AVEC SES DÉBITEURS
En cas que l'emploi sur M. de Brezé soit solide y je serais d^avis qiie TOUS prissiez vingt-cinq mille livres chez M. Michel, et que vous les plaçassiez sui* M. de Brezé.» S'il consentait à accepter des billets , il bilait que l'emprunteur lui offrit aussi des garanties. C'est pourdfmy à propos de Médine, qui lui avait demandé trois cents florins, il adressa, le ^ avril 4738, cette missive à Mousi^not : a Je vous envoie un billet du sieur Médine. Je vous prie de ne point égarer le billet de Médine, et surtout de ne rien donner sans im bon billet de Darius. Je vous prie, au préalable, de vous informer si ce Darius est bon. Paquier vous dira cela. Vous me ferez plaisir en exigeant cette cérémonie du sieur Darius, de lui dire que je suis très-aise de faire plaisir à M. Médine; mais que vous ne pouvez vous dessaisir d'aucun argent sans billet solvable , attendu que c'est un argent de famille. Cela tranche net et prévient toute plainte. » Le 7 mars 1739, il lui disait encore : a Je vous prie d^envoyer M. votre frèixî chez Prault, à qui il donnera deux cente livres sur son reçu. » Fût-on son bienfaiteur, son protecteur, son commensal, son secrétaire, son anû; s'appelât-on Richelieu, du Chaslelet, Florian, Prault, Wagnière, il n'exemptait personne d'un bon contrat ou d'im billet. Nous remarquerons plus tard qu'il conservait des reçus de ses libémlités , de ses aumAnes.
Conmie il avait des débiteurs en France et dans les pays étrangers, on lui payait ses intérêts en ducats, en louis, en florins. U ne perdait pa> au change. « Pour les ducats, j'en trouve à Bar-le-Duc, dix livres dix sous. Ainsi je les donnerai h Bar-le-Duc, disait-il le 18 mars 1737 à Moussinot. » U en était de même des florins.
Voltaire se flatte d'avoir fait gagner à la famille du Chastelet un procès de deux cent vingt mille livres, suivant ses Mémoires, et seulement de cent trente mille, d'après son Commentaire historique. 11 ne fol ni moins heureux ni moins habile dans ses propres affaires. Nous avons vu qu'il tâcha de retirer un dividende des banqueroutes qu'il essuya. Sur le point de perdre quarante mille francs chez M. d'£staing, poursuivi par tous ses créanciers, il obtint d'eux qu'ils lui vendissent leurs créances, raconte Longchamp (p. 159), et par cet achat il empêcha son débiteur de déposer son bilan et se fit payer de tout ce qui lui était dû. Comment se conduisait-il, quand l'époque des échéances passait sans que l'argent vint grossir ses économies?
Si tous ses débiteurs étaient solvables, ils n'en étaient pas moins peu empresisés à payer leurs dettes, et les intérêts de leurs contrats. I^ 7 novembre 1774, il apprenait à d'Alembert que le duc de Richelieu ne lui avait pas payé sa rente depuis cinq ans. Déjà le 24 novembre 1736, il priait Moussinot de réclamer à ce duc ime somme de eioquanle niiiîa livres exigible. Le 30 janvier 1741, U lui recom*
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mandait pareillement les dix années de revenu que de Goefd>riant n'avait pas songé à lui remettre. Le 17 avril 1737, il lui mandait de ne pas oublier que le prince de Guise ne lui avait pas envoyé depuis trois années une rente de deux mille cinq cents- livres, et le marquis de Lezeau une autre rente de deux mille trois cents. Tous les ans il avait à gémir sur la négligence de quelques-uns de ces seigneurs. Quand il avait besoin de leur crédit, il les laissait tranquilles. Mais dès qu'il était las de leurs excuses, et qu'il trouvait une bonne occasion de placer quelques sommes d'argent, il mettait la main wir sa liasse de contrats. Gomme ils étaient tous en bonne forme, il les abandonnait à des huissiers. Les voies de la procédure lui paraissaient même trop lentes. A chaque difficulté, à chai^ue délai il s'impatiaitait et brûlait d'envie de tout terminer. Ainsi le U octobre 1767 il écrivait à l'avocat Dupont : <r H aurait été bien convenable et bien utile que les lois eussent donné autant de force à la copie authentique d'un contrat qu'à la grosse ; car cette grosse peut se perdre par mille accidents, par le feu, par la guerre, par la négligence d'un héritier, par la mauvaise foi d'un homme d'affaires. 11 aurait donc fallu, pour prévenir tant d'inconvénients, ordonner qu'on délivrât deux grosses, comme les banquiers délivrent deux lettres de change pour la même somme, les deux lettres ne valant que pour une. »
Quant à l'abbé Moussinot, spécialement chargé du sort de ces illustres et mjustes débiteurs, il lui écrit le 30 juin 1736 : « N'oublions pas les marquis de Lezeau, les princes de Guise, et écrivonfvleur comme nous sommes convenus. » — Le 18 mars 1737 : a 11 y a trois ans que M. de Lezeau ne m'a pas payé ; il est riche, il a des teiTes. M. de Goesbriant commence à être à son aise; il me doit cinq ans, il peut me satisfaire. On lui a déjà fait une sommation, uniquement pour empêcher la prescription. Le prince de Guise me doit trois ans, sur quoi il ne m'a payé que 1336 livres. M. de Villars me doit une année au premier janvier dernier. M. d'Auneuil de même. M. d'Estaing de même. M. de Richelieu doit une année au premier avril prochain. Arouet a payé l'année 1736. Tout oed bien établi, voici ce que nous avons à faire. Je vous prie d'écrire une lettre cii'culaire sous le nom de voti'e frère à tous les créanciers, conçue à peu près en ces termes : a Monsieur, M. de Voltaire, voyageant dans les pays étrangers, a un besoin extrême de la rente que vous lui devez; il espère de votre générosité et de votre amitié que vous voudrez bien le payer. J'attends vos ordres. » Après deux lettres écrites à chaque créancier à un mois l'une de l'autre , il faudra faire des commandements aux fermiers des terres sur lesquelles mes rentes sont déléguées. » — Le 1 4 avril suivant : « Il faut absolument demander à M. le prince de Guise la permission de s'assurer d'une déiéga-
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tkm SOT un de ses fermiers ^ pour qu'il n'ait point l'embarras du détail, et moi l'embarras de n'être point payé.» — Le H mai suivant : « Je vous supplie de dire à M. de Lezeau que je me trouve dans HD embarras extrême ^ qu'il faut que j'emprunte , et qu'ainsi il doit payer présentement. A l'égard de M. le prince de Guise^ il n'y a qu'à lai écrire une lettre par laquelle vous lui ferez savoir que mes créandersTnoni $aisi tout ce que jf ai y et que vous êtes forcé d'avoir recours à lui. » — Le 6 mars 1738 : a Je vous prie de constituer vite procureur et de piaider^les frais ne peuvent tomber que sur M. d'Estaing^ et je sois assez au fait de son bien pour avoir mes recours certains. » — Le 3 avril suivant : € Si on ne paie points je ne connais qu'un exploit en ce cas pour toute lettre. M. de Gennes est fermier général de B]*etagne. S'il ne paie pas, c'est ime très-mauvaise volonté : à quoi la justice est le seul i*emède. En un mot, c'est h un huissier à faire tous les compliments dans cette affaire^ et je vous supplie de ne pas épargner cette politesse. » — Le 2 janvier 1739 a : Je vous recommande dans quelques jours les Lezeau, les d'Auneuil. Il est bon de les accoutumer à un paiement exact, et à ne leur pas laisser contracter de mauvaises habitudes. — Le 12 juillet 17>10 : « Ayez la bonté de faire écrire M. votre frère à tous mes débiteurs que la banqueroute de M. Michel le met hors d'état d'attendre. » — Le 8 janvier 1741 : • Je vous prie de sermonner un peu mes illustres débiteurs, tant Richelieu que Yillars et autres. » — Le 21 du même mois : a Arouet a4-il payé? Je crois que non. »
Quelquefois, et même très-souvent, et les Cideville, et les Thieriot, et les d'Argental, et les Moussinot, et les Bronod, et les Delaleu avaient vainement sollicité ou obtenu des délégations sur les fermes bien et duement hypothéquées en vertu d'une grosse en forme exécutoire; les exploits d'huissiers avaient été infructueux; les débiteors et les débiteurs de ces débiteurs étaient restés insensibles à tontes ces démarches, à ces prétextes de banqueroute de M. Michel, à ces mensonges de voyage, d'emprant, de saisie-exécution, de perte considérable, de besoin urgent d'argent. Voltaire ne se décourageait pas. n écrivait lettres sur lettres. Le 4 octobre 1758 il disait à de Cideville, spécialement chargé de sa créance sur le marquis de Lezeau : a Peut-être M. de Lezeau me croit-il mort; peut-êtie l'est-il lui-même. S'il est envie, où est-il? s'il est mort, où sont ses héritiers? Dans l'un et l'autre cas, à qui dois-je m'adresser pour vivre ? » Le i5 novembre suivant, il lui mandait encore : a Je ferai signifier à monseigneur que lui ayant joué le tour de vivre jusqu'à la fin de cette présente année, je veux être payé de mon dû ou deti. On écrivait autrefois deu ou dub, parce que dû est toujours dubium\
mais dû ou dm ou dub, il faut qu'il paie ; et point d'argent , point de suisse. » Quand il avait inutilement employé la iiise et les voies de la procédure^ il changeait de rôle; de légiste il se transfigurait en nvocat.
Tout G6 que les mortels ont de plus redoutable Semble s^étre assemblé contre nous par hasard , Je veux dire la brigue et Téloquence.
Voltaire a essayé de réveiller les nobles sentiments de la générosité et de l'amitié dans le cœur de ses illustres débiteurs ; maintenant il fait im appel à leur pitié ^ à leur générosité.
Venez, famille désolée ; Venei , pauvres enfants qu*on veut rendre orphelins, Venez faire parler vos esprits enfantins
Voltaire n'avait pas d'enfants; mais ne s'était-il pas chargé de l'avenir de ses ni^ces et de ses neveux? Ces deux nièces étaient jeunes^ il a fallu leur assurer une dot. Ces deux neveux ^ dans la fleur du printemps , étudiaient le droit à Paris; n'était-ce pas un devoir pour leur oncle de leur accorder une petite aubaine de temps en temps pour leurs menus plaisirs? car s'ils ne s'étaient pas amuses comme les autres, qu'allaienfc-ils devenir dans le tourbillon de la capitale du monde civilisé? Donc de l'argent. « Que diable, toujom-s de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent. Ah! ils n'ont que ce mot à la bouche , de l'argent ! toiy ours parler d'argent! Voilà leur épée de chevet, de l'argent. » Cette plainte d'Harpagon se retrouve dans toutes les lettres de Voltaire. Réclamer pour des enfants n'est qu'une action vulgaire; mais soulager des neveux et des nièces, voilà du désintéressement, de l'héroïsme. Voltaire connaissait trop bien la rhétorique pour ne pas toucher cette corde de sa lyre. Il s'oubUerait volontiers , lui; mais comment oublier ce groupe de neveux et de nièces? Un cœur d'airain palpiterait devant ce touchant spectacle. Jamais Voltaire ne perdra de vue cette idée magique. Quand il dit le !•' novembre 1758 à la comtesse de Lutzelbourg : « Je meurs de faim si le banquier Turckeim ne songe pas à moi, » on se moquera de lui ; mais ces mots de patrimoine, de bien de famiUe, de dot, de pensions à des neveux et à des nièces maintes fois répétés, produiront plus d'effet; et, pour qu'on ne les prenne pas pour de simples précautions oratoires, il en conseillera l'usage à ses hommes d'afffiiires. 11 ne cessera de les employer lui-môme jusqu'au jour où ces neveux seront assex
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grands et assez intelligents pour qu'il leur confie des recouvrements importants auxquels il les intéressait.
Telles étaient les voies judiciaires et les moyensépîstolaires à l'usage de Voltaire , quand il était forcé de se servir des contrats des Guise, des LezeaU; des d'Auneuil, des Villars^ des Goesbnant^ des d'Estaing, des Richelieu. Cette conduite ne paraissait ni ridicule ni rigoureuse. Grâce au secret de confession qu'il conseillait à tous ses hommes d'affaires de garder, et à sa résolution de ne révéler à personne la source de sa fortune et l'état de ses revenus , chacun de ses débiteurs, comme il le répétait, pouvait se croire son débiteur principal, abandonnataire d'une partie de son bien, et forcé en conscience de venir à son secom^s le jour des échéances.
Mais à tous les hauts et puissants seigneurs sus -nommés et qualifiés, il faut joindre des têtes couronnées. Dans une lettre du mois de novembre 4750 à d'Argental , Voltaire nous apprend qu'il a\ait eu des affaires d'intérêt avec l'électeur palatin, avec le duc de Wurtemberg et la maison de Gotha. Le !•' septembre 1758, il avait écrit à Cidevilie : a Je vous avouerai que j'ai mis entre les mains de l'électeur palatin une partie de mon bien. 11 a bien voulu avoir la bonté de faire avec moi un petit traité qui me met en sûreté, moi et le-^ miens, pour le reste de ma vie. » En 1773, nous avons vu l'électeur palatin figurer sur le Livret de Voltaire pom* une rente de treize mille livres, et le duc de Wurtemberg pour une autre de soixante-» deux mille cinq cents livres. Le 9 septembre 4752, Voltaire avait mandé à M"« Denis : « Je remets entre les mains de M. le duc de Wurtemberg les fonds que j'avais fait venir de Berlin; il nous en fera une rente viagère sur nos deux têtes. Cet emploi de mon bien est d'autant meilleur, que le paiement est assigné sur les domaines que le duc de Wurtemberg a en France. Nous avons des souverainetés hypothéquées. Les paroles sont données. Vous pouvez compter gur la solidité de cette affaire, d A l'époque où il entra en relation avec ces ducs, il avait beaucoup d'expérience; plus les sommes qu'il leur prêtait étaient fortes, plus il prit de sûretés pour s'en assurer le paiement. Aussi ses rappoi^ts avec le duc de Wurtemberg forment-ils un cours complet de procédure; ils résument toute la science financière et judiciaire de Voltaire. De là la nécessité de les analyser.
La correspondance de Voltaire avec Moussinot nous a montré Voltaire employant tous les moyens pour placer sûrement et augmenter sa fortmie. Dans ses lettres à M. Dupont , avocat de Colmar, Voltaire n'a affaire qu'à un seul débiteur; mais ces relations sont suivies et compliquées; il est curieux de retrouver dans le millionnaire seigneur de Femey les mêmes principes que dans l'hôte du château de Cirey. Dépouillons ce dossier.
Voltaire écrit donc à M. Dupont le 12 juillet 1764 :
« La première ebose que j*ai lae de mes jeax dans les nouTelles publiques, c^est que M. le duc de Wurtemberg a quitlé ses États, que ses affaires soot dérangées, tous les paiements arrêtés. La seconde, c*est que le duc a emprunté beaucoup d*argeot sur k terre de Horbourg et Riquerir, qui fournissaient jusqu'à présent an paienent d*ime rente de t8,0d0 livres que j*ai sur lui , rente qui compose la meilleure partie de mm bien. Je n*ai d^autre titre qn^une promesse de passer contrat, signée de la main du duc. Je crois même que je vous laissai en partant de Colmar un double de cette promesse. Si TOUS avez le double , je vous prie de le faire bomologuer au conseil général d* Alsace, et de le faire signifier au receveur de Horbourg et de Riqoevir. Ne pourexvôus pas même, pour prévenir tout abus, lui faire signifier défente de payer à d^autns qn*àmoiy en attendant la signification de U promesse du duc valant contrat f » — Le 28 auguste suivant : « J*espère que mon affiiire ira bien. Il est question d*aasnrer la créance sans déplaire au débiteur, i» — Le 25 septembre suivant : « J*ai donné d^ 400,000 livres ces jours-ci au sieur Jean Maire sur son simple billet. Mgr le doc de Wurtemberg doit être content de ce procédé. Je vous envoie nne lettre de change de 79,995 livres que je vous prie de faire remettre audit sieur Jeaa Maire quand vo«s anrez la bonté de lui faire passer Tacte. Je lui envoie encore t0,005 livres; ainsi il aura 200,000 livres net. Je joins ici un croquis d^acte qui n^est pas prolixe , mais qui dit tout. M. le duc de Wurtemberg a 600,000 livres de rente en France de biens libres. » — Le 12 octobre suivant : « Vous aves dû recevoir la lettre de change payable à Lyon au 12 octobre préfix ; nous sommes aujourd'hui à ce 12. M. Jean Maire m'avait promis que j'aurais de ses nouvelles les premiers jours d'octobre, et qu'il finirait tout avec vous. M. Jean Maire m'a paru le plus honnête homme du monde; ma créance est établie sur des terres qui sont en France , et qu'on m'assure n'être hypothéquées à personne qu'à moi » — Le 18 novembre suivant : a Nouvelle négociation entamée avec M. le duc de Wurtemberg ; elle se consommera dans les premiers jours de jaa- ▼ier au plus tard, et nous pourrons faire ce nouveau contrat dans pea de temps» comme nous avons fait le premier. Je trouve ces emplacements très-convenables et trèa-snrs^ — Le 20 du même mois : « Il me semble que quelques publicistes allemands prétendent que toutes les terres dépendantes du comté de Montbelliard sont substituées i perpétuité par des pactes de famille. Si cela était , comme je le présume, nui IhmiOe risquerait beaucoup ; ma nièce surtout aurait à se plaindre, et il se trouverait que je l'aurais dépouillée de mon bien en voulant le lui assurer. Je sais que M. le duc de Wurtemberg s'oblige pour lui et pour ses hoirs, mais ces hoirs pourront fort bien ne se point croire obligés. M. le prince Louis-Eugène de Wurtemberg, frère du duc ré* gnant, semble même refuser de s'engager par une simple parole dlionnéteté et de générosité qu'on lui demandait ; peut-4tre avec le temps pourrait- on obtenir de M cette démarche que l'âme noble d'un prince ne doit pas refuser. Nous n'avons lyt jusqu'ici, auprès de lui, que de vains efforts. Vous sentes bien que ce n'est pas mon intérêt qui me guide. Je tombe dans une décrépitude infirme, et le duc régnant me survivra sans doute; mais If"** Denis peut lui survivre, et vous savet que j'étais prêt de passer un autre contrat avec lui , en faveur de mon autre nièce et de mes neveux. La difficulté qui se présente arrête la conclusion de cette aflbire, et fait trembler pour les précédentes. Vous êtes a portée de savoir si, en effet, le duc régnant a pu stipuler pour ses hqjrs , si les domaines de Franche-Comté et d^Alsace répondent de la dette , et quelles mesures on pourrait prendre pour nous donner toutes les sûretés nécessaires. Il vaut mieux dépendre de la nnction des lois que de la volonté des hommes. » — Le 7 décembre suivant : « J'essaie de très-grandm diflh collés par rapport à ma famille. Je sais bien qu'à mon âge je ne risque rien pour moi; mais mes héritiers, en faveur de qui j'ai stipulé, peuvent survivre au due régnant. Je sois trésor à présent qae les terres sont substltaées. Les sneoeMon et
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M. le doc seront en droit de refbser reiécution d*im contrat auquel ils n*aaront pas cooieoti. Mes héritiers n^aaraient poor ressource que la loi de l*bonneur et de la bienséance ; il feut d^autres sûretés dans une affaire aussi importante. » — Le lende- ■ain : « Je tous prie de ftûre le contrat en vertu de la nouvelle procuration , et de le lûre dresser avec toutes les clauses qui peuvent en assurer la stabilité. » — Le tO du ■ème mois : « J*envoie aujourd'hui le complément des quatre-vingt mille livres eo er. Je suppose que vous avei UàX flaire le contrat en la meilleure forme possiMe , et que jamais les héritiers de M. le dac de Wurtemberg ne pourront inquiéter /et wûeiu. I>*aiHeQrs , il me pandt que la dette est très^assurée sur les terres de France ^ ne sont point siyettes à substitution. » — Le 15 novembre 1765 : « Je suis actueltement un peu embarrassé. J*ai entrepris des b&timents et des jardins sur la parole pasitive que M. Jean Maire m*avait donnée qu'il me paierait avec la pltis grande tmcHtmdt. Les rentes viagères exigent qu'ion ne manque jamais Péekéance; il me bit un peu languir, et je suis obligé de renvoyer mes ouvriers au hasard de voir rMver, qui est bien rude dans nos quartiers , détruire les ouvrages commencés pen* daat Tété. Je vous prie d'écrire un petit mot à M. Jean Maire pour l'engager à ne pas n'oublier. Je suppose qu'il n'a pas d'argent actuellement , mais il peut me fournir des lettres de change , en me faisant bon de l'escompte. Je lui ai proposé tous les tempéraments possibles; ayea la bonté de le faire souvenir sérieusement de ses engage- Beals , et de lui faire sentir que l'accumulation des arrérages deviendrait pour lui •assi désagréable que l'est pour moi la privation de ce qui m'est dû. » — Le 29 sep«- (enbre 17€7 : « Il faut que je vous avoue que j'ai soixante et quatorze ans ; que j'ai donné tout mon bien à M. le duc de Wurtemberg, qui ne me paie point. II me doit BB8 année entière, mais je n'ai pas le temps d'attendre. Donnez-moi un procureur qai pusse saisir les terres d'Alsace; j'en chercherai un pour celles de Franche-Comté; saas quoi il faut que je demande i'aumâne, moi et ma famille » — Le 18 octobre SBYant : « J'ai reçu de nouveaux éclaircissements touchant les terres dépendantes du comté de MontheUiard , situées en France. Les tristes connaissances que j'ai acquises SM BwttMst dans la nécessité indispensable d'assurer mes droits et mon revenu par des actes juridiques; j'ai besoin même de la plus grande célérité. Je suis comptable h ma famille de ce bien qui est presque la seule chose qui me reste. Je vous prie donc de fiîire agir sans délai mon fondé de procuration , de m'onvoyer son nom et d'avoir VtBsl sur lui. Je vous prie aussi très-instamment de me faire avoir une copie authenliqoe dea anciens actes de M. le duc de Wurtemberg , énoncés dans les contrats que TOUS avei passés en mon nom. Les anciens actes , sans doute, doivent tenir lieu da cantrats. Je m'en rapporte à vous pour assurer mes droits et ceux de ma ftunille. Il ne Iknt une planche pour me sauver, je ne puis trouver na sûreté que par la voie de la justice. Je ne prétends point en cela manquer de reapect à M. le duc de Wur«> temberg ; je ne m'attaque qu'à ses fermiers et à ses régisseurs ; je ne dois point trahir les intérêts de ma famille par une vaine considération. » — Le 24 du même mois : c n faut absolument me donner des délégations irrévocables sur des fermiers que je poisse contraindre. Je vous répète que j'ai cent personnes à nourrir^ et que cette dépense jonmallère ne me permet aucun ménagement. Je crois qu'on peut faire saisir les revenus des terres en Alsace, sans faire une saisie réelle. Je n'ai point de grosse de contrat pour les engagements précédents en 1752 et 1753. Les objets sont considérables; ils montent à soixante et dix mille écus d'Allemagne. J'ai remis à mon avocat de Franche-Comté le contrat de deux cent mille livres en ma faveur en 1764 ; c'est en vertu de ce contrat qu'il agit actuellement dans les terres de Franche-Comté. J'ai gardé par devers moi pour quatre-vingt mille livres de contrats , uniquement pour ne point multiplier les frais du contrôle dans la comté de Bourgogne. » — Le Il suivant : « il est essentiel que mes démarches soient faites en même temps en Alsace et en Franche-Comté ; je crois qu'on peut toujours faire une opposition sans avoir la grotie en main, sauf à It produire ensuite. » — Le 7 novembre suivant : « Je
ne demande antre chose, sinon que mon procureur s'oppose à tonletdâifraneea 4*ar» gent en fruits aux créanciers de Lyon ; Tarrêt viendra ensuite quand ii pourra. » -— iiO 17 du même mois : a Tai fait proposer de me payer moitié comptant, et de me donner pour le reste des délégations irrévocables sur des fermiers ou régisseurs , bien acceptées , bien autorisées et bien légalisées; j*ai bien la mine de mourir avant d*avoir obtenu de quoi vivre. » ~ Le 14 décembre suivant : « J'ai été forcé de recourir anx voies judiciaires pour assurer mes intérêts et ceux de ma famille. On me devra environ soixante et douze mille livres à la réception de ma lettre ; j^en demandais dix an mois de décembre, et dix au mois de janvier , avec le paiement de mes firais, etto reste en délégations sur des fermiers : ni mon âge de soixante et qnatorie ans pii«ét, ni mes besoins pressants, ni ma famille ne me permettent d'attendre. » — Le iS oc* tobre 1768 : « Je vous prie de contribuer à me faire vivre , en voulant bien recon* mander à M. Rosetde me payer le quartier qu'il me doit ; j*ai trente persatmeê à nourrir et trente milie frana à donner par an à ma famille, vous concevei qu'il faut bien que M. Roset m'aide. » ^ Le 18 suivant : « M. Roset doit considérer que m'étant dépouillé de mon ju8te^u<orps et de mon manteau , il ne me reste que ma culotte; que s'il m'en prive, j'irai tout nu, et que je mourrai de froid Thiver prochain. Je lui demande en grâce qu'il m'envoie ce qu'il pourra an plus têt , et que le reste ne vienne pas trop tard. » — Le 80 mars 1769 : € Je fournis 86,000 livres à M. le duc de Wurtemberg. Il est déjà payé de 70,000 livres par ses deux billets que je lui rends. J'ai donné 7,000 livres que Roset me devait à la fin de mars; 15,000 livret que le sieur Monier, receveur des forges de Montbelliard , me devra à la lin dn mois de juin; et 4,000 livres sur les 7,000 livres que Roset me devra à la fin du même mois de juin. Cela fait juste les 86,000 livres. Voilà donc une afftûre réglée , et on aura huit jours pour faire le contrat dans la forme la plus honnête et la plus valable, s — Le il janvier 1770 : « Il est assez vraisembUble que tout mon argent a été donné à M. le prince de Wurtemberg. » — Enfin le 28 aoiït 1769 : € M. Jean Maire, d^ nommé , avait reçu cette lettre : « Monseigneur le duc de Wurtemberg me doit par billet à ordre , au mois de mars passé , 85,000 livres , et autant l'année prodiaina. Son Altesse propose de me subroger à la créance du sieur Diétrich de Strasbourg, auquel elle doit 86,000 livres , moyennant que je lui prête ces 86,000 livres , remboursables en quatre ans , à 24,000 livres par an , avec les intérêts légitimes. Pour cet effiet , on veut que je rétrocède les deux billets de 70,000 francs , et que je fournisse le reste argent comptant. Quoique à mon âge de soixante et quinze ans ce mardié soit peu avantageux, je l'accepte; et même je me reldclœ des cinq pour cent d'intérêt que j'aurais , si cet acte était passé à Genève ou à Monbelliard. Je me réduis à quatre pour cent, et j'espère que M. le duc de Wurtemberg sera content de mon procédé. Il observera que y emprunte à six, et que je prête à quatre, »
Malgré cette attention, le débiteur couronné ne payait jamais exactement ses intérêts. En 1776 il devait cent mille francs à Voltaire. Celui-ci engagea le roi de Prusse de presser le prince de se débarrasser de tant d'arrérages. C'est ce qu'il lui demanda avec ioptance dans ses lettres des 8 novembre et 9 décembre 1776. Par ses réponses des 25 novembre et 28 décembre 1776, des 10 février, 13 auguste, 24 septembre, 9 novembre, 17 décembre 1777, et 25 janvier 1778, Frédéric nous apprend qu'il s'occupa de celte affaire. Aussi le 6 janvier 1778, Voltaire l'en remercia et lui manda que le duc s'était laissé attendrir, et avait donné un à-compte de vingt mille livres sur les quatre-vingt mille qui lui avaient été prêtées.
AVEC SEë BÉBrTBimSi fj
D est vrai que le 20 janvier il écrivait au marédhal de Richelieu : f J'ai recours à vous. Je suis ruiné, et ce n'est pas ma faute. Mais je ne veux point mourir banqueroutier h Tâge de quatre-vingt-trois ans. Vous me devez plus de dix-sept mille francs d'arrérages. Je vous dtenande en grâce de m'en faire payer neuf mille pour apaiser des créanciers auxquels il faut du pain. Toutes les autres ressources m'ont manqué tout à coup. » En effet, le 16 juillet, il priait M* Dutaire de réclamer vingt-deux mille francs que le duc de Bouillon taidait trop de lui envoyer, attendu qu'il craignait que ses maçons, ses charpentiers et son boucher ne le fissent mettre en prison. Déjà le 48 janvier il lui avait recommandé de fléchir ses illustres et injustes débiteurs le duc de Bouillon et le maréchal de Richelieu , et de saiâr le fermier général Marchand, jusqu'à ce qu'U eût quittance de tout ce qu'a devait. Il lui disait aussi : « J'avais fondé une colonie aaez florissante; mais les malheurs qui me sont arrivés coup sur coup précipitent la ruine de cet étabUssement. J'ai des sommes immenses à payer au mois de juin , et des princes souverains (un) qui me doivent beaucoup d'argent me laissent sans secours; de façon qp'avec un revenu considérable je suis à la veille de manquer, et menacé de mourir chargé de dettes, d
De tous ces fragments il résulte qu'à Femey, comme à Girey, Voltaire s'occupait beaucoup de sa fortune, et qu'il recourait à la rhétorique aussi souvent qu'aux voies judiciaires pour se faire payer de ses débiteurs. Devenu constructeur , entrepreneur, accablé de ma-' ladies et d'années, U ne négligea aucun de ces avantages et arriva à traiter, sans ridicule, tous ses négligents débiteurs, d'ennemis dé
I Etal et du genre hmnain. Il ne plante pas un arbrisseau à Femey
II n'y pose pas une pierre, sans l'apprendre à ses correspondants; il réunit quelques colons fugitifs, U fait les avancée de quelques maisons; U encourage plusieurs manufactures ; il a besoin d'un certain nombre de domestiques et d'ouvriers. De suite il s'agit d'une ville Mtie , d'un personnel de trente personnes, décent bouches à nourrir de dépenses unmenses, de cinq cent miUe francs pour son château! de quinze cent mille francs pour ses maisons. De tous ses vassaux . Il en parle comme d'une famiUe. Malheur aloi^s à qui lui doit des arrérages I Sa conduite devient un crime. Car voUà Voltaire ruiné banqueroutier, sansculotte, sans argent et sans bois pour se chauffer j Toilàdes famUles sans pain, des ouvriers sans travail, des orphelins sans protecteur, des entreprises anéanties, un commerce languis- ^t, une provmce appauvrie , et par conséquent une perte poiir rEtat et un déshonneur pour la France. Soit qu'il se plaigne à Terrai, soit qu'U sermonne tous les seigneurs que nous connaissons, Voltaire représent» les besoins de sa colonie , de ses manufactures; à
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ses neveux, et à ses nièces , il substitue un pays^ de sorte que des hommes qui n'avaient pris d'engagement qu'avec un homme étaient toutétonnéS; un jour d'échéance^ de traiter de puissance à puissance avec une peuplade ; un royaume^ l'humanité tout entière. Là finit Voltaire créancier^ parce que là s'arrêtent la prudence, la raison^ la ruse^ le mensonge^ l'audace. Harpagon n'a pas été si loin.
Dans ses procès, quel qu'en fût le sujet ou l'importance , Voltmre inonda le sanctuaire de Thémis de placets, de mémoires, de factums; il écrivait lettres sur lettres à tous les juges, à tous les amis et à toutes les amies de tous ses juges ; depuis le gre£Ber jusqu'au président , soit à Berlin , soit à Gex , soit à Paris , soit à Dijon ou ailleurs , il intéressait l'honneur de la magistrature à ses causes. Gomme Harpagon, il lui fallait justice de la justice. Qu'il eût tort ou raison , il exigeait qu'on lui accordât ses conclusions, et se vengeait par des sarcasmes de ceux qui avaient osé rendre un art*èt contre lui , et travaillait à déshonorer et à ridiculiser sa partie adverse, comme il fit à l'égard du président de Brosses.