II. Accroissement de la fortune de Voltaire
Le 12 mars 1754^ Voltaire disait en parlant de son patrimoine : « Tout ce que j'ai eu depuis est le fruit de mes soins. J'ai réussi dans les choses qui dépendaient de moi ^ dans l'accroissement nécessaire de ma fortune et dans quelques ouvrages. » N'oublions pas cet aveu. Après les représentations d'Œdtpe et de Mariamm , ce fat la Bmriade qui lui rapporta le plus de bénéfice.
Ce fut en 1726 et non en \ lU, comme l'avance Luchef ^ que Voltaire arriva à Londres. Il y apportait^ dit Wagnière ( p. 23 ), une lettre de change assez considérable sur un juif de cette ville. « Peu au fait des formalités du commerce et de ses sages lois^ gardi^mea de la sûreté publique^ il ne présenta point sa lettre au jour éd l'échéance^ raconte Luchet ( 1. 1. p. 59). Dans l'intervalle, le banquier, géué pour acquitter ses engagements, fut obligé de suspendre ses paiements. > Duvemet ( p. 64) conclut avec Luchet que cette anecdote prouve qu'il était peu au fait des formalités du commerce. Rien de plus faux que ce raisonnement , puisqu'ils ne rapportent pas combien de jours il laissa écouler depuis l'échéance. Wagnière n'en compte que trois; mais Voltaire est plus sincère. Dans sa XI* Niaiserie d'un ckrétkM contre six juifs , il s'exprime ainsi : <k J'arrivai trop tard chei M» Acosta; j'avais une lettre de change de vingt mille francs sur lui; il me dit qu'il avait déclaré sa faiUite la veille, et il eut la généroaité de me donner quelques guinées qu'il pouvait se dispenser de m'ao> corder, o Ciomme il n'indique point que ce refard fût un effet de sa négligence, nous nous garderons bien de tirer la même conséquenoe que ses deux biographes. Luchet et Duvernet ajoutent que le roi> instruit de cette mésaventure, lui envoya une somme assez considérable que Wagnière porte à cent guinées, et Daculard d'Arnaud (I) à six mille livres. La Préface historique pour l'édition de 4745, qu'on lit en tète du premier volume des OBuvres diverses de M. de Voltaire, nouveUe édition, à Londres chez Jean Nourse, 1746, in-^2, cm vient de deux mille écus. Comment le roi avait-il appris cette banqueroole que Voltaire, dans son aversion pour le singulier, appela ses banqueroutes d'Angleterre? Luchet (t. 1. p. 60) avoue naïvement qu'il n'en sait rien. Baculard d'Arnaud , Duvemet et Wagnière ne paraissent pas mieux informés. 11 n'est point probable qu'ils aient demandé des renseignements à Voltaire sur oe sujet, car ils seraient entrés dans
(1) Mémoires de Longchampj pag. 49i.
i)E VOLTAIRE. 35
leà détails que désirait Luchet^ et se seraient accordés dans leui' récit. Le doute de Luchet permet de mettre ce fait au nombre des invraisemblances que rhistoire peut dédaigner.
Voltaire à Londres n'était qu'un proscrit , soupçonné et môme accusé d'y jouer le rôle d'un espion, au dire de Jonhson. Il n*est pas vraisemblable qu'un roi d'Angleterre eût été si généreux envers un tel étranger. Voltaire se retira dans un village pour y étudier la langue anglaise qu'il ne connaissait pas, et qu'il sut toujours trèsmal (I). Ce travail fait supposer qu'il ne put s'occuper de suite de la souscription de la Henriade. V Essai sur les Guerres civiles de France fut publié en anglais en 1727; V Essai sur la Poésie épique est de la même époque et fut composé pom* servir d'introduction à la Henriade; ce poëme épique ne fut imprimé qu'après, et non en 1726, comme on l'a répété depuis Marmontel. La dédicace ne fut composée qu'en 1727 au moins, puisque c'est le 15 juin de cette année que GeoiTges II monta sm* le trône. Dans une lettre du 21 avril 1728 à Thieriot, Voltaire ne parle de son in-4* que comme d'uit ouvrage commencé; et le 14 décembre 1727, il avait prié Swift d'user de soi^ crédit en Irlande pour procurer quelques souscripteurs à la Henriade qoi, faute d'un peu d*aide, ne paraissait pas encore. Si cette phrase est vraie, il faut conclure que Georges I" et la princesse de Galles n'avaient pas payé leurs souscriptions immenses, et que ce fut Georges II qui fut le protecteiur du poëme, ainsi que son épouse, qui en agréa la dédicace. Tout concourt à démontrer que le fameux ouvrage ne fut édité qu'en 1728, dont il porte le millésime. L'auteur aura passé soit la fin de 1726, soit toute Tannée 1 727, à le corriger et à lui trouver des acheteurs.
Or, en 1728 le Paradis perdu de Mil ton était traduit pour la première fois en français; deux éditions en avaient été rapidement épuisées. Publié dès 1667 en Angleterre, il n'y devint populaire que quand Addisson en vanta les beautés dans ses numéros du Spectateur en 1712. Tel serait le pays où Voltaire aurait eu le bonheur de voir dévorer avec avidité sa Henriade. Les deux Essais précités y sont introuvables; n'est-ce pas la preuve qu'ils n'y produisirent pas grande sensation? Autrement ils auraient été réédités. Les trois éditions de sa Ligue avaient été amèrement critiquées à Paris. Il avait essayé de dédier son poëme au jeune roi; sa demande ne fut pas accueillie; il avait voulu le pubUer par souscription, il ne réunit que quatre-vingts amateurs auxquels il fallut rendre l'argent donné d'avance. Et à Londres , il ouvre une souscription payéç
(1) Mémoires de M"^ de Genlis, tom. lU , pag. 86S. — Sixième Mire de Cié^ ment à Voltaire. La Haye , 1 774 , in-S», pag. «0.
36 agcroisseMeKt t)£ lX fortune
d'avance également , et il dit que Georges !•' et surtout la princeà^ de Galles, qui depuis fut reine, lui firent une souscription immense. Tous les biographes et conumentateurs ont depuis répété ces mots du Commentaire historique. Remarquons bien qu'il ne s'agit pas de traduction, mais du texte même de la Henriadè. Néanmoins écoutei : Luchet ( 1. 1. p. 61 ) avance que la souscription de Londres valut cinquante mille écus; Cliaudon ( t. II. p. 10 ) a copié ce chiffre. « Le produit de la Henriadefut très-considérable, rapporte Duvcrnel (p. 67, 71 et 78). Ce poëme fut applaudi en Angleterre; les souscripteui^ y furent très-nombreux. Après l'édition de la Henriade à Londres, la fortune de Voltaire fut celle d'un homme aisé. » Collini ( p. 73 ) parle de l'inunense produit de la souscription pour la Benriade. Longchamp ( p. 33 ) raconte que cette souscription mit l'auteur dans une assez grande aisance. Condorc^t se contente de confesser qu'elle augmenta sa fortune. Lepan et Paiilet de Warcy sont les seuls qui se soient défiés et du total exagéré de 50,000 écus adopté par Luchet et Chaudon, et des expressions vagues auxquelles ont eu recours Duvernet, Collini, Longchamp, et après eux tous ceux qui ont été amenés à consacrer quelques mots à la Henriade,
Je suis étonné de trouver M. Beuchot au nombre de ceux qui se sont faits l'écho de l'invraisemblance. Qui nous prouvera qu'il s'est foiu-voyé sur les traces de Luchet et de Chaudon? ce sera M. Beuchot lui-même.
« L'édition in-4®, ornée de gravures, que rauteiur avait fait exécuter, porte la date de 1728 et le titre de La Henriade de M. de Voltaire, » a dit M. Beuchot ( p. 7 de sa Préface pour la Henriade ). C'est aussi lui qui a écrit, quelques lignes plus bas : « En 1741 , ou du moins sous cette date, fut émise la Henriade de M. de Voltaire avec des remarques et les différences qui se trouvent dans les diverses éditions de ce poème, Londres, in-4*. Ce n'est point une nouvelle édition; mais tout simplement l'édition de 1 728 qu'on rajeunit au moyen d'un nouveau titre. » Je partage cette opinion de M. Beuchot. A la bibliothèque Sainte-Geneviève et à la bibliothèque Mazarbie, j'ai examiné la Henriade de 1728 et la Henriade de 4741; en les confrontant, on reste convaincu que la dernière est la même que la première , rajeunie au moyen d'un nouveau millésime. V avertissement, la préface , les remarques et variantes dont est enrichie la Henriade de 1741, sont imprimés sur un autre papier, avec d'autres caractères que les vers du poëme, et forment un volume à part de cxlvi pages, destiné évidemment à servir de prime à ceux qui débarrasseraient le libi^ire de la Henriade de 1728, dont ses magasins étaient encctre encombrés. Et pour que personne ne fût la dupe du nouveau millésime, l'édileur a soin d'avertir qu'il n'offre point une nouvelle édition , màb
qu'il désire eeulement remlre plus complète la superbe édition de 1728. Si le Mercure de France annonça en mars et en juin 1712 lunpression d'une magnifique édition de la Henriade avec les estampes de l'édition de Londres, il est évident qu'il ne parlait que de la Henriade rajeunie. Or, si en i742 on avait besoin de prime pour vendj'e à Londres la Henriade de 1728, il en résulte qu'en 1728 elle n'eut aucun succès; autrement il n'en serait point resté encore en 1741 un assez grand nombre d'exemplaires pour qu'on ne les débitât point sans être obligé de les augmenter du volume que nous avons désigné.
La ffentiade de 1728 eut encore moins de succès en France qu'en Angleterre. En vain Voltaire promit-il de donner à ceux qui l'achèteraient un exemplaire des autres éditions qui en avaient été faites; en vain annonça-t-il dans le Mercure de France, en 1733, qu'U priait ses souscripteurs de retirer leurs livraisons, sinon de réclamer l'argent qu'ils avaient avancé, on ne se pressa point d'emporter le magnifique in-i*. Cependant la Préface historique pour Védilion de 1745 des OEuvres de Voltaire ne porte qu*à quatre - vingts le nombre de ceux qui a\ aient vei'sé leure souscriptions entre les mains de Thieriot- Le 18 janvier 1737 , Voltaire avouait à d'Argental que Thieriot lui avait mangé ces quatre-vingts souscriptions; et le 3 décembre 1744, il dit à Néricault Destouches que c'était cent louis de cent souscriptions que ce Thieriot avait perdus sans ressource. Aussi le 6 janvier 1733, mandait-il à Josse : a Quoique je n'aie jamais reçu un sou des souscriptions de la Henriade , quoique tous ceux qui ont envoyé en Angleterre aient reçu le livre, quoique jamais aucune souscription ne m'ait appartenu, cependant, depuis que je suis en France, j'ai toiyours payé de mes deniers les souscriptions qu'on a présentées; et j'ai, outre cela, fait donner gratis toutes les éditions de la Henriade aux souscripteurs. » Dans le mois de juin 1740, il écrivit à l'abbé Prévost : a M. Thieriot dissipa malheureusement l'argent des souscriptions de France. J'ai été obligé de rembourser à mes frais tous les souscripteurs qui ont eu la négligence de ne point envoyer à Londres, et j'ai encore par devers moi les reçus de plus de cinquante personnes. Serait-il bien agréable pour ces personnes, qui, pour la phipart, sont des gens très-riches, de voir publier qu'ils ont eu l'économie de recevoir h mes dépens l'argent de mon hvre? U est très-vrai qu'il m'en a coûté beaucoup pour avoir fait la flcwriade, et que j'ai donné autant d'argent en France que ce poème m'en a valu à Londres; mais plus cette anecdote est désagréable pour notre nation, plus je craindrais qu'on ne la publiât. » Aussi est-il digne de remarque que le Pour et le Contre, rédigé par M. l'abbé Prévost dp 1733 4 i740, et le Mercury de France, qui ont eu occasion
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de parler depuis 1728 de la Henriade et de ses diverses éditions, ainsi que (les traductions des poésies et des productions de Voltaire à Londres , n'ont pas consacré ime seule ligne au prétendu enthousiasme poui' rin-l*» de 4728 en France et en Angleterre. Si Voltaire n'a pas eu im sou de ses souscriptions à Paris, et si même il y a pei*du,il résulte que c'est à Londres seulement qu'il a gagné quelque profit, duquel il faut déduire ce qu'il a perdu ailleurs.
Quel peut être en 1728 le produit de la Henriade, qui n'était pas épuisée à Londres en 1741? D'après un on dit, cet on dit appelé la gazette des sots par Frédéric, dans sa lettre du 25 novembre 1748 à Voltaire, M. Beuchot le porte à cent cinquante mille livres. Nous n'adopterons pas ce total , parce que M. Beuchot nous ea a donné un autre moins élevé et plus vraisemblable, a La plus grande réputation de la Henriade et le meilleur accueil furent chez les étrangers ; car en 1727, lorsque ce poëme fut magnifiquement imprimé par souscription , cette édition valut dix mille écus à l'auteur, d Ces mots se trouvent à la page xnr de la Dissertation historique des ouvrages de M. de Voltaire par M. d'Arnaud, de l'Académie de Berlin, 1750, in-12 de xxrv pages. Cette Dissertation fut soumise h l'approbation de Voltaire; il en corrigea lui-même la minute et adopta le calcul de d'Arnaud, puisqu'il ne le biffa point ou ne le contredit nulle part ; cette minute, corrigée de la main de Voltaire, fut copiée par Longchamp, et c'est sur le manuscrit même de Longchamp que la Dissertation de d'Ainaaud a été reproduite sous le titre de Préface d'une édition des OEuvres de M. de Voltaire , par Baculard d'Arnaud, à la suite des Mémoires de Longchamp et Wagnière, édités par MM. Decroix et Beuchot.
Le nombre de dix mille écus étant donné par Voltaire lui-même , la discussion devient plus facile. Faut-il le regarder comme le bénéfice net de l'auteur ou le produit total des souscriptions? Chacune était d'une guinée ou d'un louis, comme nous l'a dit Voltaire. Divisons 30,000 par 20, nous aurons pour quotient 1,500, c'est-à-dire quinze cents souscriptions. N'est-ce pas le plus grand honneur qu'on puisse accorder à la Henriade dans ime langue étrangère, loi'sque la France n'en avait pas réclamé cent exemplaires? car la langue française n'était pas si conunune à Londres qu'on le suppose. Autrement Voltaire n'aurait point composé deux ouvrages en anglais ainsi que ses Lettres, et les Anglais n'auraient point pris la peine de traduii*e et le Dictionnaire de Bayle, et l'Histoire ancienne de RoUin, et le Théâtre de Molière, et les tragédies et poésies de Voltaire, comme Tapprend le Pour et le Contre, et n'auraient point laissé sans ressources une troupe de comédiens français qui étaient accourus, à la parole de Voltaire, à Londres qu'ils quittèrent de suite, suivant la première
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édition de la Vie de Voltaire par Duvernet. Pourquoi donc se passionnèrent-ik pour la Benriade ? Était-ce à cause de la versification ou en faveur du sujet? Voltaire convient lui-même que la poésie fut étrangère au succès de son poëme. Ce n'est que le 22 novembre 4733 qu'il mande à de Brossette qu'il a été traduit en vers dans l'idiome de Milton. La traduction anglaise, la seule, je crois, qui fut faite dorant la vie de Voltaire, est attribuée à M. Lokinan par la Préface historique pour l'édition de «745 des OEuvres diverses de M. de Voltaire. et à M. Lockman par la Préface de la Benriade par M. de Marmontel, sans en indiquer la date. Les traductions en d'autres langues sont aussi en très-petit nombre. Quant au sujet de la Henriadet il y a bien des portraits, des épigrammes qui durent charmer les Anglais, mais le dénouement n'en est pas moins le triomphe de ce qu'ils appellent le papisme. Ils se seraient volontiei*s passés d'entendre l'abjuration d'un protestant à la basilique de Saint-Denis. Leur jJaisir n'était donc point sans peine, ni leur enthousiasme extraordinaire à la lecture de la Uenriade. Deux autres éditions, l'une in-4» avec vignettes, l'autre in-8* sans gravures, portant le millésime de 1728 et l'adresse de Londres, reproduisaient le texte du superbe in-4% et, se vendant meilleur marché, séduisirent sans doute plus d'un amateur des hardiesses de l'épopée, et les détournèrent par conséquent de se procurer le volume d'une guinée. Si les Lettres fkilosophiques , publiées en anglais à une époque où Voltaire était plus populaire et dans im original qui élargissait le cercle des lecteuR, et composées d'après des idées tout à fait indigènes, ne valurent que quatre cents louis d'or à Thieriot, suivant la lettre du 30 décembre 1738 de M"^ du Chastelet à d'Argental (i) , et seulement cinquante guinées, comme le disait le 18 janvier 1739 à ce d'Argental Voltaire, dont le témoignage est préférable à celui de M"»* du Chastelet, on ne peut raisonnablement admettre que la Henriade de 1728 ait réuni phis de quinze cents souscriptions. Voltaire a annoncé «1 1726 à Thieriot qu'on les payait à Londres près de la Bourse, chez MM. Simon et Bénezet, négociants; il a donc fallu les dédommager de cette commission. En toute entreprise typographique, lii part du libraire est toujours la meilleure, et d'im tiers au moins; consacrons le second tiers aux frais d'impression, de gravures, de vignettes, de réclames et aux déboursés inévitables, il nous restera dix mille livres net pour Voltaire. Aucun volume de poésie du xvin' siècle ne rapporta autant à son auteur. Nous savons que Voltaire a perdu à Paris autant qu'il a gagné à Londres. Comme il n'a pas perdu plus
(l) lettres inédites de Jf«« la marauise du Clmtelet au comte d'Argental, W8,18W,lii-lf, paf.«7.
40 ACCROrSSEMENT DE LA FORTUNE
de cent loiÛB à Paris , il s'ensuivrait qu'il n'a pas gagné plus de cent guinées à Londres. En le gratifiant de dix mille livres, c'est pousser la générosité à son égard aussi loin qu'il est possible.
Si l'on i^ejette cette opinion, on tombe dans les chimères. Admettez que les trente mille livres soient la part de Voltaire, il faudra trouver celle du libraire, de l'imprimeur et des graveurs, et des coauni^^ sionnaires auxquels vous ne pouvez guère donner moins de cinquante mille livres. Divisez alors quatre-vingt mille par vingt, vous aurez au quotient quatre mille souscriptions, c'est-^-dire beaucoup plus que Voltaire, à l'apogée de sa gloire, n'en obtint dans toute l'Europe, comme nous le verrons, lorsqu'il composa ses Commenlaires sur ComeiUe.
Mais, me dira-t-on, comment expliquer la sotAScriplwn immense de Georges I'' et de la princesse de Galles? Je répondrai que, sous la plume de Voltaire, une somme inunense, ime somme considérable ne représente souvent pas cent francs, et qu'on ne doit tenir aucun compte de ces expressions vagues. Si cette prétendue souscription avait été immense , pourquoi eût-il écrit à Swift que la Henriade ne paraissait pas faute d'un peu d'aide? S'il ne nous en a pas donné le total en chilTres, c'est parce qu'il était persuadé que cela frapperait moins ses adorateurs que des adjectifs indéfinis auxquels se laisseraient prendre les badauds sans intelligence, dont il a'unait tant à se moquer.
On m'obiîectera encore que Georges I*', la princesse de Galles et les grands de la cour de Londres ont pu ne retirer que quelques exemplaires et en payer un grand nombre. Je répondrai que dans cette hypothèse, plus on célébrera la générosité des Anglais, plus on avilira Voltaire, car s'il a réellement reçu plus de guinées qu'il n'a livré d'in-4» de la Henriade, il faut le placer au rang des mendiants. Rien ne prouve qu'il se soit abaissé jusqu'à se laisser faii*e Taumùne. Je ne me permettrai pas de lui reprocher ce rôle, puisque rien ne m'y autorise.
Tout semble donc concourir à démontrer que la Henriade ne dut pas rapporter plus de dix mille francs à Voltaire. Si, dans son Cornmentaire hislorique , il parle de la souscription immense de Georges V^ et de la princesse de Galles comme du commencement de sa fortune, nous lui objecterons la lettre où il nous a donné son patrimoine c*imme la source de cette môme fortune, ce qui est plus positif, puisque l'assertion repose sur des chiffres. Nous adresserons la même réponse à tous les biographes et commentateurs, qui, dans l'ignorance de la date du déc^s de son père , ont présumé que c'était aux libéralités de l'Angleterre que Voltaire devait une partie de son
aisance .
Uo (Mitrimoîne de plus de quatre-vingt mille livres avait été la source de sa fortune. Le produit de la Henriade ne put donc que l'augmenter^ ainsi que celui des autres ouvrages qu'il publia dans la suite. Nous en parlerons plus tard.
Quels autres moyens Voltaire employa-t-il pour augmenter sa fortune? a J'ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés^ dit-il iàns 9e» Mémoires, que j'ai conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre. Il faut être en France enclume ou marteau : j'étais né enclume. Un patrimoine court devient tous les joars plus court, parce que tout augmente de prix à la longue, et que souvent le gouvernement a touché aux rentes et aux espèces. U faut être attentif à toutes les opérations que le ministère , toi^ours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l'État. Il yen a toujours quelqu'une dont un particulier peut profiter , sans avoir obligation à personne ; et rien n'est si doux que de faire sa fortune par soi-même : le premier pas coûte quelques peines , les autres sont aisés. » Aussi , à peine a revenu en France en 4728, lit-on dans le Commentaire historique , il mit son argent à une loterie établie par M. Desfoi-ts , contrôleur général des finances. On recevait des rentes sur iliôtel de ville pour billets , et on payait les lots argent comptant ; de sorte qu'une société qui aurait pris tous les billets aurait gagné un million. Il s'associa avec une compagnie nombreuse et fut heureux. C'est un des associés qui m'a certifié cette anecdote, dont j'ai vu la preuve sur ses registres. M. de Voltaire lui écrivait : « Pour faire sa fortune dans ce pays-ci , il n'y a qu'à lire les arrêts du conseil. U est rare qu'en fait de finances, le ministère ne soit forcé à faire des arrangements dont les particuliers profitent. » Luchet (t. I. p. 61) a reproduit ce texte. Duvernet (p. 79) est plus explidte. Il avance que c'est en 4729 que Voltaire gagna en grande partie le fonds de la loterie de la ville de Paris, et se trouva opulent de riche seulement qu'il était depuis la succession de son père. Il ajoute : « Cette loterie , qu'on appelait la loterie de Desforts, parce que ce contrôleur général en avait donné l'idée , avait été créée pour la liquidation des dettes de la ville de Paris. Ce fut d'après un calcul que fit Voltaire en soupant avec La Condamine , qu'il en gagna le fonds. Le contrôlem* général, qui était dévot et mauvais ministre, le lui disputa; Voltaire cria h l'injustice. Le conseil jugea en faveur de Voltaii*e , et blâma le ministre de n'avoir pas prévu le calcul. Voltaire fut payé, n Cette anecdote porte à croire que le gain de la loterie était très-louche , comme l'a conclu un homme grave et judicieux. (Fot et Lumières, p. 7.)
Bientôt après il chercha la fortune même en province. Ainsi, dans une lettre de 1729 au président Hénault, il dit : « Deux amis m'em*
li ACCROISSEMENT DE LA FOUTVNE
ballèrent àminuity sans avoir soupe , dans une chaise de poste; et après avoir couru pendant deux nuits pour aller prendre des actions^ nous entrâmes dans la Lorraine , par la route de Metz^ qui est un pays d'un très-petit commerce, fort ingrat, et très-peu peu{dé. Une pareille misère ne me fit pas augurer en faveur des actions; et comme j'étais fort mal en arrivant à Nanci , je remis à deux ou trois jours pour souscrire. Nous trouvâmes à l'hôtel de la compagnie du commerce plusieurs bourgeois et quelques docteurs qui nous dirent que son altesse royale avait défendu très-expressément de donner des actions à tous les étrangers, et nous raillèrent. En effet , ils disaient la vérité, et malgré leur turlupinade, api*ès de pressantes sollicitations, ils me laissèrent souscrire pour cinquante actions, qui me furent délivrées huit jours après , à cause de l'heureuse conformité démon nom avec celui d'un gentilhomme de son altesse royale; car aucun étranger n'en a pu avoir. J'ai profité de la demande de ce papier assez promptement; j'ai triplé mon or. »
Que va-t-il faire de cet or? « L'argent est fait pom* circuler. Qui le garde est mauvais citoyen, et même est mauvais ménager. C'est esï ne le gardant pas qu'on se rend utile à la patrie et à soi-même, » écrivait-il en 4738, dans ses Observatims sur le commerce, le luxe , les monnaies et les impôts. C'est pourquoi il se fit négociant et financier.
Il connaissait Paris Duverney dont il loua les grandes connaissance en finances au chapitre lxiii de son Histoire du Parlemeni,ei dont il a dit en 4748, dans son Panégyrique de Louis XV : « U s'est U*ouvé un homme qui a soutenu le crédit de la nation par le siaa; crédit fondé à la fois sur l'industrie et sur la probité. C'était un des prodiges de notre siècle ; et ce prodige ne nous frappait pas peut-être assez : nous y étions accoutumés. Nos camps devant tant de places assiégées ont été semblables à des villes policées où règnent l'ordre , l'affluence et la richesse. Ceux qui ont amsi fait subsister nos armées étaient des hommes dignes de seconder ceux qui nous ont bit vaincre. »
« L'avantage qu'il retira de la connaissance de MM. Paris , raconte Longchamp (p. 331), c'est l'intérêt qu'il obtint dans la fourniture des vivres aux armées. Pendant la première guerre d'Italie , avant que je fusse entré à son service, cet objet lui avait procuré chaque année de fortes sommes; et je sais qu'à la paix , en réglant le compte définitif, il reçut pour solde, chez M. Paris Duverney, directeur de l'entreprise , une somme de six cent mille francs. De mon temps, il eut aussi un intérêt dans les vivres de l'armée de Flandre, et les résultats en furent également fructueux.» Luchet (t.I. p.63), Wagnière (p. 24) et Chaudon (t. II. p. 4 4 ) portent à s^t cent mille livres l'intérêt qu'il eut dans cette entreprise des vivres pour la guerre d'Italie* 0 y
'gagna huit cent mille livres, assure la Harpe dans sa Correspondance lUléraire (t. I. p. 61).
D'après ses lettres du 8 juin , des 5 et 15 juillet, et une autre du 22 août 4743 de M"* du Chastelet au comte d'Argenson, ministre de la guerre. Voltaire obtint de ce dernier qu'un sien parent, nonuné Marchand , fournit dix mille habits pour les milices.
Comment put-il honnêtement retirer de cette entreprise un intérêt supérieur à son capital ? Nous l'avons laissé louer et l'industrie et la probité de Duverney, et de ses coassociés. Dans une lettre du 5 jan- \\e)r 1759 au président de Brosses , voici la justice qu'il leur rendit : t Les peuples seront-ils encore longtemps ruinés pour aller se faire bafouer, abhon*er et égorger en Germanie, et pour enrichir Marquet et compagnie.
Et Paris, et fraires, et qui bapubrb sub illis?
« La fortune seconda aussi, dit Luchet ( 1. 1. p. 62) , la confiance qu'il avait donnée à ime maison de Cadix. » Wagnière, Duvemet (p. 80) et Chaudon (t. II. p. 11) sont sur ce point d'accord avec Luchet. « Quant au commerce de Cadix, avoue Longchamp (p. 332), il hii fut aussi très-favorable. Les expéditions pour l'Amérique et les retours donnèrent également un grand profit, et par une circonstance heureuse et rare, il arriva que smr un bon nombre de vaisseaux dans lesquels il était intéressé pendant la guerre de 1 746 , un seul fut pris par les Anglais. L'argent qui provenait de ces sources fécondes, dans les mains de M. de Voltaire, n'y restait pas longtemps oisif; l'esprit de cet homme était partout, suffisait à tout. Il savait mettre à profit les circonstances favorables pour affermir et accroître sa fortune, et tirait parti des besoins de l'Etat, qui , pour sortir de quelque situation difiBcile pendant la guerre, avait recours aux emprunts, aux loteries. Il prit dans une de ces dernières six cents billets à la fois, dont les chances furent heureuses; et quelques années après il se défit avec bénéfice de tout ce qui lui en restait. Ce que je Tiens de dire, je l'ai su en interrogeant plusiem's personnes qui avaient connu M. de Voltaire depuis sa jeunesse. »
U cultiva avec le même zèle d'autres branches de commerce. Il envoya plusieurs fois en Barbarie acheter des blés. Cette entreprise réussit, raconte Duvemet (p. 80). Chaudon (t. IL p. il) remarque que pour le commerce des blés, il était associé avec Demoulin, marchand de blés , et avec l'abbé Moussinot pour la vente des tableaux. Cette dernière assertion est-elle admissible? « L'abbé Moussinot aimait beaucoup les tableaux , dit M. Clogenson ; il parait même qu'il en faisait une sorte de spéculation à laquelle s'associait Voltaire,