‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 63 sur 95 · RÉGIME · texte numérisé non relu

RÉGIME

qui consistait en une douzaine de tasses de chocolat, mélangé avec du café. Même frugalité à Ferney. Le 8 décembre 1772, Voltaire mandait à Frédéric que depuis soixante-dix ans il était fidèle au café. Les quinze dernières années de sa vie, dit Wagnière (p. 93 ), il y mettait de la crème, et se contentait de deux ou trois tasses par jour; il en avait continuellement sur un guéridon près de lui, suivant Luchet ( t. n. p. 274 ) ; c'était sa seule nourriture jusqu'à l'heure de son souper, auquel il daignait inviter tous les étrangers qui se trouvaient au château, est-il dit dans les Mémoires de BachaumofUy du 8 novembre 1776.

Voltaire ne se dérangeait donc qu'à l'hernie du souper. La sobriété n'était pas la seule cause de cette vie sédentaire. Depuis Sénèque, peu de philosophes furent plus sensibles à la fraîcheur et recherchèrent avec plus de reconnaissance le coin de la cheminée. Le séjour de Cirey lui convint à merveille ; c'était un incendie de Troie que le foyer de chaque chambre; on brûlait tous les jours six cordes de bois au château, suivant M»« de GraflBgny (p. 160). A Berlin, Voltaire ne se lassait pas de vanter et de caresser les poêles; le 9 février 1755, il mandait à M. de Brenles qu'il n'avait plus besoin que de bons poêles. Le soleil n'étant jamais assez ardent pour ses membres (1), il lui fallait du feu en été comme en hiver, au dire de Collini (p. 129). Adom Calmet, il n'avait demandé, le 13 février 1748, qu'une cellule bien chaude. Le 4 avril 4768, il ne se réservait plus qu'une chambre pour se chauffer à son aise; car depuis longtemps il avait peur de mourir de froid, manda-t-il le 3 février 1766 à Ximenès. U s'accoutuma à garder le lit; il n'en sortait que fort tard, pour faire une promenade dans son carrosse ; quand le temps ne lui permettait pas cette distraction, il ne se levait que vers les cinq à six heures du soir pour manger avec ses hôtes (2). Disons dans quel équipage il se présentait dans son salon.

« U était toujours en souliers gris, bas gris-de-fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoiu, grande et longue perruque et petit bonnet de velours noir, raconte dans ses Mélanget (t. X. p. 257) le prince de Ligne, qui eut l'avantage de passer huit jours à Ferney. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré uni, veste et culotte de même, mais la veste à grandes basques, et galonnée en or, à la Bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de grandes manchettes à dentelles jusqu'au bout des doigts; a car avec cela, disait'il, on a l'air noble. »

(1) Œuvres de Viiiette, Edlmboorct, !788, in-8», pag. 108. (S) Luchet, tom. U, pag. S74 ; Wagnière, pag, 98; Mémoiree de BticMumtmtf Uu M décembre 1774.

bE VdLTAlRÉ. Ô7

Hais depuis 1770, Voltaire était toujours en robe de chambre et en

bonnet de nuit (1 ) ; il ne quitta pas ce costume à Paris, où tant de personnages célèbi*es ne pouvaient se rassasier de le contempler face à face (2). Parfois il laissait sa robe de chambre de'perse à fond blanc, mais il conservait son bonnet de nuit de soie brodé d'or et d'argent et serrant avec un beau nœud de ruban rose une immense perruque grise à trois marteaux, qui contrastait singulièrement avec sa figure cadavérique. Le reste de son habillement consistait, suivant plusieurs voyageurs, en linge fin, superbes dentelles, bas de soie ou de laine blancs, souliers de drap blanc, ou pantoufles de maroquin rouge, culottes rouges, deux gilets, une veste de toile bleue, semée de fleurs jaunes et doublée de jaune (3). Dès sa jeunesse, il avait aimé les vêtements magnifiques ; nous le verrons tout couvert de velours, de dentelles, de fourrures de prix dans les plus belles journées de l'été à Ferney ; cette toilette était resplendissante, mais ridicule. L'âge, les saisons et les climats imposent au faste des lois qu'il ne peut violer sans offenser le dieu du goût. En ne suivant que ses caprices dans ses costumes. Voltaire blessa plus d'une fois le regaid des étrangers; quelques-ims osèrent, à son aspect, crier au chie-en-lit (A). Wagnière (p. 94) lui-même convient que sa manière de se mettre ne paraissait pas élégante.

Mais Voltaire aimait singulièrement la propreté, et il était toujours hû-mème fort propre. Il se lavait souvent les yeux avec de l'eau fraîche simple, dit Wagnière (p. 94). Il exigeait, suivant Longchamp (p. 135), qu'on ne lui remit sa perruque que bien peignée, bien poudrée, bien accommodée, bien frisée, bien ébeurifiée, sauf à s'en moquer ensuite. Tous ses portraits à l'âge de 24, de 35, de 40, de 80 ou de 84 ans, le représentent sans favoris, sans barbe, sans mouche ni moustache; il n'a aucun de ces attributs de la virilité dans une précieuse collection de 53 de ses portraits, que je possède, gravés, je ne sais ni en quelle année, ni dans quel pays, d'apj'ès cet Huber dont Grimm et Marmontel ont célébré le rare talent. Il se rasad*abord lui-même, rapporte Longchamp (p. i35>; il fut délivré de bonne heure de cette opération ; les quelques rares poils qui survenaient, il se les arrachait avec de petites pinces épilatoires (5). Dès le 8 Juillet 1765, il écrivait au marquis de Villette : « Je remarquai, lorsque vous me faisiez l'honneur d'être dans mon taudis, que vous ne

(1) Lettre à M»* du DefRind, du 31 féTrier 1770. (S) Mémoires de Bachauniontf du 1î février 1778.

(I) Lanticr, tom II, pag. id.^-Sherlock^ Lettres d'un voyageur anglais Londres^ 1779, 10-80, pag. 153. - Journal des Débats, du 30 mars 1815.

(4) Mémoires de Bachaumont, du 12 février 1778.

(5) Ibidem^ 11 noTembre 1776; Wagnière « pag. 94.

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Soumettiez jamais votre visage à la savonnette et au rasoir «rua valet de chambre qui vient vous pincer le nez et vous échauder le menton. Vous vous serviez de petites pincettes fort commodes, assez larges, ornées d'un biseau qui embrasse la racine du poil sans mordre la peau. J'en use comme vous. J'en suis réduit là. Je vous demande en grâce de vouloir bien ordonner à un de vos gens de m'acheter une deminlouzaine de pinces semblables aux vôtres. »

Et j'ai dit les heiitudes, les besoins, les dépenses personnelles, les dépenses indispensables de Voltaire. La vie matérielle ne lui fut donc ni trop amère, ni Irop onéreuse.

tl. Voltaire parasite des Grands.

Maintenant suivons Voltaire dans les diflférentes phases de sa vie séculaire ; pénétrons avec lui dans l'intérieur des maisons qu'il habita.

La première fois qu'il quitta le toit patemd , ce fut pour aller en Hollande servir de secrétaire au marquis de Ghàteauneuf , ambassadeur de France à la Haye. Quelques incartades le forcèrent de revenir à Paris. Pour obéir à son père, il travailla chez un procureur; Keniôt dégoûté du baragouinage de la procédure et de la vie sédentaire et abrutissante du praticien, il renonça à la poussière des dossiers • à l'étude pétrifiante des lois , à l'avenir du robin. Il se fit littérateur. Pour suivre cette vocation , il rompit en visière à toute sa famille, et il s'abandonna aveuglément à son étoile. La fortime eût vainemoit essayé de le houspiller. Les muses le traitèrent en favori ; elles le prirent par la main, et le conduisirent tout couronné de fleurs dans les salons dorés où princes et grands se disputèrent l'honneur de le recueillir. Tous se prosternèrent jiLsqu'à terre devant la m^gesté de ce génie indépendant; ils croyaient lire sur son front qu'il venait les dominer par la puissance des idées.

Au château de Saint- Ange, à trois lieues de Fontainebleau, il parle de Henri IV avec M. de Caïunaiiiin, intendant des finances; ces conversations lui donnent l'idée de la Henriade. Un poète épique doit boire à la coupe des tribulations ; Voltaire est moins malheureux que le Dante , le Tasse , Camoëns et Milton , si nous en croyons se* lettres de cette époque. 11 est exilé à Tulle; sa famille obtient qull se rende à SuUi-sur-Loire. Là ce n'est point une caverne qui devient l'écho de ses gémissements; il demeure au château, qui est dans la plus belle situation du monde; il se promène dans un bois magnifique; il coule lesjours les plus paisibles dans la meilleure compagnie^ avec des gens d'un conmierce agréable; le duc de Sulli est le ]^v&

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