SOURCES DE LA FORTUNE
de 4,200 francs du duc d'Orléans. Cette fois était-ce comme créancier ou comme pensionnaire? Il m'a été certifié, aux archives de la maison d'Orléans, que Voltaire ne figurait sur aucune liste des créanciers de cette famille. Par conséquent Voltaire en 4775 continuait d'être nourri par im duo d'Orléans , comme on le lui avait promis en 4718. A la vérité Wagnière (p. 30) affirme que , « les vingt-six dernières années de sa vie , il n'a retiré aucune pension de personne, a Je lui répondrai qu'il n'a pu ignorer ce que j'avance , car il a certainement eu connaissance du Livret de Voltaire. Ce qui n'y est pas écrit de la main de ce dernier, n'a pu l'être que par Wagnièi'e ou quelque copiste, ami de Wagnière. Il est même très-probable que c'est lui qui a transcrit plusieurs notes , entre autres celle qui concerne sa famille. Ce n'est pas la dernière fois que nous le convaincrons d'imposture.
Voltaire avoue, dans son Connnentaire historique, qu'en 1745 il y avait longtemps qu'il avait une peasion du roi de deux mille livres, et une autre de quinze cents de la reine, mais qu'il n'en sollicita jamais le paiement.
A quelle époque ces pensions lui furent-elles accordées! On lit à la page 468 du mois de janvier 1722, du Mercure de France: « M. Arouet de Voltaire, de qui le père est mort depuis peu, a obtenu du roi, par la protection de M. le duc d'Orléans, une pension de 2,000 livres. » C'était ime faveur à l'occasion du jour de l'an, sans doute; car il n'est pas probable que le Mercure n'eût connu qu'en 4722 une pension qui aurait été donnée dès 4719, suivant M. Beucbot. Quant à la pension de 1,500 livres sm* la cassette de la reine, M. Louis Dubois (1) en parle comme d'im effet des sollicitations de Pâris- Duvemey en 1724; cette date est ime erreur, puisque Louis XV ne se maria à Fontainebleau que le 2 septembre 1725. Duvernet (p. 78) croit que c'est peu de temps après ce mariage , que Voltaire fut mis sur la liste des pensionnaires de la jeune reine. Dans sa lettre du 13 novembre à M"»« de Dernières, le poète fait part de cette nouvelle. Il y avait plus d'im mois qu'il ne quittait pas la cour où il courait après ime petite fortune, demandait des grâces, fréquentait les personnages puissants, ne se repaissait guère d'espérances et de compliments, car il pensait assez solidement pour sentir que des louanges sont peu de chose, et qu'il ne fallait pas l'ester sans établissement (2). Il avait envoyé OEdipe et Mariomne à la nouvelle reine et n'avait pas été fAché de la voir pleurer à
i\) Œuvres de Voltaire, Paris, I>eUng1c, 1818, in-8», tom. î, pag. 86. (2) Lettre de Voltaire à M"« de Dernières, du 8 octobre i7«6, et Lettre du même à Thieriot, du 17 octobre 1725.
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Mttrianme, et rire à V Indiscret, comme il le manda le 17 octobre 1725 à Thicriot.
Hais est-il vrai que Voltaire ne sollicita jamais le paiement de ses pensions? Rien de plus certain que le contraire. Dans ses lettres, il ne cesse de témoigner de Tinquiétude quand il lui reste des quartiers à toucher, même lorsqu'il est devenu déjà riche. Dans le mois de septembre 1 7K , il mande à M"" de Dernières qu'on ne parle de payer aucune pension. Le 42 août 1726 et le 22 janvier 1727, il annonce à Thieriot qu'il a perdu ses deux pensions; mais, une fois rentré en France , il lui écrit dans le mois d'avi^il 4729 : a Vous me faites songer à mes intérêts, que j^ai trop négligés. J^avoue que j'ai eu tort de tant abandonner comme j'ai fait. Je me souviens que Marc-Tulle Cicéron, dans ses bavarderies éloquentes, dit quelque part : Turpe tsl rem suam deserere. Muni donc du sentiment d'im ancien , et rendu à la raison par vos remontrances , je vous envoie la patente de la pension que me fait la reine; il est juste qu'elle m'en daigne taire payer quelques années , puisque M. son mari m'a ôté mes rentes, contre le droit des gens. La difficulté n'est plus que de faire présenter à la reine un placet; je ne sais à qui il faut s'adresser, ni qui paie les pensions de cette nature. C'est à vous à conduire cette affaire conmie vous le jugerez convenable. » Plus tard, il dit à l'abbé Moussinot, le 14 septembre 1737 : «Je vous envoie ma signature pour la pension. Je n'ai jamais cru devoir 1,500 livres à M. Duvemey. Je vous prie de dire au commis que M. Duvemey m'avança une fois ime année de la pension de la reine dont il a dû se faire payer par ses mains , puisque j'ai laissé c^tte année à toucher. » Le 4 janvier 1738 : «Quelle année de pension m'a-tK)n payée au trésor royal?» Le il février suivant : a Je vous prie de joindre aux soins que vous prenez pour moi avec tant d'amitié celui d'écrire à M. Tannevot , premier commis des finances à Versailles. Mandez-lui , s'il vous ^tt, que vous vous souvenez que j'ai une pension dont vous n'avez (lepois longtemps vu les ordonnances, et que vous n'avez pas oublié qu'il avait eu quelquefois la bonté de vous les envoyer. Je crois qu'il m'est dû deux ordonnances au moins. Au reste, parlez, mon cher ami, en tx)tre nom^ car quand on parle pour son ami, on demande josUce , et si je parlais , f aurais Vair de demander grâce* d Le 6 mars suivant : a Qu'on écrive pour ma pension. » Le 3 avril suivant : <i Pour M. Tannevot, je prie M. votre frère de lui écrire encore et de lui dire qne je suis malade. S'il ne fait pas de réponse, il faudra s'adresser au premier conunis de M. de Saint-Florentin dont j'ignore le nom. Mais, pour moi , je vous prie de me dispenser d'écrire. Je naime pas à demander, à moins que ce ne soit pour d'autres. » Le 28 du même mois : a M. votre frère est prié d'écrire encore une lettre bien polie
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à M. Tannevot. »Le i 4 octobre i740: «Je vous supplie d'écrire â M. Tannevot , premier commis^ de vous envoyer mes oitlonnances. » En 4741 , le 21 janvier': a Je ne compte point presser pour le paiement de mes pensions avant le moife de mars, temps auquel j 'aurai l'ordonnance de Tannée échue à Noël ; je me ferai payer de tout à la fois.ï) Le9 juin J « Si M. Duverney insiste sur les! ,5001ivresqu'ildit que je lui dois pour l'avance d'une pension de la reine dont je n'ai pas été payé , il faudra le prier de se contenter cette fois-ci de la moitié, è Enfin le 20 du même mois : « Je vous suis bien obligé de faire présenter mes deux ordonnances le plus tôt que vous pourrez. » Mais le cardinal de Fleury ayant réduit la pension de deux mille livres à seize cents livres , quand il diminua toutes les pensions^ et une rente de mille écus qu'avait Voltaire sur l'hôtel de ville, à quinze cents francs (1), Voltaire demanda le 8 février 1745 , au marquis d'Argenson, le rétablissement des quatre cents livres retranchées de sa pension. Déjà dès 1743 il avait voulu profiter de l'occasion de présenter à Louis XV une lettre de Frédéric le Grand , pour a obtenir la restitution d'une partie de son bien , que le bon cardinal lui avait ôtée. » Le 10 octobre 1748, il rappeUe à la reine qu'il est son domestique et celui du roi , et qu'il est le premier sur qui sont tombées ses bontés. Le 27 octobre 4750, il apprend à d'Argental que le roi lui a conservé l'ancienne pension de deux mille livres. Néanmoins, il ne parait pas qu'elle lui ait été remise. Mais , « dès que M. le duo de Ghoiseul fut entré dans le ministère , il fit, àTinsu de M. de Voltaire, qu'il ne connaissait pas personnellement, renouveler le brevet de cette pension du roi , et le lui envoya ; mais M. de Voltaii^e n'a jamais voulu la toucher, dit Wagnière (p. 30). n Si cette dernière phrase est vraie, comment expliquer ces mots de Voltaii'e, du i*' février 4761, à M"» de Fontaine: o Savez-vous que j'avais autrefois une pension que je perdis en perdant la place d'historiographe ? Le roi vient de m'en donner une autre , sans qu'assurément j'aie œéla demander ; et M. le comte de Saint-Florentin m'envoie Tordonnance, pour être payé de la première année. Sa façon est infiniment agréable. Je soupçonne que c'est un tour de M"« de Pompadour et de M. le duc de Ghoiseul î » Et ces autres du 20 janvier 4762 à Duclos : « Voitt savez que j'avais autrefois une pension , je l'avais oubliée depuis douze ans , non-seulement parce que je n'en ai pas besoin , mais pairce qu'étant retiré et inutile, je n'y avais aucun droit. Sa Majesté, de son propre mouvement, et sans que je pusse m'y attendre, ni que personne au monde l'eût sbUicitée, a daigné me faire envoyer un brevet et ime ordonnance. Peut-être est-il bon que cette nouvelle
(f) Mémoire* de Longchamp^ pag. 491.
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parvienne aux ennemis de la littérature et de la philosophie? » Pourquoi Voltaire eùt-il tressailli d'allégresse en recevant ce brevet, s'il avait eu l'intention de ne point s'en sei'vir? En 4775, il daignait encore accepter la pension de douze cents francs du duc d'Orléans, et il aurait refusé longtemps auparavant la pension du roi ! Voilà des contradictions difficiles à expliquer. Il reste démontrée que Voltaire a sollicité instamment le paiement de ses pensions. Si elle^ ne lui foteot pas régulièrement octroyées, ce n'était pas sa faute, car il n'avait reculé devant aucunes démarches pour les avoir. S'il négligea phs tard de les réclamer, c'eiât qu'il était persuadé de l'inutilité de ses demandes. Sa résignation n'était point iln héirolsme de délicat tegsc, de générosité, de désintéressement. «En fait d'argent, il faut toujours recevoir, » avait-il mandé le i8 mars 1737, à l'abbé Moussinot.
Aussi se laissa-t*il combler de bienfaits par les princes de Vendôme, de Gonti et de Clermont, suivant Longchamp (p. 330 ). De sorte que, dès 4723, de ses économies il s'était fait une rente viagère de deux mille francs, dont Duvemet (p. 78 ) dit avoir vu le contrat. Dans son Mémoire du 6 février 1739^ inséré pour la première fois dans ses Œuvres par M. Beuchot, il cite un acte du 4 mai 1723 pai" lequel « lui , sieur de Voltaire, loue un appartement dans la maison du président de Beraières, pour la somme de six cents francs par an ; et s'accordent en outre à douze cents livres de pension pour lui et pour son ami ( Thieriot ), qui lui faisait l'honneur d^accepter la moitié de cet appartement : tout a été exactement payé, n Ce loyer de 600 francs annonce de l'aisance; cette dépense de 1200 francs pour deux tètes amies indique du superflu. Cet acte est possible, il parait vraisemblable; nous verrons s'il est authentique. Dans le cas où il serait permis de l'admettre conune vrai, il prouverait qu'en 1723 Voltaire était déjà indépendant.
A cette époque il était pensionné du roi et de la maison d'Orléans. Bifflitôt il allait Tétre par la reine. Faut-il admettre qu'il ne j oui t de Son patrimoine que lorsque les priiu^s l'avaient déjà comblé de bienfaits? le père de Voltaire mourut vers 1721, suivant M. Louis du Bois (1), en 4723 ou 1724 , selon M. Beuchot (OEuvres de Volt. t. I. p. 119. ), quoique le Mercure de France en eût parlé comme d'une nouvelle au n»ig de janvier 1722. C'était avec raison; car aux Archives de l'hôtel de viUe, j'ai lu dans les Registres des baptêmes , mariages et oUerremenls de la paroisse Saint-Barlhélemy : et Le deux janvier 1722 a été inhumé en cette église François Arouet, conseiller du roi , receveur des épices de la duunbre des comptes de Paris, âgé d'envi-
(l) Œuvres de Foliaire, édit. Delangl, tont. I , pag. 20.
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ron soixante-doua^ ans, décédé le jour précédentCour-Vieille du palais de cette paroisse. Ont assisté au convoi : Armand Arouet, conseiller du roi, receveur des épices de ladite chambre des comptes , François Marie A rouet de Voltaire, tous deux fils dudit défimt demeurant susdites cour et paroisse , M. Pierre François Mignot, conseiller du roi, correcteiu" en ladite chambre des comptes, gendre demeurant rue des Deux-Boules, paroisse Saint-Germain TAuxerrois, et plusieurs autres. Signé : Armand Arouet, François Marie Arouet de Voltaire, Mignot. »
Cet extrait de décès n'est pas sans importance. Dans son CbmtTien* taire historique , Voltaire s'était donné pour père un trésorier de la chambre des comptes; Duvernet (p. 17 ),Chaudon (i), Condorcel, Wagnière (p. 20), etLongchamp (p. 330), se firent l'écho de son assertion. Luchet (2) est le seul qui ait conservé à François Arouet son titre de payeur des épices et receveur des amendes à ladite chambre des comptes. En \ 81 6, Lepan (3) prouva, d'après les registres de cette cour, que ledit François Arouet fut reçu en 1701, au serment de TofiBcede receveur alternatif et triennal des épices, vacations et amendes de la chambre des comptes. M. Philarète Ghasles {Pluiarque Français, art. Voît. ) a profité de ce document. Mais Paillet de Warcy (4), la Biographie universelle , MM. Louis du Bois et Beuchot n'ont point daigné en tenir compte. Il reste démontré que Voltaire n'ignorait pas la qualité de celui auquel il devait le jour. Une autre conséquence de l'extrait mortuaire, c'est qu'en 1722, il n'avait point de domicile ni de résidence, ou bien qu'il avait sa place au foyer domestique, et que son père lui avait pardormé ses incartades à cause de ses succès littéraires, l'accueillait et l'hébergeait en tout bien tout honneur.
La date de ce décès nous donne celle de l'héritage de Voltaire. Dès lors plus d'hypothèses ni d'incertitudes. Mais quelle fut la valeur de cette succession? La fortune de François Arouet était très-médiocre selon Duvernet (p. 17 ), honnête au dire de La Harpe et Condorcet, et considérable aux yeux de Luchet (t. L p. 61 ). Voilà des contradictions d'adjectifs, voici ime diversité de chifiTres. (Cousin d*Avalon (5) évalue à quarante mille livres de rentes les sonunes qui
(1) Mémoires pour servir à Phistoire de Voltaire. Amsterdam, 178S, in-lti tom. I, pag. 1.
{%) Histoire littéraire de Voltaire, Cawcl, i78l, in-So, pag. î.
(8) Fie politique, littéraire et morale de Voltaire, 6» édit. Paris, 1887, iil-8», pag. 56.
(4) Histoire de la vie et des ouvrages de Voltaire, Paris, 1816, iii-8>, tom. I,
(5) Voltariana^ 4« édit. Paris, 1819, in-i8, pag. 15.
échurent à Voîtaii^, âpres la mort de son père et de son frère. Mais Chandon ( t. II. p. 10 ) ne porte qu'à cent mille livres son patrimoine, lequel ne rapportait que huit mille livres de rente d'après Longchamp ( p. 330 ), et seulement cinq mille environ, nous assure Wagnière(p. 24 ). Dans sa lettre du 4 mars 1768 à Thieriot, Voltaire avoue être né avec quatre mille livres de rente; et dans ime autre du 12 mars 1754, il écrit : a J'ai eu quatre mille deux cent cinquante livres de rentes pour patrimoine ; mes partages chez mes notaires en font foi. » Ce n'est pas sans peine qu'il entra en jouissance de son lot. Le 2 i septembre 1724, il mandait à Thieriot : a Je vous avertis que mes affaires de la chambre des comptes vont très-mal , et que je oours risque de n'avoir rien du tout de la succession de mon père. » Le mois suivant , il apprenait à la présidente de Bemières , que sa fortune prenait un toiu* si diaboUque à la chambre des comptes , qu'il serait peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler; et le 23 ju'dlet 1725 , il lui faisait cette nouvelle confidence : a Une foule d'affaires m'est survenue. La moindre est le procès que je renouvelle contre le testament de mon père. » Depuis il n'en parla plus. Il ne me parait pas probable qu'il ne gagna Bon procès que deux à trois ans après 1726, comme Ta répété M. Beuchot sur les coiyectures de Duvernet ; car, de 1727 à 1729, il habitait l'Angleteri'e. 11 s'y plaignit à Thieriot du retranchement de 868 rentes, de la perte de ses pensions, des banqueroutes qu'il essuya, nie chargea de toucher plusieurs billets qu'on lui devait. Comment eût-il oublié de lui demander des nouvelles de sa succession, si elle ne lui avait pas été assurée? Comment surtout eût-il négligé ce texte à jérémiades? Ces billets en souffrance, ces fonds qu'il avait en Angleterre , les avances qu'il lui fallait pour commencer l'impression de sa Henriade^ laissent supposer qu'il avait des ressoui'ces, indépendamment de ses deux pensions sur le roi et la reine auxquelles il renonçait. Nous ne lui connaissons que la pension du duc d'Orléans, et sa rente viagère de deux mille francs. Si avec cela il ne pouvait satisfaire à son engagement du A mai 1723, conunent eût-il supporté tant de dépenses à l'étranger? De plus un l'etranchement de rentes ne doit s'entendi'e que de rentes sm* l'hôtel de ville et l'État. N'est-ce pas indiquer des placements nouveaux? Tout concoui't donc à faire l'^arder comme certain que c'est avant son départ de la France que Voltaire fut maître de son patrimoine.
Succès de tragédies , bienfaits des princes, pensions du duc d'Orléans, du roi et de la reine ^ patrimoine , telles furent les sources de la fortune de Voltaire.
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