‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 4 sur 95 · AU XVIÏI* SIÈCLE. XXXI · texte numérisé non relu

AU XVIÏI* SIÈCLE. XXXI

il la pressa de choisir un amant. Pour lui, il n'était entouré que de mignons effëminéB. II passait ses jours avec eux dans des habitudes infimes. Pour leur complaire, il afficha un luxe scandaleux. Il leur donnait tous les jours des bals^ des festins; il se livra à des dépenses immenses, dont la conséquence la plus naturelle fut une augmentation d*imp6ts. Sa mère lui reprocha ce scandale ; il lui défendit de se mêler de ses affidres. Les paysans se plaignirent; il se moqua de leurs requêtes. Il s'attribua le monopole de Teau-de-vie ; cette tyranme excita partout des séditions. Il punit les rebelles et profita du gain qu'il laisait de son nouveau commerce pour gorger d'or tous ses courtisans. Une disette survint; le peuple mourait de faim. Gustave ferma les yeux sur cette misère et ne réforma pas sa maison. Le trésor étant épuisé, il emprunta partout de l'argent; mais il ne paya pas les intérêts, ne satisfit pas à ses engagements. Aussi les usuriers euxmêmes refusèrent-ils de traiter avec lui, et ils exigèrent des garanties dw gens qu'il chargeait de trouver des capitaux. Il en vint à diminuer d'un tiers la valeur du papier-monnaie. Cette ordonnance ruina noe multitude de familles. H se rit de leur désolation. Il ne vivait que pour se divertir. Ce fiit dans un bal qu'un assassin sut le frapper à mort. Ce régicide crut venger la morale et l'humanité en tuant un philosophe couronné qui outrageait la morale et l'humanité, et jusqu'à la volupté elle-même (1).

Pdogne.

Auguste m était électeur de Saxe et roi de Pologne. Il résida constamment à Dresde , afin de se livrer plus facilement à sa passion ptmr la ehasëe. Il ne fit à Varsovie que quelques apparitions toujours très-oouftes. Comme il avait besoin d'im allié puissant , il se mit sous la dépendance de la Rusi^ie. Toutes les afiaires de la Pologne se ressentirent çt de l'absence et de Talliance du 1*01. 11 y avait une multitude de places à donner; ce fut le cabinet de Pétersbourg qui en diq)06a , de concert avec Bruhl. Elles furent toutes mises à l'encan , eteiploitées par ceux qui les avaient chèrement achetées. Comme ils

(t) Mémoires secrets et critiques des cours, des gouvernements et des mceurs des principaux États de l^ Italie , pnr Ooinni, 1798, tom. I, paf^. 848. — Levis, pag. 120. -Biwwii, tom. Il d m.

XXXn LES COURS ET LES SALONS

n'avaient aucun compte à rendre, aucim maître à craindre, ils ne cessèrent d'opprimer le peuple pour amasser des richesses immenses* Les impôts lurent souvent augmentés, mais les folles dépenses ne furent jamais diminuées. Pour satisfaire aux prodigalités de la cour^ on réforma la moitié de l'armée , et le pays resta ainsi sans défense. Quand le trésor était épuisé, on falsifiait la monnaie. Tel fut jusqu'à la mort d'Auguste III le triste spectacle qu'offrit la Pologne.

Stanislas-Auguste Poniatowski était un gentihomme frivole, ne dévorant de la littérature que les vei-s les plus ordiuiers, sachant par cœur toute la Pucelle de Voltaire, n'ayant de goût que pour les arts du luxe, recherchant toutes les femmes sans s'attacher à aucune. De honne heiu'e cette vie dissipée l'avait ruiné. Dans un voyage à Paris , sa détresse fut si grande , qu'il fut pomsuivi par ses créanciers et enfermé dans la prison pour dettes. Madame GeofTrin lui offrit sa bourse et le rendit ainsi à la liberté. Cette aventure était si publique que les Mémoires de Bachaumont la constatèrent, le 4 mai 1766. Un autre voyage fit la fortime du prisonnier déshonoré. Il eut occasion d'aller en Russie. Il plut à Catherine et devint son amant. Cette faveur décida de son avenir et lui valut le trône de Pologne vacant à la mort d'Auguste m.

Ce fut donc uniquement à la protection de la Russie qu'il fut redevable de son élévation. Au lieu de prendre à cœur les intérêts de ses sujets, il les sacrifia à la Russie. Il hii laissa la disposition de toutes les dignités et de toutes les places ; il lui abandonna les rênes du gouvernement. 11 ne songea qu'à donner des fêtes, à s'accx)inler avec toutes les femmes légères et à dissiper tout l'argent qu'il percevait. N'ayant ni énergie, ni caractère , ni moralité , il fut bientôt aussi abhorré que méprisé.

Les magnats ne lui pardonnèrent pas de les avoir contraints de l'accepter pour roi. Us travaillèrent à secouer ce joug étranger. Stanislas devait ou se les attacher ou les abandonner. Il flatta tous les partis et les trahit quand il le jugea à propos. Il n'avait qu'un désir, c'était de conserver la couronne à tout prix. Menacé d'être détrôné, il invoqua l'appui de la Russie.

Ce perpétuel asservissement du roi à ime puissance étrangère aigrit de jour en jour les nobles. Ils s'insurgèrent tous comme un seul homme. Ils étaient braves, et courageux jusqu'à l'héroïsme. Mais ils étaient ambitieux; ce fut ce qui fit échouer tous leurs projets. La

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plupart étaient ruinéâ; ils avaient dii^sipé leur patrimoine avec leurs maltresseà danâ les bals, les festins et les chasses. Us avaient opprimé tous leurs serfs , et n'avaient aucun dévouement à attendre de leulr part. En prenant les armes , ils espéraient s'emparer de toutes les . dignités 9 après s'être enrichis dans les pillages. De là leiu^ efforts pour usurper le commandement. Us voulaient tous être chefs; aucun d'eux ne consentait à jouer im rôle obscur. Ils devaient travailler à l'affiranchissement de leur pays, et cependant ils ne cherchèrent qu'à s'arracher les uns aux autres une portion de leur patrie. Des partis nombreux se formèrent. Des confédérés marchèrent contre des confédérés; des magnats se battirent contre des magnats. Remportaient^ ik quelque avantage, ils opprimaient les paysans^ les dépouillaient au Iku de les enrôler et de les gagnera leur cause. Us leur enlevaient tous leurs biens et refusaient ensuite de les partager entre ceux qui les avaient secondés dans lem*s labeurs. Il y en eut qui gagnèrent ainsi plusieurs miUions qu'ils s'approprièrent. Aussi voyait-on des maréchaux gorgés d'or, et à côté d'eux d'autres maréchaux qui manquaient d'habits et d'armes. Tout le butin ramassé dans de périlleuses excursions ne servait qu'à entretenir le luxe , la table des vainqueurs^ n en fut de même des subsides et des pensions que leur envoyait la France. La cupidité éteignit donc tout sentiment de patriotisme et causa la perte de tant d'hommes prêts à mourir pour la liberté.

Le prince Henri de Prusse passa trente-cinq ans sans adresser la parole à sa femme, et lui préféra la compagnie de mignons avec lesquels il se permettait tous genres d'abominations. Il se piquait de philosophie, au point qu'il n'entra jamais dans un temple et voulut être enterré sans aucune cérémonie reUgieuse , absolument coaune un chien. Il fut criblé de dettes presque toute sa vie. Tel fut l'être qui d'un mot fixa le sort de la Pologne. Il proposa à la Russie de s'entendre avec la Prusse et l'Autriche pour partager ce royaume. Cette idée parut mer>'eilleuse et fut bientôt goûtée. Des hordes de Russes, de Prussiens et d'Autrichiens se ruèrent siu» les confédérés, les traquèrent comme des bêtes fauves, les dispersèrent , les égorgèrent ou les envoyèrent en Sibérie. Ils incendièrent ou pillèrent tous les villages; ils se rendirent maîtres de tous les châteaux. Ils ramassèrent un butin immense. Un ambassadeur misse sortit de la Pologne avec cent cinquante mille livres de rente. Chefs et soldats se distinguèreut et par leur férocité et par leurs brigandages. Quand ils furent rassasiés

XXXIV LES COUtU) £T L£S SALONS

de sang et gorgés d'or, ils attendireat un dernier ordi'O. La Pol(^ne lut rayée de la liste des nations ; Stanislas conserva la couronne , mais resta préfet du pays; il n'eut plus de sujets; il toucha annuellement un million d'écus pour entretenir ime ôour de Russes qui le mé]H*isaient. Il vécut ainsi dans l'avilissement jusqu'au joiu: où la main qui l'avait élevé le précipita du trône pour lui laisser finir ses jours dans l'abjection, tardive punition de son incurable frivolité (I)!

Quand la Prusse, la Russie et l'Autriche eurent subjugué, égorgé tous les confédérés , elles se vantèrent d 'avoir pacifié laPologne. Elles ne tardèrent pas de se dédommager de leurs sacrifices. La Russie s'appropria 3,444 Ueues carrées contenant quinze cent mille âmes; l'Autriche eut pour sa part S, 700 Ueues carrées, peuplées de 2,500,000 âmes; à la Prusse échut un lot de 900 lieues carrées occupées par 800,000 habitants.

Suivons donc dans leurs gouveiuements ces bourreaux d'une si belle pix)vince.

Russie,

Poiu» apprécier le caractère de l'impératrice Catheiine II, et comprendre pourquoi Voltaire lui-même la signalait) le 26 juillet 1773, à Dalembert comme la puissance la plus despotique qui fût sur la terre, il est à propos de démasquer le feld-^maréchal prince de Potemkin lequel, pendant seize ans, fut son favori, son ^conseiller, son Richelieu, pour ainsi dire. Toutes les Croix qu'il pouvait porter, il les étala sur sa poitrine; toutes les dignités qu'il convoita, il les obtint; toutes les provinces qu'il voulut gouverner, il s'en empara; tous les sujets qu'il détestait, il les humilia. Parvenu au faite des honneurs, il se montra dur, hautain, brutal, injuste, inabordable; son joug fut un joug de fer poiu» tous ceux qui l'entouraient. A son aspect les Russes gémissaient et tremblaient comme des hommes ivres. Les étrangers eux-mêmes maudirent son élévation. Ainsi, raconte Thiébault, il avait un cheval malade, cheval superbe, le plus beau peut-

{i) Voir, sur la Pologne : Ruihièrc; la f^ie et les Mémoires de Duniouricz, 18W, tom. i, pag. t66 à 209; les Lettres partieulières du baron de Vioménil, 1808, pag. 7t, 135 et 155; et sur le prince Henri do Prusse : f^ieprivéef politique et militaire du prince Henri de Prusse, par Bouille flls, 1809, pag. 147, 157, 178, Î88 et 845; Cot*reêpwïdance inédite de Voltaire (tvec de Brosses ^ poç. 81 ; et Nouvelle RcvU'j cncy- Uopédique^ tom. Vi pug. 488*

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