V. Voltaire à la cour du roi de Prusse
C'était en 1750. Un des premiei'S soins de Voltaire à la cour de Prusse fut d'obtenir une pension de quatre miUe francs par an pour sa nièce (1). Quant à lui , il accepta la clef de chambellan et un ccmirat par lequel, dit Duvernet (p. 162), le m s'obligeait à lui payer un traitement de vingt mille livres chaque année. 11 fut installé dans l'ancien appartement du maréchal de Saxe, au-dessous de la chambre de Frédéric (2). La mère et la femme de ce monarque lui dirent qu'il aurait toujours son couvert chez elles, quand il le voudrait, n soupait tous les soirs avec le roi; quand sa santé ne lui pe^ mettait point de jouir de cet honneur, il savait s'en faire dispenser (3). S'il voyageait, c'était aux dépens du roi; avait-il une visite à rendre, les cochers du roi étaient à ses ordres; quand il voulait manger chez lui , les cuisiniers du roi étaient chargés de lui servir une tal)le décente et de six couverts (-4). m Voltaire avait la malice, rapporte Dampmartin, page 2il du tome IV de son édition des Souvenirs de Thiébault, de prier huit ou dix personnes. On trouvait de quoi dîner; mais les gens de Toffice n'étant pas prévenus, il manquait toujours quelques articles, soit café, soit sucre, soit liqueurs. Voltaire s'égayait alors par des railleries et par des épigrammes sur l'humeur parcimonieuse de son hôte royal. »
fiois de chauffage, dépenses d'éclairage et de table, tout avait été réglé. « Voltaire avait droit, raconte Thiébault ( t. V. p. 246 ), à deux bougies par jour, et par mois à tant de livres de sucre , café, thé et chocolat. Or, il arriva qu'on ne lui remettait que du sucre mal raf-
(1) Lettre au doc de Richelieu , du mois d'août 1750. {%) Commentaire historique. — Mémoires de Voltaire, (8) Lettre au duc de Richelieu, du mois d*août 1750. (4) Commentaire historique, *- Mémoires de Voltaire,
VOLTAdlB À LA COUR DV ROI DE PRUSSE. 1 1 J
Sné, dû café mariné^ du thé évenié^ et du chocolat mal fabriqué. Il put bien soupçonner que Frédéric n'était pas si mal obéi Sans le vouloir ; et soit pour éclaircir ce doute , soit pour tout autre motif ^ il se plaignit de ces vilenies. » A la cour de Lunéville, il s'était adressé à Stanislas pour avoir du pain , du vin, de la chandelle cpi'il avait en vain demandés à M. AUiot, conseiller aulique. A Berlin ce fut aussi aa roi, raconte encore Thiébault, qu'il porta ses réclamations : « Ce
• que vous me dites, répondit Frédéric, me fait une peine infinie.
• Un homme conune vous, traité chez moi de cette manière, tandis t que Ton connaît mon amitié pour vous ! En vérité, cela est affreux! c Mais voilà les hommes : ce sont tous des canailles! Cependant vous
• avez très-bien fait de m'en parler; soyez assuré que je donnerai
• des ordi*es si positifs qu'on se corrigera. » Quels que fussent les ordres que Frédéric donna, on ne se corrigea point; et Voltaire, plus indigné qu'auparavant, ne manqua pas de renouveler ses plaintes : c II est affreux, répliqua le roi, que Ton m'obéisse si mal. Mais vous
• savez les ordres que j'ai donnés; que puis-je faire de plus? Je ne « ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau de sucre ou pour
• une pincée de mauvais thé ; ils le savent et se moquent de moi.
• Ce qui me fait le plus de peme, c'est de voir M. de Voltaire dis-
• trait de ses idées sublimes pour de semblables misères. Ah ! n'em^ « ployons pas à de si petites bagatelles les moments que nous pouvons « donner aux muses et à l'amitié i AUons, mon cher ami, vous pou-
• vez vous passer de ces petites fournitmres ; elles vous occasionnent c des soucis peu dignes de vous : eh bien ! n'en parlons plus, je « donnerai ordre qu'on les supprime. » Cette conclusion étonna Voltaire, et par elle-même, et par la tournure que son royal ami sut y donner, a Ah! se dit-il en lui-même, c'est donc ici sauve ou gagne qui 9 peut! En ce cas, sauvons et gagnons ce que nous pourrons! Le
• pire, en ces rencontres, est d'être dupe. » Ce fut alors qu'il fit revendre en paquets les douze Uvres de bougies qu'on lui donnait par mois. Nous reviendrons sur cette anecdote.
Voltaire avait été signalé comme un homme bassement intéressé; après ces petitesses, Frédéric ne dut pas changer d'opinion sur son caractère. Il était lui-même trop profondément avare , pour n'être pas irrité de ces misères connues de toute sa cour; il se contenta d'en rire et de traiter son chambellan avec la même familiarité. 0 lui doima du quinquina dans ses maladies; il lui conserva le même appartement à Potsdam et à Berlin (1); il le laissa folâtrer au milieu des princes et des princesses avec lesquels il jouait la comédie. D lui permit de s'établir quelque temps au Marquisat près de Pots-
H) l^tre à d'Argcnial , du 16 mars 1761.
m YOLTAUUE A LA RECHERCHE d'cNE RÉSIDENCE
dam (i). Dans cet ermitage^ Voltaire se régala de laitage , de potage , et n'épargna ni la casse ni les pilules (2) ; comme il n'avait pas la force de se rendre à pied au château dont il était un peu éloigné^ il s'avisa d'acheter des chevaux de carrosse, afin de faire sa coiir à son roi avec plus d'assiduité. Il en voulait avoir quatre; il se contenta dé deiix. Cette paire de quadrupèdes, il la trouva pour cent écus (3); son cocher ne l'estima que vingt. Alors Voltaire tenta de résilier un marché qui annonçait que l'irniversaUté de ses connaissances avait des bornes (4). Ainsi il ne cessa de fréquenter Frédéric; il sonpait avec lui quand il voulait, et passait ses soirées avec les grands et les philosophes. Dans un moment de bouderie, il accepta un logement chez M. de Francheville, son ami (5) , et il résida ODie jours dans la maison d'un marchand, où il eut un ménage composé d'une cuisinière et d'un domestique (0). Ce fut la seule dépense que lui oo^^asionna son séjour en Prusse. Le roi ayant pourvu à toutes les fournitures de l'éclairage , du chauffage et d'une table de plu«eui¥ couverts , Voltaire n'avait à payer que les appointements de daix jeunes copistes, de FranchevÛle et Collini, qui demeuraient chei lui et dînaient avec lui, servis des cuisines du roi (7).
Il fallut de graves imprudences, de grands scandales, de violentes querelles pour chasser Voltaire d'une cour où il n'avait aucune dépense à faire , et recevait vingt mille livres d'appointements pour coniger les manuscrits d'un roi qui le comblait d'honneurs, et le traitait moins en favori qu'en maltresse adorée.
VL Voltaire à la recherche (Tune résidence somptueuse au meilleur
marché possible.
Le 36 mars 4753, Voltaire embrassait le Salomon du Nord pour la dernière fois (8). Il monta dans un carrosse coupé , large , commode, bien suspendu , garni partout de poches et de magasins. Le d^ère était chargé de deux malles, et le devant, de quelques valises. Sur le banc étaient placés deux domestiques. Collini occupait l'intéri^ir avec son maître, au milieu de trois portefeuilles de manuscints , de cassette remplie d'or, de paquets de lettres de change et d'effets précieux. Quatre chevaux de poste , et quelquefois six, selon la nature des chemins, complétaient l'équipage (9). Différentes affaires plus ou
(1) Lettre à d*Àrgental, du U février 1751.
{%) Lettres à Darget, du moU de jauTier et du It man !751.
(i) Lettre au même , du 8 mars 1 751 , et une autre n« 1710 , édit Beuchoi
(4) Ibidem.
(5) CoUini, pag. 45. - (6) Pag. 58. -(7) Pag. 84.- (8) Pag. 57. - (9) Pig. W.
SOMPTUEUSE AU VEILLEUR MARGHi POSSIBLE. IIH
moins importantes retinrent nos voyageurs pendant vingt-trois jours iLeipsig (i). De là^ Voltaire se rendit à Gotha^ où le duc et la dudiesse de Saxe-Ootha le prièrent d'accepter un appartement dans leur château; il y passa trente-troisjoursà faire des recherches pour m Annales de l Empire (i). Après les avanies essuyées à Francfort y il se reposa trois semaines à Mayence ; toute la noblesse chercha à lui faire oublier les désagréments qu'il venait d'éprouver (3). Nou- Tell^ halte, nouvelle ovation à Manheira, après avoir couché à Worms^ où il se donna pour un gentilhomme italien (4). ce Manheim était alors la résidence des électeurs palatins^ raconte CoUini (p. i06). La cour était pour quelque temps à Schwetzingen^ maison de plaisance du souverain. Voltaire prit quelques jours pour mettre de Tordre dans ses affaires. Il an*angea ses papiers^ et changea en numéraire de France l'argent échappé au naufrage de Francfort. Un juif^ qui n'oubUa pas ses pi^opres intérêts^ négocia cette affaire. Dès que l'électeur Charles-Théodore eut appris l'arrivée à Manheim de l'illustre voyageur, il s'empressa de lui envoyer un de ses équipages pour le transporter à Schwetzingen. Il y fut logé , lui et toute sa suite, et n'eut pas d'autre table que celle du souverain. Tous les acteurs du spectacle français vinrent en corps présenter leurs honunages à l'homme célèbre qui avait étendu leur art par tant de chefs-d'œuvre. Ils soUicitèrent la permission de venir particuUèrement prendre de lui des leçons sur l'esprit de leurs rôles et sur la déclamation. Tous les jours , après dîner ^ Charles-Théodore avait, dans son cabinet^ un entretien avec Voltaire. Il vouhit qu'il visitât les galeries et les collections (ju'il avait formées dans le palais de Manheim. Un équipage l'y conduisit. Voltaire passa qu'mze jours à Schwetzingen , fêté , re* cherché et comblé d'attentions. »
Le 16 du mois d'août , après s'être arrêté partout où il avait trouvé bon gite , Voltaire entrait à Strasbourg. Il descendit dans le plus mauvais quartier de la ville ^ à l'auberge de VOurs blanc y non par avarice , mais par un sentiment de déUcatesse digne d'éloge (5). Cinq jours après il occupait une petite maisonnette qui lui avait été offerte dans les environs. Tout ce que Strasbourg avait de personnes distinguées par leur naissance ou leurs talents ^ tous les étrangers de maiV que s'empressèrent de le visiter dans ce modeste ermitage (6). Voltaire y continua ses Annales de l'Empire , et les fit corriger par un professeur nommé Lorentz^ qui avait beaucoup étudié l'histoire de pAllemagne. Il consulta aussi le célèbre Schœpflin^ non moins instruit que ce dernier. Quand il était fatigué , il allait passer les soirées dans on di&teau voisin , chez la comtesse de Lutzelbourg (7).
(l) CoUinl, pag. 64.-(«) Pag. 66. - (8) Pag. 98.- (4) Pag. 104.- (6) Pag .1||9* -(«)Pag.lil.- (7) Pag. 111,
1i6 VOLTAIRE A LA RECHERCHE b'uNE RÉSIBERGB
Pendant ce temps- là Voltaire était dans la plus vive agitation. Il ne savait dans qiiel endroit poser sa tente et fixer le lieu de sa retraite; cette détermination dépendait des nouvelles qu'il attendait de Pai»is , où tous ses amis employaient leur crédit pour sonder les intentions du gouvernement et en obtenir qu'il pût rester en paix dans sa patrie. Obligé de ne pas s'éloigner de l'Alsace , il se décida à aller habiter Golmar (1). Le frère du professeur Schœp&in y avût des presses; il lui proposa l'impression des Annales de l'Empire. Cette oifre fut acceptée. Le 2 octobre. Voltaire arriva à Colmar, qu'il oe quitta définitivement que le H novembre 1754. Il y loua le re*-dechaussée d'une vilaine maison appartenant à un M. GoU (2). Là sa vie fut celle d'un ph'dosophe et d'un malade. L'hiver, il restait près de son feu ; l'été , il se permettait le plaisir de la promenade. Après s'être fait servir par une cabai'etière, il prit une cuisinière ; Colliniet un copiste composaient toute sa maison. Il ne cessa d'y recevoir l'avocat Dupont et plusieurs autres légistes ou magistrats versés dans la connaissance du droit et de l'histoire de l'Allemagne. Ces conversations et quelques parties d'échecs étaient sa seule distraction (3). Un voyage à Plombières et à l'abbaye de Senones fut de courte durée (4). L'étude absorbait Voltaire.
Toutefois il n'oubliait ni ses rentes ni ses créances. En laissant M~ Denis à la tète de son hôtel, il s'était réservé l'administration de sa fortune. Longchamp (p. ^7 ) communiqua directement avec lui pour tout ce qui regardait les remboursements et les dépenses; il ne devait pas dépasser le budget de cent louis affectés chaque mois an train de la maison rue Traversière. Lorsqu'il fut congédié , M"* Denis se trouva plus libre avec le notaire Delaleu, chargé des affaires de b famille; eUe en abusa. Cet intendant avait trop d'occupation pour que sa religion ne fût pas quelquefois surprise , quand on lui demandait au nom de Voltaire , sous des prétextes plus ou moins plausibles , quelque fraction des sonunes considérables dont il pouvait disposer. Aussi, le 7 février 4754, Voltaire écrivait à d'Argental: « N'auriez-vous point quelque honune sage et discret, à la probité de quije pusse confier le maniement de mes affaires et l'emballage de mes meubles? Vous aviez , ce me semble , un clerc de notaire dont vous étiez très- content; il faudrait que vous eussiez la bonté d'arranger avec lui ses appointements; je le chargerais de ma co^ rcspondance, mais j'exigerai le plus profond secret. J'attends cette nouvelle preuve de votre généreuse amitié. » Onze jours après, nouvelle missive : a Je ne vous ai demandé qu'un commis$i<nmain pour solliciter mes affaires chez M. Delaleu , pour aider M** Denis
(I) Collini, pag. 114.- (%) Pag. 115. - (S) frag. 118 et 119. - (4) Pag. IW.