I. Régime de Voltaire
Qu'allons* nous donc faire de notre éternel malade (i)^ né malade (2) et infirme (3), de parents malsains et morts jeunes (4)^ devenu malingre (5), mélancolique (6), cacochyme (7), paralytique (8), aveugle comme Tobie (9), misérable comme Job (10), souffrant dix heures sur douze (il), ne passant aucun jour sans avoir la colique (12)? Sa correspondance est le plus complet de tous les dictionnaires de médecine. A chaque page, il se plaint d'indigestions (13), de fièvre (14), de fièvre maligne (15), de fièvre double tierce (16), de grippe (17), de petite vérole (18), de gale (19), de dyssenterie (20), de catarrhe (21), d'humeur scorbutique (22),
(1) Lettre tu marquis d'Argenson , du 11 Juin 1746. (I) Lettre à Frédéric, do 1751 (n« 1749, édit. Beuchot).
(I) Lettre au même , du mois d'octobre 1757.
(4) Pièces inédites de Voltaire. Paris , IHO, in-8*, pag. 197.
(5) Uttre à Frédéric, du 8 mai 1750. — (6) Idem. (7) Lettre à Formont, du 8 octobre 1758.
(S) Uttre à Frédéric, du 17 février 1749.
(9) Lettre au même, du 8 noterobre 1776. — (10) Idem.
(II) Lettre à M-« du Deffand, du 8 mars 1754.
(15) Lettre A Thieriot , du 9 août 1769.
[\l) Lettre au même , de 171L ( n» 88, édit. Bencbot ). (14) Lettre à M"»* de Bemières, du mois de Juillet 17i8. (18) Lettre au baron de Bretenil, du mois de décembre 1718.
(16) Lettre à Tbieriot , du 14 août 1714.
(17) Lettre de Frédéric à Voltaire, du 6 aTril 1748.
(18) Lettre au baron de BreteuU , du mois de décembre 1718.
(19) Lettre à !!■• de Bemières , du 18 noTcmbre 1718. (M) Lettre à d*Argental , du mois d'aTril 1784.
(Il) Lettre à Hennin, du 14 aTril 1770.
(18) Lettre à M** de Fontaine, dn 17 Juin 1751.
90 BÉGIMS
de crampes (i)^ d'érésipële (2)^ de goutte (3)^ de fluxion de poitrine (4), de maladie de poitrine (5)^ de dartre (6)^ de strangurie (7), d'apoplexie (8)^ de toux (9), de rétrécissement dans les nerfs (10], d'hydropisie (ii)^ de visite de trois ou quatre rhumatismes à la fois (i^), d'extinction de voix et d'extinction de tout (13), d'indisposition qui le rend sourd d'une oreille et lui fait perdre ses dents [H) y de sorte qu'il n'est plus qu'un vieux roseau courbé par les orages (45),* un cadavre ambulant (iO), travaillé par quatre-vingt-deux maladies à l'âge de quatre-vingt-deux ans (17), et se trouvant deux ans plus tard rongé par deux nouvelles infirmités, ce qui en porta le total au nombre de quatre-vingt-quatre (18). En un mot, tous les malheurs qui peuvent accabler un pauvre homme (19), maigre comme un hareng sauret (20) , ont fondu sur lui à l'envi ; son singe lui-même, le seul animal qu'il ait aimé , a eu la férocité de ne répondre à ses caresses que par de cruelles moisures (21) , et le 3 janvier 1758, des mouches, malgré les glaces éternelles des Alpes, venaient incommoder sa maison de Lausanne, disait-il à Dalembert.
A tous ces innombrables tourments, ajoutez les soucis d'une immense fortune, les incommodités des voyages, le désespoir de l'exil, les persécutions de la police, l'ennui d'importunes visites, le travail fatigant de la composition, les tracasseries de la polémique, la réaction de toutes les passions agitées par d'incessants débats littéraires, car qui plume a guerre a dans ce monde , vaste temple dédié à la Discorde (22), et vous vous demanderez ensuite comment Voltaire a
(I) Lettre à Frédéric , année 1751 (n» 17i2, édit. Beuchot.) (9) Lettre à M»* de Fontaine, du 17 juia 1752.
(8) Lettre à d*Argental, du S4 novembre 1753.
(4) Lettre à Ximenès, du 8 février 1766.
(5) Lettre à Frédéric, du 4 mai 1770.
(6) Lettre au duc de Richelieu, du 2 avril 1755.
(7) Lettre à Dalembert, du 19 février 1773.
(8) Lettre au même, du 9 mai 1777.
(9) Lettre à la duchesse du Maine, del750 (no 1607, édit. Beuchot.)
(10) Lettre au duc de Richelieu , du t5 novembre 1752.
(II) Lettre au marquis de Paulmi, du 20 février 1754. (12) Lettre à de Brenles, du 7 janvier 1755.
(18) Lettre à Hennin, du 5 février 1777.
(14) Lettre à Frédéric, du 26 janvier 1749.
(15) Lettre au duc de Richelieu, du 19 août 1766.
(16) Lettre à Darget , du 6 mai 1750.
(17) lettre à BfB'de Saint-Julien, du 80 octobre 1776.
(18) Lettre à Fabry, du 12 décembre 1777.
(19) Lettre à Frédéric , du 8 novembre 1776.
(20) Œuvres de Foliaire, tom. XXXIX, pag. 408.
(21) Lettre à la comtesse de Lutselbourg, du 25 octobre 1756.
(22) Lettre à M»* Denis , du 22 mai 1752.
DE TOLTAHUB, 9i
pu supporter si longtemps des souffranoes continuelles {\ ) aocom^ pagnées d'une fièvre continue (2) dont il comptait les accès par douze et par cinquante^ et s'il a eu tort de dire le 2 août 1756 à Dalembert : « Mon miracle est d'exister. » Aussi avouait-il le 3 juil* kt 1756 à Maupertuis a qu'il était étonné de vivre, s
Sa santé étant perdue sans ressource (3)^ il s'est déclaré agonisant (le bonne heure (4); le 5 février 4739 il avouait à Frédéric qu'il se mourait fort souvent; il croyait s'éteindre, mais il ne faisait que vieillir (5), de sorte que ce soi-disant mort et enterré du !•' mars 1768, a prolongé son martyre jusqu'au mois de mai i778 à Paris, où il était arrivé de Feraey en cinq jours , raconte Wagnière (p. 122), avec la meilleure santé, une humeur agréable, une gaieté charmante, encore assez robuste pour aller à pied chez le comte d'Argental en descen* daut de sa voiture; il distingua parfaitement toutes les personnes qui s'empressèrent de le visiter, et il sut trouver un mot d'esprit, des reparties vives et saillantes pour les trois cents personnes qui encombrèrent de suite son hôtel (GJ. Quoique borgne d'un œil, et maléficié de l'autre dès 1767 (7), et devenu tout à fait aveugle en 1771 (8), il ne s'était pas encore servi de lunettes (9) à cet âge où ses quatre-vingtquatre ans et ses quati*e-vingt-quatre maladies l'avaient mis dans un état beaucoup plus intéi-essant qu'en 1753 , où il se croyait déjà un sujet de tragédie, parce qu'il était perclus de ses membres, disait-il le 9 novembre 1753 au marquis de Thibouville.
Cette perpétuelle concomitance de graves maladies incompatibles avec des travaux d'une constitution antédiluvienne deviendrait inexplicable dans la vie d'im autre honune. Sous la plume de Voltaire, les hyperboles et les mensonges coulent avec taînt de faciUté,tant d'impétuosité, qu'il force la raison à ne pas l'en croire sur parole. Nous ne prendrons pas au pied de la lettre toutes les contradictions et les invraisemblances sur lesquelles nous venons de glisser. Nous n'aurons pourtant pas la cruauté d'étrangler un chapitre si palpitant d'intérêt.
n nous importe seulement de connaître la nature de son tempérament. Oi* voici ce qui nous a paru la vérité vraie : a Je ne cesserai
(1) Lettre à Darget, du 6 mai 1750.
(1) LetlK à de BernU , du t5 mai 1761. (i) Lettre à Hénault, du l** févner 1751.
(4) Lettre à Frédéric , du SI août 1749.
(5) Lettre à M"« de FoDUine, du 18 mars 1778.
(6) Lettre de M»* du DefRind à Walpole, du 11 février 1778.
(7) Lettre au comte de la TouraiUe , du 19 janvier 1767. W Lettre à rimpératrice Catherine, duSOjuiUet 1771.
W Wagnière, pag. 94 ; Mémoiru de Bachaumont, S novembre 1776.
92 ItÉGOfB
de souffrir qu'en cessant de vivre, » disait Voltaire le 45 janvier 4765 à Damila ville. Pourquoi ? Il répondait le 26 septembre i 768 au duc de Richelieu : a Je n'espère point guérir, puisqu'il faudrait changer en moi la nature. » Qu'étaiirce que cette espèce de rachitisme? Il la définissait ainsi dans une lettre du 24 janvier 4766 à d'Argental : a Mon mal n'est que la faiblesse avec laquelle je suis né, et que les ans ont augmentée. » Tel est le dernier mot de toutes ses lamentations. a Je me plains toujours selon Vusage , avouait-il le 49 août 4759 au comte d'Argental, mais dans le fond je suis fort aise; j» car « je suis flexible comme une anguille el vif comme un lézard ^ et travaillant toujours comme un écureuil , » confessait-il au même ami le 22 octobre 4759. Aussi, charmant de tout point, rapportent les Mémoires de Bachaumont, le 4 4 juillet 4769, il n'était intraitable que sur l'article de la santé. Il devenait furieux quand on se permettait de ne pas s'apitoyer sur ses maladies et d'en inteiTompre par un rire sardonique l'histoire qu'il aimait à en faire. Il voidait qu'on le crût toujours en danger de mort. Cette manie d'être gi'avement indisposé devint de plus en plus grande avec l'Age, remarque Wagnière (p. CK)I ). On la lui pardonnait volontiers, mais on ne laissait pas de s'en moquer. On savait qu'il faisait peu de cas des médecins ; il n'en envoyait jamais chercher, si l'on en croit Wagnière (p. 93), et les Mémoires de Bachaumont, du 8 novembre 4776. Tronchin n'était pour lui qu'im ami et un voisin.
Maintenant que nous avons entrevu la constitution de Voltaire, il nous est facile de rabattre quelque chose et du nombre et de Pintensité de ses souffrances. Mais s'il n'a pas été en proie à toutes les maladies que nous avons nommées, il est certain qu'il n'a reçu de la nature qu'une organisation frêle et déUcate, une de ces organisaticMis qui ont besoin d'être bien traitées , bien dorlotées , bien mitonnées sur des édredons de coton. A-t-il eu toutes ces petites attentions qui ne sont pas inutiles à la santé , mais qui consument un temps précieux ?
Si Voltaire dédaignait de consulter et d'appeler les médecins, jamais hypocondi'e ni femmelette ne fit plus d'honneur aux potions. Aussitôt qu'il se sentait la moindre chose , il se purgeait. Dès la fleur de l'âge , il en avait contracté l'habitude (4); il ne la perdit jamais. H reconnut l'inutilité des eaux de Forges et de Plombières (2); mais U fut toujours fidèle au système purgatif. Comme M. Argan, dliwireuse mémoire, il ne prenait guère moins de huit médecines et de douze lavements par mois ; la casse , la rhubarbe, le séné deviennent
(1) Mémoires de Bachaumontf du 14 Juillet f7^.
(1) Lettres à Tbieriot , du 5 tout 17S4, et à M"* du DefAud, da % Joilkt 17M.
(les nécessités pour lui; eu quelque endroit qu'il soit^ il ne peut s'en passer. Dans le mois d'octobre 4724, il mande à M"« de Bernières qu'il est arrêté à Paris par Bosleduc, qui le médicamente, et par Capron, qui lui donne de l'essence de cannelle. En 1727, a les banqueroutes sans ressources qu'il avait essuyées en Angleten*e, le retranchement de ses rentes, la perte de ses pensions et les dépenses que lui coûtèrent les maladies dont il avait été accablé, Tavaient réduit à un état bien dur, » suivant sa lettre du 2 février à Thieriot. Une découverte importante vint le consoler, a II faut que vous sachiez , écrit-il le 27 mai à Thieriot, qu'on a en Angleterre une machine pour prendre un lavement, qui est im chef-d'œuvre de lart, car vous pouvez la mettre dans votre gousset et en faire usage quand et pai'tout où il vous plaît; vous pouvez vous en servir toutes les fois et quelque part où vous soyez. Si jamais j'ai le plaisir de vous revoir, soyez sûr que vous aurez une demi-douzaine de ces instruments délicieux. » H est probable que Voltaire ne quitta point TAngleterre sans en rapporter une provision considérable. A Cirey, nous le trouvons avec des vapeurs, se droguant sans cesse, suivant M»* de Graffigny (p. 278), et priant son cher Moussinot de lui envoyer une chaise percée de la dernière commodité pour un philosophe voluptueux. Le 17 février 1749, il espère que le roi Frédéric lai expédiera une livre de vraies pilules de Stahl, de sorte que les pilules méritant, après la casse et la rhubarbe, d'être plaôées au nombre de ses jouissances. Aussi il apprend, le H mars 1751, à Uarget, qu'il porte au Marquisat des pilules et de la casse, et à M. Dupont qu'Û a épuisé les apothicaires de Colmar de rhubarbe et de pilules; le 13 février 1755, il en conseille l'usage à M"« de Fontaine, à cause du bien que la rhubarbe surtout a constamment opéré sur lui. A chaque instant il loue la vertu de la rhubarbe et de la casse. Le 19 avril 1775, il dit à M»« du Deffand : « Je suis de l'avis d'un médecin anglais, qui disait à la duchesse de Marlborough : Ou prenez souvent de petites purges domestiques, ou vous serez bien malade. J'ai suivi les principes de ce médecin , et je ne m'en suis pas mieux porté; cependant, vous et moi nous avons vécu assez honnêtement en prévenant les maladies par un peu de casse. Je fais mon-" der la mienne. Elle fait beaucoup plus d'effet lorsqu'elle n'est pas cuite et qu'elle est fraîchement mondée. Ma dose est d'ordinaire de deui ou trois petites cuillerées à café, et on peut en prendre deux fois par semaine sans trop accoutumer son estomac à cette purge do-* mestique. Quelquefois aussi je fais des infidélités à la casse en faveur de la rhubarbe; car je fais grand cas de tous ces petits remèdes qu'on nommeminoratifs, dont nous sommes redevables aux Arabes. Je reviens à la purge domestique, tantôt casse, tantôt rhubarbe, et je