ACCROISSEMENT DE LA FORTUNE
entre racceptation et la remise de cette prérogative qui rendit Voltaire si content. Celui-ci a eu également tort de ne compter deux années entières que pour quelque temps, puisqu'il reste avéré qu'il était gentilhomme avant 1747 , et qu'il en reçut les émoluments de l'année 1749.
Telle fut en 1745 la joie de Voltaire de travailler à la cour et d'être attaché à la cour , qu'il n'a pas vei'sé une seuh» larme sur la tombe de son frère et n'a pas consacré une ligne à cette succession. A la page 130 du tome I" de ses Mémoires sur le Jacobinisme, Barruel dit avoir appris, de personnes qui avaient beaucoup connu Voltaire, l'anecdote suivante : « Voltaire avait dans l'abbé Arouet un frère janséniste zélé, et mettant dans ses mœurs toute Taustérité qu'affectait cette secte. L'abbé Arouet , héritier d'une fortune consi<lcrable , refusait de voir un frère impie , et disait hautement qu'il ne disposerait jamais de rien en sa faveur. Mais il était d'une santé infirme et qui annonçait une mort prochaine. Voltaire n'avait pas renoncé à l'héritage; il se fit janséniste et joua le dévot personnage. Tout à coup on le vit arborer le rigoureux costume , le grand chapeau aux ailes rabattues; il se mit à courir les églises. Il s'y rendait sm^tout aux mêmes heures que l'abbé Arouet, et là, avec tout l'air contrit et humilié du diacre Paris , à genoux au milieu de la nef ou bien debout, les bras croisés sur la poitrine , les yeux fixés sur la terre ou sur l'autel, ou bien sur l'orateur chrétien, il écoutait ou il priait avec toute la componction d'un pécheur revenu de ses égarements. L'abbé crut voir son frère converti ; il l'exhorta à la persévérance, lui donna tousses biens et mourut. » Au contraire. Longchamp (p. 330) rapporte que Voltaire dut partager c^t héritage avec sa sœur. Mais cette sœur, Marie Arouet, mère de l'abbé Mignot , de M"** Denis, et de M"'^ de Fontaine , Voltaire avait pleuré sa mort dès le i 5 octobre i 726 dans une lettre à M"« Bessières , et le 1 3 novembre n37 il annonçait à Thieriot qu'il venait de perdi*e Pierre- François Mignot, l'époux de Marie Ai'ouet. Chaudou (t. II. p. 10) prétend aussi qu'Armand Arouet ne laissa à son frère que Li plus grande partie de ses biens. Wagnière (p. 24) , Luchet (t. I. p. 61) parlent de cette succession , mais sans (Ustinguer si Voltaire en fut le seul héritier. Condorcet se contente d'avouer qu'il dut à son père et à son frère une fortune honnête. Enfin J.-L. Mallet (I) est persuadé que ce qu'il recueillit de son frère doubla son patrimoine. De toutes ces versions il résulte seulement qu'il n'en fut point déshérité; mais aucune ne nous apprend ce que lui valut ce testament. Nous en sommes donc réduits à des conjectures. Le 29 dé<5em-
(1) Œuvres de Vol faire, Paris, Dupont , 18Î5 , in-8«», tom. I, pAg. 5«9.
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bre iTii, suivant Lepan (p. 56), Francis Arouei s^éUit démis de sa place en faveur d'Armand. Si les économies du père , au dire de Duvemel (p. 17), étaient très-médiocres, comparées à celles de son successeur , il est permis de conclure que ce dernier , de 1721 à 1745 , a au moins gagné autant qu'i| avait reçu de son père , puisqa*il fui célibataire, et que par conséquent il possédait plus de deux cent mille livres à son décès. C'est donc deux cent mille livres à ajouter sur les registres de Voltaire, s'il n'eut point son neveu et ses deux nièces pour cohéritiers , ce qui me parait le plus probable.
Qoelques années après il était en Prusse , où il touchait une pension de seize mille francs, suivant M. Beuchot. Je n'adopte pas ce chiffre. Si Ton excepte im billet de 1752 dans lequel Voltaire remercie Frédéric des cinq mille écus quil lui donne par an pour ne rm faire, il dit jouir d'un traitement de vingt mille livres dans son Cmmentaire historique et ses Mémoires, et dans ses lettres du Uaoût 1750 à M"* Denis, du même mois au duc de Richelieu, du 15 mars 1751 à d'Argental , du 17 juin suivant à de Moncrif et du 31 août de la même année au duc de Richelieu. L'auteur resté inconnu des Mémoires et anecdotes pour servir à V histoire de Voltaire, an Temple de la Gloire, 1780, 2 vol. in-18, Duvernet (p. 162), Condorcet , Thiébault ( t. V. p. 246) , et tous les biogi*aphes de Frédéric le Grand répètent que sa pension était de vmgt mille livres. On ne peut leur opposer que Collé (t. I. p. 357), qui la croit de 16,000 fr.; Luchet (t. I. p. 198), qui la réduit à cinq raille éras ; Taillefer (1 ) , qui renchérit de deux mille écus sur Luchet , et Chaudon (t. II. p. 11), qui parle de vingt-trois mille Uvres. CoUé, Luchet, TaOlefer et Chaudon n'ayant point indiqué la raison pour laquelle ils ne s'en rapportaient pas à la parole de Voltaire, nous devons nous appuyer sur son témoignage. Déjà, en 1740, il avait reçu du roi Frédéric un petit sac de médailles d'or. Il est vrai que Duvernet, qui raconte cette anecdote dans la première édition de sa Vie de Voltaire ^ Ta retranchée de la seconde.
« Pendant son séjour en Prusse , Voltaire , dit Longchamp (p. 335)^ prit part à l'étabUssement d'une espèce de compagnie des Indes que le roi formait au port d'Emden, et mit deux miUions dans celte enti^eprise > mais au bout de deux à trois ans , la compagnie s'étant dissoute , faute de succès , il retira ses fonds et les plaça chez plusieiirs princes d* Allemagne. » DUvernet ( p. 169) raconte que ce fat cent mille écus que Voltaire plaça chez le prince, et un million Seulement qu'il avait engagé dans cette compagnie des Indes. Il
(1) Tableau hUtoriqve de Vesprit et dû àaractère des littérateurs français» VerniUes, 1785, in-SS tom. IV, pàg. 95.
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ajoute ([ue Voltaire négocia aussi des lettres de change pour lesquelles il eut un procès avec un juif.
Chaudon ( t. IL p. 4 1 ) et Luchet ( t. T. p. 62) rapportent que quand Voltaire passa à Lyon, il remit cinq cent mille francs au banquier Tronchin; mais ils ont tort de regarder cette somme comme le fruit de la générosité du roi de Prusse. Grimm est (1) persuadé que ce fut huit cent mille francs que Voltaire plaça chez ce banquier de Lyon.
Depuis, la fortune de Voltaire s'accrut de jom* en jour. C'est aux économies de Voltaire que tous les biographes en attribuent la cause.
in. Des banqueroutes essuyées par Voltaire.
Il convient maintenant de consacrer quelques lignes aux perles qu'éprouva Voltaii'e.
Nous avons vu la banqueroute que lui fit essuyer le juif Aoosta, à Londres.
Deraoulin, chargé de ses affaires, lui dissipa vingt-quatre mille francs, au dire de Chaudon (t. IL p. 12) , et siîulement vingt mdie, suivant Duvernet (p. 113). Dès le 30 mai 1735, Voltaire mandait à Cideville : « Le malheureux Demoulin m'a volé une grande partie de mon bien, n Cette phrase mérite d'être notée, parce qu'il l'emploiera désormais chaque fois qu'il éprouvera quelque retard dans ses remboursements. Le 23 décembre 1737, il répétait à Cideville : «Demoulin m'avait dissipé vingt mille francs que je lui avais confiés. » Toutefois tout n'était point perdu sans ressources , car dans le mois de septembre il écrit à Moussinot : a Je veux pardonner à Demoulin; mais ce Demoulin devrait déjà avoir donné (le l'argent comptant et des lettres de change sur personnes solvables. » Demoulin était renti^ dans les bonnes grâces de Voltaire; il s'offrait de se charger de nouveau de ses conmiissions avec le zèle d^un amant pour sa maîtresse; Voltaire lui pardonna ses torts et accepta cette reconnaissance : e Je soussigné, reconnais que M. de Voltaire, ayant prêté à ma femme et à moi la somme de vingt-sept mille livres, et, vu le mauvais état de nos affaires, ayant bien voulu se restreindre à la sonune de trais mille hvres, par contrat obligatoire passé entre nous, chez Ballot, notaire, le 12 juin 1736, il nous a remis et accordé sept cent cinquante hvres , restant des trois mille hvres à payer, et m'en a donné
(i) Correspondance littétaite, Mars 17M.
PAR YOLtAlRE. 4$
une rétrocession pleine et entière. Ce 49 de janvier 4743. Signé Demoulin. » Malgré cette transaction , Voltaire , dans sa lettre dû iO décembre 1753 à madame Denis ^ portait à trente mille livres la banqueroute de Demoulin. Ce n'était pas sa faute, s'il perdit avec loi ; car le 30 juin 1737 il avait dit à Moussinot : a II faut poursuivre ce fripon insigne de Demoulin qui m'a volé vingt mille livres. Il faut du moins qti'il me paie le peu qu'il n'a pu me voler. »
Duvemet (p. 113) cite une autre perte de la somme de deux miDe francs. En eflFet, à la faveur du nom sonore de Mac^Carthy, d'origine irlandaise, le fils d'un chirui'gien de Nantes emprunta à Voltaire par obligations cinq cents livres en 1730 et deux mille en 1732, mais ne parut pas le jour de l'écbéance ; non-seulement dans 965 lettres, mais dans ses odes, dans un chant de la Guerre civile de Gmèvey Voltaire se souvint de cette conduite, et dans son Commentaire kisiorique, il regretta que cette somme assez considérable, de deux mille cinq cents livres prêtées par-devant notaire , n'eût servi qu'à faire à Ck>nstantinople un mahométan de son débiteur.
Un nonuné Lefebvre d'Amsterdam, dit Duvernet (p. 113), emporta aussi deux mille francs à Voltaire.
Nous avons vu Moussinot s'occuper d'acheter et de vendre des tableaux. Voltaire n'oubliait point ce commerce dans Ses voyages. Aussi lui mandait-il dans le mois de janvier : a Quant aux tableaux que vous voudi'iez envoyer ed Prusse, le roi aime fort les Watteau, les Lancret et les Patel. J'ai vu chez lui de tout cela , mais je soup^ çonne quatre petits Watteau qu'il a dans son cabinet d'être d'excellentes copies. Je me souviens, entre autres, d'ime espèce de noce de village où il y a un vieillard en cheveux blancs très-remarquable; Deoonnaissez-voUs point ce tableau? Tout fourmille en Allemagne de copies qu'on fait passer pour des originaux. Quand le roi sera de retour à Berlin, je pourrai lui procurer quelque morceau de votre cabinet où il ne sera pas trompé. x> Mais toutes ces spéculations ne ttami pas heureuses, a Un nommé Collons, sous prétexte d'acheter des tableaux pour l'abbé Moussinot, qui s'amusait de ce commerce, raconte Duvernet (p. 114), dissipa à Voltaire seize cents florins. Cda occasioima à l'abbé un voyage inutile à Bruxelles, où était Voltaire. » C'est pourquoi ce dernier écrivit le 26 décembre 1730 à Moui^ot t « A l'égard de l'affaire du sieur CoUens, je persiste dans mon idée qu'il faut m'en tenir uniquement à me faire rembourser de l'argent que j'ai avancé , compter votre voyage tmiquement pour une partie de plaisir qui n'a pas trop coûté , et eif gager Collens à se diarger du remboursement de la façon que je le propose. Toute l'affaire est tellement embrouillée, que Collens peut encore me
demander de la fausse déclaration , parce qu'il a un billet de moi
SO DES BANOUSROtJTES EdSUTÉES
écrit à son con^espondant de Valejiciennes^ par lequel je chargeais mon valet de chambre de la déclaration dont Collenë est l'unique cause : il pom*rait se servir de cette lettre. Je gagnerais le procès , du moins je le crois y mais il serait encore désagréable de le gagner. U faut donc qu'il y ait entre lui et vous un com{MX)mis bien net avant que je fasse rien ici. Considérez y je vous prie y qu'il parait que les tableaux lui appartiennent y et que si je payais encore le rachat de tableaux^ il pourrait les revendiquer. U pourrait dire : foi au mom moitié dans tout , etjenedois rien payer du rachat. Au lieu que si vous l'engagez à convenir par écrit que vous avez {Hrété , avancé dix-huit cents florins ou environ pour le total des tableaux, que ces dix-huit cents florins doivent vous être remboursés préalaUement à tout, il fait une chose très-jiiste et il finit toute discussion. Mais je n'irai pas, moi, donner encore ici deux mille livres au moins pour hasarder de les perdre encore. Je recule tant que je peux; mais je ne peux pas différer toiyours, il faut finir. Le pis-aller serait d'abandonner le tout aux conunis pour les trois cents florins de taxation, et que vous gardiez l'argent que vous aurez touché des autres tableaux vendus à Paris. Gardez toujours à tout événement l'argent qui proviendra de la vente de ce qu'il a emporté, et que vous pouves toucher ; car il peut très-bien arriver que ceci tourne fort mal. Je nuancerai pas un sou à Bruxelles sans avoir un billet de CoUeos qui me réponde de ce que j'ai avancé. Cela me parait si simple, que je n'y vois aucun préteâcte de refus, n Le mois de janvier suivant, il lui dit encore : a U est très-certain que je vais travailler à retirer les trois caisses de Bruxelles , mais il est aussi très-certain que c'est de tout point une malheureuse affaire. Collens est pauvre, dérangé ^ voluptueux et inappUqué. Vous ne reverrez jamais un sou de tout ce qui lui a passé par les mains. Il faut absolument finir avec lui; mais il n'y a que vous au monde qui le puissiez. Il faut lui donner un rendez-vous , le chercher, le trouver, ne le point quitter que vous n'ayez signé avec lui un compromis. U reste ici environ pour diihuit cents florins de tableaux sur le pied de l'achat. Il en a emporté environ autant. Il faut donc proposer qu'il vous abandonne en enti^ le pei'te et le gain de ces trois caisses. Cela est d'autant plus juste, qu'en ce cas, si nous payons encore pour la taxe mille florins, notre part nous reviendra à deux mille huit cents florins. Il vqus devrait même une indenmité. Il y a une seconde proposition à lui faire, c'est qu'il vous compte à Paris dix-huit cents florins, et qu'il prenne le tout pour lui. Nous y perdrons, mais il vaut mieux s'en tenir ainsi que de s'embourber davantage. Ne le quittez pas qu'il n'ait pris un de ces partis. Car depuis longtemps je prévois un procès. U voudra me faire passer sa Causse déclaration. En vain il a avoué devant un
^AR TOLTAIUi M
avocat de firuxéllee que c'était sa faute. Je sais qu'on l'excite à me poursuivre. Ainsi il se trouverait que j'aurais prêté plus de dix-huit cents florins et que j'aurais un procès au bout. C'est la circonstance où je suis avec lui qui me met entièrement hors d'état de lui Aén proposer. C'est à vous à consommer cette affaire. Eh bien, j'aurai perdu les frais de votre voyage : le mal est méiliocre, et le plaisir de vous voir ne peut pas être trop payé. D'ailleurs il y a des occasions où il faut savoir perdre. » Quelque embrouillée que soit cette affaire sar laquelle Duvemet a glissé si légèrement, elle force de tirer dés conclusions peu honorables pour les deux parties. Si Collais n'eût été qu'un négociant insolvable , Voltaire n'eût pdnt exigé de lui un compromis. Si CoUens était un fripon, Voltaire devait le poursuivre. Pourquoi a-t-il reculé devant im procès? C'est que ce procès , il eût été désagréable de le gagner. N'est-ce pas avouer que Voltaire n V vait pas pour lui la justice et la loi , et qu'il avait souscrit un pacte que les tribunaux auraient jugé sévèrement? S'il eût agi loyalement eicMisciencieusement, il n'eût pas été obligé de perdre tant de florins pour ne pas se commettre.
Uudiei, Duvemet, Chaudon, Longchamp et Wagnière conviennent que le conmieree de Cadix lui rapporta longtemps de gt^ands béné^ ikes. Aussi ne négligea-t-il pas cette mine. Le iSmaIrs 4754, il avouait que ce qu'il avait placé à Cadix était un objet assez constdéraUe. Mais la fortune ne lui fut pas favorable en tout temps. Ses correspondants finirent par ime banqueroute. Voltaire perdit alors quatre-vingt mille francs, suivant Wagnière, et cent mille écus, si j en crois Duvemet (p. 143). En quelle année fut-il si malheureux? G*est le 4 mars 4767 qu'il dit à Damilaville : o J'écris à Cadix au su^ jet de la banqueroute des Gilh, mais j'espère très-peu de chose. Les Gilli n'ont fait que de mauvaises affaires. » Le même jour il apprend au marquis de Florian que la banqueroute des Gilli est forte. Combien lui emporta-t-elle? Vingt mille écus, dit-il le 4 <"' juillet 1768 à Saurin; quarante mille écus, mande-t-il le 44 juillet 1769 à Morellet» et le 8 mai de la même année à d'Argental.
Dans cette dernière lettre, il disait : « J'ai perdu en ma vie cinq ou six fois plus que je n'ai eu de patrimoine. » Quelles sont donc les autres banqueroutes qu'il avait essuyées?
Le 30 avril 4737, il écrivait à Moussinot : « On me mande que les bîDets des fermes sont à sept pour cent, mais il n'y a pas d^apparence. Je vous prie donc, si cette nouvelle des sept pour cent est fausse, de mettre la moitié de tout l'argent comptant entre les mains de M. Michel, dont vous connaissez la fortune et la probité^ pour le plus court temps que vous pourrez, à raison de cinq pour cent par an. Je voudrais que l'engagement ne fût que pour six mois. » Ce délai