VI. Comme quoi Voltaire prêtait à des taux exorbitants
Voltaire ne devait rien négliger pour arriver à se faire rembourser ses fonds, qui étaient presque toujours considérables, puisqu'il ne prétait guère moins de dix à vingt mille francs à ses illustre^ débiteurs. S'agissait-il d'intérêts, c'étaient aussi des sommes asses fortes qui lui revenaient.
A quel taux prêtait-il donc?
Wagnière (p. 65) nous apprend qu'il avança beaucoup d'argent à ses vassaux à quatre pour cent. Nous l'avons vu le 29 août 4769 se réduire à ces quatre pour cent au moment où il confiait pour quatre années 96,000 livres à un prince. Que faut^il conclure de ces arraiH gements?
Le 12 janvier 1740, il disait à l'abbé Moussinot : « Il y a des occasions où il faut savoir perdre. » Sur la fin de sa vie, comme il avait habituellement plus de cent vingt à cent quarante mille livres à placer chaque aimée, il lui était difficile, loin de la capitale, de trouver des occasions de prêter tant d'argent. Il eût beaucoup perdu k le garder dans ses colTres. Il était donc obhgé de se contenter d'un modique intérêt de ses débiteurs. C'est ce qui aide à comprendre son procédé à l'égard du duc de Wurtemberg. D'ailleurs plus l'emprunteur est solvable et ofl're de garanties, plus il lui est facile de trouver des
sommes considérables au-dessous de cinq du cent. Il se pourrait que h réduction de Voltaire fût forcée^ et la condition essentielle du contrat {dotôt que l'effet d'une générosité inexplicable; car nous savons par son Livret et sa correspondance que son taux ordinaire était de cinq pour cent chez les financiers. Mais dès qu'il y avait des actions ^ des biUets^ des spéculations qui rapportaient davantage ^ il s'empressait d'en profiter, en retirant tous les capitaux qu'il avait déposés chez les receveurs à raison de cinq du ceut. De même , quand il pouvait sûrement et tranquillement augmenter son taux avec des individus riches , il le faisait sans scrupule. Deux hommes graves vont nous le prouver.
f Une manœuvre bien singulière, et que je tiens de source, raconte Pormey, dans ses Souvenirs cTtm cttoyen ( t. II. p. 238 ), c'est que, se rendant à Munich, Voltaire se proposa d'y placer des sommes considérables à un intérêt exorbitant. Pour réussir, il mit tout son art à se rendre agréable à l'électeur, et entre autres choses il commença la composition de Candide, dont il Usait les chapitres à ce prince, à mesure qu'ils étaient faits. Après avoir bien bataillé pour les intérêts qu'il exigeait , et les avoir obtenus , il trouva tout de suite un prétexte pour 8*en aller, laissant là l'électeur, et emportant ce qu'il avait fait de Candide. C'est ce que m'a raconté et certifié l'envoyé de Saxe, qui était alors à la cour de Munich, et qui est encore plein de vie lorsque j'écris ceci. » Collini n'est ni moins positif, ni moins explicite. Dans sa lettre du 25 décembre 1754 à M. Dupont, il laisse entaidre que Voltaire prêtait de l'argeoi à 15 ou 30 pour cent (1).
Ce qui prouve encore combien Voltaire aimait les gros intérêts , c'est qu'il ne prêtait à terme que quand il ne pouvait pas placer en viager. Dès 1722 il avait déjà une rente viagère. Sans cesse il presse le Moussinot de chercher des hommes solides sur lesquels il puisse placer en viager. C'est à cette condition qu'il prête aux grands sei* gneurs de France et aux princes d'Allemagne. A Femey il construit des maisons, mais pour les vendre en viager. Presque tous ses capi* taux, il ne s'en débarrassait que pour une rente viagère.
S'a ne vendait ses maisons à ses vassaux que moyennant une rente viagère de cinq, ou six ou sept pour cent, U faut remarquer que la plus grande partie de sa fortune était placée sur de grands seigneurs en viager. Le 7 décembre 1737, il avait mandé à Moussinot : a Point de rente viagère à moins du denier dix. d II parait en effet que c'est au denier dix qu'il traita constamment avec les grands seigneurs.
(1} UUrei inédites de Voltaire et Collini à Dupant, pag. 189.
60 IDOLATRIE i)E TOLTÂIBE
VIL Idolâtrie de Voltaire pour les rentes viagères.
Pour expliquer ridolâtrie de Voltaire pour la rente viagère , il est nécessaire de parler de son âge et de sa santé , dont il se prévalait chaque fois qu'il écrivait à ses débiteurs ou s'entretenait avec eux.
Fixons d'abord le jour de sa naissance.
Les Registres de la paroisse Saint-André-des-Aj*ts nous donnent c€ document : a Le lundi vingt-deuxième jour de novembre 1694 , fut baptisé dans Téglise Saint-André-des-Arts, par M. Bouché, prêtre, vicaire de ladite église, soussigné, François-Marie, né lb jouk précédent, fils de M* François Arouet , conseiller du roi, ancien notaire au Châtelet de Paris, et de demoiselle Marie-Marguerite Daumart, ea femme. Le parrain messire François de Gastagner , abbé commenda taire de Varennes, et la marraine dame Marie Parent, épouse de monsieur SymphorienDaumart, écuyer, contrôleur de la gendarmerie du roi. Signé : Parent , François de Castagner de ChâteauDeuf, Arouet, L. Bouché. »
Mais où Voltaire est-il né? En 1760, dans son ÉpUre à Boileau, il dit :
Dans la Cour du Palais je naquis ton voisin.
Déjà) le 17 juin 1768, il avait mandé à M. Deparcieux qu'il était né à Paris , et le 4 mai 1764, dans ime lettre à M. de la Marche, il s'était donné pour im Parisien. Longtemps auparavant, le 15 avril 1739, il se plaignait à Frédéric que la nature l'eût fait naître bourgeois de Paris.
Longchamp (p. 335), Wagnière (p. 119) , CoUmi (p. 119), nous assurent aussi que Voltaire était né à Paris.
Dès 1772, Sabatier de Castres plaçait le berceau de Voltaire à Paris (I). Personne ne le contredit. Palissot, dans un article consacré à Voltaire (2), et lu en présence de Voltaire en 1771 (3) , répéta que Voltaire était Parisien j ni Voltaire , ni philosophe ne lui en firent un reproche.
Voltaire mort, Luchet (t. I. p. 1) assura qu'il était né à Paris, suivant les renseignements de la famille du poëte. Chaudon (t. L p. 1)
(1) Les Trois siècles de notre littérature, Amsterdam , i77i , tom. III , pag. SM. (J) Mémoires pour servir à rhistoire de notre littérature. Gendre , 1775, îih^, pag. 981.
(8) Idem, Paris, 1808, in-8o, tom. II, pag. 47t.