DES GRANDS
quelques grâces. Quitter une telle cour, une si ingrate patrie, qui n'avait voulu ni de son abjection ni de sa honte, et trouver de suite sur une terre étrangère, dans le pays de Milton et de Pope, une place à la table de Georges !•', était un contraste trop frappant pour être enseveli dans l'oubli. Voltaire aimait trop à rappeler Tamitié dont les souverains Thonoraient, la souscription immense du susdit Georges i«' à la Henriade, les encouragements que le gouvernement britannique prodiguait aux lettres , pour que nous puissions ci*oire que sa modestie Fait empêché de nous cacher une particularité si agréable pour la vanité d'un proscrit. Son silence sur ce siyet équivaut à une négation. Aussi l'assertion de d'Arnaud me parait mensongère, tout à fait inadmissible. D'ailleui'S Voltaire n'était presque jamais à Londres. Il écrivit le 16 octobre 1726 à M»« de Dernières qu'il était toujours tapi dans la tanière de Wandsworth, village où il demeurait chez un ami, M. Falkener, riche marchand anglais, auquel il dédia Zàire. Cette retraite lui fut donc peu onéreuse; peutêtre n'y eut-il aucune dépense à faire. Si cette hospitalité n'eût pas été généreuse, il l'aurait moins louée, j'imagine.
Quand Voltaire revint en France, il y l'esta quelque temps dans le plus grand secret, fuyant ses amis, n'envoyant son adresse qu'à ceux imile commerce lui était indispensable. Le 25 mars 1729 il pressa Thieriot d'accepter ime chère simple et fi-ugale, im mauvais Ut, une pauvre chambre chez Châtillon, penniquier, rue des Récollets à Saint-Germain. Le 29 suivant, il lui proposa nn rendez-vous à Paris chez un ami du nom de Dubreuil , dans le cloître du bienheureux saint Médéric, puis dans une vilaine maison de la rue Traversière , dont le propriétaire, conseiller-clerc, ne craignait pas de garder une porte encore plus vilaine que sa maison. Il quitta Saint -Germain, et s établit à Paris rue de Vaugirard. Il allait tous les soirs souper rue deCondé, chez M. de Livri, secrétaire du roi (1). Il continua de vivre incognito, de sorte qu'on le croyait encore en Angleterre (2). Dans une excursion à Rouen, il occupa un petit trou à l'hôtel de Mantes, où il trouva peu de commodités (3); grâce aux marques d'amitié que lui prodiguèrent MM. de Cideville et de Formont, il regarda ce voyage comme Tun des plus heureux événements de sa vie (4). Après un court séjour dans le chAteau du prince de Guise à Arcueil (5), il courut s'installer près du Palais-Royal, dans un somp-
(I) Lettre à CidefiUe, da S mars 1731. (S) Lettre au inéine, du 16 février 1181. (I) Lettre au même , du S mars 1731.
(4) Lettres à CideWUe et i Formont, de rannée 1791, (o<^ 1^ et 136, édit.Beuchot.)
(5) Lettré i CideyiUe, du 9 septembre 1781,
iOS VOLTAIRE PARASITE DES GRANDS,
tueux hôtel appartenant à M"« de Fontaine-Martel, qui lui donna de suite à coucher (i) et lui céda un appartement pour l'hiver (2). Dès le 26 décembre i73i, il appelait cette dame la déesse de lliospitalité. C'était avec raison, car il avouait qu'elle le gardait pour rien (3), quoiqu'il jouit déjà de plus de vingt-huit mille livres de rente. Mais comme elle en avait quarante mille , il lui fit mener grand train, se divertit fort bien chez elle , et y jouait ses comédies (A). D finit par devenir le maître absolu du logis (5). Quoique la bonne femme fût morte les derniers jours de janvier i733, il n'était pas encore déménagé de chez elle au mois de mai.
C'est le 45 mai que Voltaire quitta définitivement les agréables pénates de la baronne, pour se claquemurer vis-à-vis le portail Saint- Gervais, rue de Long-Pont (6) , dans le plus vilain quartier de Paris , dans la plus vilaine maison , où l'on était plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain (7). Il y demeura jusqu'au mois d'avril de l'année suivante (8). Afin d'avoir et le nécessaire et le confortable, il brocanta, il acheta des magots et des Titien (9). Il se meubla et s'arrangea de manière à mener une vie douce , et à pouvoir offrir d'en partager les petits agréments à quelques hommes de lettres qui voudraient bien s'accommoder de sa personne et de la médiocrité de sa fortune (10). Demoulin et sa femme prenaient soin de son ménage et demeuraient chez lui (H). A ses yeux, Demoulin était plutôt un homme d'affaires, un homme de confiance qu'un domestique (12); il lui servait de copiste et de courtier. Lefebvre et Linant vinrent lui tenir compagnie. Bientôt Linant ne parut pas content de son sort; quoique logé, nourri, chauffé , blandii, vêtu , ayant son entrée à la comédie , et dînant tous les soirs à la table de Voltaire ou de ses amis , il se plaignit de n'être pas bien chez un poète qui se vantait de dépenser seize cents francs pour lui. Voltaire convient que Linant et Lefebvre étaient mal logés chei lui ; il aiu'ait désiré les rendre plus heureux; il l'egretta que sa pauvreté ne le lui permit pas , n'ayant pas de richesses à dissiper avec
(i) Lettre à Formont, du 96 décembre 1781.
(i) Lettre à Cide^Ule, du 8 récrier 1782.
(8) Lettre à Formont, du 29 mai 173S.
(4) Lettre à Cideville, du 27 janvier 17S3. — (8) Ibidem.
(6) Uttres à Thieriot et à Cide?ille , du 15 mai 1738. — (7) Ibidem.
(8) Uttre à CidefUle, du 7 avril 1784.
(9) Lettre au même, du 15 mai 1788.
(10) Lettre au même, du 19 juin 4788.
(11) Lettre à Clément de Dreui, du 19 février 1784. (IS) Lettre à CidenUe, du 27 octobre 1788.