‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 47 sur 95 · DES BANQUEROUTES ESSUYÉES · texte numérisé non relu

DES BANQUEROUTES ESSUYÉES

expiré^ il lui dit^ le 28 décembre^ d'engager Michel à garder ce dépôt au même prix jusqu'au mois de mars suivant. Ce dépôt était fort^ car le 40 janvier 4738, Voltaire recommandait à Moussinot de retirer vingt-cinq mille livres de chez Michel, si Ton pouvait les placer en viager sur un homme solide. U parait avoir donné la préférence à Michel, car le 3 avril 1738 il s'exprime ainsi dans sa lettre à Moussinot: t Je vous renvoie la reconnaissance de M. Michel et persiste à lui donner vingt mille livres en rentes viagères et à lui laisser vingt mille livides au denier cinq par des billets renouvelables de trois mois en trois mois. D L'année suivante, il avait encore des fonds de disponibles, et des intérêts à recevoir de Michel. Il s'adresse donc ainsi à Moussinot, le 3 avril : « Au lieu de recevoir deux mille Uvres de M. Michel, je vous prie de l'engager à prendre dix mille Uvres pour un an, lesquelles, avec les deux mille Uvres qu'il me doit, feront douze mille livres, et cesdits douze mille francs entre les mains de M. Michel serviront dans un an ou deux. » Mais Michel déposa son bilan. De là ces mots de Voltaire, du 20 juiUet 1740, à Moussinot : « Je reçois votre lettre par laqueUe vous me mandez la banqueroute générale de ce receveur général nonuné Michel. Il m'emporte donc une assez bonne partie de mon bien. J'avoue que je ne m'attendais pas à cette banqueroute, et que je ne conçois pas conunent un receveur général des finances deSaMcgesté très-chrétienne, homme fort riche, a pu tomber si lourdement. Ayez la bonté de parler au caissier de Michel. Tâchez qu'il vous apprenne au moins la manière dont nous pourrions nous y prendre pour ne pas tout perdre. Peut-être M. de Nicolal pourrait nous faire retrouver quelque chose. » Autre missive, le 14 auguste : « Je vous prie de ne point répandre dans le monde que j'avais ime rente viagère sur M. Michel. U suffit de dire que j'avais de l'argent placé sur lui. U n'y a que M. de Nicolal auquel il faille confier la chose. » La banqueroute de Michel coûta quarante miUe Uvres à Voltaire, suivant Duvemet (p. 113), et seulement trente deuxmiUe cinq cents livres, soit en rentes, soit en argent ccnnptant, si j'en crois la lettre de Voltaire du 6 octobre 1741 à T^eriot.

n faut croire que Michel n'emporta pas tout le bien de bod. créancier, car Voltaire eut encore à essuyer de grandes pertes chez un autre financier plusieurs années après. U s'agit de la banqueroute de Samuel-Jacques Bemanl, comte de Coubert^ surintendant de la maison de la reine, et maître des requêtes. Voltaire lui reproche de hii avoir volé cinquante miUe francs, suivant sa lettre du 3 mars 1757 à d'Argental; soixante miUe francs, selon ses missives du 8 décembre 1 760 à Thieriot et une autre du même mois à Diderot, etquatre^ vingt mille Uvres, d'après son billet du 27 janvier 1764à DamilaviUe.

PAR TOLTAIRB. K3

C'était vers 1763 que Bernard avait fait banqueroute. Entre la fflenne et celle de Michel, il faut placer celle du juif Médina. Le i7mars 1738, Voltaire mandait àMoussinot : a Quand on viendra delà part de M. Médina demander trois cents florins, dites : J'ai reçu commission de les prêter, hoc verum; mais les prêter en l'air, hoc fjfiunhttn. Qu'un bon banquier fasse son billet payable dans un an, et je les prête. Il faut prêter et non perdre, être bon et non dupe. » Médina offrit des garanties et obtint ce qu'il demandait. Son exacti* tode le jour des échéances inspira ime confiance aveugle à Voltaire. BientiH ce dernier finit par lui abandonner vingt mille francs, suivant Dnvemet (p. 114), quarante mille, selon Chaudon (t. II. p. 12), probablement moins bien informé que ce dernier. Voltaire ne recouvra point ces fonds. Dans son Dictionnaire philosophique ^ à la section rv du mot Juifs, écrite en 4771 , il en parle en ces termes : a M. Médina me fit à Londres une banqueroute de vingt mille francs, il y a quarante-<juatre ans; il me dit a que ce n'était pas sa faute, qu'il était malheureux , qu'il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c'est-à-dire en honnête homme, en bon Israélite. » Il m'attendrit, et je perdis quatre-vingts pour cent. »

A part ces banqueroutes. Voltaire perdit-il beaucoup? Ce n'est pas probable. S'il a dit le 15 mai 1758 à d'Argental avoir dissipé le quart de son bien en mauvaises spéculations, il faut se rappeler qu'il se plaignait dès le mois de décembre 1722 à Thieriot , de s'être ruiné en frais dans ses poursuites contre Beam^egard ; et pareillement dans sa lettre du mois de janvier 1743 à M"« de Chambonin, il avouait qu'il s'était ruiné à Bruxelles, où il n'avait pu cependant éprouver que les désagréments de Collens. Il ne faut pas oubblier comment il parlait des sommes si modiques que Mac-Carthy lui avait emportées.

Cependant voici Wagnière (p. 24) qui nous dit : a II m'a souvent assuré qu'il avait perdu deux fois les fonds de ses rentes dans le temps qu'il n'en avait que soixante-dix mille par an. » Cette phrase supposerait que Voltaii-e aurait perdu le capital de cent quarante mille francs de rentes, c'est-à-dire près de tix)îs millions, à une époque où il lui aurait fallu encore le capital de soixante-dix mille livres de rentes. En quelle année aurait-il joui de ce dernier revenu? Ce doit être vers 1742. Mais il n'avait encore essuyé que la banqueroute d'Acosta, de Mac-Carthy, de Michel, de Médina, de Lefebvre, puisque celle des Gilli et de Bernard ne fut déclarée que longtemps après, et dans un moment où il avait plus de cent mille livres de rentes. Sans doute d'autres débiteurs lui emportèrent de petites sommes, mais elles n'entreront point en compte, puisque IMS ne les oonnaittons pas.

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Ajoutons qu'il perdit aussi quelquefois au jeu. Ainsi> dans le mois (le septembre 1722^ il manda à la présidente de Bernières : a Puisque vous savez mes fredaines de Forges^ il faut bien vous avouer que j'ai perdu près de cent louis au pharaon , selon ma louable coutiûne de faire tous les ans quelque lessive au jeu. » Le 3 septembre 1732^ il écrivait à de Cideville : a J'ai eu la sottise de perdre douze mille francs au biribi, chez M»* de Fontaines-Martel. » Il est vrai que pour réparer ces malheurs il avait recours à de singuliers tours. Ainsi à BerUn, a un grand prince ^ rapporte Formey (i)^ avait la complaisance de jouer aux échecs avec lui et de lui laisser gagner les pistoles des enjeux. Quelquefois même la pistole disparaissait avaat la fin de la partie; on la cherchait et on ne la trouvait point, b Voltaire n'avait donc pas tort d'avouer le i*' mai*s 17(>4àDalembert qu'il regardait le jeu comme im commerce de fripons.

Maintenant que nous savons les sources et les accroissements de la fortune de Voltaire et les pertes qu'il essuya, donnons Tétat de ses revenus aux différentes époques de sa vie.

rV. État des revenus de Voltaire en 4 778.

Autant Voltaire aimait à révéler et grossir les sommes qu'il perdait, autant il craignait qu'on ne connût celles qu'il touchait. De là son attention à ne confier ses affaires qu'à des hommes discrets.

Il avait eu pour notaire M* Perret. Mais comme Perret, disait-il le 6 mai*s 1736 à Moussinot, était indiscret, il fallut le remplacer. Voltaire avait besoin d'un homme intelligent, actif et pi*obe. Demoulin avait perdu sa confiance par ses mauvaises affaires. Voltaire jeta alors les yeux sur l'abbé Moussinot, qu'il connaissait depuis l'année 1727, du mouis si l'on s'en rappoile à la lettre qu'il écrivit je 2 février 1727 à Thieriot. Aussi le 6 mars 1736, il lui mande : a Je voudrais sous le dernier secret avoir quelque argent comptant chez un notaire discret et fidèle, qu'il pût placer dans l'occasion pour un temps et que je pusse trouver sur-le-champ en un besoin. N'avez-vous point quelque notaire à qui vous pussiez vous confier? 11 faudrait,. je crois, que le tout fût sous votre nom; vous me donnerez seulement un mot de reconnaissance sous seing privé; le dépôt sera petit à petit d'environ cinquante mille francs d'un à deux ans, et peut-être davantage. » Et le 21 du même mois : « Mon cher abbé, j'aime mieux mille fois votre coffre-fort que celui d'un notaire. Il n'y a personne

(i) Souvenirs d'un citoyen. S* édit. Paris , 1797, in-U^ lom. I, ptg. SU.

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à qui je me fiasse dans le inonde autant qu'à vous. Vous êtes aussi inteUig^nt que vertueux. Voyez donc si vous voulez vous charger de l'argent d'un indévot. Vous aurez une bonne clef du coffre bien fermé; vous aurez un petit registre à part. Vous serez mon surintendant en quelque endroit que je sois. Tout sera dans le plus profond secret. » Et le 18 mars 4737 : a J'ai de fortes raisons pour vous réitérer encore la prière de ne parler de mes affaires à personne, n Et le 5 juin suivant : « Je vous demande toujoiu^ un profond secret sur mes affaires. » Et le 44 auguste 4740 : a Je vous prie de garder un profond secret sur tout ce que vous avez à moi et sur mes alaires. » Enfin le 8 janvier 4744 : « Je vous remercie toujours du seca^ inviolable que vous gardez avec tout le monde^ sans exception^ sor mes petites affaires. » Moussinot ayant un jour laissé lire une lettre d'affaires à une parente de Voltaire, celui-ci lui dit le 25 mars 4730 : a Ne montrez point mes lettres, c'est secret de confession. » Plus tard, M. Dupont, avocat de Colmar, ayant été chargé par Voltaire de faire signer ime obligation de deux cent mille francs au duc de Wurtemberg, Voltaire le pria instamment, le 25 septembre 4764, de ne parler à personne de cette commission. C'est sans doute pour être plus sûr qu'on lui garderait ce secret qu'il souhmtait, que Voltaire confia Fadministration de sa fortune à des notaires de Paris. M« Delaleu et son successeur. M* Dutertre, durent toucher tiïutes ses rentes à Paris. Voltaire leur adressa sans doute un grand nombre de lettres ; il ne reste rien de cette correspondance si intéressante pour rhistorien.

Grèce à tou»ces hommes discrets qui, depuis 4730 jusqu'en 4778, gardèrent un secret profond sur Fétat de sa fortune. Voltaire est parvenu à cacher l'état exact de ses revenus à tous les curieux.

Cependant quelques personnes ont pu connaître , à certaines époques, les rentes dont il jouissait. Profitons de leurs confidences.

Dans son Mémoire de 4736, Jore certifie que Voltaire avait déjà vingt-huit mille livres de rentes.

Le SM décembre 4739 , Voltaire disait à Moussinot : « Est bonum d'avoir trois mille livres de rentes de plus, b Cependant il avait doté ses deux nièces , il avait fait de prodigieuses dépenses à Cirey, et il avait perdu plus de vingt mille francs avec Demoulin. Il touchait alors des rescriptions de mille, de deux mille, et même de quatre niiBe livres; il avait des billets de loterie, des actions , des capitaux chez Michel, des fonds chez de grands seigneurs, outre ce qu'il réservait pour le conunerce des tableaux. Mais aucune de ses lettres ne nous indique l'état exact de ses revenus, de sorte que nous arrivons jusqu'en 4750 sans avoir quelque document authentique sur ce siqet.

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