VOLTAIRE CHBZ M»* DU CHASTELET
eux (I). Il se sépaira d'eux pour se rendre à Montjeu. Il conser\a encore quelque temps son domicile (2) ; il fut oblig*^ de voya/^r , et dut renoncer à Fespoir de séjourner à Paris.
m. Voltaire chez ¥»• du Ckastelet.
Voltaire aUa demander lliospitalité à la marquise du Chastelet , qu'il honorait et aimait beaucoup. Quoiqu'elle fût mariée et mère de famille 9 il ne cessa de vivre avec elle, soit à Paris , soit à Cirey, sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine ; il l'accompagna dans tous ses voyages en France et en Belgique. Il s'absenta rarement de chez elle. Us cultivaient ensemble les lettres , l'histoire et la philosophie; ils apprenaient les langues^ et s'occupaient beaucoup des sciences. Amis, plaisirs, études, table, tout était commun entre eux. Ils ne se passionnaient pas moins pour le luxe , les spectacles , les fêtes. A Cirey, la chambre de madame était un vrai musée; l'appartement de Voltaire fut orné avec le même goût : tout y respirait l'opulence. Il était trop accoutumé depuis son enfance à la magnificence et au tourbillon des manoirs pour ne pas se plaire dans cet agréable séjour. Il y prit les allures d'un grand seigneur; il se laissa servir comme un prince. Son valet de chambre ne quittait point sa cluûse à table; ses laquais lui remettaient ce qui lui était nécessaire conune les pages aux gentilshommes du roi. Cela était fait sans aucun air de faste, nous dit M"* de Graffigny (p. 445).
Cette dame a eu l'honneur de visiter la chambre de Voltaire. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer la description qu'elle eu fit (p. 14) dans un moment d'admiration et d'étonnement facile à comprendre :
« Il a, dit-elle de Voltaire , une petite antichambre grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui est petite , basse et tapissée de velours cramoisi ; une niche de même avec des franges d'or : c'est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces , des encoignures de laque admirables , des porcelaines , des marabouts, une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière , des choses infinies dans ce goût-là , chères , recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet ; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent , tout ce que le superflu , chose si nécessaire , a pu inventer : et quel argent ! quel travail ! il y a jusqu'il
(i) Lettres à CideviUe , des 3 août et S7 septembre 1711. 1%) Lettre aa iiiéma« do 5 oofembre 1784.
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un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées , outre deux de diamants. De là on passe dans la petite galerie , qui n'a guère que trente à quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles , sur des piédestaux de vernis des Indes : Tune est cette Vénus Pamèse , l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires : Tune de livres, l'autre de machines de physique; entre les deux, un fourneau dans le mur, qui rend Tair comme celui du printemps; devant, se trouve \m grand piédestal, sur lequel est un Amour qui lance une flèche : on fait une niche sculptée à cet Amour, qui cachera l'apparence du fourneau. La galerie est boisée et vernie en petit jaune. Des pendules, des tables, des bureaux , rien n'y manque. Au delà est la chambre obscure , qui n'est pas encore finie, non plus que celle où il mettra ses machines: c'est pour cela qu'elles sont encore toutes dans la galerie. Il n'y a qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes , c'est-à-dire que le petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des fauteuils garnis. Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les paravents sont de même; il y a des tables à écran, des porcelaines, enfin tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au milieu qui donne dans le jardin; le dehors de la porte est une grotte fort jolie. » Tout l'art imaginable avait été employé à séduire Voltaire (i). On lui improvisa jusqu'à un joli théâtre. Le fond de la salle était une loge peinte , garnie comme un sopha, ainsi que le bord sur lequel on s'appuyait. Les décorali<Mis étaient en colonnades fi\ec des orangere entre les colonnes. Comme il était impossible d'avoir des acteurs, on engageait tous les étrangers, qui arrivaient, à jouer la comédie; on donnait même des rôlfô aux laquais de la maison, de sorte qu'il ne restait quelquefois {dus de spectateur, tous les gens du château déclamant sur la scène, ou attendant dans les coulisses le moment de parler à leur tour (2). H fallut un malheur imprévu pour interrompre le cornas de ces travaux, de ces exercices , de ces conversations, de ces festins , de ces joies.
M"»« du Chastelet mourut dans le mois de septembre 1749. Jusque-là elle avait presque toujours cohabité avec Voltaire. Ds se rendaient ensemble à Liméville à la cour du roi Stanislas , et à Sceaux u palais de la duchesse du Maine. A Fontainebleau, ils avaient un pied-à-terre chez le duc de Richelieu; à Paris, ils occupaient le même hôtel , et dînaient dans les mêmes sociétés. Mais partout ils avaient l'habitude de prendre leur café le matin entre onze heures et midi; quant au souper, il consistait en quelques plats , et en bouteilles ik
(1) Piècêi inéditet de Voltaire, ptg. i89.
{%) ibidem, — M"* de GnCQgoy, pag. 97. -- Longchtmp,
pqf.171.
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vin ordinaire , même les jours de réception à Paris comme à Cirey^ dit Longcbamp (p. 42 1). Il resta toujours à la charge delà marquise. Par conséquent Voltaire n'eut jamais besoin d'un nombreux domestique. Des laquais pour arranger sa perruque^ allumer son feu, faire ses commissions suffisaient à son faste; il avait soin d'en prendre qui sussent écrire , afin qu'ils pussent lui servir de copistes et de secrétaires. A cette époque, il possédait Céran, espèce d'homme de lettres qui lui lisait Virgile et Horace le soir , sans trop les étendre, et qui copiait très-mal les vers. Dès le 22 mars 1733, 51 mandait à Cideville qu'il désirait trouver un autre amonuenm ; pour^ tant il n'osa pas renvoyer un bon garçon , qui lui déchiffrait couramment du latin, et qui avait l'honneur d'être parent du po6te Rousseau. Ce Céran , mandait Voltaire à Cideville dans le mois de décembre 1734, mettait, pour une période de vingt-six mille ans,
Six cents siècles entiers par delà vingt miUe ans,
ce qui faisait quatre-vingt mille ans au lieu de vingt-six mille : petite bagatelle! 11 écrivait : Le général F... tout, pour le général Toutefêtre; c'est donner un grand c..., tandis qu'il am*aitdù mettre une grande leçon. Dans un billet qu'il envoya à une jeune fille qu'il aimait passionnément, il disait :
Je me croirai ha! d*ètre aimé fortement.
Il transcrivit ainsi un vers de son maître :
Rangés en bataillon , ils mesurent leurs repas.
Il en vint à corriger les fautes des manuscrits qui lui étaient confiés. Dans ce passage véhément:
Ah! croyez-moi, mon fils, Toycs ces cheveux blancs, La triste expérience est le fruit des vieux...,
Voltaire avait oublié le mot ans. Céran ne manqua pas de s'apercevoir que cela ne rimait pas ; il i^emplit ainsi la lacune :
Ah! croy ex-moi, mon fils, Toyex ces cheveux bleus, La triste expérience est le fruit des vieux.
Pressé un jour de réciter une tirade de la Pt/ce//e, il déclama avec emphase et longuement ce morceau :
Trente-deux dents brillent à fleur de tête; Deux grands yeux noirs d^une égale blancfieur, Font Tomement d*une bouche vermelUe Qui fa prenant de Tune à rantre oreille.
On se tenait longtemps les (v^tes à Cirey, dit M"* de GrafBgny (p. 70)^ quand la conversation venait à tomber sur de pareillâ» aï)surdités. Elles auraient dû faire rougir Voltaire^ dont eltes révélaient Tavarice. U avait trop de discernement pour ne pas bien choisir des scribes capables ; il avait une fortune assez considérable pour s'attacher un homme instruit. Mais^ comme un secrétaire inteU Ûgent eût exigé de plus forts gages qu'un valet de chambre. Voltaire aimait mieux un imbécile laquais improvisé copiste. U se passera de secrétaire la plus grande partie de sa vie; il ne confiera la copie de pièces qu'à des valets de chambre. Le 2 août i738 , il mandait à l'abbé Moussinot: a Connaitriez-vous quelqu'un qui veuille servir de valet de chambre et qui sache bien écrii*e? il y a deux cents francs de fixe, beaucoup de présents et un honnête ordinaire, n Suivant Longchamp (p. i2l), les domestiques de nos dexix fastueux philosophes n'eurent jamais d'indigestion et étaient bien loin d'être accabfe de présents. M"« du Chastelet ne nourrissait point les siens, et leur donnait pour cela une rétribution en argent : c'était vingt sous par jour pour le cocher, les laquais et la cuisinière, et trente sous pour le suisse, la femme de chambre et celui qui remplissait les fonctions d'intendant; la suite de Voltaire était sur le même pied. L'insuffisance de ces appointements forçait tous ces pauvres gens à chercher d'autres maîtres plus hiunains et plus généreux , de sorte qu'il arriva plusieurs fois à notre illustre couple de n'avoir personne qui voulût entrer au service de leur génie , rapporte Longchamp (p. 123).
Voltaire espérait pouvoir se passer de secrétaire qu'il eût fallu bien rétribuer. Quand il monta un cabinet de physique à Cirey, il sentit qu'un valet de chambre ne saurait pas le seconder dans ses expériences. C'est alors qu'il écrit, le 23 avril 4738, àThieriot: a Je cherche à présent un garçon philosophe qui puisse m'aider en physique, mente manuque, un petit diminutif de la race des Vaucanson. Une bonne maison, de la liberté, de la tranquilhté, quatre à cinq cents livres bien payées par an, et la disposition d'une bibliothèque de physique complète et d'im cabinet de mathématiques feraient son sort. » Voltaire devenait généreux pour ce garçon philosophe; c'était peut-être par nécessité, car il s'était adressé auparavant à l'abbé Moussinot, qui lui avait indiqué un prêtre. Voltaire parut content du choix, mais il exigea que le candidat dit la mess » au château. Malgré ce cumul de fonctions d'aumônier et de physicien, le protégé de Moussinot ne devait pas trouver la pierre philosophale en arrivant. Le 25 juillet 1737, Voltaire mandait à Moussinot : a A l'égard de la pei*sonne qui doit venir à Cirey pour y cultiver son talent de chimiste à son aise, il faudra absolument qu'il dise la messe; c'est la condition sans laquelle on ne peut se charger
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de lai. Je hii donnerai cent écus par an y mais je ne peux rien faire de
Nous venons de parler de Tabbé Bonaventure Moussinot^ docteur en théologie de la maison et société royale de Navarre et chanoine de la paroisse Saini-Merry. Noussommes depuis longtemps familiarisés avec son nom y ses occupations, ses négociations, ses démarches. Son habileté, son zèle, son aptitude inspirèrent une confiance sans bornes à Voltaire qui lui écrivait, le 19 mars 4739 : « Je m'en rapporte uniquement à vos livres ou à votre parole au défaut de vos livres , priant mes héritiers de s'en rapporter uniquement à votre parole. C'est ce que j'ai déjà bien expressément établi dans mon testament, et ce que je vous enverrai signé quand vous voudrez. » Voltaire employait non-seulement l'abbé Moussinot, mais le frère, la sœur, la nièce de Houssinot, en un mot, tout ce qu'il y avait de Moussinot mÂles et femelles en disponibilité rue de la Lanterne à Paris. Certaines emplettes ne pouvaient être faites que par une femme. Aussi Voltaire mandait-il, le 44 décembre 1737, à l'abbé Moussinot : «MademoiseUe votre nièce ou mademoiselle votre sœur voudraient-elles acheter pour une pistole ou iâ ou 15 livres de beaux joujoux d'enfants de deux à trois ans ? » Les lettres , les poursuites , les commissions qui répugnaient h un chanoine , Voltaire en chargeait le frère du chanoine. Ce frère avait mission de transiger avec les libraires, d'écrire aux débiteurs, de les presser, de les importuner, de les contraindre, au besoin, même de les sermonner et de les humilier. Pour le dédommager de ses peines, Voltaire lui abandonnait quelque chose sur ses droits d'auteur. Amsi, le 3 décembre 1737, il disait h l'abbé Moussinot : « Prault doit 50 livres à M. votre frère pour pot-de-vin. Je veux qu'il les paie. »
Voltaire n'avait pas tort de dire à l'abbé Moussinot, qu'il le traitait comme le diable de Papefiguière. Le 8 juillet 1737 , il lui recommandait de n'épargner jamais l'argent, quand il aurait besoin de Toitores. Quant aux émoluments, il n'osa les fixer, de peur d'être phis généreux qu'il ne le désirait. Temps, santé, courses, visites, voyages, l'abbé Moussinot n'épargna rien pom» augmenter la fortune de Vdtaire. Pour récompense, il i»eçut le 30 juin 1736 cette missive plus gênante que polie : a Voulez-vous, à présent, que je vous parle franchement? 11 faudrait que vous me fissiez l'amitié de prendre par an on petit honoraire , une marque d'amitié. Agissons sans aucune façon. Vous aviez une petite rétribution de vos chanoines. Traitezmoi comme un chapitre; prenez le double de ce que vous donnait votre cloître, sans préjudice du souvenir que j'aurai toujours de vous. Réglez cela et aimez-moi. » Le 8 janvier 17il , Voltaire lui écrivait : c Je ccMnmence par vous prier de donner mille livres à
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M. le marquis du Chastelet. Moyennant ces mille livres^ jointes à mille autres que j'ai à M"»« de Chamboniu , M. du Chastelet vous donnera un contrat de cent livres de rentes foncières que vous ferez remplir ou de votre nom ou de celui de la nièce que vous aimerez le mieux^ de sorte que ce sera une petite i*ente dont vous la gratifierez, et qui lui sera assurée après ma mort. »
Ainsi Voltaire sut exploiter la délicatesse de Moussinot, la niaiserie ou plutôt la pauvreté de ses laquais. Il s'arrangea de manière à ne dépenser que le moins possible^ et rappela ces paroles d'une soèœ de son Enfant-Prodigue :
U est a^are , et tout ayare est sage.
Oh ! c^est on Tice excellent en ménage , Un très-bon vice.
Voltaire mit autant d'habileté à vivre aux dépens de M"** du Chastelet. Nous venons de voir quel cadeau il voulait faire au petit du Chastelet. Le bambin grandit ; Voltaire devint plus prodigue à soq égard. Il écrivit, le 5 juin 4738, h l'infatigable Moussinot : a Je vous supplie, si vous trouvez quelque petite montre joUe, bonne ou mauvaise , simple, d'argent seulement , avec un joli cordon soie et or ou or trait; trois louis tout au plus doivent payer cela; je vousdemande en grâce de me l'envoyer subito , subito. C'est un petit présent que je veux faire au fils de M. le marquis du Chastelet. C'est un enfant de dix ans. Il la cassera, mais il en veut une, et j'ai peur d'être prévenu.! Des bagues, des colifichets ou des instruments de physique passèrent, j'imagine, des mains de VoHaire dans celles de la marquise. Le ^la^ quis avait souvent besoin d'argent ; Voltaire lui en prétait volontiers, moyennant un ton conZrot. Aucun arrangement n'avait été fait entre eux; on n'exigeait aucune pension de Voltaire pour sa nourriture et son logement. U était à Cirey comme chez lui, et il invitait même ses amis à l'y visiter. Quand le moment de la séparation arriva, il fut question de remboursements. C'est alors que Voltaire prit la plume pour écrire la lettre suivante à la comtesse de Montrevel, l'unedes sœurs cadettes de M. du Chastelet : a Madame, permettez que je mette sous vos yeux le résultat de l'entretien que j'eus llioiineur d'avoir avec vous il y a deux jours. M. le marquis du Chastelet se souvient que , de plus de quarante mille francs à lui prêtés pour bAtir C^rey et pour d'autres dépenses, je me restreig^ à trente mille livres, en considération de sa fortune et de l'amitié dont il m'a toujours honoré ; que, de cette somme réduite à trente mille livres, il me passa une promesse de deux mille Uvres de rente viagère que lui dicta Bronod, notaire. Vous savez, madame, si j'ai jamais ton-
TOLTÀtftS k (ARTS. lOd
ché un sou de cette ï^nte y si j'en ai rien demandé, et si même je n'ai pas donné quittance ^ plusieurs années de suite ^ étant assurément très^loigné d'en exiger le paiement. Vous n'ignorez pas, et M. du Chasteletse souvient toujours avec amitié, qu'après avoir eu le bonheur d'accommoder son pifocès de Bruxelles, et de lui procurer deux cent mille livres d'argent comptant, je le priai de trouver bon que je transigeasse avec lui pour cette somme de trente mille , et pour les arrérages dont je n'avais pas donné quittance, et que je toochasse seulement, pour finir tout compte entre nous, une somme (le quime mille livres une fois payée. Il daigna accepter d'un ancien serviteur cet arrangement qu'il n'eût pas accepté d'un honune moins attaché, et sa lettre est un témoignage de sa satisfaction et de sa reconnaissance. En conséquence, je reçus dix mille Uvres, savoir: deux mille Uvres qu'il me donna à Lunéville , et huit mille Uvres que me compta le sieur de Lacroix à Paris. Les cinq mille Uvi*es restant devaient être employées par M"*« du Chastelet à mon appartement d'ArgenteuU, et à l'acquisition d'un terrain, et je remis une quittance générale à M"" du Chastelet. L'emploi des cinq mille Uvres n'ayant pu être fait, vous voulez que j'en agisse toujours avec M. du Chastelet conmie j'en ai déjà usé. J'avais cédé trente mille Uvres pour quinze miUe livres ; eh bien ! aujourd'hui je céderai cinq miUe livres pour cent louis, et ces cent louis encore je demande qu'ils me soient rendus en meubles; et, en quels meubles ! dans les mêmes efiets qui viennent de moi , que j'ai achetés et payés, comme la commode de Boule, mon portrait garni de diamants, et autres bagateUes. Je prendrai d'aiUeurs d'autres effets que je paierai argent comptant. Vous n'avez pas été mécontente de cet arrangement, et je me flatte que M. le marquis du Chastelet m'en saura quelque gré. »
Cette lettre, du 15 novembre 47i9, est le dernier mot des relations qu'eut Voltaire pendant près de quinze ans avec la famiUe du Chastelet.
rV. Voltaire à Paris,
M"" du Chastelet était morte à LiméviUe chez le roi Stanislas. Pour forcer Voltaire de déguerpir de la cour, racx>nte l'abbé Proyart, dans sa Vie du roi Stanislas, les domestiques lui refusèrent opiniâkément la chandeUe, le bois, le pain et le vin. 11 retourna à Cirey, d'où il fit transporter à Paris tous les meubles et les livres qui lui appar^ tenaient (i). Son appartement en fut encombré; mais cet embarras
(1) Loogchamp , pêg. i59.
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fut de courte durée. Jusqiie-là le même h^^tel rue Traversière, près k rue Richelieu^ avait servi de pied-à-terre aux divinités de Cirey. Le rez-de-cliaussée et le premier étage appartenaient à M. du Chastelet , tout le reste était abandonné à Voltaire; les domestiques couchaieot dans les mansardes (i). Comme M. du Chastelet était principal locataire, il avertit Voltaire qu'il allait sous-louer les chambres qu'il avait occupées^ et en vendre l'ameublement (2). Voltaire se détermina à garder la maison tout entière pour son compte^ et à entretenir le bail (3). Le 26 octobre, il pressa M. d'Aigueberre, conseiller au parlement de Toulouse , de prendre la place de M. du Chastelet. U parait que la proposition ne fut pas acceptée. Alors Voltaire acheta une partie du mobilier de son amie. Il pria sa nièce, M^ Denis , de venir lui tenir compagnie , prendre soin de son ménage , et de se charger des honneurs de la maison. M^^* Denis, qui aimait la représentation, la société et tous les plaisirs du monde, se rendit à cette invitation (4).
Voilà Voltaire installé dans un grand et superbe hôtel, il pensait toigours à M"** du Chastelet; il était inconsolable de sa perte. Aussi ne voulait-il recevoir personne. Ses amis imaginèrent de ne parler devant lui que de tragédies et de comédies (5). Ces mots magiques réveillèrent la passion du poëte pour le théâtre. Bientôt il ne fut plus question que d'acteurs. Voltaire improvisa une salle de spectacle. Tout Paris voulut y avoir ses entrées; la haute société rechercha les billets d'invitation (6). Cent personnes purent applaudir au début de Lekain et d'autres jeunes gens chez Voltaire. M"* Dems connaissait beaucoup d'honunes de lettres ; elle les invita à souper (7). Voltaire lui abandonna tout le souci de la maison. Pendant quelques mois ce ne fut que soupers, spectacles et grandes dépenses.
Frédéric pressa instamment Voltaire de venir à sa cour. Tant que M^ du Chastelet vécut, Voltaire avait rejeté ces offres brillantes. Il préférait l'amitié à l'ambition, et philosophe pour philosophe, avoue-t-il dans ses Mémoires , il aimait mieux une dame qu'un roi. La mort de son intime amie lui ayant rendu la liberté , il se lais» séduire par les caresses d'un ami couronné. M"« Denis resta chargée du soin de son ménage. Dans son Commentaire historique, il avance qu'il dépensait trente mille francs par an à Paris ; conmie il jouissait à cette époque de quatre-AÔngt mille livres de rente , il ne se ruinait pas en soupers et en spectacles. Mais ce compte de trente mille livres est une exagération. Longchamp (p. 296), devenu l'homme d'affaires de Voltaire installé à Berlin , avait reçu Tordre
(1) Longchtmp, pag. «61. — {%) Pag. «67. - (S) Pag. «68. - (4) Ibidem. - (6) Pag. «69. - (6) Pag. «81. ~ (7) Pag. 80«.
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de ne metti'e à la disposition de M"* Denis que cent louis par mois pour son propre entretien et les frais de sa maison. Cette dame^ accoutumée à soutenir un grand état^ dépassa son budget et contracta des dettes ; son oncle ne manqua pas de lui en faire une verte remontrance. Suivant Longchamp (p. 301 et 304 ); cette mercuriale fut suivie d'une réforme ; car je vois, dans sa lettre du 18 janvier 1 75J àDarget, que Voltaire n'allouait chaque mois que quatre cents écus à sa nièce. Longchamp (p. 302 et 321 ) nous apprend que celle-ci^ pas trop bégueule et pas trop mélancolique, se consola de son veuvage et de Tabsence de son oncle au milieu du tourbillon de tous les plaisirs et de toutes les distractions de la capitale. Voltaire chérissait trop réconomie pour lui abandonner ses trésors; en quittant Paris, il confia l'administration de sa fortune à M* Delaleu, son notaire, et lui enjoignit de ne pas donner à sa nièce au delà de la pension qu'il daignait lui assurer.
Voltaire, raconte Marmontel dans ses Mémoires (1. IV), avait brûlé d'envie d'enmiener W^ Denis avec lui à la cour de Berlin. Frédéric voulait bien défrayer Voltaire de son voyage, et pour cela consentait à lui donner mille louis. Voltaire en demanda autant pour sa compagne. Le roi rejeta opiniâtrement cette prière, a Je serai fort aise, écrivadt-il au poète, que W^ Denis vous accompagne ; mais je ne lé demande pas. » Voltaire indigné disait à Marmontel : a Voyez-vous celte lésine dans un roi? Il a des tonneaux d'or, et il ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir M"« Denis à Berlin; n les donnera, ou moi-même je n'irai point. » Ce fut Voltaire qui céda. U avait vainement employé le nom de sa nièce pour obtenir une plus forte indemnité de déplacement;.il songea alors à d'autres ruses plus efficaces. Le 8 mai , il mandait à Frédéric : a Je vais parler, n<m pas au roi , mais à l'homme qui entre dans le détail des misères humaines. J'ai ce qu'on appelle à Paris monté une maison, où je vis en philosophe avec ma famille et mes amis. Voilà ma situa- Hoa; malgré cela, il m'est impossible de faire actuellement une dépesùse extraordinaire; premièrement, parce qu'il m'en a beaucoup coûté pour établir mon petit ménage; en second lieu , parce que les a&iresde !*■• du Chastelet, mêlées avec ma fortune, m'ont coûté encore davantage. Je ne peux ni avoir un bon carrosse de voyage, ni partir avec les secours nécessaires à un malade , ni pourvoir à mon ménage pendant mon absence, etc., à moins de quatre mille écus d'Allemagne. Si Mettra, un des marchands correspondants de Berlin, Teat me les avancer, je lui ferai une obligation et le rembourserai sur la partie de mon bien la plus claire qu'on liquide actuellement. Cela est peut-être ridicule à proposer ; mais je peux assurer Votre
Sfayesté que cet arrangement ne me gênera point. Vous n'auriez ,
112 VOLTAIRE A LA COUft DU ROI DE PRUSSE.
Bire^ qu'à faire dire un mot à Berlin au correspondant de Mettra, oq de quelque autre banquier résidant à Paris ^ cela serait fait à la réception de la lettre, et quatre jours après je partirais. »
Le roi de Prusse était trop clairvoyant pour ne pas reconnaître les mensonges accumulés dans cette lettre. Mais comme il avait besoin de Voltaire , il se résigna , dit Duvemet (p. 158) , à lui accwder seize mille francs pour ses frais de voyage. Voltaire lit ses adieoi à tous ses amis ; il alla même à Compiègne prendre congé de la oour. La dernière semaine de juillet, il était installé à Berlin. Le i4, il saluait d'Argental du ciel de Postdam^