X. Voltaire patriarche de Femey
Or, le 45 octobre 1758, Voltaire écrivait de Ferney à M. Fabry, maire de Gex : « Je vous écris en hâte et sans cérémonie chez M. de Boisi, où je ne suis que pour im moment. C'est pour avoir l'honneur de vous dire que ma confiance en vos bontés m'a déterminé à entrer en marché de la terre de Femey avec M. de Boisi. Le bonheur d'être en i^ation avec vous donnerait un nouveau prix à ce petit domaine. Je compte l'avoir à peu près à quatre-vingt mille livres sans les effets mobiliers, qui forment un objet à part. On m'avait assuré que les iodset ventes allaient à huit mille livres. J'ai demandé à S. A. S. (le comte de la Marche, engagiste du pays de Gex) une diminution de moitié, diminution que tous les seigneurs accordent. Ainsi, je me suis flatté que je ne paierais que quatre mille livres; c'est sur ce pied que j'ai donné ma parole à M. de Boifei. La nature de mon bien ne me met pas en état de trouver sur-le-champ quatre-vingt mille livres pour payer M. de Boisi ; il faut que y emprunte. Voiis savez combien il en coûte dé faux frais, avant qu'on soit en possession d'une terre; il ne me serait guère possible de faire cette acquisition, si je ne trouvais deè facilités auprès de M. de la Marche. J'ai écrit à son intendant, et, supposant toujours que les droits étaient de huit mille livres, j'ai demandé une diminution de moitié. Oserai-je vous supplier. Monsieur, de vouloir bien spécifier, lorsque vous écrirez, que c'est la somme de quatre mille livres que je propose de donner? On me dit que S. A. S. s'est réservé les deux tiers de ce droit. A l'égard de votre tiers, j'en passerai par ce que vous voudrez bien me presci^ire, et j'attends vos ordres pour conclure ma négociation entamée. »
Le 28, suivant sa lettre à M. Bertrand, il était encore en marché de la seigneurie de Femey, uniquement préoccupé de tant de droits à payer, de tant de choses à discuter. Le 10 novembre,. il apprenait à Cideville qu'il avait acheté une bonne terre à deux lieues des Délices ; et dix jours après, il datait une lettre du château de Femey; néamnoins, le 3 janvier 1759, il avouait à M, Fabry qu'il n'en était
¥VWf AIROUET ©B VO]LTAILiRIE,
"Si itPantnut^ prFs P*ria le a» FArier iC^ity MartàPaiîile S* Ihi 1778 .
A FSHlfEY. \Ù
pas encore le propriétaire, uiais qu'il était autorisé à y faii*e tout ce qu'il jugerait à propos^ en vertu d'une promesse de vente, en attendant le moment d'en signer le contrat avec M. de Boisi. U ajoutait : « Ce que le conseil de Mgr le comte de La Marche exige de moi est cause du long retardement du contrat. U faut que je sfiéôiiie les domaines relevant de Gex et d'autres seigneurs. Je n'ai point d'aveu et dénombrement, Ferney ayant été longtemps dans la maison de Budée , sans qu'on ait été obligé d'en faire. Pluâiéurs seigneur^ voisins prétendent des droits de mouvance , qui ne sont pas éclaircis. Genève , l'abbé de Trévezin , la dame de la BÂtie, le seigneur de la Feuillasse prétendent des lods et ventes, et probablement leur» prétentions sont préjudiciables aux droits de Mgr le comte de la Biarche, qui sont les vôtres. Vous pouvez m'aider dans les recherches pénibles que je suis obligé de faire ; vos lumières et vos bontés accéléreront la fin d'une affaire que j'ai d'autant plus à cœur qu'elle vous regarde. » Le 49 août, ce M. Fabry lui avait déjà remis quittance de son tiers de lods et ventes, disait-il à d'Argental. Le conseil du comte de la Marche fut moins expéditif. En vain Voltaire employa les re* 0(Hmnandations des d'Argental et des GhauveJin. M. d'Ëspagnac se refusa à toute concession , et exigea tous les di*oits dus à son maître. Voltaire envoya requêtes sur requêtes à son nouveau seigneur suzerain. Ces démarches n'aboutirent à rien. Le comte de la Maxx;he donna gain de cause à son conseiUer d'Ëspagnac. Aussi, le 7 mars 1760, Voltaire pria-t-il d'Argental de verser entre les mains de cet impitoyable d'Ëspagnac neuf cents Uvres qu'il avait encore à donner au comte de la Marche, pour l'acquisition de la seigneurie de Ferney. Dix jours plus tard , il mandait à d'Argental que tout était fini > et que, pour éviter un procès, il avait préféré débourser plus de pis« tôles qu'il ne l'avait cru.
Sur ces entrefaites. Voltaire avait acheté à vil prix une petite pro^ prié té de Bétems, détenu en prison pour dettes, ainsi que nous l'avons déjà vu. Nouvelle acquisition, par conséquent nouveaux droits pour le fisc. Mais tout ce qu'il est possible d'employer de ruse, de finesse, d^esprit. Voltaire s'en servit poiu* ne point payer tous les frais de son dernier contrat. Le 7 septembre 4759 , il écrit donc :
a A Ml de Chauvelin,
Intendant des finances.
Non plainte ,
non requête,
non procès,
mais très-humble consultation.
Toijyours centième denier.
Un peu d'attention , s'il vous plaît , Monsieur.
UG VOiTAlRE
a Pai' (U)Qirat fait et passé le 30 auguste^ V.....;. a bien txm/u donner 3,1 io livres comptant, pour tirer son vassal Bétems de prison , et ledit Bétems abandonnei* son rural au pays de Gex , jusqu'à ce
que Y soit remboursé sur les fiuits de ce rural, et le tout sans
intérêts, ainsi qu'il est spécifié au contrat. Or la sangsue commise par les fermes générales exige le centième de cette bonne action. De quel droit; sangsue? est-ce une aliénation , un bail à vie? esfrce aliénation de fonds? est-ce mi bail de plus de neuf ans ? Le fonds dont je deviens régisseur vaut environ 700 livres par an. Comptex, vous trouverez qu'en quatre ans et demi , tout est fini. Pourquoi fourreivous votre nez dans un plaisir que je fais à mon vassal de Toumey ? pourquoi prenez «vous votre part d'un argent prêté par pure charitél Si vous m'échauffez lesoreiUes, je me plaindrai à M. de Chauvelin. Vous m'avez extorqué là, avec Ja petite oie , 50 livres ; sachez que je les retiendrai ( car M. de Chauvelin le jugera ainsi ) sur le centième de l'acquisition à vie de Tourney. Je ne veux pas importuner le roi pour avoir un brevet d'exemption ; je suis satisfait de ses bontés, l'État a besoin d'argent. Oui, vous aurez votre centième d'acquisition à vie. Patience I mais pour vos 50 livres extorquées, vous les rendrei, s'il vous plaît , ou il n'y a point de justice sur la terre. Vous êtes chicaneur et vorace; vous dégoûtez de faire du bien. Si M. de Chauvelin met NON en marge de ma pancarte , je me tais ; mais il mettra st. » Malheureusement, il biffa ce si. On doit le louer d'avoir résisté à cette tentation; une pareille requête était un tour de force; elle valait bien 50 livres. Il fallait avoir ou un c^ur d'airain ou un grand sentiment de ses devoirs pour écrire non au lieu de sr. Voltaire se résigna, mais en protestant contre l'injustice et la rapacité qui révoltaient et allumaienl sa bile, disait-il le l*' octobre 1759 à d'Argental.
Pour lui, toute perception de droit était une injustice. Il craignait toujours qu'on ne lui en demandât trop. Ainsi , le 30 janvier 4760 il mande à M"» d'Épinay : a J'écris aujourd'hui à la femme d'un fermier général. Nous souhaiterions que Messieurs les fermiers généraux eussent la bonté de nous faire communiquer le tarif des droits qu'on doit payer pour ce qu'on fait venir de Genève au pays de Gex, avec ityo^ction aux commis de ne point molester nos équipages > et de laisser passer librement nos effets de Tourney, territoire de France, à Femey, territoire aussi de France. » Ces droits, il fallait les aller payer un peu loin ; ce déplacement occasionnait des frais. Voltaire avise au moyen d'éviter et ce déplacement et ces frais. Le S9 juillet 1763, il écrit à Damilaville, premier commis au bureau des vingtièmes : « Il ne faut pas toijgours négliger les affaires pour la philosophie. Il faut que je consulte mon cher frère ; le receveur du vingtième, qui demeure à Belley, prétend que nous devons lui
À FERNKTi 147
ôDVoyer noire argent à Belley , qui est à dix-huit lieues par delà nos montagnes^ tandis qu'il peut avoir très-aisément un bureau de correspondance à 6ex^ où nous payons la capitalion , et qui n'est qu'à Une lieue du château de Ferney . Cette prétention me parait inique et absurde. Je demande le sentiment de mon cher frère. » Le 8 auguste^ il àf^rend à Damilaville que le directeur des vingtièmes du pays Test venu voir , et s'est chargé d'accommoder l'affaire. Il obtmt ce qu'il souhaitait.
0 a prononcé le mot de capitation. Qu'était-ce ? A la suite des quarante-huit feuilles dont se compose l'Etat des biens de Voltaire > je découvre le document suivant , qui mérite de trouver place dans nos recherches : a Déclaration des biens que U^' Denis possède à Pei*ney. Elle a vu que sa terre est estimée 4,000 livres de revenu dans un rôle des tailles. Elle déclare que cette terre lui a coûté jusqu'ici plus de six mUU francs par an pour la culture, et ne lui ajamcUs produit un sou de bénéfice. ( Nous avons vu que VoJ taire portait à 15,000 livres les revenus de Ferney. ) Tout le pays sait que ce n'est qu'une maison de plaisance qui demande un très-grand entretien. Le sieur Sartori a offert en 1768 d'affermer le domaine 1,800 livres. Ce domaine n'a jamais rapporté 1 ,500 livres à M. de Boisi, de qui M"** Denis l'a acheté. Elle paie pour les vingtièmes annuellement 176 1. 9 s. 0 d. EUe a dans son château : domestiques — 15 envii*on, domestiques et valets de campagne 18. Elle paiera sur-le-champ la somme à laquelle elle sera imposée. A Ferney, 9 octobre 1776. Signé : Mignot Denis. Adressé à M. Martin, secrétaire des états, le 8 octobre. J'ai donné un certificat de réception de cette déclaration. » Suit le paraphe.
N'oublions pas les droits de poste. A ce mot tout le monde plaint VoHaire. Le ai juillet 1759 « il écrivait à M. de Ruffey : a On dira de mai ^ à ma mort, comme de votre Dijonnais (Nicaise^ antiquaire Dijonnais, célèbre par sa correspondance avec tous les savants de l'Europe au xvii* siècle) :
Que nul li*y perd tant que It pof te. »
Voltaire ne mourut que dix-neuf ans plus tard. Or, aU iO jUiU let 1759; sa Correspondance, dans l'édition de M. Beuchot, s'élève déjà à 3,855 lettres; le 96 mai 1778, il y en a 7,473 , non ccnnpris la piuJ)lication de M. Foisset. Et néanmoins M. Beuchot avouait (Œuvres de Voltaire , t. LI. p. vu) qu'il n^était pas éloigné de croire que le nombre des lettres encore inconnues était ptesque égal à celui deft lettres imprimées. J'en connais plusieurs collections qui ont échBiippé aux recherches du savant commentateur; il en parait presque kmi» les moie d'inédites dans les Hm>ues. 11 est certain qu'il y en a eu beau'*
coup de perdues, d'égai*ées, d'anéanties par leurs j[K)sses5eursi Cependant, quelque extraordinaire que soit le nombre des lettres adressées à Voltaire , je suis convaincu que la poste n'a pas perdu à Isa mort.
Dans toutes les affaires pécuniaires , personne n'a jamais mieux tiré son épingle du jeu , comme il l'avouait. Chaque fois que les gens de lettres sont aux prises avec les nécessités de la vie , Thomme est abasourdi par l'écrivain ; il y a, pour ainsi dire, une éclipse totale de génie. Chez Voltaire jamais l'auteur ne domine ni n'absorbe l'homme ; dans tous les genres de littérature , il est à chaque instant entraîné par la fougue de ses passions ; il comp^ avec plus d'impétuosité que d'enthousiasme ; il tire la moitié de son esprit de sa colère ou de sa vanité; sous des impressions si diverses , son style conserve toute la limpidité du cristal ; c'est à peine si vous y remarquez ce nuage léger que laisse le souffle d'un petit enfant sur une glace. Qu'une question pratique , qu'une règle d'intérêt vienne à se glisser sous sa plume , vous êtes étonné de voir en lui le rival des Pàris-Duvemey et des Beaumarchais; aucun calcul ne l'embarrasse, aucune opération ne lui répugne; le plus roué des commis, le plus espiègle des clercs n'agirait ni mieux ni plus vite. On dirait qu'il a le don de convertir tout en or. Quand son expérience est surprise en défaut, il trouve dans les profondeurs de son intelligence des ressources cachées que Molière eût dédaignées conune des invraisemblances, comme des traits forcés. Les voies plus ou moins naturelles, plus ou moins licites , plus ou moins honnêtes ou infâmes, il sait y recourir avec tant de ménagement, tant de déUcatesse, qu'il faut être prévenu pour ne pas rester la dupe de ces ruses, de ces tours de force de prestidigitateur. Le 18 décembre 1734, il mandait à d'Argental : a Poiu* qu'un honune soit un coquin , il faut qu'il soit un grand personnage; il n'appartient pas à tout le monde d'être (ripon. » N'est*on pas tenté de lui appUquer ces paroles, si l'on considère qu'il ne s'est surpassé en compliments , en éloquence , et n'a prodigué les plus belles facultés de son inépuisable imagination , que les jours où il avait besoin de tourner le feuillet Doit de son livret pour ajouter quelques livres , quelques sols ou deniers au recto de Y Avoir ?
Voyez. Le 8 auguste 1763 , il disait à Damila ville : a La poste est une belle invention , mais il faut un peu de fidélité et même d'indulgence. » Maintes fois il reçut des lettres dont le cachet n'était pas intact; jamais il ne se plaignit de ne pas rencontrer de l'indulgence chez les commis de la poste et les maîtres de contre-seings. Sa reUgion ne pouvait pas être surprise. Dans le mois de janvier 1763 , il envoya cet Avertissement au Mercure : « Plusieurs personnes s'étant plaintes de n'avoir pas reçu de réponse à des paquets envoyés soit à
A FfiENET. 149
Femey, soit à Tourney^ soit aux Délices^ on est obligé d^avertir (piHittendu la multiplicité immense de ces paquets^ on a été obligé de renvoyer tous ceux qui n'étaient pas adressés par des personnes avec qui Ton a l'honneur d'être en relation. » L'écriture d'une enveloppe , on le sait , ne suffit pas pour indiquer le signataire d'une lettre. Voltaire s'en rapportait exclusivement au cachet. C'est pom*quoi il avait un carnet de forme carrée , grand comme un cahier de papier à lettres ^ d'environ quinze lignes d'épaisseiu* , et siu* les feuillets duquel il réunissait et rangeait avec ordre les cachets de toutes les personnes avec lesquelles il était et voulait rester en correspondance; sous chacun de ces cachets il mettait le nom de la personne qui l'avait adopté^ et le jugement qu'il en portait (!)• Quiconque n'avait pas obtemi l'honneur de trouver place sur ce répertoire héraldique , parvenait difficilement à se faire lire du philosophe. Il ne l'ecevait que les paquets dont le cachet lui était familier. Il refusait impitoyablement toutes les autres missives. Pourtant il en conservait une note. Ainsi dans son Livret je lis cette page, qui doit être de 4776 :
Lettres renvoyées au rebut.
a Le 28 avril, 3 lettres pour 49 s.
«Le 30 — i 23
« Le 2 mai, 1 38
«Le 12 — 4 20
« Payé le 42 les lettres acceptées jusqu'au i«' mai.
c Le 45 mai, renvoyé 1 52
«Le 2 juin, 40 40L44
a Plus 46
a Le 6 — 2 59
«Le44 — i 7
«Le 48 — 4 23
«Le 20 — 4 30
«Le27 — 2 46
« Juin , renvoyé lettre de M"» du Casan à la Conception, rue Saint-Honoré. 45
« Idem, de Bourcet , officier à Pondichery, sur les friponneries du jésuite Lavaur-Lally. Sa lettre est du
8juiUet 1776 82
« Id. Sermon du curé de Cravant 52
(!) Sncore une viiite m château de Femey-Voltaire , par J.-A. Dufresne, ama-' leur de la science et des arts. Pom , 1884, iii-8% pag. 14.
150 TOLTAip
(rLe3 juUlet.S KO
(xLeSO — i. . . . , 30
«Le 25 — 3 39
a Le 5 auguBte ^ 2. ...,....«• . 3S
«Le 43 — 2 34
«Le 16 — 5 94
« Le 24 octobre^ en plusieure fois 10L15
« Le 2 novembre^ 2. , , , , . , 2 L 2 9
Les lettre!* que refusait Voltaire n'étaient donc pas trop nombreuses. Quant à celles qu'il daignait recevoir, ce devait être une grande dépense pour lui. L'indulgence de la poste le tira d'aflfaire. La plupart de ceux qui lui écrivaient étaient de hauts et puissants personnages, ou parents et amis de ces hauts et puissants personnages. Or, tous ces grands seigneurs jouissaient par eux-mêmes ou par leurs connaissances du privilège de contre-seing , (Je la franchise de leurs correspondances. Grâce à eux, tout ce qui était envoyé à Voltaire était contre-signe à Paris; et Voltaire à son tour répondait sûrement à tout son monde, en se servant d'enveloppes à leur adresse. Et comme il avait des courtisans dans toute l'Europe, il parvint à obtenir des franchises de lettres non-seulement des grands bureaux de poste de la France et de l'étranger , mais même de toutes les succursales de ces bureaux ; de sorte que, de quelque château voisin ou éloigné qu'on l'accablât de billets, il se ménageait des ports de quatre sotis (1). Il eut toujours l'attention de se lier intimement avec les directeurs des finances et des postes à Paris, à Lyon, à Genève et dans tous les endroits où il avait des relations. Tous ces fonctionnaires se firent im honneur de lui rendre service ; leurs commis eux-mêmes abusaient , fen sa faveur, de leur position pour contresigner tout ce qui leur était présenté pour lui par des personnes, qui n'auraient osé se l'ecommander à la bienveillance des chefs de l'administration. C'est ainsi que le nom des Devaines, des Damilaville, des Marin , des Suard , des Héron vient se placer à côté de celui des Bouret, des Chauvelin, des Bernis, des Fleuri, des Malesherbes, des Hennin, des Prasiin, des Choiseul, des Tabareau, des Bouille, desTrudaine, des d'Argenson, des GaUatin, des Coiurteilles, des La Reinière, des Tiroux de Mauregard et de tous ceux à qui leur position donnait tout pouvoir d'épargner la bourse de Voltaire aux dépens du fisc. Ils fermaient les yeux sur les missives , les livres, les brochures, les paquets, en un mot sur tout ce qui était envoyé à
(1) Lettre à Tabareau , directeur de la poste à Lyon , du 8 mars I7T0.
A VERNSY. 4K{
VûlUiire ou par Voltaire. LIËtat ne gagnait donc rien^ ou du moing peu de chose ^ en charriant Bon immense correspondance.
Mais comment Voltaire recevia-t-il chex Ini les sommes immenses qu'on versait chaque année entre les mains de son notaire à Paris? A Cirey , il employait, à ses risques et périls, la ruse pour s'épargner des droits de déclaration d'argent et ne point payer doubles frais d'envoi. Le ^ novembi*e 4735, il mandait à CideviUe : ce Nous avions , Linant et moi , mis bien proprement deux louis d'or, bien entourés de cire, dans un gros paquet adressé à sa pauvre soeur, et nous avions pris ce pai*ti parce que le besoin était pressant. La malheureuse a bien reçu la lettre d'avis, mais point la lettre i argent. » Le 7 décembre 1738, il disait à l'abbé Moussinot : a Vous pouves en toute sûreté mettre les 300 louis bien empaquetés au coche sans les déclarer et sans rien payer, pourvu que la caisse soit bien et duement enregistrée à l'adresse de M""' la marquise comme meubles précieux. Cela suffira. Il faudra, je crois, tirer un reçu du bureau. » A Pemey, aucune de ces inquiétudes. Le 46 avril 4770, il écrivait à M. de la Borde : o Je n'ai l'honneur de vous connaître que par votre générosité. Vous avez eu toujours la bonté de me faire toucher mes rentes sans souffrir que je perdisse un denier pour le change. » Sans cette galanterie, il lui en eût coûté, disait-il, le 7 avril i770, au marquis de Florian, sept ou huit pour cent pour le change et pour la conversion de l'argent de Genève en argent de France. Comme banquier de la cour, ce bon M. de la Borde avait un correspondant à Genève; c'est chez ce dernier que Voltaire était autorisé, non-seulement à réclamer le montant des rentes qui lui étaient dues à Paris , mais même à prévenir l'époque des rentrées, en demandant l'avance de tout ce qui lui était nécessaire pour Tentretien de sa maison , en attendant que ses débiteurs eussent mis à même Delaleu de rembourser à M. de la Borde tout ce que celui-ci avait permis à Voltaire de toucher à l'avance (4).
Dans l'histoire de Voltaire , rien n'est à dédaigner; tous les plus petits détails sont des traits de caractère. Nous* venons de parler de ses lettres. Tout le monde a remarqué qu'elles fourmillent d'antidater. Quelques-unes de ces fautes étaient volontaires, parce qu'elles devenaient utiles; mais on ne peut ni excuser ni motiver le plus grand nombre. A quelle cause faut -il les attribuer? Le 42 janvier 4740, Voltaire disait à l'abbé Moussinot : « Je reçois votre lettre du 10; j'avais mal daté les miennes, parcequeje me servais habilement d*tin almanach de Vannée passée. » Or, dans tous les pays, rien n'est moins rare ni moins cher qu'un almanach. Les fréquentes et inex-
(1) Lettre à Delaleu , du 80 mars 4761.
iSi VOLTAIRB
plicabies antidater des lettres de Voltaire amènent à conclure qnlL se servait souvent d'un ancien almanach^ ou n'en avait point de Tannée courante. On ne reprocherait pas une pareille négligence à un autre homme. Quand il s'agit de Voltaire, il faut tirer des conséquences de bien des puérilités , parce que la plus grande économie présidait h tous ses goûts, à toutes ses dépenses, quelque petites qu'elles fussent, depuis les paquets d'allumettes de sa cuisine, les haimetons de ses arbres, jusqu'aux magots de son salon.
A part quelques tracasseries de ports de lettres, de vingtième, de centième denier, de lods et de ventes , Voltaire était libre, oui, libre, et si libre qu'il appelait ses domaines un royaume , voire même un assez joli royaume (1) dans le plus joli pays du globe (2), entre la France et la Suisse, sans dépendre ni de l'une ni de l'autre (3). Depuis qu'il se vante d'avoir mis une partie de sa fortune en terres (4), il avoue qu'il est très-riche, très-indépendant, très-heureux (5), et si heureux qu'il n'imagine pas un état plus heureux (6). En même temps, il se donne pour un bon citoyen (7); il se qualifie Français à l'excès (8). Il ne peut contenir ses transports d'allégresse. Sans cesse il répète qu'il est parfaitement libre (9), et entièrement libre (10), et qu'il est enfin parvenu à ce qu'il a désiré toute sa vie , l'indépendance et le repos (il).
Que signifie donc tout ce verbiage? Si Voltaire se croit libre , c'est que ses terres sont libres (12) et sont conservées dans leurs anciens privilèges (13). Ces privilèges sont de ne rien payer du tout (44), et d'avoir encore le droit de main-morte sur plusieurs petites possessions (15). Oui, Toumey ne paie rien au roi et ne doit rien à Genève (16). Femey est une seigneurie de sept à huit mille livres de rente dans le pays le plus riant de l'Europe (1 7) ; elle donne beaucoup de foin, de blé, de paille, d'avoine (48); mais elle est absolument
(1) Lettre i d^Argental , du 19 décembre 1758.
(i) Lettre i Thieriot, da 24 décembre 1758.
(8) Lettre à Gide?tlle, da 29 juin 1759. — (4) Idem.
(5) Lettre i Frédéric , du 27 mars 1759.
(6) Lettre i Gide?iUe , du 29 juin 1759.
(7) Lettre au duc de la ValUère , de 1759 (n« 2845, édit. Beucbot ).
(8) Lettre i la comtesse d*ArgeotaI, du 16 août 1769.
(9) Lettre i Gide?iUe, du 29 juin 1759.
(10) Lettre à Thieriot , du 11 juin 1759. — (11) Idetn, (12) Lettre à Frédéric , du 27 mars 1759.
(18) Lettre à GidefiUe, du 29 juin 1759. - (14) Idem. (16) Lettre à d'Argental , du 1*' février 1764.
(16) LeUreiTressan, du 12 janvier 1759.
(17) Lettre à M»* de Fontaine, du 5 novembre 1759.
(18) Lettre à Qdev iile, du 26 novembre 1758.
A FERNET. 1K3
franche de tous droits envers le roi et de tout impôt depuis Henri IV (1 ); elle n'est grevée d'aucune charge y de quelque nature que ce puisse être (9). 11 n'y en avait pas deux dans les autres provinces du royaume^ qui eussent de pareilles immunités (3). Voltaire les avait obtenues du roi par brevet , sur la demande de M"»« de Pompadour et du duc de Caioiseul, vivement aiguillonné par d'Argental (4). Ces faveurs , qui lui avaient été accordées pour lui et pour M*» Denis (5), il n'en fit aucun mystère. Ainsi , le 28 mars 1760^ il mandait à Gideville : et Je souhaiterais à mes amis des terres indépendantes et libres comme les miennes. On paie assez en France. Il est doux de n'avoir rien à payer dans ses possessions. » En 1759, il avait écrit au duc de La Vallière : « Je ne veux point mourir sans vous avoir envoyé une ode pour Jf»« de Pompadour, Je veux la chanter fière-ment, hardiment, sans fadeur; car je lui ai obligation. Elle est belle , elle est bienfaisante , sujet d'ode excellent. » Il avait aussi obligation au duc de Choiseul. Dans son Commentaire historique , il l'appela a le plus généreux et le plus magnanime des hommes. »
0 ne se lasse point de revenir à ces terres qui sont libres et ne paient rien (6). Elles sont considérables (7); ces deux lieues de pays ne rapportent pas grand'chose, ne rendent que trois pour un, quoiqu'il les ait achetées trois fois plus cher qu'elles ne valent (8); mais il s'en console, parce qu'elles ne doivent rien à personne, a-t-il dit en 1759 au duc de La Vallière. Il s'est fait trois domaines qui se touchent. Il a arrondi tout d'un coup la seigneurie de Ferney par des acquisitions utiles. Le tout monte à la valeur de plus de dix mille livres de rente, et lui en épargne plus de vingt, puisque ces trois domaines défraient presque une maison où il y a plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir (9). Ces propriétés sont sur la frontière de France, et elles sont entièrement libres. Il proteste contre les dîmes, et il écrit aux d'Argental et aux Praslin afin de ne rien donner ni au roi ni à l'Église (10). Il lui faut des terres libres I «Vive la campagne! écrii-il, le 27 février 1761, à M"» de Fontaine; vivent les terres et siu*tout les terres libres, où l'on est chez soi maître absolu , et où l'on n'a point de vingtièmes à payer !
(i) Commentaire hiitùtique,
(S) Lettre i M"* de Fontaine, du 5 novembre 1759.
(5) Commentaire historique,
(4) Lettre i d*ArgenUl , da 8 juin 1789. — (6) Idem.
(6) Lettre i Dupont , du 6 octobre 1769.
(7) Lettre à M»* du Deflànt, du 27 décembre 1758.
(8) Lettre à Bouret, du 80 novembre 1761.
(9) Lettre à Thieriot , du 84 décembre 1758.
(10) Lettre à d^Argental, du l«r révrier 1764.
4Bi YOLTAIEE
C'est beaucoup d'être indépendant; mais d'avoir trouvé le secret de Tètre en France ^ cela vaut mieux que d'avoir fait la Hmnadê. »
Nous voilà donc de nouveau face à face avec notre bonrgeùis de Paris, se servant sans cesse de la truelle et de la plume (i), faisant plus de cas de sa qualité de propriétaire que de ses lauriers de poëte, ne parlant que de ses possessions et de ses constructicms^ de ses ouvriers 9 de ses troupeaux de bœufs et de moutcHis^ prodiguant les nombres pairs et décimaux ^ les adjectifs indéfinis et les superlatifs absolus^ non sans accompagnement de tous les pr^naorns possessifs.
Aux Délices et à Toumey^ il n'était qu'usufruitier ^ il pouvait tout embellir , tout cguster ; mais il lui était interdit de démolir^ de détruire pour édifier^ en un mot de défaire pour refaire. Il avait à craindre la désapprobation d'un maître et Tinutilité de trop fortes dépenses qui retourneraient à autrui^ et non à ses héritiei*s. Propriétaire à Femey^ il put y suivre tous ses penchants^ tous ses caprices , s'y montrer créateiu*. Fut-il un architecte habile?
Femey n'était primitivement que le supplément des Délices (2). Yoltau*e finit par en faire sa demeure^ sa résidence. Il ne quitta son château que pour venir mourir à Paris dans l'hôtel du marquis de Villette, quelques jours après avoir acheté en viager, suivant son habitude, une maison rue Richelieu. Par conséquent il passa près de vingt ans à Femey. U eut donc le temps de planter et de déplanter, de démolir et de construire. Quelques pages de la Nouvelle Hél(nu attiraient une foule de voyageurs sur les bords du Léman. Comme Femey n'était pas éloigné de Genève, tous les amateurs de sites pittoresques 9ài détournaient de leur chemin pour payer leur trùmi d'éloges à Voltaire. Tous ses courtisans , tous ses amis accouraient aussi l'y visiter. Grâce à la cohue de ces dévots^ Femey devint la capitale du monde littéraire (3), mais resta toujoui*s un hameau, car il lui manquait un moniunent.
Voltaire prit la truelle, dirigea des ouvriers , mais il ne rêva rien au delà des commodités de sa personne. U n'était point artiste.
Il n'avait pas plus le sentiment des arts que celui de la nature. B'il parle des Alpes, c'est parce que ces montagnes sont pour lui la cause d'im froid de Sibérie. S'il chante la beauté du lac , la séduction d'un site pittoresque, c'est pai'ce qu'il peut mettre un pronom possessif avant ces substantifs ; son enthousiasme n'est que de la vanité du bourgeois propriétaire. A Femey conmie aux Délices, il est avant
(1) Lettre à M"« do Fontaine, du !•' féyrier 1761.
(i) Lettre i Thieriot , du 6 décembre 1758.
(8) A. Hogo, France pittoreique. Paris « 1888, in-4«, tom. I, pag. 126.
A FBRNXr. iSK
bnit et en hmt tempg bourgeois dans son langage et dans ses travaux. B croit vanter et admirer son ouvrage^ et il reste absorbé dans sa personnalité. Il adorerait volontiers sa maison avec la même passion qui attirait involontairement Pygmalion vers sa statue. Cette statue^ PygmaUon Taimait comme la réalisation d'un rêve , comme le dernier effort de sa conception et de son labeur^Texpression de son génie. Voltaire s'attache à Femey , mais c'est parce que Femey lui appar* tient et ne paie rien au roi^ et que c'est une trappe inviolable sous laquelle l'auteur de l'Homme aux quarante Écus peut se soustraire aux bordereaux du fisc. Quant à l'art ^ ne lui en demandez points c'^t un mystère pour lui.
Que lui importent ces arts qui font une vie dans la vie^ qui sont le besoin le plus impérieux de notre époque^ depuis que nous avons dévoré lesbeDes pages de Corinne , de nos Chateaubriand^ de nos Montalembert, de nos Lamartine^ de nos Victor Hugo, de nos Balzac^de nos Dumas! 11 s'est arrêté à Londres, il a parcouru la Hollande et la Belgique, il a habité Per lin^ il a traversé toute l'Allemagne ; il ne lui est pas arrivé une seule fois de descendre de sa voiture pour contempler un édifice sacré ou profane ; toutes ces vieilles basiliques^ tous ces manoirs qui rappellent tant de souvenirs historiques, qui contiennent tant de trésors de sculpture, de peinture, d'orfèvrerie, de tapisserie, de menuiserie, il ne leur a pas consacré une ligne dans ses lettres. Dans ses écrits, il a dû étudier l'archéologie pour saisir le contraste des différentes religions dans leur cultecomme dans leur symbole.Néanmoins, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV, il laisse passer toutesles occasionsdepayerson tribut d'éloges aux splendeurs de rarchitecture chrétienne; soncœurn'apas tressailli un seul instant au bruit de nos gros bourdons, à la vue de tous ces portails, de toutes ces tourelles, de ces flèches aériennes, de ces nefs majestueuses, de ces délicates colonnettes, de ces riches galeries, de ces stalles, de ces vitraux . de ces chAsees, de ces autels, de ces croisées , de ces rosaces, de ces statues, de ces fresques, de ces tableaux , de ces lampes , de ces tombeaux , de ces ornements sacerdotaux, de ces orgues , qui transforment chaque église en musée et charment tous les sens de l'homme. Mais que di&-je? Rousseau avait rêvé une habitation sans bibliothèque et sans galerie; il fut le premier apôtre du vandalisme. Diderot aussi donnait rendez-vous à sa Sophie dans un petit château sans glaces , sans tableaux, sans sophas, sans colifichets, et il voulait qu'on détruisit tous les temples. Voltaire à son tour soupira après le moment où l'on donnerait le premier coup de marteau à ce sanctuaire qu'il avait salué comme le chef-d^csuvre de la magnificence et du goût. En 1T77 , MM. Trudaine et de Lille, venaient de visiter l'Itahe; ik descendent à Femey sur leur passage. Incontinent Voltaire leur parle de Rome et
leur demande si Saint-Pierre , cette séduisante cathédrale du vicaire du Christ; est toujours bien sur ses fondements. Sur leur réponse affirmative ; il s'écria : Tant pis ! Wagnière (p. 443) garantit la véracité de cette anecdote y rapportée par les Mémoires de Bachoummt, le 15 juin 1777. Je l'abandonne aux réflexions de ceux qui prétendent que Voltaire eût désavoué tous les excès de la révolution.
Cet homme ne pouvait faire de sa résidence le sanctuaire des arts. Nous ne devons point attendre de lui cette ostentation de tableaux , de statues ; de figurines , de meubles recherchés , d'éditions pnnceps, d'albums précieux qui nous transportent d'admiration, lorsque nous soulevons les soyeuses portières de nos maîtres en littérature.
Cependant il dit, le li avril 1768 , au comte de Rochefort , que Femey, qu'il n'avait pas acheté cent mille livres en 1758, lui revient à cinq cent mille livres. Qu'y a-t-il donc fait? une église et un château. Tâchons de savoir Vil a pu consacrer cinq cent mille livi*e8 à ces œuvres profanes et pies, connue il le manda, le 30 mars 1768, à M~ du Defland.
Dans toutes les langues et dans tous les pays, j'imagine, une unité est du singuUer. Pour Voltaire, un est du pluriel. U bâtit une église, et il est de suite question d'établir des églises (1), d'édifier des églises de village (2) ; il se donne le titre de bâtisseur d'églises (3). Aussi veut-il qu'on sache qu'il bâtit une église (A) , qu'on annonce cette nouvelle consolante aux enfants d'Israël (5). Ne l'oubUons donc pas. Il construit une église qui le ruine (6). Or, cette église, est une jolie église (7). U se plaint de se ruiner à bâtir cette église (8) à laquelle il ajuste un portail assez beau (9) , un frontispice d'une pierre aussi chère que le marbre (10). Ruine sur ruine. U se ruine encore à faire des pilasti*es d'une pierre aussi chère et aussi belle que le marbre (1 1). n adresse en droiture une requête au pape , pour en obtenir, par l'intermédiaire du duc de Choiseul , un domaine absolu sur son cimetière, et des reUques pour son autel (12). Ces l'eiiques, il les reçoit quelques mois après (13). Alors cette église , où il n'a mis ni
(1) Lettre à d*Argental, du 80 jamier 1761. (t) Lettre aa roi Stanislas, du 15 août 1760. (8) Lettre i Amoalt, du 9 Juin 1161.
(4) Lettre à d*Argental, du 8 août 1760.
(5) Lettre i Thienot , du 8 août 1760.
(6) Lettre i Albergati GapaceUi, do 8 Juillet 1761.
(7) Lettre à de Bernis, du 28 nofembre 1761.
(8) Lettre à Amoult , du 6 juillet 1761. — (9) Idem. (10) Lettre à d*Argeatal, du SI juin 1761.
(U) Lettre i Amoult , du 9 Juin 1761.
(IS) Lettre i d*Argental , du 21 juin 1761 .
(18) Lettre à U comteMe de Lutielboorg, du 11 octobre 1761.
bolonnes de porphyre y ni candélabres d'or (i) ^ il Torne d'un grand 'JéimS; doré comme iln calice^ et qui a une physionomie niaise et Pair d'un empereur romain (2).
Voltaire était-il un bienfaiteur de l'église , comme il s'en vantait^ dans sa lettre du 15 juin 1761 ^ à Damila ville ? Édifier une église e^t un acte de générosité; édifier une belle église^ c'est acquérir des droits à la reconnaissance de tous les mortels. Cependant Voltaire se plaignait, dans une lettre du 21 mai 1761 , à d'Argental^ d'essuyer des chicanes affireuses pour prix de séS bienfaits. 11 eut même à cette occasion au parlement de Bourgogne un procès qu'il ne termina^ suivant Wagnière (p. 45), que grâce à la protection des avocats et des magistrats qu'il ne cessa d'intéresser à sa cause , et pour lesquels il fit imprimer un Mémoire qui ne fut tiré qu'à six exemplaires. U y avait une église à Femey ; Voltaire se permit de la jeter à bas, uniquement parce qu'elle lui cachait un beau paysage, afin d'avoir ensuite une grande avenue (3)! Le clergé porta plainte. Voltaire con«tinua de bâtir , comme il voulait , et sans consulter personne (4). Il mandait le 24 juin 4761 à d'Argental : a On m'a voulu excommunier pour avoir voulu déranger une croix de bois, et pour avoir abattu insolenunent une partie d'une grange qu'on appelait paroisse. Comme j'aime passionnément à être le maître, j'ai jeté par terre toute l'église, pour répondre aux plaintes d'en avoir abattu la moitié. J'ai pris les cloches, l'autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux; j'ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue. Le Ueutenant criminel > le procureur du roi sont venus instrumenter ; j'ai envoyé prcmiener tout le monde ; je leur ai signifié qu'ils étaient des Anes, comme de fait ils le sont. J'avais pris des mesures de façon que H. le procureur générai du parlement de Bourgogne leur a confirmé cette vérité. »
BAtir une nouvelle église devenait une obligation pour Voltaire. Est-il vrai qu'à l'ancienne grange il substitua un temple honnête , suivant Duvemet (p. 249)? Faut-il prendre à la lettre tous les détails qu'il nous a déjà donnés tout à l'heure T
La bibliottièque impériale de Saint-Pétersbourg possède, entre autres manuscrits de Voltaire, toutes les pièces relatives à l'église de Femey , conune actes , devis , procès-verbaux , plans , et jusqu'au contrat avec les entrepreneurs. Un mémoire autographe de Voltaire sur la construction de cet édifice a trop d'intérêt pour ne pas trouver
(i) Lettn i Thiertot, da 8 aoi^t 1760.
(3) Lettre à M»* de Fontaine, du 19 mars 1761. (•) Lettre à Thieriot, dn 8 août 1760.
(4) Lettre à DamtU?iUe , du 15 Juin 1761.
158 Voltaire
place dans noe rechei^ches; nous le donnons tel qu'il a été copié et publié par M. Léouzon-Leduc (1) : <( Aujourd'hui^ 0 août 1760^ maître Guillot et maître Desplace se sont engagés à bâtir les murs de Téglise et sacristie de la paroisse de Ferney , au lieu qui sera indiqué par M. le curé : Téglise^nef et chœur des mêmes dimensions précisément que l'église^ nef et chœur^ qui est actuellement auprès du chAteau, afin que les mêmes bois de charpente et menuiserie de TancienDe puissent servir à la nouvelle; ils édifieront le tout de même hauteur et de même pierre nommée blocaille ou blocage^ pratiqueront les fenêtres à peu près des mêmes dimensions; ils se serviront du même portail qui est à Tancienne église , ils Tenlèveront de la place où il est et mettront des étançons pour soutenir ledit ancien portail; ik auront seulement soin de faire saillir le portail de la nouvelle église de quatre pouces ; ils feront deux pilastres saillants de quab*e pouces de chaque côté du portail avec un fronton de pierre molasse audessus du petit portail. Ces quatre pilastres simples seront de briques qu'ils revêtiront de jHàîre ou d'un bon enduit de chaux. 11 n'j aura point d'autres ornements^ le tout au prix des murs du château de Ferney , la pierre taillée au même prix, et ledit ouvrage complet sera payé totalement le 1*' ou 15 octobre prochain Jour auquel lesdits entrepreneurs s'engagent à Uvrer le bâtiment aux charpentiers pour faire la couverture. Fait au château de Ferney, ledit 6 août 1760. » Les ordres de Voltaire furent ponctuellement exécutés. Afin que les matériaux; de l'ancienne église fussent plus facilement employés, on s'avisa de faire la nouvelle un peu plus petite, et si rétrécie, qu'elle ne pouvait contenir plus tard que le tiers de la population de F^mey, dont la plupart des habitants professaient la religion réformée (2). Cet inconvénient > Voltaire le reconnaissait; il ne se soucia point d'y remédier. Il aimait mieux bâtir des maisons qui lui rapportaient de bons loyers. Aussi se contentait-il de gémir sur l'exiguïté de son oratoire. Les Mémoires de Bachaumont, du 15 juin 1777, rapportent qu'il dit un jom* à des voyageurs : « Je vois avec douleur, aux grandes fêtes, qu'il ne peut contenir tout le sacré troupeau ; mais il n'y avait que cinquante habitants dans ce village quand j'y suis venu, et il y en a douze cents aiyourd'hui. Je laisse à la piété de M"* Denis de faire une autre église. » Sur l'autel, Sherlock (p. 153) y remarqua une figure simple en bois doré sans croix; des voya^ geurs ont cru y distinguer les traits du fondateur de la paroisse.
(1) Études sur la Russie et le nord de tMurope. Paris, Anyot, «tSt, la-18, pag. 850.
(2) Depery, Biographie des hommes célèbres du département de VÂin, Bovg, 1816, in-8«, tom. 1 , pag. 181.
A PERNEt; 159
A l'extérieur, tout était aussi mesquin qu'à Tintérieur. Sur la porte , suivant Duvemet (p. 2^9), on lisait : Soli Deo. Au frontispice, dit Dufresne (p. 7), Voltaire lit graver ces mots en lettres d'or sur un marbre noir : Deo erexU Voltaire. C'est la seule particularité qui ait valu à cette construction l'honneur de figurer sur la planche 161 dans le tome lY des Tableaux de la Suisse publiés en 1786 par Zurlauben. Tous les étrangers la prennent pour une chapelle. Ainsi, grange pour grange, l'ancienne était aussi bonne que la nouvelle. Donc elle ne ruina pas Voltaire.
Il se regardait comme un squelette de cinq pieds trois pouces de haut sur un pied et demi de circonférence (1). Or, que faut-il à un sqndette, si ce n'est un tombeau? Voltaire ne cherchait qu'im tombeau dans l'acquisition d'une maison (2). Les Délices, c'était un tombeau pour lui (3); il achète Ferney , et il croit n'avoir agrandi que son sépulcre (4). En 1766, il voulut avoir un tombeau véritable (5). 11 s'amusa donc à en faire bâtir un petit fort propre et sans aucun luxe (6) , de bonne pierre de roche et d'une simplicité convenable (7). Il exigea aussi , suivant Duvemet (p. 249), qu'on prit la mesure de la bière destinée à l'enfenner , comme un tailleur prend la mesure d'un h£d)it. Pendant que le maçon le toisait. Voltaire disait : < Au moins on ne m'accusera pas d'avoir manqué de précaution. » Puis quelque chose de forme pyramidale s'enfonça dans l'épaisseur du mur de l'église , comme on peut le voir sur la planche précitée des T(d>leaux de la Suisse, et se trouva ainsi moitié dehors et moitié dans l'intérieur de cet édifice. « Les malins, répétait Voltaire, diront que je ne suis ni dehors ni dedans. i> Depuis ses fenêtres, remarquaient les Mémoires de Bachaumont, le 15 juin 1777, il apercevait cet informe amas de pierres entassées où sa dépouille mortelle n'a pas encore reposé, pour me servir d'une expression du marquis de Villette (p. 319).
Mais il s'était aussi ruiné en bâtiments à la Palladio , en terrasses, en pièces d'eau (8). U avait fait de Ferney quelque chose de fort au*» dessus des Délices (9), car il était devenu plus grand cultivateur et plus grand architecte que jamais, et s'il élevait des colonnades, il
(1) Lettre à Bertrand, du SI octobre 1757. (%) Lettre à de Brenles , du 27 jantier 1755. (8) Lettre à d'Argeotal , du 8 mara 1755.
(4) Lettre à M-^ du Defllmd , du 91 décembre 175ti
(5) Lettre à Ximeoès, du 8 féfrier 1766.
(6) Lettre à Taules , du 1«^ mai 1769.
(7) Lettre à Marin , du 19 août 1768.
(8) Lettre àd'Argental, du 7 mars 1760.
(9} Uttre i U^' de Fontaine , du S7 février 1761^
160 TOLTAlkE
avait aussi des charrues vernies (1). Il s'occupait à la fois de ferme, de théâtre , de chAteau et de jardins.
Une ferme appelée le Grand- Commun^ suivant Dufi*esne (p. 11), servait d'habitation aux domestiques des champs et d'asile aux gens des voyageurs. Là était l'écurie du maître. E^ 1758, il mande le 10 décembre à M. de Brosses qu'il possède seize bœufs à Femey, et le 34 suivant^ il dit à Thieriot qu'il nourrit plus de douze chevaux , ce qui faisait vingt-huit quadrupèdes. Ce chiffre n'estril pas une exagération? Paixîle de Voltaire n'est pas mot d'évangile. 11 serait difficile de deviner l'usage de tant de chevaux et de bœufs dans un domaine aussi petit que celui de Voltaire au mois de décembre 1758. U avait encore la velléité d'établir un haras, oui, un haras. Car il n'avait qu'une demi-douzaine de vieilles juments pour le traîner, lui et sa nièce* A ces pauvres bétes, descendant en droite ligne des haquenées d'Har* pagon, il donna une façon de compagnon, un fantôme de cheval. C'était un étalon danois au moins aussi âgé, usé, cassé que Rossinante, se traînant avec peine, essayant inutilement de répondre à la complaisance de ses nobles et vénérables haridelles : tant il y a que ses efforts ne furent couronnés d'aucun succès. Des tableaux indécents, des scènes comiques, des railleries sanglantes furent les seuls fruits de ce que Grimm, dans sa Correspondance lUlérairt, du mois d^août 1764, nomme avec esprit le haras de Voltaire.
Dès le mois de septembre 1760, Voltaire se dévorait d'envie de transférer à Femey le théâtre de Tourney et d'y construire une salle de spectacle , malgré le malheur des temps (2). L'année suivante , il se flatta d'avoir un très-joli théâtre (3) , le plus joU théâtre de France (4), un théâtre mieux entendu, mieux orné, mieux éclairé que celui de Paris (5). Rien n'y manquait, on y admirait jusqu'à deux loges gi'illées (6). Toute la salle avait été faite sur le modèle de celle de Lyon , le même peintre avait été chargé des dé* corations, une perspective étonnante complétait l'illusion (7). On ne peut rien désirer de plus enchanteur qu'une pareille description ; il est fâcheux qu'il ne se soit rencontré aucun Vitruve pour en conserver le plan, ni aucun Vasari pour confirmer le témoignage de Voltaire. Il n'est pas téméraire de rabattre quelque chose des éloges de notre architecte; tout le monde n'a pas attaché la même impor*
(1) Lettre à M-» de Fontaine , du 6 mai 1789.
\%) Lettre à M"« de Fontaine , du i» leptémbre 1760.
(8) Lettre à d'Argental , du SO octobre 1761.
(4) Lettre à Dalembert , du SO octobre 1761,
(&) Lettre à M** de Fontaine , du 19 mars i76S.
(6) Lettreà de Bemis, da M mars 176S.
(7) Lettre au dac de ViUars, dn M mars 176S;
A FERNEY. ieJ
lance à son chef-d'œuvre construit très- légèrement dans la cour du château (1); à la mort de Voltaire, tout fut abattu impitoyablement bomme un embarras et une pauvre inutilité. Une corbeille de fleurs et un gazon verdoyant ont remplacé la scène et le partert^e du poète tragique. Deux chemins sablés tournent à droite et à gaùctie de ce parterre, et mènent directement au perron du château, rapporte Dufresne( p. 7).
Derrière ce château, Voltaire possédait les plus beaux potagers du royaume (2). Ferney était devenu charmant comme par enchantement; on y admirait des fleui's, de la verdure, de l'ombrage, des bois; on y nageait dans l'utile et l'agréable (3). Grâce à ces avantages, il parut l'un des séjours les plus riants de la terre, par sa situation et ses jardins singuliers (A), Car c'était aux quatre points cardinaux, quatre Jardins champêtres, des vignes en festons à perte de vue; presque rien de régulier ; en un mot , des jardins ne ressemblant à rien du tout (5). Il était impossible d'en avoir d'aussi séduisants (6). Des bois que Voltaire acheta (7) , il s'en fit im parc d'ime lieue de circuit (8). De son Éden, il apercevait les Alpes, le lac, la ville de Genève et ses environs ; il aimait à jouir de ce superbe coup d'œil. Aussi ne manquait-il pas de conduire les étrangers dans son parterre à l'anglaise. Là il oubliait sa vieillesse et ses maladies , et il parlait avec la chaleur d'un petit-maître de trente ans , remarque Sherlock (p. 436).' Un voyageur raconte ainsi, dansles Jlf^moiresdeBachaumont, du !4 juillet 4769, son entrevue avec Voltaire dans les jardins de Ferney en 4769. «11 se prétend investi de tous les fléaux de la vieillesse. Je le laissai se plaindre ; et , pour vérifier par moi-même ce qui en était , dans ime promenade que nous fîmes ensemble dans le jardin, tête à tête, je baissai d'abord insensiblement la voix, au point d'en venir à ce ton bas et humble dont on parle aux ministres ou aux gens qu'on respecte le plus. Je me rassurai siu* ses oreilles. Ensuite, sur les compliments que je lui faisais de la beauté de son jai*din, de ses fleurs , il se mit à jurer après son jardinier, qui n'avait aucun soin; en jurant, il arrachait de temps en temps des petites herbes parasites, très-fines, très-déliées, cachées sous les feuilles de ses tulipes, et que j'avais toutes les peines du monde à distinguer de ma hauteur. J'en conclus que M. de Vol-
(1) Lycée français. Paris, iSiO, in-So, tom. lU, pag. 187.
(3) Lettre à la comtesse de Lutzelboarg, du 10 mars 1761. (8) Lettre au marquis de Florian, du 9 mai 1766.
(4) Lettre à M»* de Fontaine , du !•' février 1761 .
(5) Lettre à d'Argental, du 19 mars 1761. — (6) Idem.
(7) Lettre au marquis de Florian , du 9 mai 1766.
(8) Lettre à M»* de Florian , du 29 décembre 176i&.
iGâ VOLTAIRE
taire avait les yeux très-bons; et, par la facilité avec laquelle il se Courbait et se relevait, j'estimai de même qu'il avait les mouvements très-souples, les ressorts très*liants, et qu'il n'était ni sourd, ni aveugle, ni podagre. » En 1773, un autre curieux visitait le jardin de Voltaire et disait, comme on peut le voir dans Lepan (p. 335): « Le jardin est fort beau et très-grand. Il forme avec le pArc une vaste enceinte. Le parc renferme un beau bois planté de chênes, de tilleuls et de peupliers, dont on porte la valeur à trois cent mille francs ( erreur, car tout Je domaine de Ferney ne fut pas vendu plus de deux cent trente mille francs après la mort de Voltaire). De belles et longues allées. Les vues en sont fort belles. Ici ce sont des feuillages et des buissons toujom^s verts; là un gazon vert entom^é de bosquets, avec quatre entrées ou ouvertures. Au milieu est un grand et antique tilleul bien touffu qui couvre le bosquet de ses branches épaisses. C'est ce qu'on appelle le Cabinet de Voltaire : c'est là qu'il travaille. Tout près est un petit bâtiment où Ton élève des vers à soie, qui lui servent de délassement. Non loin de là est im paratonnerre dont la chaîne descend dans une fontaine. A coté du bâtiment des vers à soie, il y a im champ qu'on appelle le champ de M. de Voltaire, parce qu'il le cultivait de ses propres mains. Ce parc offre encore de beaux labyrinthes, une grande pêcherie , de beaux parterres , des vignes et d'excellents raisins, des jardins potagers et fruitiers, dont les murs ;9ont partout couvei'ts de poiriers et de pêchers. Le Mont-Blanc, que l'on voit couvert de neiges, et le jardin rempli de fleurs de tous côtés, forment un conti*aste qu'on pourrait difficilement rencontrer ailleurs, et ofifrent un coup d'oeil enchanteur. Près du château est une salle de bain : c'est im petit pavillon en marbre. Deux tuyaux de plomb amènent dans la baignoire de l'eau chaude ou de l'eau froide à volonté. L'eau se chauffe dans une chaudière placée dans un coin en dehors du pavillon. »
Après s'être ruiné en terrasses et en pièces d'eau , Voltaire se ruina un peu en bâtiments et en châteaux (1). Il s'occupa de sa ruine, en faisant bâtir des châteaux (â). Il est possible qu un de ces châteaux soit resté en Espagne; pour l'historien, il n'existe qu'un château qui ait pu ruiner Voltaire (3) , car il le fit sans consulter personne (4).
Il n'avait acheté qu'un castel à créneaux, à machicouhs et à meurtrières (5) , maison conunode et rustique, où il entrait par deux tours
(1) Lettre & Thieriot, du 5 décembre 1759.
(S) Lettre à GolUni , du 7 mai 1759.
(8) Lettre à là comtesse de Lutxelbourg, du 8 décembre 1759.
(4) Lettre à Tbieriot, du 8 octobre 1760.
(5) Lettre & de Brenles, du 17 décembre 1758.