‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 69 sur 95 · IX. Voltaire comte de Toumey · texte numérisé non relu

IX. Voltaire comte de Toumey

Dès que Voltaire brûla d'envie d'acheter en viager le comté de Tourney^ il ne manqua pas de se lamenter sur la faiblesse de sa santé, sur le nombre de ses maladies ^ et de se donner deux années de plus qu'il n'en avait, ainsi que nous Tavons déjà remarqué. 11 allégua plusieurs fois ces raisons , en même temps qu'il vantait les embellissements qu'il avait faits aux Délices et au Chêne , dont la valeur avait doublé à ses yeux depuis qu'on les lui avait cédés pour un temps indéterminé. Il ajoutait, dans la lettre du 9 septembre 1758, où il se prévalait de ces a\'antages auprès du président de Brosses : « Je m'engage à faire bâtir un joli pavillon des matériaux de votre trèsvilain château , et je compte y mettre vingt-cinq mille livres. Je vous paierai comptant vingt-cinq autres mille livres. Tous les embellissements que je ferai à la teiTe , tous les bestiaux et les instruments d'agricultui*e dont je l'aurai pourvue vous appartiendront. Je m'engagerai à ne pas vivre plus de quatre à cinq ans. Moyennant ce« ofires honnêtes, je demande la pleine possession de votre terre, de tous vos droits, meubles, bois, bestiaux, et même du curé, et que vous me garantissiez tout jusqu'à ce que ce curé m'enten*e. Si ce plaisant marché vous convient, vous pouvez d'un mot le rendre sérieux. »

Ce marché n'était que plaisant ; M. de Brosses ne pouvait l'accepter. Il avait toujours eu l'intention de ne pas aliéner sa propriété à moins de deux cent mille livres (l).Iiravait affermée alors ju8te3,000 livres, et pour les années suivantes 3,S00 et 3,300 livres (2). Ce bail n'était pas trop onéreux ; au moment où Chouet le signa, il n'avait pas un Bou, au vu et au su de tout le monde; il n'avait cessé de mener une vie dissipée, il était presque toujours ivre; et néanmoins, depuis qu'il était fermier, il avait exactement payé son fermage (3).

Suivant la lettre de Voltaii'e à d'Argental, du i9 décembre 1758, Toumey, malgré ses créneaux et son pont-levis (^), avait pour toutes appartenances et dépendances xme masure bâtie pour des hiboux, un jardin, mais où il n'y avait que des colimaçons et des taupes, des vignes sans raisin, des campagnes sans blé et desétables sans vaches. Néanmoins Voltaire convoitait singulièrement ce comté à faire rire, n en ofiGrit ime somme plus forte qu'auparavant, car il n'aimait plus

(i) Correspondance inédite de Voltaire et de Broises, pag. 9t. — {%) Pag. 9. — (t) Pag. 88 et 160.

(4) Lettre à Dakmbert, da 4 mai 1769.

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que les bœufs, les chevaux, les moutons et les dindons, et préférait la vie patriarcale à tout, comme il Ta voua, le 18 juin 1759, à Thieriot. Il lui tardait de conunander à des maçons, de tracer un jardin, de planter des arbres , de rendre le manoir plus logeable (1). Il espérait même y établir un haras, comme il avait déjà réuni un troupeau de seize bœufs à Femey (2). M. de Brosses ne s'opposait point à ces améliorations. Seulement il voulait savoir si Voltaire réaliserait toutes ses promesses (3). De là donc de nouvelles n^odations. M. de Brosses exigeait que les meuble)» qui étaient au chAteau y restassent, et qu'un jour il pût rentrer dans la jouissance de tous ceux qui s'y trouveraient à la mort de Voltaire (4). Ce dernier y consentit (5). Mais comment se débarrasser de Ghouet? M. de Brosses proposa à Voltaii*e de le subroger en tous ses droits et actions sur ce fermier (6). Voltaire aima mieux la résiliation du bail, afin de demeurer le maître absolu des terres et des bâtiments (7). Ensuite on convint des dépenses qu'il s'obligerait d'y faire en constructions ou réparations et bonifications de toute espèce. Dernière difficulté. D souhaitait n'acheter que pour sa vie durant. Or, un acte de cette nature était sujet à des droits (8). Voltaire abhorrait et seigneur suzerain, et lods, et vingtième, et capitation, et intendant, et subdélégué (9). Comment couper ce nœud gordien? La seigneurie de Totilney était depuis longtemps exempte de toutes charges. Mais œ privilège avait été accordé exclusivement à la famille de Brosses, et, en cas de vente, à un Genevois ou à un Suisse; autrement il se perdait et ne se recouvrait point par rachat. Il fallait donc manier délicatement cette affaire, de manière à éluder la loi et ne pas perdre la prérogative (10). Aussi, à une vente à vie on substitua mi bail à vie. On agit dans le plus grand secret, soit pour amener Chouet à quitter sa ferme, moyennant un dédommagement de neuf cents livres > soit pour tromper la vigilance de Mgr de la Marche , engagiste du pays de Gex, et celle du receveur des domaines de la contrée, grèœ à l'habileté avec laquelle on s'efforça de cacher les clauses d'une aUénation véritable sous les formules d'un bail à vie(li). Après deux mois de correspondance , les deux parties reconnuraEit qu'une oitrevue était nécessaire pour se mettre d'accord sur tout (12). Voltaire mandait quelque temps après que Und avait été fim en un (ptart d'heure avec M. de Brosses (43).

En effet, a l'an mil sept cent cinquante-huit, et le onzede décembre, par-devant le notaire royal au baiUiage de Gex, et en présence

(i) Correipondance médite de Voltaire avec de Brosses, pag. 15 et !$.— •(§) ^^^ —(8) Pag. li.— (4) Pag. 84.— (6) Pog. 87.— (6) Pag. 88. -(7) /6irf.-(8) Paf.«^ — (9) Pag. 16.* (10) Pag. It. - (11) Pag. 85. - (If) Pag. 40 et 161. - (18) Pif. lit*

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des témoins, fut ppésent haut et puissant seigneur messire Charles de Brosses, président à mortier au parlement de Bourgogne, lequel a remis à titre de bail à vie, avec promesse de faire jouir, & com^ mencer le vingt-deuxième février prochain, à messire François- Marie Arouet de Voltaire, chevalier, gentilhomme ordinaire de la cshambre du roi , présent et acceptant : à savoir, le château, terre et s<»gneurie de Toumey, gi*anges, écuries, prés, terres, vignes hautes et basses, bois, la forêt, droits seigneuriaux honorifiques^ la dime en dépendant, les censives et di*oits seigneuriaux dus et rele- ?aat du château de Toumey, auquel effet le terrier dudit Toui-ney loi sera i*emis ledit jour pour les exiger , pour être par lui rendu à l'expiration de sa jouissance le troupeau de vaches tel qu'il a été remis au fermier actuel, pour en rendre pareil nombre et valeur suivant l'estimation qui en sera faite par experts; tous les meubles et ^ets d'agriculture et futailles ; comme encore tous les meubles meublante qui sont dans le château, toutes lesquelles choses seront remises ledit jour audit preneur , qui s'en chargera sur un état et inventaire à double , pour être rendu à la fin de sa jouissance au même état, auquel temps tous les meubles et effets qui se trouveront dans lesdite bâtiments sans exception, appartiendront audit seigneur de Brosses en propriété. M. de Voltaire aura la faculté de faire dans les bAtiments et fonds les changements qui lui conviendront, au moyen de quoi il restera chargé de toutes les réparations , tant dans lesdits bâtiments que^dans les fonds, et de rendre le tout en bon état. M. de Voltaire aura la pleine jouissance de la forêt de Tourney et des bois qui sont sur pied, de laquelle il usera en bon père de famille sans la détruire, c'est-à-dire en y laissant par chaque pose, Time portant l'autre, soixante arbres de c^ux qui sont sur pied , et elle sera mise en défense pour croître en taillis. Le bail fait moyennant la somme de trente-cinq mille Uvres , qui ont été payées par ledit preneur, dont ledit seigneur de Brosses tient quitte ledit preneur. Et en outre, M. de Voltaire promet et s'oblige de faire dans lesdits bâtiments, granges, fossés, jardins, écuries , en constructions , grosses réparations et améliorations de toute espèce, avenues, chemins, baies autres que celles d'entretien ordinaire, pendant le cours de sa jouissance, soit pour l'utilité, soit pour l'agrément, jusques à concurrence de la somme de douze mille livres , comme faisant ladite somme partie du prix du bail , suivant la reconnaissance et estimaination par experts , relativement aux livres de dépense dudit preneur, et ledit emploi de douze mille livres ne sera point exigible, si ledit preneur venait à décéder dans les trois premières années, et sans répétition néanmoins de ce qui se trouvera fait. Le revenu annuel de ladite terre ayant été estimé être de la sonune de trois mille

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cinq cents livres. Tout ce que dessus convenu entre lesdites parties. Fait , lu au château de Femey. Signé Brosses, de Voltaire , Girod^ notaire, et les témoins. »

Comme commentaire de cet acte authentique , M. de Brosses écrivit le 17 du même mois au nouveau seigneur de Toumey : « Vous pouvez compter siu* toutes les facilités de ma part , et sur ma parole d'honneur, que je vous procurerai à Dijon tous les secours dont vous pourrez avoir besoin, pour que vous ne soyez jamais troublé dans la possession libre et franche de tous droits de la seigneurie de Toumey et dépendances. Vous savez que, par votre contrat, tous les droits seigneiuriaux sans exception vous appartiennent; ainsi, quand vous prendrez le titre de seigneur de Toumey , dans les occasions qui vous paraiti*ont convenables à vos intérêts , je promets que je le hDu verai bon , et que ni moi, ni personne de ma famille ne vous Cera de difficulté. A l'égard aussi de votre promesse de mettre à l'amélioration, embellissements de cette terre, avenues, routes dans la forêt, plants d'arbres, jardins, comblement de fossés, porte cochère, cour, appartements, démolition de tout le devant du château, du cdté du jardin, grilles en bois ou en fer, vous êtes le maître absolu généralement de tout; et je passerai sans difficulté en compte les marchés que vous ferez, les descentes siu» les lieux, vérification d'architectes et d'experts en toutes sortes d'ouvrages, arpentage, devis, el généralement tout ce qui vous en coûtera pour l'amélioration du terrain, embellissements, réparations, constructions, soit par rapport aux granges, maisons, bergeries, remises, écuries, fossés, et pour le château sans aucune exception. C'est de quoi vous pouvez être sûr, aussi bien que de trois à quatre mille ceps de vigne de Bourgogne, que je vous enverrai le plus tôt possible , ce qui sera dans le compte des douze mille livres stipulées. »

Voltaire se hâta de profiter de tous ces avantages. Il lui tardait de se quaUfier seigneur de Toumey; il regardait ce titre connue le pins beau fleuron de sa couronne , disait-il le 29 décembre 4758 à M. de Brosses. Le jour de Noël, il mandait à M. de Brosses : a J'ai fait mon entrée comme Sancho Pança dans son lie. Il ne me manquait que son ventre. Votre curé m'a harangué. Chouet m'a donné un repas splendide dans le goût de ceux d'Horace et de Boileau , fait par le traiteur des Patis au Paquis (village voisin de Toumey). Les siyets ont eflrayé mes chevaux avec de la mousqueterie et des grenades; les filles m'ont apporté des oranges dans des corbeilles garnies de rubans. Le roi de Prusse me mande que je suis plus heureux que lui; il a raison , si vous me conservez vos bontés , et si je ne suis pas inquiété dans mon ancien dénombrement. »

Cette crainte était fondée. Le nouveau seigneur de Toumey se vit

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rfclamer les droits de son bail; il ne perdit pas de temps. Vite il écrit : a Au conseil des finances. A nos seigneurs^ nos seigneurs du Conseil: Supplie humblement François An^uet de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre , coDti*e le sieur Girard , receveur dn domaine^ disant qu'il a fait à vie avec le sieur de Brosses^ le {{ décembre 4758 , pour la jouissance de la terre de Toumey, entre Gex et Genève , terre de l'ancien dénombrement , terre conservée par le roi en son conseil dans tous ses anciens droits et privilèges , par sa déclaration du 12 février 4755; que ces privilèges consistent à ne payer aucuns droits; qu'à ce mépris des déclarations du roi , Girard persiste à exiger le centième denier d'un bail dont le contractant peut ne jouir qu'une année ou qu'un seul jour; que non-seulement il veut ce centième denier du prix du bail, mais de 42,000 livres de réparations, que le contractant ne doit faire que dans trois ans , et que jamais on n'exige aucun droit de réparations faites ou à faire; que ledit Girard persiste et prétend qu'il lui faut de l'argent sur l'argent que ledit Voltaire n'emploiera peut-être jamais, étant fort âgé, et sa carcasse devant natm*ellement être enterrée avant de rhabiller la carcasse du château de Toumey ; que Girard exige le centième denier de l'agréable, de l'utile et de l'honorable de la seigneurie; et ledit Voltaire proteste que le centième denier de tout cela est zéro, attendu que le centième denier de l'encens à la messe et des prééminences ne va pas à une obole; le centième denier de l'agréable entre les Alpes et le mont Jura est au-dessous de rien , et le centième denier de l'utile dans ime ten*e délabrée est justement la racine cubique de rien du tout; partant, il espère que nos seigneurs du conseil daigneront tirer ledit Voltaire des griffes du sieur Girard. »

Conune M. de Brosses était alors à Paris, Voltaire lui recommanda instanmient cette affaii'e. Le 20 mai 4759 , il lui écrivait : a Les fermiers généraux m'ont envoyé la copie d'une lettre de M. le garde des sceaux de Chauvelin à M. de la Closure, résident du roi à Genève, du 20 décembre 1728, par laquelle les droits de contrôle , insinuation,, centième denier sont compris dans tous les autres droits dont les terres de l'ancien dénombrement sont exemptes, par ordre du roi; donc il n'est point dû de centième denier pour le bail à vie de Tour-* neu. Si ce bail à vie est regardé comme mutation, vous perdez vos droits; vous avez vendu votre terre à un Français, elle est déchue de ses privilèges. Courez, je vous en conjure, chez M. de Chauvelin, rmtendant des finances; faites-lui sentir la conséquence de cette affaire. Conservez-moi cette liberté qui me coûte assez cher. Vous pourriez d'aiUeurs parler à M. l'intendant de Bourgogne. Je vous supplie de l'engager à ne point troubler le repos de ma vie; elle a été assez malheureuse. J'écris la lettre la plus pressante à M. de Faven-

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tine, fermier général ^ et à M. de Chahis , ohai^gd des droite du domaine. Pourriez-vous les voirt Mais surtout que M. Tintendaut ne m^quiète jamais. » Deux jours après ^ nouvelle missive : « On me persuade que vous pouvez finir cette désagréable affaire du centième denier^ qui en entraînerait d'autres. La terre de Toumey a de si étranges privilèges qu'il ne faut sans doute en perdre aucun. MM. de Faventine et Douet sont les deux feimiers généraux chargés du domaine. Les connaissez- vous > ces Douet et Faventine? Non. Mais il vous est aisé d'avoir accès auprès de ces puissances ; il ne s'agit que d'un délais d'une surséance de leurs édits. Il faut se remuer ^ m trémousser , agirf parler et l* emporter. Ma cause est la vôtre. Je compte que vous en viendrez à bout. M. de Chauvelin peut aisément engager MM. de Faventine et Douet à se taire. »

En attendant^ Voltaire continuait d'écrire et d'envoyer des suppliques au conseil de Mgr le comte de la Marche^ qui lui accorda i-emise de moitié sur les droits du bail de Toumey (I). Pea content de cette faveur^ il crut devoir s'adi*esser directement au comte lui-môme et lui offrir xme somme fixe (2)^ mais somme modique et honnête pour les lods et ventes de sa seigneurie (3). Il se résigna enfin à s'exécuter^ pour éviter un procès avec im prince du sang. Il ne cessa de se plaindre d'avoir donné 1^000 livres de trop (4). De son côté^ M. de Brosses lui octroya le droit de chasse et la capitainerie des chasses > ou la permission de choisir et de révoquer les gardes de la forêt.

Mais déjà depuis longtemps Voltaire vantait son théâtre de Toa^ ney ; théâtre grand comme la main (5)^ mais le plus joli des théâtres, quoique le plus petit (6); théâtre de Polichinelle , mais remarquable par ses jolies décorations (7); théâtre vert et or (8) , d'ordre ionique, oui, d'ordre ionique, bâti, achevé à Toumey , sans que cela parût ironique (9). Le 24 octobre 1 759, il écrivait à d'Argental : « Le théâtre de Polichinelle est bien petit, je l'avoue; mais nous y tînmes hki neuf en cercle assez à l'aise ; encore avait-on des lances, des boucliei*s, et on attachait des écus et l'armet de Mambrin à nos bâtons vert et clinquant, qui passeront, si l'on veut, pour pilastres vert et or. Une troupe de racleurs et de sonneurs de cors saxons , duuisés de leur pays, composaient mon orchestre. Que nous étions bien

(1) Correipondance inédite de Voltaire mec de Brottee^ pag. 106.-* (^ Pag. iii* -(8) Pag. 111. — (4) Pag. 117.

(6) Uttre à d*ArgeQtal, du !•' octobre 17ft9. (6) Lettre à M>^ de Fontaine, du 6 novembre 17ft9. (7j Lettre à d*Argental , du 7 septembre 1759. (8) Lettre à Thieriot , du B décembre 1789. (») Lettre kW^àt Footaine , du S4 oovâmbf^.1789.

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vétos I Jamais le Moiit-*Jiira n'a eu pareille aubaine» a Bientôt il ne (ut plus question que des pièces et de la beauté de oe tbéAtre. Bien des personnages célèbres y jouèrent la comédie ; mais aussi plusieurs gpedatem^ n'en sortirent pas éblouis. Témoin le marquis de Luchet^ (t. II. p. 44), qui nous en a laissé cette description : « Les cbÂssia d66 coulisses étaient couverts d'oripeaux en clinquant, et de fleurs de papier; le fond r^résentait des arcades percées dans le mur : au lieu de frises , c'était un drap sur lequel était peint en couleur can<s ndle un immense soleil ; et , malgré tout ce qu'on put lui ( Voltaire) représenter, o'est sur un pareil théâtre qu'il joua Alvarès dans Aisire, Narbas dans Mérope , Argire dans Tancrède, Comment explii quer une pareille contradiction ? Un homme qui avait si souvent déclamé contre la mesquinerie des théàti-es de France, qui connais* sait aussi bien la machine tragique, qui possédait mieux que personne la magie des etTets, qui formait si parfaitement les acteurs , et qui cependant prive ses pièces du prestige de la scène , et associe volontairement les beautés de ses ouvrages à ce costume ridicule. » Si Voltaire n'a pas évité les ridicules dont il n'avait cessé de se moquer, il ne faut pas l'attribuer à- un défaut de goût , mais à cette économie qu'il n'oubliait jamais. A Paris il empruntait aux oomé« diens, rapporte Longchamp (p. 278) , tout ce qui lui était nécessaire pour la représentation de ses pièces dans son hôtel. Â Tourney et & Mon-Repos, il ne pouvait se recommander à la complaisance d'aucun vestiaire. Aussi se passionna-t-il pour la simplicité des vêtements; mais M"* Denis se montra plus difficile. De là de fréquentes alterca* tions entre l'onde et la nièce. Quand celui-là cédait, celle^i ne s'a£Eu^ Uaitque de costumes confectionnés à Paris. Aussi Voltaire mandait-il le 10 janvier 1758 à M»« de Fontaine : a II faut être complaisant; c'est bien l'être que de jouer la comédie à mou âge, et de soufirir qu'on m'envoie de Paris des habits de Zamti et de Narbas. C'est une fantaisie de votre sœur; elle en a bien d'autres qui deviennent les miennes. » Le S6 suivant , nouvel aveu : a Votre sœur attend l'habit d'Idamé avec plus d'impatience que je n'attends ceux de Zamti et de Narbas. Si elle avait bien fait, elle se serait habillée à sa fantaisie , sans suivre la fantaisie des autres , et sans vous donner tant de peines, IW moi , avec sept à huit aunes d'étoffe de Lyon , j'aurais trèsbien arrangé mes guenilles de vieux bonhomme. Je n'aime à imiter ni le jeu , ni le style , ni la manière de se mettre ; chacun a son goût, ^u ou mauvais. M»« Denis a cru qu'on ne pouvait avoir une jarretière bien faite, sans la faire venir à grands frais. J'ai été mon jardinier. J'aurais tout aussi bien été mon tailleur. » C'est Lekain qui avait été chargé de cette commission. Voltaire en paraissait a£EUgé. Aussi scmble-t-il s'excuser de cette hardiesse dans oesjignes adressées &

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Lekain : c Cest une fantaisie de M^ Denis que ces habits de théàltt qu'elle TOUS a demandés. Ces amusements ne conviennent ni à mm àgQ, ni à ma santé; ni à ma façon de penser. »

Mais Voltaire s'était obligé à consacrer douze mille livres à l'exploitation de ses nouvelles terres. Nous connaissons rirapatienoe qu'il témoignait d'y tout améliorer, avant de signer le contrat. Le mois de janvier 4759, il mandait à M. de RuflTey : « Avez-vous vu M. le président de Brosses? S'il vient dans un an à Tourney , il demandera où était le chAteau. Le plaisir de bâtir et de planter flatte un peu l'aiBOurpropre, et cela est vrai; mais le plaisir de mettre les choses dans l'ordre est bien plus grand. J'ai ime telle horreur pour la difformité que j'ai rajusté deux maisons en Suisse, uniquement parce que leur irrégularité me blessait la vue. Les propriétaires ne sont pas fâchés de trouver un homme de mon humeur. Je ne me mêle point de réformer les mauvais livres, m|iis bien les maisons où je loge. Boc euro et onmis m hoc sum. » Dès le i9 décembre i758, il apprenait à d'Argental qu'il y avait de tout à Tourney, qui ne rapportait que trois pour un. Il prend la plume. Lisons attentivement ce quil écrit à M. de Brosses le ^ suivant : a Soyez bien convaincu que je suis homme à pousser la chose au delà de vingt-quatre (au lieu de douze mille Uvres exigibles). C'est ma façon , et siu*tout avec vous. Je suis connu pour tel dans le pays. J'ai déjà vingt ouvriers qui réparent les délabrés vignobles. On va incessamment réparer votre château. Vous ne le recouDaitrez pas. On donne un cours aux eaux. Votre forêt est dans un état affreux. J'y mettrai ordre; tout est arrangé. » — Le 5 janvier i759 : a J'ai déjà ordonné qu'on jetât à bas la moitié du château et qu'on changeât l'autre. Les fossés seront grands et réguliers. Nous aurons des ponts tournants. Vous serez un jour étonné d'avoh* un château très-beau, très-peigné, et des campagnes fertiles , labourées et semées à la nouvelle mode, et de belles prairies qui sont aujourd'hui couvertes de taupes, et que vous verrw arrosées de petits ruisseaux. » — Le 17 du même mois : a Votre escalier a changé de place , les prés ont été réparés , les haies raccommodées, les fossés nettoyés et élargis. » — En février : a Cinqiumte ouvriers ajustent le château. Ce sera \m endroit délicieux. U m'en coûtera plus de vingt-quatre mille Uvres pour améliorer la terre et pour embellir le château. Je suis peut-être le seul homme en France qui en eût usé ainsi. » — Le 23 mai : « Si vous pouviez voir a^jou^ d'hui le château de Tourney , vous verriez que j'en ai fait une terre qu'im jour vous vendrez le double de ce que vous l'auriez' vendue. J'ose dire que vous ne devez pas être mécontent de mon aversion mortelle pour tout ce qui est délabi'ement. » — Le 9 novembre : a J'ai planté quatre cents arbres dans le jardin; j'ai fait sauter plus de

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soixante gros rochers qui étaient répandus dans les champs de froment ^ qui cassaient toutes les charrues et rendaient une partie de la sanature inutile : il y en a encore autant pour le moins à déraciner ; et je consume ; pour labourer^ plus de poudre à canon qu'au siège d'une ville. Je n'ai rien négligé de l'utile^ prés^ chemins ^ grange, pressoir, plantations; tout a été fait à neuf ou réparé. » Tous ces travaux durent coûter des sommes immenses (1); oui , des dépenses extraordinaires (2) qui ruinèrent la fortune de Voltaire (3) donnant phis d'argent que son domaine ne valait (4). Le 42 novembre 4759 il disait avoir en six mois employé plus de quinze mille livres à le réparer, sans compter les frais de culture. Deux jours après, il croyait avoir procuré un bien réel de vingt mille francs à sa terre. Le 30 septembre et le SO octobre 4761 , il possédait les quittances des dixhuit mille livres qu'il avait payées à des ouvriers les trois premiers mois après son acquisition. M. de Brosses se permit de lui répondre, fin octobre 4761 : a Vous allez sans cesse répétant à tout le monde qu'au lieu de 42,000 livres que vous devez mettre en constructions et réparations au château de Toumey , vous y en avez déjà mis pour 18,000 li\Tes , et même quelquefois pour 40,000 livres. N'ayant connaissance d'aucun autre changement que de quelques croisées et d'un pont de bois qui va au jardin, j'ai peine à les porter à ce prix. Au reste , je n'ai rien à vous dire là-dessus : vous êtes le maître du temps; ce que vous n'avez pas fait, vous le ferez.» Le 30 janvier 1768, Voltaire se prévalait de nouveau de ses mémoires de vingt mille livres. Il est vrai que le 49 auguste suivant , il les réduisait à dix-huit mille livres, mais dont il avait les quittances libellées.

Chose singulière ! malgré ces dépenses immenses de bonifica* Uons immenses (5), Voltaire se plaignait continuellement de la stérilité de son domaine. Le 9 novembre 4759, il en porte le revenu à deux mille livres au plus, net quinze cents livres; le 30 septembre et le 20 octobre 4764 , il l'évalue à douze cents livres dans les meiU leures années; le 45 janvier 4767, il avait abandonné l'exploitation de sa terre à un Suisse qui ne lui payait qu'environ dix-sept cents li\Tes. Le 30 janvier 1768, il n'en trouvait plus que douze cents livres, avec im char de foin , trois chars de paille, et un tonneau de vin , ce qui ne faisait pas seize cents livres de rente. Le 49 auguste suivant, il ne l'afiTermait que douze cents Uvres en argent, et environ trois cents livres en denrées , lésion de plus de moitié à ses yeux. Lé 21 février 1770, il n'osait pas avancer que Toumey rapportât mille li^Tes, mais il s'estimait heureux d'en retirer environ quinze à seize

(1) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, pag, 88. — {%) Pag. 80. - (I) Pig. 144. - (4) Pag. 451. - (5) Pag. 88.

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qentd livreB ^ c'est-à-dire douze cents livres en argent e^ le reste eo fournitures qui valaient tantôt au-dessus de cent écus et tantôt audessous. De 1^ de nouvelles jérémiades. Voltaire écrivit à M. de Brosses et à tous les amis de M. de Brosses. U parla de lésion ({), puis de lettres de rescision (2). Le président n'avait qu'une objection hb\\ f^épéter à si^tiété^ c'est que Chouet n'avait pas un sou de France en a^ rivant à Toumey^ qu'il y avait passé son temps dans la débauche^ et que néanmoins il n'avait jamais manqué de pr&enter chaque année les trois mille livi'es stipulées dans son bail ; qu'il n'avait tenu qu'à Voltaire d'accepter la soumission de ce bail de Chouet, lequel il avait voulu expulser, comme condition première de son acquisition.

Cette réponse de M. de Brosses était im argument sans réplique. Voltaire néanmoins murmurait encore. Pourquoi? il avait envie d'acquérir à perpétuité ce qui ne lui appartenait qu'en vertu d'un bail à vie. Il essayait donc de le déprécier, afin d'amener le président à le lui céder à meilleur mai*ché. Il y eut plusieurs lettres écrites à ce siyet depuis la fin de l'année 4759. On alla jusqu'à rédiger un projet de vente dans le mois de janvier 1760. Le prix d'achat fut fixé à cent dix mille livres, savoir : cent mille livres pour la terre, et le reste pour les meubles, efiTets, bestiaux et fruits pendants, indépendamment des trente-cinq mille livres reçues par M. de Brosses le il décembre 1758; sur cette somme de cent dix mille livres. Voltaire devait payer cinquante mille livi*es trois mois après la signature des conventions, sans intérêts pour ces trois mois, outre un présent de vingt louis à M"^ de Brosses (3). U ne se pressa pas de conclure; il continua et de se lamenter et de négocier. Tout à coup il lui prit fantaisie de relire le premier contrat passé par-devant notaire et en présence de témoins à Femey (4). Il s'arrêta sm* le titre des meubles que sa mort laisserait à M. de Brosses. Cet article avait été le siqet et de plusieurs lettres et d'une entrevue entre les deux parties. Voltaire avait accepté cette condition , et voilà qu'il parle de surprise, qu'il crie de toute la force de ses poumons à l'injustice , à la supe^ chérie, à la fraude. Il dit et il redit qu'il est la victime de la duplicité de son bailleur. Il joua ce i*ôle avec une persévérance infotigable, une audace inouïe; il fatigua tellement de ses importunités tous les amis du président qu'ils réclamèrent aussi. M. de Brosses finit par renoncer à la clause qui lui assurait tous les meuMes de Toumey, afin d'être délivré des tracasseries dont il était obsédé de toutes parts, à l'instigation de Voltaire (5).

Cette action de M. de Brosses n'était pas sans générosité. Nod-

(1) Cùrreipondance ifMiie de Voltaire avec de Brosses , pag. 141, lU. - — (9) Pag. tOO. - (1) Pag. iOi. — (4) Pag. S9 et HS* - W Pag. SU

A TOURIŒT. 141

seulement Voltaire lui suscitait des ennemis à propos de diaque ligne de son contrat; mais, loin d'embellir et d'améliorer la terre de Toumey 9 il se permettait d'abattre tous les arbres de là forêt, ef de faire des cadeaux de Tieux chênes aux dépens du président (1). Celuici avait traité de bonne foi (2); il n^avait pas même demandé de garanties à Voltaire, qui avait acheté Femey ^us le nom de M"* Denis, et ne possédait qu'en viager la maison des Délices. Des mesures de prudence devinrent donc nécessaires. M. de Brosses proposa une reconnaissance de l'état de tout ce qui avait été c^dé à Voltaire (3). Celui-ci se fâcha (A) et recourut à des offres de vente afin de retarder la visite des experts (5). Cette ruse lui réussit à merveSIe.M; de Brosses patienta longtemps, mais lorsqu'il se douta du leurre (6), il mit Voltaire en demeuii de fixer im jour pour faire rmvenlaire des bâtiments et terres de tout le comté de Toiimey (7)i Sans cette précaution, M. de Brosses serait resté l^objet de toutes les raifleries, de toutes les calomnies de Voltaire.

Maintenant ou sait de quel côlé sont la bonne foi, la noblesse et ta générosité de caractère , et laquelle des deux parties l^histoire doit flétrir avec indignation , et mettre au rang des escrocs, des menteurs^ des fourbes.

Voltaire survécut à M. de Brossée* A la mort de Vollait*e, la famille de Brosses réclama des dommages-intérêts à M"»* Denis , héritière de Voltaire, pour les dégradations et détériorations arrivées dans la terre de Toumey pendant la jouissance de Voltaire, suivant la reconnaissance et estimation, qui en avait été faite par experts res^ pectivement nommés.

L'estimation des experts choisis pai^ la famille de Bi^osses fut con^ finnée par celle des trois experts nommés par le lieutenant-général do bailliage de 6ex; Une instance était introduite et commencée contre M"" Denis, qui, à l'âge de 68 ans, avait épousé en secondeb noces, le 4 8 janvier 1780, à l'église Saint-Eustache, le sieur Françoife François, dit Duvivier, âgé de près de 55 ans. M"« Ihivivièr préféra ime transaction.

Aussi, le 16 janvier i781 , a en l'étude de M« Dutertt^, notaire à Paris, entre M. Fargès, ancien intendant des finances, au nom et comme fondé de la procuration de i" M. Legouz de Saint-Seine, premier président du parlement de Bourgogne , tuteur honoraire de M. Aené de Brosses, fiîs mineur du président de Brosses et donataire de la sdgneurie de Toiuney; î* M. Dussaussoye, tuteur onéraire <hidit sieur René de Brosses; 3* M. Charles-Claude de Brosses^ die-

(1) Correipùndance inédite de Voltaire avec de Brosses^ pag. 80. — (f) Pag. 58. - (S) V9%, 75. — (4) Ptg. 77. - (5) Pag. 87. — (6) Pag. 167. — (7) Pag. 86.

iAi VOLTAIRE

valier, d'une part; et de M"* Duvivier, tenue des charges de feu M. de Voltaire ; d'autre part;

n a été convenu de ce qui suit à titre de transaction sur procès, pour terminer et assoupir Tinstance pendante au bailliage de Gex , éviter les frais de nouveaux rapports, et prévenir les suites de Tévénement des contestations mues entre lesdites parties, qui pourraieut donner lieu à des involutions de procédures considérables :

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