V. Rapports de Voltaire avec ses débiteurs
c Voltaire capitaliste et homme d'affaires est encore fort inccmiplétement connu , » disait M. Foisset dans l'Avertissement de h Correspondance inédite de Voltaire avec le président de Brosses. C'est donc maintenant un devoir pour nous de rechercher et d'étudier les principes d'après lesquels Voltaire se conduisait dans l'administration de ses immenses richesses; en un mot> de saisir et de peindre l'esprit du capitaliste et de l'homme d'affaires dans l'écrivain qui , dans sa lettre du 25 juin 47^5 au marquis d'Argenson, se flattait d'être ^ comme l'Arétin , en conunerce avec toutes les têtes couronnées.
Le 11 juillet 17(50, il mandait au P. de Menoux : ail y a une tragédie anglaise qui commence par ces mots : Mets de Vargent dans ta poche, et moque- toi du reste. Cela n'est pas tragique , mais cela est îod sensé, d Telle fut sa première maxime; la seconde consista à doabler^ tripler, quadrupler, quintupler, sextupler, septupler, octupler, nonupler, décupler, centupler ses capitaux dans le commerce, les spéciûations et des placements heureux. De là son attention à être toujours au courant de la hausse et de la baisse. Dès le 5 décembre 172^, il disait à Thieriot : « Écrivez-moi un peu des nouvelles des actions. » Le 7 décembre 1759, il demandait à M"* d'Épinai si les actions des fermes étaient un effet qui pût et dût subsister. Le 14 avril 1737, il avait écrit h Moussinot : « Je vous prie de me faire chercher des Nouvelles à la main que j'ai demandées, et surtout qae le prix des actions y soit spécifié; » car, le 18 mai'S précédent, il lui avait témoigné le désir de connaître le com*s des actions.
Les actions rapportant des dividendes, le 18 mars 1737 il disait à Moussinot : a Avez-vous reçu des dividendes de mes actions? »
Dans un temps de hausse, il vendait ses actions. Aussi, le 18 mars 1737, il écrit à Moussinot : a Vous avez à moi quatre actions achetées à trois dividendes. Mandez-moi si vous avez reçu les dividendes des six premiers mois de cette année, et vendez sur-le-champ les quatre actions en cas qu'elles soient à peu près à 2,140 ou S, 130 Uvres.» Le 27 avril suivant il lui dit : a Je vous prie de ne faire vendre les quatre actions que j'ai depuis un an qu'en cas qu'elles soient à 2,140 ou 2,130 Uvres au moins* Si elles sont plus bas, je ne les veux point
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vendre. 2,120 est le plus bas prix où je veux m'en défaire. » Enfin , le U décembre suivant , il lui mande : « Je vous prie de vendre mes quatre actions, si elles sont au-dessus de 2,150 livres. »
Si les actions baissaient, il en achetait le plus qu'il pouvait. De là ces mots du 30 ju'm 1736 à Moussinot : « De nos 43,200 et 3,690 fr., et (le tout ce que vous pourrez avoir à moi, faisons-en deux lots, Tun d'argent à prêter pour six mois à cinq pour cent , l'autre en caisse pour acheter des actions dans le temps favorable. » Et ceux-ci du 18 mars 1737 : a Votre agent de change peut nous informer de remploi le plus sûr de l'argent. Je crois que les billets des fermiers généraux sont à six pour cent, et que c'est ce qu'il y a de meilleur, el qu'on peut retirer son fonds tous les six mois. Je vous supplie de mettre une partie de l'argent comptant en billets des fermes ou équivalent, et de garder le reste pour acheter des actions qui , je crois, baisseront sous peu. » Le 14 décembre suivant, il lui recommande encore de conserver de l'argent en caisse pour acheter deïi actions lorsqu'elles auront baissé.
Il ne néghgeait pas non plus les loteries. Celle de Desfort, en 1726, lui avait valu cinq cent mille livres, suivant J.-L. Mallet (!)• Comment ce dernier parvint-il à le savoir, lorsque ni Longchamp, ni Wagnière, ni La Harpe, ni Luchet, ni Duvernet, ni Chaudon , ni Condorcet ne parçiissent l'avoir appris, il est impossible de le deviner. Mais cette assertion me semble assez vraisemblable. Dans le mois de janvier i740. Voltaire mandait à Moussinot : « A l'égard de la loterie de l'hôtel de ville , je ci*ois que j'ai soixante-dix billets , et je ne pense pas être en état d'en prendre davantage. Vous aurez de reste de quoi remplir les mises en argent. D'ailleurs nous aurons du temps. Je voas prie seulement de me msmder si cette opération prend toujours faveur danâ le public. »
Anbesoinil recouraitaux chances de la place. Ainsi, le2 mai l7il, il recommandait à Moussinot de mettre dix mille livres sur la place et de les faire valoir à cinq pour cent par Paquier, agent de change, rue Quincampoix.
Si parfois il perdait, il se ôonsolait dans la pensée que la fortune ne l'abandonnerait pas. « U faut songer à ce qui me reste plus qu'à Ce que j'ai perdu , disait-il le 7 juin 1736 à Moussinot, après la banqueroute de vingt mille francs que lui emportait Demoulin, et tâcher d'arranger mes petites affaires, de façon que je puisse passer ma vie à être un peu utile à moi-même. » Ce qui lui restait, il le savait bien. Ainsi le 17 mars 1739, il écrivait à Moussinot : «Vous me mandez que vous avez fait l'ecette depuis le mois de septembre
(1) CEuvres de Voltaire , édit. Dupont, tom. I, pag. 5^.
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de 31,586 livre*, et que vous avez déboursé 14,^40 livre». Donc, vous dites, il vous reste 21,500 livres. Ce donc là me parait peu arithmétique, car avec ce donc il ne doit rester que 17,174 li^Tesj mais apparemment qu'il restait 4,326 livres au mois de septembre» Peu importe. C'est ce qu'on possède qui importe. » Si, de son côté, il avait oublié quelque formadité , il avait soin d'y remédier. C'est pourquoi, le 21 mai 1741, il mandait à Moussinot : a Je vous envoyai ma signature en parchemin dans laquelle j'oubliai le nom d'Arouet, que j^oublie assez volontiers. Je vous envoie d'autres parchemins où ce nom se trouve, malgré le peu de cas que j'en fais, o
Dans le cas où il devait attendre plusieurs mois que les actions ou les billets des fermiers généraux eussent assez baissé pour pouvoir en acheter avec profit, il permettait à Moussinot d'acheîer des tableaux, et lui donnait carte blanche sui^ cet article.
Mais il lui restait toiyours des fonds considérables pour profiter des événements et des crises du ministère. C'est pourquoi nous avons remarqué qu'il plaçait de foiiies sonunes pour un an , pour six mois ou seulement trois mois chez Michel. Ensuite il en eut chez de Gennes, chez Samuel Bemai*d^ chez Marchand, chez Tronchio, chez Shérer et d'auti'es financiers dont la fortune , la probité et h position inspiraient une grande confiance. GrAce & cette ressource, Voltaire put en tout temps suivre le cours ^eè actions et des billets. Si^ du temps de Moussinot, il ne touchai^ que mille francs , deux mille ou quatre mille francs de r^riptions^ nous avons vu qu'en 1770 il en avait pour deux cent mille livres. Jamais l'argent ne se rouillait dans ses cof&es. 11 nous apprend par son Livret qu'il prétait quelquefois à la semaine et au mois à ses vassaux.
Ce n'étaient guère que des dépôts que les sommes considérables qu'il faisait valoir entre les mains de ces financiers que nous avons nonunés. 11 les retirait dès qu'il pouvait les placer. En tout temps, n'ayant jamais dépensé ses revenus, il avait beaucoup de fonds de disponibles.
Pourquoi ne prétait-il qu'à de grands seignem*s?
Le 9 septembre 1 752, il écrivait à M""' Denis : a J'ai perdu qudquefois une partie de mon bien avec des financiers; mais je n'ai jamais rien perdu avec les grands, excepté mon temps, d De là sa confianœ dans les grands. Aussi disait-il le 25 septembre 1764 à M. Dupont : « Vous serez peut-être étonné de ma confiance dans les princes; mais il y a longtemps que je sais qu'il vaut mieux placer sur eux que sur des particuliers. » Toutefois il ne se faisait point d'illusion sur leur moralité. « On a très-mal fait de se reposer sur la parole positive du prince de Guise, mandait-il le 5 auguste 1737 à Moussinot; les paroles positives des princes sont des chansons. »
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A quelle condition daignait-il donc les coucher sur la liste de ses débiteurs? Le 5 juin 1737 il dit à Moussinot : a 11 me semble qtl'ert fait (rintérét et d'argent, on ne peut trop mettre les choses au net, et qjà'il faut tout prévoir et tout prévenir. » Le 30 juillet 1736, il lui avait mandé : « Dorénavant je ferai des marchés pour tout, fût-ce pour des allumettes f c^r les hommes abusent toujours du peu de précaution qu'on a pris avec eux » Il entendait aussi bien les renti'ées. Ainsi il écrivait en septembre 1740 à Moussinot : a II ne faut lien laisser languir entre les mains des débiteurs. » Le âO juin 1740, il lui donnait ce conseil : a Je vous prierai de ne pas manquer de faire la petite collecte au mois de juillet. U ne faut rien laisser en arrière. » Grâoe à ces précautions et à cet oi'dre, Voltaire avouait le 15 juillet 173ë à Moussinot que ses affaires étaient très-simples et très-aisées.
Aucune considération d'amitié, de convenances, de délicatesse né lui faisait oubher ses maximes. Son di*oit, c'est sa loi, c'est sa vertu, c'est son devoir. De sorte que toute question de prêt ou de rembour^ sèment devient pour lui l'occasion d'épuiser toutes les ruses de la prudeuce et de l'avarice^ les finesses du financier et les menscmges de Tosurier. Alors l'historien n'est plus que le plagiaire de Molière ; chaque fois qu'il cite une lettre de Voltaire, il donne un coup de ciseau aux chefs-d'œuvre de l'^ltxire et du Malade imaginaire. Tout parallèle entre Molière et Voltaire est impossible, car Voltaire est le plus parfait copiste de Molière; il lui a emprunté tous ses traits; il seinble avoir étudié tous ses personnages^ pour s'identifier avec eux; comme feu M. Jourdain^ dit Bourgeois gentilhomme, il s'est, tout du premier coup et sans le savoir, élevé jusqu'au superlatif du comique, n n'y a aucune comédie de Molière qui soit digne d'èti*e comparée à la correspondance de Voltaire avec ses régisseurs et ses débiteurs ou emprunteurs.
Voyez. Ouvrons Molière, et lisons ces mots :