‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 68 sur 95 · SOMPTUEUSE AU MEILLEUR MAUGHÉ POSSIBLE · texte numérisé non relu

SOMPTUEUSE AU MEILLEUR MAUGHÉ POSSIBLE

daiffi la vente de me9 meubles^ pour faire ses commissions comme les miennes^ pour m'envoyer du café, du chocolat, les mauvaises brochures et les mauvaises nouvelles du temps , à l'adresse qu'on lui indiquerait. Je vous le demande encore instamment , en cas que vous puissiez connaître quelque homme de cette espèce, d Jignore si VoHaire eut le bonheur de rencontrer ce commissionnaire actif et homiéte. Dans sa lettre du 30 mars 1 768 à M. Delaleu , il parle d'un sieur Lesueur, autorisé à toucher ses revenus, moyennant une gratis fication de quatre cents livres. Ces appointements n'étaient propor^ tiennes ni à la fatigue ni aux trésors de la caisse du receveur. U n'y a que Voltaire qui sache ainsi exploiter la nature humaine. Depuis 1742, sa correspondance ne nous fournit aucim document, ou du moins peu de particularités intéressantes sur ses finances. Ce Lesueur sus-nommé est le seul être qui paraisse avoir été en relation avec M. Delaleu. Il est impossible d'affirmer s'il succéda immédiatement à l'abbé Moussinot, dont le nom cesse de couler sous la plume de Voltaire à partir de 1743.

La commission donnée à d'Argental par Voltaii*e occasionna de grandes querelles de ménage. M"^ Denis fut indignée de se voir mlever la gouverne de sa maison , la vente de son mobilier , et de ne plus dépendre que de la parcimonie ou de la pitié d'un pauvre homme d'affaires. Elle ne put supporter l'idée et le joug de cette tutelle. C'est alors qu'elle écrivit cette fameuse lettre si souvent citée, et que nous avons reproduite à notre tour (p. 2). Voltaire pleura amèrement, mais il pardonna, ou plutôt fit peut-être quelques concessions au cœur d'une femme qui n'était plus jeune , mais qui n'en était pas moins volage et dissipée. Il avait perdu l'espoir de revenir à Paris; il prit le parti de se débarrasser des meubles d'un hôtel qu'il n^occuperait plus. M"* Denis brûlait d'envie de demeurer dans le centre des plaisirs : du moment qu'elle ne put y vivre à l'aise , suivant ses goûts et ses caprices, elle se résigna à se rapprocher de son oncle. Elle descendit donc diez lui, rue des Juifs, à Colmar. Elle obtint une femme de chambre pour elle (1).

Voltaire était encore errant comme un juif , avouait-il, le 29 mai 1754, à d'Argental. U lui tardait d'avoir enfin un domicile et une résidence, car il avait près de soixante ans. Il refusa la propriété de Sainte-Palaye, qui lui fut indiquée par d'Argental , près d'Auxerre ; il préférait rester sur les frontières de la France, afin d'être toujours à même de se soustraire à une lettre de cachet et aux persécutions de la police. Il voulut d'abord acquérir la terre seigneuriale de Horbourg, sur laquelle il avait des hypothèques. U s'y rendit; au lieu

(l)Golliiii,pag.l88ein3.

118 VOLTAIRE A LA I^EGHERGHE P'UNE RÉSIDENCaS

d'un oMteau habitable , il n'aperçut que des masures en raine, des champs mal cultivés (1). Il dûoigea de suite de résolution. Il ofiit de louer ou d'acheter à vie le château d'Oberherkeim, à quelques Ueues de Colmar. Plus tard, il visita plusieurs maisons de cette ville, mais avec le plus grand mystère, suivant son habitude (3). n s'imaginait ne pouvoir faire aucim pas sans ;que l'Europe le sût (3). C'est alors qu'il fut question de Lausanne ou de ses environs. Il n'eut point de répugnance pour ce site. U chargea M. de Brenles de lui chercher une propriété. Le 13 août 1754 , il lui mandait : a On dit qu'il y a actuellement une assez belle terre à vendre sur le bord du lac de Genève. Si le prix n'en dépasse pas deux cent mille livres de France , l'envie d'être votre voisin me déterminerait Une moins chère contiendrait encore, pourvu que le logement et li situation surtout fussent agréables. Que ce soit à cinq^à six lieues de Lausanne, il n'importe. S'il y a, en effet, une terre agréable i vendre dans vos cantons, je vous prie d'avoir la bonté de me le mander; mais il faudrait que la chose fût secrète. J'enverrais une procuration à quelqu'un qui l'achèterait d'abord en son ncnn. Je ne veux rien ébruiter, rien afficher. » Le 6 octobre suivant, nouvdle lettre : a Je vous avouerai qu'il me serait assez difficile de payer %fô,000 Hvres. J'aurais un chAteau, et il ne me resterait pas de quoi le meubler. Voici conunent je m'arrangerais. Je donnerais sur-lechamp 150,tK)0 livres, et le reste en billets payables à divers termes. 'Moyennant cet arrangement, je pourrais profiter incessauunent de vos bontés. J'attends vos derniers ordres, en vous demandant toujours le secret. Il ne faudrait pas acheter d'abord la terre sous woa nom, le moindre bruit nuirait à mon marché et m'empêcherait peut-être de jouir du plaisir de mon acquisition. Si on veut vendre AUaman plus de 225,000 livres, je ne peux l'acheter; mais, en oe cas , n'y a-t-il pas d'autres terres moins chères? Tout me sara bon. Songez que c'est vous qui m'avez inspiré le dess^ de chercher one retraite philosophique dans votre voisinage. J'ai besoin d'un tombeau agréable. » Le 18, encore une lettre : « Je voudrais bien savoir à quoi m^en tenir sur la possibiUté d'acquérir une retraite agréable dans votre voisinage. U m'est essentiel d'être informé si je pois acheter en sûreté une terre dans votre pays, sans avoir le bonheur d'être de la religion qui y est reçue. Je me suis fait une idée du territoire de Lausanne conune de celui de l'Attique; vous m'avez déterminé à y venir finir mes jours. Je suis persuadé qu'on ne le trouverait

(i) Gol!ioi,pairit7.

(i) Lettres inéditee de Voltaire et de Coilini, pag. 191.

(S) Lettre à Polier de Botleon, du 19 mars 1754.

SOMPTCErSE AU MEILLEUR MARCHE POSSIBLE. H9

point mauvais à la cour de France, et que, pourvu que Tachât se fit sans brait et sous un autre nom que le mien, je jouirais de l'avantage d'être votre voisin très-paisiblement. Je suppose, par ejKmple , qae la terre achetée sous le nom d'un autre fût passée anguite, par un contrat secret, au nom de ma nièce, on pourrait alors aller s*y établir sans éclat, sans que Ton regardât ce petit Toyage comme une transmigration. Il resterait à savoir si ma nièce, devenue la propriétaire de la terre , pourrait ensuite en disposer, n'étant pas née dans le pays. La terre d'Allaman me serait très-con-» venable, et, si ce marché ne se pouvait conclure, on pourrait trouver ime autre acquisition à faire. Je vous supplie de vouloir bien me mander si un catholique peut posséder chez vous des biens-fonds; sll peut jouir du droit de bourgeoisie à Lausanne; s'il peut tester en faveur de ses parents demeurante Paris; et, en cas que vos lois ne permettent pas ces dispositions, quels remèdes elles permettent qu'on y apporte. A Tégard de la terre d'Allaman, je suis toujours prêt à en donner 225,000 livres, argent de France , quand même elle ne vaudrait pas tout à fait neuf mille livres de revenu; mais c'est tout ce que je peux faire. L'arrangement de ma fortune ne me permet pas d'aller au delà, m U discute ensuite sur le prix , songe aux droits de vente. De là cette dernière lettre du 5 novembre : « Je n'ai pas plus de 230,000 livres de France à metti*e à ime acquisition. Si , avec cette sonune, il faut encore payer le sixième , et ensuite mettre m argent considérable en meubles, il me sera impossible d'acheter la terre d'Allaman. Louer une maison de campagne serait ma ressource; mai» je vous avoue que j'aimerais beaucoup mieux une terre. U est très-désagréable de ne pouvoir embellir sa demeure , et de n'être logé que par emprunt. Nous voici au mois de novembre. Peutpêtre pendant l'hiver AUaman ne sera pas vendu, et on se relâchera sur le prix ; peut-être se trouvera-t-il quelque terre à meilleur marché, qui me conviendrait mieux. »

L'affaire était sérieuse , il s'agissait de débourser plus de deux cent mille livres. Quand VoKaire prêtait sur un bon contrat, il ne manquait pas de tout prévoir et de tout prévenir. Maintenant qu'il désire devenir propriétaire , il n'oubUe pas ses principes d'action. Dans les passages que nous avons lus, nous l'y retrouvons tout entier. D exige d'abord le plus grand secret, de peur qu'on n'exige davantage de lui , à cause de sa fortune. Puis il sonde la cour de France , les autorités de la Suisse; il s'informe des droits de vente, des droits d'achat, des modes d'achat, de vente, de donation, de testament; il disserte sur le prix du château, puis sur celui des meubles. Il remarque que la somme de deux cent vingt-cinq mille livres est trop forte pour qu'il se présente beaucoup d'amateurs ; alors il espère

120 YOLTAmS Â LA HEGHERGHE D'uNE RESIDENCE SOMPTUEUSE.

qu'on se relâchera à son égard. En attendant^ il continue de cheN cher quelque autre propriété à vendre ^ afin de profiter de cette nour velle occasion pour obtenir de nouvelles concessions du maître de la terre à laquelle il donnerait la préférence. Aussi aime-i-il mieux attendre qu'on acquiesce à ses désirs. Il veut conclure, mais au meilleur marché possible. Tant de précautions n'annoncenl-elles paa un honune consommé dans les affaires?

Sur ces entrefaites, il quitta Colmar le il novembre i754. Le 45, il était à Lyon où il resta jusqu'au il décembre, logé très-mal à son aise dans un cabaret (i). Il fut accueilli avec enthousiasme de tons les savants. Il fut invité à une séance de Tacadémie où on le reçut avec toute la distinction désirable. Quand il paraissait au théâtre, la foule battait des mains. Il causa plusieurs fois avec le maréchal de Richelieu. Puis il dirigea sa course vers Genève, où il coucha trois nuits dans une auberge (2).

Il s'expatriait. Il ne savait où s'établir. On lui offrit le château de Prangins , dans le pays de Vaud , près de Nion. Le 14 il y était installé pour deux mois (3). Or , cette habitation était une maison <le prince (4), un palais, oui , im château magnifique , un vrai palai?, dans la plus belle situation de la terre, près du lac Léman et d'une petite ville où l'on pouvait trouver tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie (5). Le propriétaire avait permis à Voltaire , d<mt il connaissait la famille, d'y séjourner aussi longtemps qu'il le vou* drait (6). Le fugitif fut bientôt charmé de la beauté de cette contrée, de la liberté dont on y jouissait , et du voisinage de la France dont il ne voulait pas ti*op s'éloigner. Aussi chercha-t-il à s'orienter, et à devenir soit locataire, soit propriétaire, près des bords séduisants da lac auxquels il s'accoutumait (7). H renonça au château d'Allaman; mais il s'occupa de l'acquisition de quelque autre terre considérable. On lui offrit ta Grotte et Prelaz près de Lausanne, HauteviUe pr^ de Vevai; on s'empressa de lui faire voir plusieurs maisons délicieuses près de Genève et dans différents sites (8).

Enfin il cessa d'être vagabond. Il eut un domicile et une résidence* Lui, gentilhonune ordinaire de la chambre du roi, lui Parisien né près du berceau de Boileau, il fut réduit à se faire Suisse , propriétaire suisse.

(1) Lettre à d*Argental, du 9 décembre 1754.

(i) GoUiDi , pag 14S, U8, 146 et 147. — (S) Ibidem.

(4) Lettre à M"* de Fontaine , du 18 février 1755.

(5) Lettres à Thieriot , des S3 janvier et 24 mars 1755.

(6) Lettres à de Brenles , des iQ et 81 décembre 1754, et des VI et 81 Janvier 1755. - (7) Ilndm. -^ (8) Ibidem,

TQLTAIBE A MON^ION ST A LAUSANNE. i%{

Vn. Voltaire à Mimrion et à Lausanne.

C'est au mois de janvier 4755, suivant Wagnière (p. 38), que Voltaire acheta à Monrion une maison qu'il aurait commencé par louer, si j'en crois CoUini (p. 147). Il y séjourna du 46 décem-» bre 4755 jusqu'au 40 mars 4756, et en 4757, entre le 9 janvier et les premiers jours d'avril, il y fit une station de trois mois. Giez , son banquier et son ami, n'avait reculé devant aucune démarche pour terminer cette affaire avec toute l'habileté et la discrétion qu'exigeait Voltaire de celui qu'il chargeait d'une acquisition importante, n eut même l'attention de meubler les chambres et de les occuper, en attendant l'arrivée du nouveau propriétaire. Toutes ces attentions plurent singulièrement à ce dernier, qui regretta beaucoup la mort prématurée d'un homme si intelligent et si complaisant (4). Ce fiit à M"* Denis à finir ce que Giez avait commencé; elle eut soin d'ordonner toutes les dispositions nécessaires à une habitation dliir ver (2), car Monrion ne devait être qu'un palais d'hiver (3), parce qu'il était moins exposé aux vents du pays (4). Comme il était placé à peu de distance de Lausanne, presque tout Lausanne y accourut complimenter Voltaire (5).

Voltaire songea au théâtre. Il en établit un à l'extrémité de Lausanne (6), dans une grange de Mon-Repos, qui appartenait au mar-* qois deLangalerie. On y venait de trente lieues (7). L'élite de la société de la ville voulut jouer quelque rôle dans les pièces de Voltaire. Dès lors il se fit histrion (8). Il se plut aussi à donner des festins et des soirées. Il ne parla plus que de gelinottes, de coqs de bruyère, de truites de vingt Uvres, de soupers excellents, de rafraîchissements pour deux cents spectateurs (9). Enchanté de l'empressement de la bonne compagnie à satisfaire sa passion dominante, il se dégoûta d'être im peu éloigné de Lausanne, et chercha à se rapprocher du centre de la cité.

(1) Lettres à Bertrand et de Brenlet, des M septembre et 14 octobre 1755.— Lettre à d*Arg8ntal , da mots d*octobre 1755.

(1) Lettre à Palissot, du l*' décembre, et lettre à M">* de Fontaine, da 16 déceoBlire 1755.

(t) Lettre à Thieriot, du 14 mars 1755.

(4) Lettre au duc de Ricbeliea , da 16 décembre 1755.

(5) Lettre i If *• de Fontaine , du 16 décembre 1755

(6) Lettre à de Ifoncrif, du 17 mars 1757.

(7) Lettres à d*Argental , à If"** de Fontaine , à Dupont et à Tbibontille, des 8, 6, U et 10 mars 1757.

(8) Lettre à de Ifoncrif , du 17 mars 1757.

(9) Lettres à d*Ai^KenUl , àM">«deFontainet àDapoatetàThiboafiUe,def8, 6, UetlO mars 1757.

it2 VOLTAIRE

Le 2 juin 4757^ Voltaire mandait à Thieriot quil disait adien à Monrion et achetait une maison rue du Grand-^Hhène, à Lausaone. M"* Denis se chai'gea de la meubler (i); on espéra la transformer en palaû d^ hiver pour le mois de novembre (2); mais on conserva le théâtre à Mon - Repos. Le 20 décembre ^ Voltaire habitait sa nouvelle propriété; il ne cessa d'en vanter la position. Le 5 janvier suivant^ il écrivait à Thieriot : a On n'a point une plus belle vue à Constantinople^ et on n'y est pas si bien logé. » Trois jours aprèg^ il disait à Darget : a II n'y a pohit de plus bel aspect dans le monde que celui de ma maison de Lausanne. Figurez-vous quinze croisées de face en cintre^ un canal de douze grandes lieues de long que l'oBil enfile d'un côté^ et un auti*e de quatre à cinq lieues , une terrasse qui domhie sur cent jardins, ce même lac qui présente un vaste miroir au bout de ces jardins, les campagnes de la Savoie au delà du lac, environnées des Alpes qui s'élèvent jusqu'au ciel en amphithéâtre; enfin, une maison où je ne suis incommodé que des mouches au milieu des plus rigoureux hivers. M»» Denis l'a ornée avec le goût d'ime Parisienne. Nous y faisons beaucoup meilleure chère que Pyrrhus. » Aux festins ajoutez les plaisirs de la comédie, les distractions de brillantes soirées, et vous connaîtrez les agréments que le philosophe daigna se procurer à Lausanne pendant la saison des neiges en 4758. Ce n'est qu'au mois de mars qu'il interrompt le cours de ces douces habitudes.

Nous avons vu qu'à l'approche du printemps, Voltaire quitta deux années Momîon; cette fois il s'agit de la maison même de la rue du Chêne à Lausanne. Où va-t-il donc se fixer? Il jouissait à Lausanne de tous les agréments de la ville et de la campagne. Mais ce n'était pour lui qu'un palais d'hiver que cette résidence enchantée dont il nous a fait la description.

Profitons des premières matinées de la belle saison pour nous rendre avec lui à son palais d'été, et y cueillir les fleurs les plus odoriférantes de son parteiTe.

Vm. Voltaire aux Délices.

Voltaire revenait toiyours avec un nouveau plaisir à sa résidence â'été. C'était l'objet de ses plus chères complaisances. Dès le 34 janvier 4755, il écrivait à M. de Brenles : a La maison qu'on me vend est d'un grand tiers au-dessus de sa valeui* au moins; mais elle est charmante, mais elle est toute meublée, mais les jardins sonidéli-

(1) UHrailf««d«FoBtilM,duiiiiitd6 jnio.et àBertrtad, dn ti laplesbre 1757. — (i) Ibidem.

AUX DÉUGSS. 123

deoxy mais il n'y manque rien , et il faut savoir payer ch^ son plaisir et sa convenance. Le marché ne sera conclu et signé par-devant notaire que quand toutes les difficultés résultant des lois du pays auront été parfaitement levées. Le conseil d'État de Genève donne toutes les facilités qu'il peut donner , mais il faut encore bien d'autres formalités pour assurer la pleine possession d'une acquisition de quatre-vingt-dix mille livres. Les paroles sont données entre le vendeur et moi. J'ai promis les quatre-vingt-dix mille livres à condition qu'on se chargera de tous les frais ^ et de m'établir dans toutes les sûretés possibles. » Ce domaine était sans revenus y mais il avait été occupé par un prince de Saxe-Gotha y mais il était séduissniy manda Voltaire à son ami Bertrand le 31 janvier 4755. Il en signa l'achat le 8 ou le 9 février ^ au prix de 87^000 mille livres^ à ccmdition qu'on lui en rendrait 38,000 quand il le rendrait (1). Depuis, dans ses Mémoires et dans ses lettres, il ne cessa de se plaindre d'avoir acheté trop cher ce premier chez lui (2) ; il calculera que le tout lui reviendra à cent mille livres de France avant qu'il y soit à son aise (3) ; il dira toujours qu'il a déboursé plus de cent mille livres (4) pour se faire Genevois , et pA*opriétaire d'une terre dans le seul pays où il ne lui fût pas permis d'en posséder (5). Aussi, comme il est content d'avoir enfin un domicile et un petit bouquet de bois I Ului tarde d'apprendre cette nouvelle à l'Europe. Il est fier d'avoir une adresse à indiquer à ses correspondants, un Ut et une table à offrir à ses nombreux amis. Dans l'épanchement de sa joie , il voudrait réunir toutes ses connaissances, les convier à partager sa félicité, n avait parcouru une partie de l'Europe sans admirer aucun site, aucune des innombrables variétés de la nature; les merveilles de la création et de l'architecture l'avaient laissé froid et insensible ooQune un rocher. Mais à l'âge de soixante ans il a réalisé le v(bu d'Horace; alors il ouvre les oreilles de son coeur à une voix inconnue; il s'attendrit. 11 se hâte de prendre sa lyre , et bientôt Paris étonné tombe des nues en écoutant ces vers de V Auteur arrioani dmt sa terre près du lacdu Genève :

0 maison d^Aristippe ! ô jardins d*Epicare ! Vous qui me présentex , dans vos enclos dirers,

Ge qui souvent manque à mes vers , Le mérite de rart soumis à la natore , Empire de Pomone et de Flore sa sœur,

Receves votre possesseur I

0) Lettre an chevalier de Taules, du !•' mai 1766.

(t) Lettre à de Brenles , du 18 février 1755. — (8) Ibidem.

(4) Lsttra à Bertrand , dn i4 décembre 1757.

9) M^moùtsik Voitaire; CommBntmre histcrtqfue.

Que tout platt en cet liem à mes sen« étonnés ! D*un tranquille océan i*eau pure et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés; D^innombrables coteaux ces champs sont couronnés. Bacchus les embellit ; leur insensible pente Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux Qui pressent les enfers et qui fendent les cieuv. Le Toilà ce théâtre et de neige et de gloire.

Que le chantre flatteur du t^ran des Romains, L*auteur harmonieux des douces GéorgiqueSf Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques , Ces lacs que la nature a creusés de ses mains Dans les campagnes italiques !

lion lac est le premier : c*est sur ces bords heureux Qu^habite des humains la déesse éternelle, L^âme des grands travaux , Tobjet des nobles vœux. Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle. Qui vit dans tous les cœurs , et dont le nom sacré Pans les cours des tyrans est tout bas adoré , La Liberté.

Liberté! Liberté ! ton trône est en ces lieux. Embellis ma retraite on Tamitié t'appelle ; Sur de simples gaions viens ^asseoir avec elle. Elle fuit conmie toi les vanités des cours , Les cabales du monde et son règne frivole. 0 deux divinités! vous êtes mon recours. L*une élève mon âme , et Tautre la console : Présides â mes derniers jours !

En mars 4755 chanter ainsi les beautés d'un lac , les avantages de la liberté calviniste^ l'épicuréisme d'une retraite, était une grande hardiesse, j'ai presque dit une insolenc-e chez Voltaire. Suivant la Correspondance littéraire de Grimm, du mois de juillet 1755, ses partisans eux-mêmes rougirent de la fanfaronnade de cette prise de possession; quant à ses ennemis, ils répondirent à son ^pl(re par une épigramme des plus sanglantes. Personne ne s'était mépris sur le sens de cette boutade poétique; on n'y vit que l'antienne d'un parvenu, la petite vanité d'un petit bourgeois.

Voltaire semble en effet courir après la considération attachée à la propriété. Ce n'est pas sans gloriole qu'il dirige la truelle et la chB> rue, qu'il commande biTisquement à des ouvriers des embellissements dans ses chambres, de nouvelles dispositions dans ses jardins. n exagère et l'étendue de son domaine, et les beautés de son site, et le total de ses dépenses. Il se complaît dans toutes les occupations du maître; il donne un nouveau nom à sa maison, et ce substantif qu'il adopte est celui de Délices : ses amis repètent j les DéUces; les

AUX SÉLIGES* 125

échos répètent les Délices , et nous voici encoi*e obligés de répéter les Mices.

C'est le jour même qu'il acheta cette retraite , qu'il l'appela les Délices (1). On ne la nommait auparavant que Sur-Saint-Jean ^ plateau qui domine la ville de Genève. Quoique ce bien n'eût pas plus de soixante arpents (2), Voltaire en parla comme d'une nouvelle Carttiage (3). Une maison, des terrasses, composaient cette ville à fonder dane la plus belle situation de la nature (4) , le plus beau pays de la terre (5). Le 18 mai 4757, Voltaire disait à de Cideville : a Je n'ai gaère vu ni un plus beau plain-pied , ni des jardins plus agréables, et je ne crois pas que la vue du Bosphore soit si variée. » Déjà il avait avoué le 29 mars 1755 à M. de Brenles qu'il possédait la plus jolie maison et le plus beau jardin dont on pût jouir auprès de Genève; qu'un peu d'utile s'y trouvait joint à l'agréable , qu'il augmentait l'un et l'autre, en devenant maçon , charpentier et jardinier.

Il ne perdait pas de temps. La première lettre datée des Délices est du 8 mars; elle est adressée à d'Argental, qui dut s'étonner de lire ces lignes : « Je mourrai du moins chez moi. Il serait assez agréable de vivre dans une maison charmante, commode, spacieuse, entourée de jardins délicieux. Notre établissement nous coûte beaucoup d'argent et beaucoup de peines. Je ne parle qu'à des maçons, à des charpentiers, à des jardiniers; je fais déjà tailler mes vignes et mes arbres. Je m'occupe à faire des basses-cours. » Cette vie pastorale lui plaisait chaque jour davantage; il n'y a pas un de ses amis qu'il n'instruise de tout ce qu'il commande et construit aux Délices. Ainsi, le il du même mois, il écrit à Thieriot : a Je me suis fait maçon, charpentier, jardinier; toute ma maison est renversée. Les Délices sont à présent mon toiu'ment. Nous sonunes occupés à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes; nous plantons des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes; nous manquons de tout, il faut fonder Carthage. Mon territoire n'est guère plus grand que celui de ce cuir de bœuf qu'on donna à la fugitive Didon. Mais je ne l'agrandirai pas de même. Ma maison est dans le territoire de Genève, et mon pré dans celui de France. 11 est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une maison qui est tout à fait en Suisse. Je l'arrange en même temps qoe mes Délices; ce sera mon palais d'hiver , et la cabane où je suis à

(1) Lettre à de Brenlet, du 9 féfriar 1755.

(5) Mémoires de Voltaire,

(tj Lettre à Thieriot, du i4 mars 1755.

(4) Lettre à M"« de Fontaiae , dn 1 8 fôTrier 1755.

(6) Lettre à Thieriot, da 11 leptombre 1757.

présent sera mon palais d'été. Je n'ai trouvé ici que de petits salons , des galeries et des greniers; pas une garde-robe. Il est aussi difficile de faire quelque chose de cette maison que des livres et des pièces de théâtre qu'on nous donne aujourd'hui. J'espère que^ à force de soin, je me ferai un tombeau assez joli. »

Rien n'échappait à sa vigilance. Le 23 mai ITSO, il mandait à Collini : « Il faut que les domestiques aient grand soin de remuer lu marronniers, d'en faire tomber les hannetons ^ et de les donner à manger aux poules. i>

Dans cette résidence ^ consacrée à la saison des fleurs et des fruits, comme il le mandait dans le mois de juin 1757 à H*« de Fontaine, U était partout^ il surveillait tout. En 1758^ nous le voyons encore, suivant sa lettre du 9 mai à M. Bertrand^ plantant des arbres^ faisant des terrasses, des allées, des potagers, estimant plus une pMie que toutes les coquilles du monde. Le 9 juillet, le voilà de nouveau ja^ dinier, vigneron, laboureur, plantant et déplantant tout, bâtissant des nids à rats , écrii-il à Saint-Lambert. Il fut lui-même son jardinier et s'en trouva bien , comme il l'avoua à H"' de Fœitaine, le Î6 janvier 1758.

S'il se plaignait, c'était plutôt de ses dépenses que de ses fatigues. Alors il écrit, le 14 novembre 1755, à M. PoUer de Bottens, qa'il s'est ruiné aux DéUces; le 20 septembre 1756, il avertit d'Argentd qu'il a fait des dépenses immenses à ses ermitages sur les bords du lae. Aussi > le 26 janvier 1758, il ne manque pas de mander à M** de Fontaine : a Toutes ces dépenses réitérées rutilent quand on a acheté, réparé, l'accommodé, meublé une maison spacieuse et qu'on l'embellit. » ^

Après ces travaux et ces embellissements, si travaux et embeHisments il y a, Voltaire adora sa retraite; il s'y enterra , comme il le disait , le 15 février 1760, à d'Argental. Dès lors , pour lui a point de visites, point de devoirs, nuUe gène de quelque espèce qu'elle puisse être, écrit-il le 6 juin 1755 à M. Dupont. On vient chez moi, on se promène, on boit, on ht, on est en liberté, et moi aussi; on s'est accoutumé tout d'un coup à la vie que je mène.» Grâce à cette liberté, si on s'en rapporte à sa lettre du 10 mars 1755 à M. Dupont, m maison ne désemplissait pas; il y arrivait, mandait-il le 20 septembre à d'Argental , des processions de curieux de Lyon, de Genève, de la Savoie, de la Suisse et même de Paris; presque tous les jours il y avait sept ou huit étrangei's à dîner chez lui; on y trouvait toutes les commodités de la vie en ameublements , en équipages, en bonne chère. C'était un vrai train de fermier-général, dit-il dans ses Mémoires,

AUX BJÉLIGKd* 127

Suivant CoUini^ ce train consistait, le ? novembre 1755 (i), en quatre chevaux dans r^curie, une très-bonne table , un bon cuisi'^ nier, beaucoup de laquais, de jolies femmes qui faisaient le service de la maison ; et le 21 mars i 756 (2), en six chevaux, quatre voitures^ cocher, postillon, deux laquais, un valet de chambre, un cuisinier fraoçais, un marmiton et un secrétaire, et des dîners assez splendides, quoiqu'il y eût presque tous les jours du monde à recevoir. Aussi Voltaire vantait-il son opulence paisible et son abondance, laquelle, selon ses Mémoires, devait faire crever de doulem* plus d'un de ses chers confrères les gens de lettres. Le 27 mai 1756, il écrivait à Thieriot : «Je suis redevenu sybarite, et je me suis fait un séjour délicieux. Ce n'est que poiu* les autres que je vis avec opulence. Quand j'ai parlé en vers des malheurs des humains mes confrères, c'est par pure générosité; car, à la faiblesse de ma santé près, je suis si heureux que j'en ai honte. » Et le 3 octobre i758, il mandait à M. de Forment : « 11 me faut des jardins, il me faut une maison agréable dont je ne sorte guère et où l'on vienne. J'ai trouvé tout cda, j'ai trouvé les plaisirs de la ville et de la campagne réunis, et surtout la plus grande indépendance. Je ne connais pas d'état préférable au mien, b

Quelle jactance! Voltaire n'esi-il pas le prototype du parvenu mille fois plus entêté de ses économies qu'aucun duc ne le fut jamais de sa naissance et de son patrimoine ? N'est-il pas la personnification la plus expressive et la plus vraie du bom^geois rentier, du bourgeois propriétaire, du boiu*geois négociant, du bourgeois lettré, sans cesse absorbé dans sa personnalité, n'ouvrant la bouche que pour laiâjer couler im torrent de pronoms possessifs? Ce superbe person* uage fait fi du gentiUâtre qui doit sa fortune et ses dignités au nom de ses ancêtres; il ne méprise pas moins le prolétaire qui n'a ni pu ni su s'enrichir. Mais quel que soit le faste de ses paroles , l'inso^ lence de ses manières, la magnificence de ses maisons transformées eu palais , il a cessé d'être et de vouloir être prolétaire; mais, quoi qu'il veuille et quoi qu'il fasse, il ne pourra jamais être noble et grand seignem*. L'instinct rotiuier ne le fuira pas une minute. A quelque heure du jour ou de la nuit qu'un Molière l'observe , il trouvera en lui tous les traits du nouveau gentilhommci Car si ce dernier prodigue les hyperboles, il n'agit qu'avec poids et mesure, et ne dédaigne ni de compter , ni de jauger , ni de toiser , mais pour rogner ensuite quelque chose de tous les mémoires qu'il doit payer.

Si Voltaire trouvait le moyen d'engraisser ses poules avec des hannetons, il songeait aussi à sa table, et tâchait de la régler avec la

(1) UUrtê inédiUt de Voitah^ et CMni, ptg. tOO. - [t) Ibid, Pag. t04.

plus grande économie. Il fut lui-même son grand maître d'hôtel, son grand échanson et son grand panetier , de même que son jar-^ dinier et son architecte. Le 14 novembre 1755, il mandait à M. Polier de Bottens qu'il fallait du bon vin à son établissement d'hiver. Oi*, ce vin allait passer devant im bureau d'octroi. Voltaire ne l'ignoré point. Aussi le 9 septembre 1757 , il écrit à M. Bertrand : « Il laut que je présente une requête par vos mains à M. le banneret de Freu^ denreich, protecteur de mon ermitage An Chêne, M. le docteur Tronchin m'a défendu le vin blanc. M. le bailli de Lausanne a toujours la bonté de me permettre que je fasse venir mon vin de France. Mais à présent que je suis dans la ville, il me faudra un peu plus de vin, et je crains d'abuser de l'indulgence et des bons offices de M. le bailli. Quelques personnes m'ont dit qu'il fallait obtenir une patente de Berne ; je crois qu'en toute affaire , le moindre bruit cpie faire se peut est toujours le mieux. Je m'imagine que la permission de M. le bailli doit suffire; ne pourriez-vous pas consulter sur mon gosier M. le banneret de Freudenreich? » Le 21 du même mois, U lui manda encore : « Je vous remercie bien tendrement de toutes vos attenticms obligeantes pour du vin que je voudrais bien boire avec vous. J'écrisà M. le bailli de Lausanne , ne voulant rien faire sans son aveu. 11 est vrai que le vin de la Côte me fait mal à la gorge ; mais je risquerais volontiers des esquinancies pour jouir de la liberté et de la douceur helvétiques. » Cette permission si ardemment désirée fut souvent accordée , car Voltaire ne cesse dans ses lettres de charger M. Bertrand de présenter ses hommages à M. et à M"»« de Freudenreich. Voilà pour la table.

Voici pour l'ameublement : M»« de Fontaine savait un peu le dessm; dans ses moments de loisir, elle s'occupait de pastel. Voltaire se recommanda à son souvenir. Le 13 février 1755, il lui écrivait : a J'espère que vous ne mépriserez pas mes petits pénates, et que vous viendrez les embellir de votre présence et de vos dessins. Apportez surtout les plus immodestes potir me réjouir la vue. » M" de Fontaine se mit à son chevalet et envoya quelque temps après plu* sieurs portraits à Voltaire , qui lui répondit le i 6 décembre : « Toutes nos petites Délices sont ornées de vos œuvres. » Dans le mois de juin 1757, il mandait encore à M"« de Fontaine : « Votre idée, ma chère nièce, de faire peindre de beUes nudités d'après Natoireet Boucher pour ragaillardir ma vieillesse, est d'une âme compatissante) et je suis reconnaissant de cette belle invention. On peut aisément, en effet , faire copier à peu de frais ; on peut aussi faire copier, au PalaisrRoyal , lîe qu'on trouvera de plus beau et de plus immodesUi M. le duc d'Orléans accorile cette liberté. On peut prendre (to«c copistes au lieu rf'tm. Si par hasard quelque brocanteur de vos amis

AUX DÉLICES. \i!d

avait deux tableaux , je vous prierais de les prendre^ ce serait bien autant d'aSsuré. b Retenons bien ces mots : à peu de frms, comme étant la condition de toutes les emplettes de Yoltaii*e. A la vérité , le 8 juillet 1737 , il donnait ce conseil à Tabbé Moussinot : a Préfères toujours en fait d'achats le beau et le bon un peu cher au médiocre moins coûtant, d Mais toutes les fois qu'il désigne l'objet dont il a besoin^ il désire Taequérir à bon marché. Ainsi le 30 juillet 1736 il disait à Moussinot : o La petite table avec écran que je vous supplie d'acheter est une bagatelle. Il la faut très-simple et à très-bon marché.» Et le 30 septembre 1740^ il le charge de meubler un palais, mais de le meubler au meilleur marché possible , à payer de quinzaine en quinzaine comme il voudra. Par conséquent nous sommes autorisés à rabattre beaucoup de ces prétendues dépenses immenses qui l'avaient ruiné aux Délices. Ce principe de tout acheter à peu de frais, de se meubler au meilleur marché, nous amène pareillement à regarder comme exagérées toutes les descriptions que nous avons lues de son palais d'hiver et de son palais d'été.

Voltaire s'était flatté de ganler toujours les Délices (1). Mais ce petit domaine était ruinant , très-ruinant (2); il avait coûté fort cher et il ne rapportait rien du tout (3). Voltaire enragea d'avoir des ter-» res qui ne rapportaient rien (4). C'est pourquoi il chercha Une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré (5). Quand il eut trouvé ce qu'il convoitait , il alla moins souvent aux Délices. 11 se débarrassa de sa maison de Lausanne, qu'il avait achetée, comme les Délices , à la Condition, dit-il dans son Commentaire historique, qu'on lui rendrait mie certaine somme quand il la quitterait. 11 conserva les Délices. On peut évaluer à cinq ans et demi le temps qu'il y séjourna. Il s'en défit par économie en 1765; car il craignait d'y mourir de faim (6). Mais l'état de ses affaires ne fut qu'un prétexte; la vérité est que les troubles de Genève l'obligèrent à se retirer prudemment de son territoire (7).

En rendant le Chêne et les Délices à leur ancien propriétaire , Voltaire éprouvait ime perte considérable; c'était sa faute, car il pouvait les conserver toute sa vie. Dans le cas où il l'eût fait, le marché n'eût pas été onéreux pour lui. Il ne l'avait conclu qu'à des conditions extrêmement avantageuses.

Que va donc devenir Voltaire, «n désertant son palaifi d'hivef

(t) Lettre à GdeTiUe, du 18 mai 1757.

(i) Lettre i Darget, du SO mai 17S7.

(>) Lettre à Saint-Lambert, du 9 Jufllet 1758. -^ (4) Ibidem. * (5) Ibidem.

(6) Lettres aa doc de Richelieo , du 17 féTrier, et à tlupimt , du 91 mai 1769.

(7) Lettre au chetâUer de Taules , du !«' mai lt66.

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et son palais d'été où il avait mené si longtemps la vie pastorale (i) , en plantant d'un côté, eu bâtissant de l'autre (2)? U lui restait deux châteaux, celui de Ferney et celui de Toumey , à peu de distance de Genève, mais sur le territoire de France. Il les avait achetés dès 4 758. a Le contrat de Ferney était au nom de M»» Denis, raccHite Wagnière (p. 38) , mais on était convenu qu'elle lui donnerait un contrebillet ou une reconnaissance qu'elle n'en était que titulaire, et que son oncle en était le vrai possesseur , c'est-à-dire qu'il s'en réservait la jouissance sa vie durant. Quand il demanda cette déclaration à sa nièce, elle la refusa nettement et durement. U se fâcha beaucoup, et résolut sur-le-champ d'acheter à vie la terre de Toumey , de M. le pi*ésident de Brosses. 11 aurait habité cette terre, mais s'étant brouillé avec M. de Brosses, pour une clause que celui-ci avait fait insérer dans le contrat, et dont M. de Voltaire ne s'était aperçu qu'après coup, il ne voulut plus y demeurer. Cette clause portait que « tout ce qui se trouverait dans le château de Tourney , appartenant à M. de Voltaire, àsamoii, en quoi qu'il pût consister, appartiendrait de droit à M. de Brosses. » Voilà la cause de leur querelle et du peu de séjour que M. de Voltaire fit à Tom-ney. M"* Denis , craignant alors que son oncle n'achetât quelque autre terre, lui donna probablement la satisfaction qu'il désirait , puisqu'il se détermina à se fixer avec elle à Ferney. »

Telle est l'histoire de l'acquisition de Feniey et de Toumey, d'après Wagnière. Fort longtemps on ne posséda pas d'autre document plus explicite sur ce sujet; quelques plaisanteries de Voltaire avaient empêché les biographes d'étudier sa querelle avec le président de Brosses. Le sarcasme avait obtenu l'autorité de la vérité. Maintenant il ne nous reste rien à désirer sur l'histoire de Toumey. La Correspondance de Voltaire avec le président de Brosses sera notre guide, et nous apprendra le peu de cas que nous devons faire des Mémoires de Wagnière, malgré toute sa jactance et ses serments de sincérité.

Le U décembre 4758, Voltaire mandait à Thieriot : a J'ai quatre pattes au lieu de deux; un pied à Lausanne, dans une très-belle maison pour l'hiver; un pied aux Délices près de Genève : voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney et dans le comté de Tourney, que j'ai acheté, par bail em{^ytéotique, du présidait de Brosses. »

Occupons-nous maintenant de l'histoire de ce comté de Tourney.

(1) Lettre à Bertrand I du 9 septembre 1757.

(t) Lettre à de Ghamiibonin, du 15 septembre 1757.

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