‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 72 sur 95 · À PERNET · texte numérisé non relu

À PERNET

entre lesquelles il pouvait a\oir un pont-levis (I). Il se serait volontiers accoramoilé de tout cela , car il vivrait très-bien avec cent écus par mois; mais il cohabitait avec M"*" Denis (i). Cette héroïne de l'amitié^ cette victime de Francfort méritait des palais^ des cuisiniers , des équipages, grande chère et beau feu (3). Il y aurait eu de la cruauté^ de la barbarie à laisser dans la gène cette pauvre gardémalade , comme il l'appelait dans ses lettres. Voilà donc Voltaire qiii reprend la truelle et dirige des ouvriers avec tant de zèle^ que tout obstacle l'indignait. Ainsi Fhiver le mettait de mauvaise humeur, parce que cette saison lui ùtait le plaisir de se ruiner en bâtiments (k). Dès le 6 décembre 1758> mande-^t-il àXhieriot, vingt maçons lui rebâtissent un château à Femey, qui ne lui appartenait pas encore. Le 24 suivant , il est question d'un assez beau château (5); au printemps de 1759, toutes les beautés éclatent. Alors parait un trèsbeau château (6), un château dans le goût italien (7). « Il est d'ordre dorique, écrit Voltaire le âO juillet à la comtesse d'Argental; il durera mille ans. Je mets sur la frise : Voltaire fecii. On me prendra, dans la postérité, pour un fameux architecte. » Dès qu'il Ta couvert, il le donne, vanité à part, poiu* un morceau d'architecture qui aurait des approbateurs, même en Italie (8), parce que c'est du Palladio tout pur (9) , im bâtiment régulier de cent douze pieds de face (10), et de jolie structure (il), au miUeu de quatre jardins champêtres (12), de sorte que jamais on ne renconti*erait d'aussi superbe château (13).

Voltaire avait appelé sa maison du Chêne un palais; il donnait aussi ce nom aux Délices. Femey était fort au-dessus des Délices, donc ce devait être un palais. Or , un palais coûte beaucoup. Donc Voltaire s'est ruiné à bâUr un petit palais dans un désert, comme il ne manqua pas de s'en plaindre^ le 4 septembre 1759, à M. Bertrand. Jusqu'en 1778, cette propriété dut tous les jours s'embellir ; néanmoins, suivant Wagnière (p. 168), M"»* Denis ne la vendit que deux cent trente mille livres. Et Voltaire se plaignait d'avoir consacré cmq cent mille Uvres seulement à reconstruire le château et la chapelle de Femey !

(1) LeUre & CidefiUe, du i5 novembre 1758.

(t) Lettre à Thieriot, du %K décembre 1758. — (3) Idem,

(4) Lettre au marquis de Chaufelin , du 11 décembre 1759.

(5) Lettre à Tbieriot, du 94 décembre 1758. — (6) /cfem, du 11 Juin 1759^

(7) LeUre à adefille, du )9 Juin 1759.

(8) Lettre à M*« de Fontaine, du 5 noteœbre 1759.

(9) Lettre à d^Ârgental , da 15 féTrier 1780.

(10) Lettre au marquis de Florian , du S mai 1786. (It) Lettre à ll"« de Fontaine , du !•' février 1781.

(IS) Uttre à d*ArgenUl, da 10 oMun 1781. - (18) hkmi

Gomment aurait-il pu consacrer une somme aussi coniiidérabie à ces deux édifices? 11 n'eut point d'architecte à payer; il avait à sa disposition Ses seize bœufs et ses douze chevaux pour lui amener tous les matériaux nécessaires; il possédait sous sa main des ^/hénes droitis comme deis pins, et touchant le ciel (i); il avait la pierre ainsi que le bois; le marbre seul lui manquait, mais il lui arrivait par le lac de Genève (2). Aussi ne le prodiguait-il pas , car il aimait mieux un bon livre anglais , écrit librement , que cent mille colonnes de marbre (3).

Il est certain que son château , si chAteau il y a , ne durera pas tnille ans. Il est construit de pierre d'une assez mauvaise qualité, ainsi que Ta remarqué M. Clogenson (4). On y fait actuellement d'importantes réparations; ce n'est pas la première fois que les ouvriers y mettent la main. Il y a déjà bien des années qu'on a été obligé d'y reconstruire une façade.

Cependant , grâce au nom de Voltaire , ce château a été dessiné et classé par M. Blancheton parmi les Châteaux de France (5). On ne pouvait mieux le placer pom* en faire apprécier le peu île valeur et d'importance. Au milieu de toutes les illustres et immenses résidences de la noblesse et de l'opulence , l'babitation du plus riche des hommes de lettres n'apparaît plus que conune le pied-à-terre du régisseur d'un grand seigneur. Regardez avec attention soit la façade du côté du jardin], soit la façade du côté de la coiu» , ainsi fju'on le peut voir dans la planche i55« des Tableaux de la Suisse , et il vous sera impossible d'honorer du nom de château une demeure élevée de quelques marches , se composant d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage , ayant chacun neuf croisées de face.

Le bâtiment est de forme carrée, sans pavillons, et, en toutes choses, d'une extrême simplicité, dit M. Blancheton (t. II. p. 17). Il est sans ailes et sans décorations; point vaste, mais commode, ajoute Lantier (t. I. p. 367). Encore est-il mal placé dans un lieu peu agréable , malgi*é les Alpes et le mont Jura. La longue façade eans profondeiu* est tournée du côté du grand chemin , au lieu de la belle vue, dit encore M. Blancheton. Du côté de Genève, on découvre de fort loin cet édifice; mais comme il n'y a aucun ornement sur cette façade qui aurait dû être la prhicipale , remarque M. Depery (t. I.p. 455),ilnepi*ésente que l'aspectd'un pavillon modeste et étroit.

(1) Lettre à GidenUe, du 25 notembre 1758.

(9) LeUre & Thieriot, du %K décembre 175S.

(8) LeUre au R. P. BeUineUi , du mois de man 1761.

(4) Lettre du n* «851 de Tédit. Beuchot.

(5) Vues pittoresques des châteaux de France desnoéet d*aprè6 iiature et liUiOgrtpbiéet. Par», Firmin Didott in-foL| tom. II, pag. 16.

A PERNEY. \&6

Sherlock (p. 180) distingua les armoiries de noblesse du philosophe sur la porte du perron, ainsi que sur toutes les assiettes de service.

En entrant , dit M. Dufresne ( p. 7 ) , on se trouve dans un vestibule qui n'a rien de remarquable ; un assez bel escaUer en pierre est è gauche et conduit au premier étage. Quatorze chambres étaient réservées aux étrangers du temps de Voltaire, suivant Biœrnstahl. Sherlock ( p. loO) trouva les logements commodes et assez bien meublés. Biœrnstahl en parlait ainsi, comme on peut le voir dans Lepan ( p. 333 ) : a Les appartements sont très-ornés : on y voit des tableaux des plus grand maîtres , tels qu'une Vénus de Paul Véronèse , une Flore de Guido Reni. On y voit encore deux tableaux d'Albane, l'un représentant la Toilette de Vénus, l'autre les Petits Amours endormis. Dans la chambre *de M™* Denis est le portrait de Catherine , impératrice de Russie , travaillé en soie par un artiste de Lyon , nommé La Stolle. Dans la même pièce se remarque la statue en marbre de Voltaire. Cette même statue se retrouve, ainsi que son buste en plâtre , dans toutes les chambres du château. Dans Tune de ces pièces sont plusiem^s portraits de famille , et celui de M"« de Pompadour peint par elle-même, et dont elle a fait don à Voltaire. » Le 6 janvier 1775, M. de Saint-Remi écrivait de Ferney : « Femey est un très-beau château, très-solidement bâti; il a une grande quantité de tableaux, de statues, de choses rares, qui doivent valoir un argent immense.» Malheureusement voilà Wagnière ( p. 374 ) qui fait cette remarque sur ces lignes insérées dans les Mémoires de Bachaximmt du 17 janvier i 775 : a A l'égard de la grande quantité de tableaux, statues du château de Femey, ce qu'en dit M. de Saint-Remi est fort exagéré; M. de Voltaire n'avait qu'ime vingtaine de tableaux au plus, et quelques bustes, parmi lesquels étaient plusieurs portraits de princes et d'hommes célèbres qui lui étaient chers. Son château était meublé très -proprement , mais sans aucun luxe. Tout y était simple et commode. » Le marquis de Luchet (t. U. p. 186 et 275) s'est aussi moqué des tableaux et detr statues qui avaient ravi en extase M. de Saint-Remi. Ferney lui parut l'habitation commode d'un particulier aisé, et non la retraite d'un célibataire opulent. Il n'y aperçut que quelques tableaux médiocres, des meubles simples, des gens modestement vêtus, une table saine, des équipages antiques, des jardins qui devaient toute leur beauté à la nature , un parc médiocrement entretenu ; dans aucun endroit la plus petite statue ne frappa sa vue. Chaudon adopta cette description comme la seule exacte d'un palais qu*il ne put appeler qu'une maison de campagne. Il ajouta ( t. II. p. 72 ) que a ces théâtres dont on a tant parlé, n'avaient rien non plus de fort brillant. Les châssis des coulisses étaient couverts d'oripeaux en clinquant^ et de fleurs de papier. Le fond repré-

I Ofl yoLTAïaE

sentf^it des aiMîades percées dans le mur. Au lieu de frises, c'étaît nn drap sur lequel était peint en couleur cannelle un immense soleil. » M. de Saint-Remi n'a pu admirer à Ferney d'autres curiosités que celles qui tombèrent sous les yeux de Wagnière,de Luchet,de Chaudon; sa lettre nous apprend combien il faut se défier des narrations de tous les hôtes de Voltaire. Nous avons laissé Biœmstahl s'abandonner à son enthousiasme en face de? toiles de Paul Véronèse, du Guide, de l'Albane. Or, ces tableaux qu*on voyait encore à Femey en 1847, ne sont point des originaux , de Tavis de Lantier ( 1. 1. p. 367 ) et de tous ceux qui les ont examinés. Par conséquent , nous devons nous en rapporter au jugement des Wagnière, des Luchet, des Chau« don. De là, il est permis de conclure qu'il y avait beaucoup d'ignorance des arts et de mauvaise foi chez tous ceux qui couraient se prosterner devant Voltaire, et qu'il n'avait pas tort de consacrer un article aux Badauds dans son Dictionnaire philosophique , d*éviter leur présence, et de les laisser pour travailler dans sa bibliothèque.

Qu'était-ce que cette bibliothèque? Luchet ( t. II. p. 276 ) avoue qu'elle n'était ni aussi nombreuse , ni aussi bien choisie que la fortune et les besoins de Voltaire l'auraient fait présumer. M. de Saint- Remi , dans sa lettre précitée , y compta 6,210 volumes, la plupart médiocres, surtout en histoire , mais presque tous chargés de notes de la main de Voltaire. Biœmstahl ( Lepan, p. 335 ), encore sous le charme , crut voir une bibliothèque très-belle et très-bien choisie dans ime collection de six à sept mille volumes , dont beaucoup de théologie et d'histoire; il y distingua des livres de toutes les sciences, des dictionnaires de toutes les langues connues, tous les poètes italiens; aucun des philosophes anglais n'y manquait, suivant Sherlock ( p. 139 ). A la mort de Voltaire, tous ces bouquins furent achetés par l'impératrice Catherine cinquante mille écus, et pareille somme en diamants et pelisses, suivant Wagnière (p. 8). Un homme dont l'érudition égale le génie, le comte de Maistre, visita attentivement cette bibliothèque au palais de l'Ermitage, a On ne revient point de son étonnement, a-t-il dit, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg , en cohsidérant Textrôme médiocrité des ouvrages qui suffirent jadis au patriarche de Ferney. On y chercherait eu vain ce qu'on appelle les grands livres et les éditions recherchées, surtout des classiques. Le tout ensemble donne l'idée d'une bibUothèque formée pour amuser les soirées d'un campagnard. Il faut encore y i^eraarquer une armoire rempUe de Uvres dépareillés dont les marges sont chargées de notes de la main de Voltaire , et presque toutes marquées au coin de la médiocrité et du mauvais ton. La collection entière est une démonstration que Voltaire fut étranger à toute espèce de connaissances approfondies > mais surtout à la littérature

V FÈRNEY. 107

classique. S'il manquait quelque chose à cette démonstration^ elle serait complétée par des traits d'ignorance sans exemple qui échappent à Voltaire en cent endroits de ses œuvres , malgré toutes ses précautions. Un jour, peut-être, il sera bon d'en présenter un recueil choisi, afin d'en finir avec cet homme. » M. Léouzon-Leduc a der^ nièrement feuilleté les 7,500 volumes qui avaient attiré les regards de l'auteur des Soirées de Sainl'Pétersbourg ; ses observations (p. 336) confirment les jugements précédents. Un catalogue de la bibliothèque de Voltaire prouverait que la véritable cause de ses connaissances superficielles en toutes choses fut moins la légèreté de son esprit que le mauvais choix de ses livres et des éditions de ses livres, ce qu'on ne peut expliquer que par cette avarice à laquelle il sacrifia ainsi jusqu'à sa gloire littéraire. Car il devait avoir ime bibliothèque d'autant plus complète et bien choisie , qu'il vécut presque toujours loin des villes. Quand il commença ses Commentaires sur Corneille , il n'avait entre les mains qu'une édition de Cîorneille de 1644, remplie d'incorrections et de fautes corrigées depuis cette époque par Corneille. Et même cet exemplaire n'était pas complet, comme l'apprend sa lettre du 12 juillet 1761 à Duclos. Ce ne fut que le 6 septembre 1761 qu'il fit l'acquisition d'une édition de Corneille en deux volumes in-folio, 1663-64, ainsi qu'il le manda huit jours après à Duclos. Jusque-là il n'avait donc pas encore étudié Corneille dans une bonne édition, ou du moins il n'en possédait point.

Dans la salle à manger, on ne présentait, suivant Sherlock (p. 151), que des assiettes d'ai»gent sur lesquelles étaient gi^avées les armes de Voltaire; au dessert, les cuillères, les fourchettes elles lames de couteaux étaient en vermeil; il y avait deux services et cinq domestiques , dont trois étaient en livrée. Un autre objet qui attirait les regards était ce tableau , placé depuis dans le salon , et que M"»* de Genlis prit pour une véritable enseignée bière. Le sujet de cette peinture est une Gloire coifl^ée à la française , présentant Voltaire tout entouré de rayons comme un saint, au dieu de la poésiequi descend de son char pour le recevoir et lui donner une couronne. Le bas du temple de Mémoire est décoré de colonnes entre lesquelles sont les bustes d'Euripide, de Corneille, de Racine et de Sophocle; celui de Voltaire est couronné par les Amours , et l'on voit Pégase dans le lointain ; tous les hommes célèbres nommés plus haut paraissent lui faire les honneurs de cette apothéose. Sur la droite de cette toile on distingue Fréron, Sabatier, Patouillet, Desfontaines, ouvrant des bouches énormes, faisant des grimaces effroyables sous les pieds des Furies qui les écrasent et les fouettent. Pendant ses repas , Voltaire s'égayait aux dépens de ces personnages, et promenait sa vue sur

ce tableau qu'U apppelait son Temple de Uémoire, quoique cette allén gorie fût aussi mauvaise de dessin et de coloris que de composition. Il lui avait été donné par un artiste du nom d'Alix, de Ferney, fidèle commensal du château. Il n'était pomt déplacé à côté des magots et des copies à très-bon marché que Voltaire avait reçus de Paris (1 ). Le lettré universel n'avait aucune notion sur la peinture , la gravure, la sculpture et le dessin. 11 en ox)nvenajt de bonne foi (â). Quand ses adorateurs lui érigèrent cette statue qu'on a cachée dans un coin de la bibliothèque de l'Institut, et qu'on devrait placer dans la pépinière du Luxembourg pour effrayer les pierrots, il se laissa sculpter par Pigalle dans l'attitude d'un squelette. Cette nudité, qui conviendrait à un Narcisse, devei^ait ime satire pour un vieillard de soixante-dix ans. Les épigrammes ne manquèrent pas de relever ce ridicule (3), quoique Pigalle et Diderot eussent pei*sislé à ti'ouver cette bévue digne d'admiration (A). Quelques années auparavant, l'Académie ayant témoigné le désir d'avoir son portrait. Voltaire lui en avait envoyé un dont il avait chargé un pauvre barbouilleur de passage à Lausanne (5).

La chambre h coucher et le salon de Voltaire n'étaient aussi rien moins qu'un musée. Chacune de ces pièces n'excède guère douze à quinze pieds. Avant de considérer avec Blancheton (t. Q. p. 17), dans la chanibre à coucher, un bois de lit de sapin gi*ossièrement travaillé, entrons dans ce salon grand comme la main (6) où l'on prétend que causaient, dansaient et riaient souvent des sociétés de trois cents personnes.

Or, a la porte du salon de réception est à deux battants, dit M. Dafresne (p. 7, 8 et 9) , qui le visita en 1831 ; il est encore meublé et décoré comme à cette époque; c'est presque un carré parfait; dans une niche à droite est un poêle de forme pyramidale; son buste est au-dessus; dix fauteuils garnissent le pourtoiu*; ils sont en point de tapisserie, selon le goût du temps, encore en assez bon état; six ou sept tableaux d'un mérite plus ou moins remarquable décorent les murs; au-dessus de la porte du salon, il en est un qui représente une chasse assez médiocre de composition , de couleur et de dessin, de Boucher ou de son école; à droite et à gauche de celui-là

(I) Lantier, tom. I, pag. 867 et 370. — Dafresne, pagr* 8* ~ Mémoires de U^^ Geniis, tom. II, pag. 3il.

(i) Mélanges du prince de Ligne, tom. X, pag. 258. —Lantier, tom. I , pag. 367.

(3) Correspondance iittérait^e de Grimm, avril 1773.— Mémoires de Baehaunumt, 16 octobre 1770.

(4) Mémoires de Morellet. Paris, 18%8, in-8«, tom. I, pag. tOO.

(5) Lettres i M*« de Fontaiae, du 10 janvier, et à d*Argental, du 16 juin 1758.

(6) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses, pag. i98.

Page 1