner au président de l'avoir mis en demeure de lâcher ces 281 livres qu'il espérait garder. Il ne cessa de le calonmier et de le déshonorer ; il le traita de singe, de na^ âUonnem-, de délateur et de fripon. 11 usa de tout son crédit pour Tempècher d'être de l'Académie. Il menaça même de renoncer à son propre fauteuil si on lui donnait l'illustre Dijonnais pour confrère. La secte philosophique garda la consigne, de sorte que d'Alembert en vint à se vanter d'avoir dégoûté pour toujours im candidat déterminé i ne pas reculer devant les sourdes menées et les bassesses d'un vil coçwm. Nous' verrons plus tard quels torts Voltaire eut encore envers le président.
Voltaire vient de refuser de payer du bois qui lui avait été livré et qn'il avait brûlé, celte fois il s'agit de Uvres. a A Francfort, raconte CoUini (l), le libraire Van Duren vint un matin présenter un ménioire poiu* des livres qu'il avait remis h Voltaire treize ans auparor ttBrf. Van Duren ne put lui parler et me laissa le compte. Voltaire le lot et trouva que la somme demandée était pour des exemplaires de ses propres œuvres, il en fut outré. Le libraire revint dans Taprèsr- <llnée; mon illustre compagnon de voyage et moi nous nous promeûioDs dans le jardin de l'auberge, A peine aperçoit-il Van Duren,
(i) MoH Méjour auprès de FoliaiH, Paris 1 1807, ia-8«, ptg. IBi.
18 DE OÙELÔU£â LÉStfTEIlIEë
qu'il va à lui plus rapidement que l'éclair, lui applique un souMet et se retire. C'est la seule fois que j'aie vu Voltaire frapper quelqu'un. Que l'on juge de mon embarras. Je me trouvai tout à coup seul vis-àvis le libraire souffleté. Que lui dire? Je tâchai de le consoler de mon mieux; mais j'étais tellement surpris que je ne sus rien trouver de
Si lis efficace que de lui dire qu'au bout du compte ce soufflet venait 'Un gt*ftnd homme; Le mémoire du libraire fee trouve encore entre niefe mainS comme tin souvenir de cet insigne soufflet. » Un ^ufflet n*était point un paiement. Voltaire devait-il ou ne devait-il pas? Un libraire ne lui eût pas présenté ati bout de treize ans un mémoire qui lui aurait été payé. Voltaire nous apprend dans se^ Mémoim qu'il fut cité devant le bourgmestre de Francfort, lequel trouva le compte très-juste et força le débiteur à le solder. Voltaire ne manqua pas de crier à l'injustice et au fripon. S'il avait des fins de non recevoir à faire valoir, c'était le moment de les opposer à son demandeur. La décision du bourgmestre prouve que la demande du libraire était fondée, et par conséquent que Voltaire aurait frustré ce dernier, s'il n'avait pas été condamné à lui payer des livres qui lui avaient été Uvrés depuis treize ans.
D'autres fois Voltaire jugeait h propos de ne pas recevoir des choses qu'il avait achetées. Ainsi, dit un auteur grave (i), le comte de Tourney, au printemps, et lorsque les foins étaient chers, en avait acheté sa provision par avance auprès d'un paysan, qui devait la lui conduire à l'aise, l'ancienne n'étant pas épuisée : celui-ci, au bout de deux mois, arrive avec ses voitures chargées. Or, la hausse n'avait pas continué; au contraire, l'annonce d'une belle récolte avait fait baisser le taux du foin. Refus de M. de Voltaire de payer au prix convenu : surprise du laboui'eur scandalisé ; persistance négative du seigneur, malgré les respectueuses observations qu'on lui fait. — a Mais enfin. Monsieur, dit le paysan poussé à bout, j'ai votre parole. — Ah! tu as ma parole? Eh bien, garde-la, et ton foin aussi. »
Mais tous les paysans ne croyaient pas devoir se contenter de pamlles réponses. Ainsi, en 1777, il se plaignit au maréchal de Richelieu, le 6 juin , d'être obligé de soutenir à Dijon le procès le plus désagréable et le plus ruineux. Le 6 avril , il en avait parlé en ces termes à M"« de Saint-Julien : « J'ai im procès dans votre commandement de Dijon. L'affaire est considérable. On nous demande quinie mille francs, et les frais iront au delà. Voyez si vous pouvez nous protéger auprès de M. Quirot de Poligny, conseiller au parlement, notre rapporteur; c'est-à-dire, souvenez- vous si vous avez à Kjon
(I) Foi €t ÎMmiéru. Paris, Waille, t« édit., in-8», pag. 96.
£T FElPONNERtBS I^S TdLTAtHB« 40
quelque Commisgiomiaire^ quelque homme (l'afiaii*e qtii exécute Vos ordres , et qui puisse dire à M. de Poligny que vous daignez voii^ intéresser à notre bon dix)it. Le procès est au nom de M"" Denis et non pas au mien, d Le 5 Septembre^ il recommanda ce procès à M. de Ruffey , père du président du parlement dé Dijon. Le 30 octobre, il lui manda : « Vous trouverez peut-être le procès de M"« Denis mauvais. Il me parait indubitable pour le Ibnd^ mais je tremble pour la forme que je ne connais pas^ et dans laquelle je crains que M"* Denis et moi nous n'ayons commis bien des fautes. Nous avons été condamnés (à Gex]^ nous avons payé> et il faut que nous soyons condamnés et que nous payions une seconde fois à Dijon. Je ne ne puis faire le voyage. Je prends la liberté de vous envoyer notre plaidoyer. L'affaire est portée à une chambre du parlement ; M. Quirot de Poligny en est le rapporteur. Voilà à peu près tout ce <{ne je sais de cette affaire. Elle est assez extraordinaire et trèsemharrassante. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'accommoder^ je n'ai pu en venir à bout. J'ai affaire à un honmie qui me croit trèsriche, et qui y en conséquence^ me demande des sommes trop fortes <{Qe je ne puis lui donner. Ayez la bonté de lire notre mémoire. Si vous avez quelques amis parmi mes juges, je vous prie de parler autant que vous pomrez en faveur de la dame Denis la persécutée. Je ne me trouve compromis dans ce procès que parce que je suis «monde, et que c'est moi qu'on veut rançonner. Faites tout ce que l'équité, la bienséance et l'amitié vous dicteront. J'ai la vanité de compter sur vos bons offices. » De quoi s'agissait-il donc dans cette affaire que Voltaire regardait comme très -embarrassante, trèsextraordinaire, très -considérable, très -onéreuse, qu'il recommandait avec tant d'instance à ses juges, et dont il espérait peu, puisqu'il était persuadé qu'il serait condamné une seconde fois à de forts dommages-intérêts et dépens qu'il évaluait à plus de trente mille livres? M. Girault, qui le premier a édité ces deux lettres de Voltaire à M. de Ruffey, a donné cette note : a Le procès dont il est ici Tiestion était une demande en rescision pour cause de lésion d'outre Htoilié dans le prix de la vente d'une mauvaise maison de cultivatan*, achetée par M"» Denis, démolie de suite et réunie au pom»pns du chAteau de Femey. Ce procès ne fut point jugé, parce qu'après la mort de Voltaire, les parties convinrent d'im arrangement à l'amiable. » La*demande était donc fondée; tout con- ^^''ïrt à prouver que Voltaire, dont M»« Denis n'était que le prête- '^^'m, avait acheté ime propriété à vil prix et qu'il aurait lésé une l*^ïvre famille , s'il n'avait pas été forcé et contraint par les voies ^ droit de réparer son usurpation et son injustice* Un honnête bomme n'eut jamais de pareils démêlés.
âO i)£ QUELQUES LÉSlNERtES
Voltaire eut encore d'autres procès dont il fut loin de tirer une grande gloire. Le 22 février 1751, il écrivait à d'Argental : o André, cet échappé du système, s'avise au bout de trente ans, un jour avant la prescription, de faire revivre un billet que je lui fis en jeune homme, pour des billets de banque qu'il me donna dans la décadence du système f et que je voidus faire en vain passer pour on visa. Ces billets de banque d'André étaient des feuilles de chêne. U m'avait dit depuis qu'il avait brûlé mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là; aujourd'hui il le retrouve pendant noon absence , il le vend à un procureur et fait saisir tout mon bien. Je crois que je serai obligé de le payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur et simple , et cjull n'y a pas moyen de plaider contre sa signatm*e et cx)nti*e un procureur. » Cette lettre justifie-t-elle entièrement Voltaire dans une affaire où les motifs et les conclusions de son adversaire ne nous sont pas connus ? Je ne le crois pas. Voltaire avait vingt-sept ans à l'époque où il remonte; il n'était par conséquent pas un jeune honune sans expérience. S'il a acheté au sieur André des billets de |banque, il est évident qu'il devait les payer. Si ces biUets perdirent de leur valeur et qu'il ne put en tirer aucun parti , ce n'était pas la faute du vendeur, (Jui ne les avait Uvrés que pour ce qu'ils étaient. Il avait donc le ilrôit de s'en fau*e rembourser. Voltaire parait s'y être refusé et André avoir espéré le rappeler à la raison. Celui-ci a pu attendre jusqu'au dernier jour accordé par les lois pour citer son adversaire. Voltaire avait donc eu le temps de remplir ses engagements. Il n'avoue pas avoir payé sa dette, il reconnaît même qu'il lui est impossible de la nier. Si on le juge d'après sa rhétorique des probabilités, il en résultera qu'il était déterminé à ne point payer à André ce qu'il lui devait, et ce qu'il ne niait pas lui devoir; et que, s'il n'avait été contraint et forcé de par le roi, la loi et justice , il ne lui aurait jamais laissé qu'un chiffon de papier pour prix de billets conunerçablesdont Voltaire à la vérité ne profita pas, mais dont André se serait défait avantageusement en les cédant à d'autres. Si dans cet agiotage Voltaire trouvait une occasion de déshonorer André , il est permis de supposer qu'il n'était pas lui-même exempt de reproche , puisqu'il était majeur et jouissait de tous ses droits civils au moment où il aurait signé un pacte honteux, si la coimnission donnée par lui à André avait ce caractère.
La même année où Voltaire fut forcé de payer k Paris des Irais d'agiotage, il eut à soutenir à Berlin un procès dont l'agiotage était la source. U s'agit de ses démêlés avec un juif. Ils eurent im vaste retentissement depuis Berlin jusqu'à Paris. Amis et ennemis furent impatients d'en connaître les suites. Thiébault^ Formey, Colléj
ET PRIPONNERTES DE VOLTAIRE. îl
LoDgchamp; Luchet et Duvernei en ont dit un mot, mais sanB approfondir la question , sans opposer les dires et les conclusions de Fun aux moyens de défense de Vautre. L'afiEaire parut d'abord si mauvaise que le roi Tabandonna à la justice et défendit à Voltaire de paraître devant lui avant qu'on eût prononcé un jugement. Voltaire travailla à capter la bienveillance de ses juges et leur fit parler par loos ses amis. U avait commencé par envoyer le juif en prison. Il finit par gagner le procès. Le juif allait en appeler. Voltaire préféra transiger. U n'en resta pas moins convaincu , aux yeux de tout le inonde, de s'être livré à un agiotage honteux, réprouvé du gouvernement. Aussi le roi lui écrivit-il le 24 février : a Vous avez la plus vilaine aiTaire du monde avec le juif. Vous avez fait un train affreux dans toute la ville. L'affaire des billets saxons est si bien cormue en Saxe, qu'on m'en a porté de grièves plaintes. »
Des procédés et des querelles de cette nature portent en eux-mêmes leur conséquence. S'il est possible de les attribuer à un autre principe qu'aune sordide économie et à une insatiable cupidité, il faut convenir que, jusqu'à présent, personne n'a saisi la véritable notion de l'avarice. Les Orgons qui ont eu des yeux pourvoir, des oreilles pour entendre, et à ipii il i*este assez d'intelligence pour apprécier ce quTlg ont vu et entendu , nieront difficilement la vraisemblance d'une anecdote qui tendrait à reprocher à Voltaire des habitudes de légine et de friponnerie»
A moins de faire abnégation de sa raison, on est forcé d'admetti'e oonune péremptoirement prouvé, d'après les témoignages les plus authentiques, que la vie de Voltaire est pleine de traits d'avarice, et d'un esprit sans droiture.
Mais, après les Orgons, voici venir une phalange de Femelles qui ne peuvent croii*e à une action si noire, qui crient à la calomnie et h Tenvie, et refusent de s'en rapporter aux apparences. Vous ave? beau leur répéter que vous l'avez vu, de vos yeux vu, ce qu'on appelle vu. Pour les amener à dire : a Je suis tout ébaudi et je tombe des nues, » il faut que le tableau se rembrunisse encore, que les actions se multiplient et aboutissent à im dénouement , et que de ce choc de traits jaillisse et brille la notion du caractère; car des faits isolés indiquent, mais ne dévoilent pas un caractère. Pour arriver à fe saisir, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil scrutateur sur toute la \ie d'un honune, surtout si sa carrière , comme celle de Voltaire, a été si longue.
Toute accusation d'avarice repose sur la nature des rapports d'in- *^r^, lesquels sont tout à fait relatifs et décident de l'ignominie et de l'intensité de cette passion. Tout jugement sur une pareille affaire siippose donc une élude approfondie de l'état et de l'emploi de la for-
22 DE OUELOtTES LÉSINERIES ET FRIPONNERIES DE VOLTAIRE.
tune de l'individu accusé ou soupçonné d'avarice. Pour mettre le lecteur à même de juger en deroier ressort si l'avarice fut le carao- ^re ou la passion dominante^ et non une simple velléité passagère, dfms la longue vie de Voltaire^ nous aUons dérouler de suite le tableau de l'histoire de sa fortune , de ses dépenses et de ses libénr jités. Tels sont les sujets des trois chapitres suivants,