‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 74 sur 95 · A FERNEY · texte numérisé non relu

A FERNEY

tueusement que le sieur Coste, notre médecin très-aimable^ qui compte nous empêcher de mourir, n'a pas de quoi vivre, et qu'il est en ce point tout le contraire des grands médecins de Pari^. 11 supplie Monsei^eur de vouloir bien avoir pitié d'un petit pays dont il fait l'unique espérance. » Muni de cette letti*e, Coste fut très-bien accueilli du duc de Choiseul; il eut l'honneur de diner avec la duchesse , et ses appointements, qui n'étaient que de cinquante écus, furent portés à douze cents livres; il reçut en outre six cents livres pour les frais de son voyage, suivant les Mémoires de Bachaumonl, du 21 août 1769.

M"* Corneille avait été recueillie à Femey ; elle n'avait point reçu d'éducation. Voltaire n'avait pas le temps de lui apprendre à lire et à écrire. Il eut donc besoin d'im précepteur. Le 16 décembre 1760, il manda à M. de Brenles : a Si vous connaissez quelque pauvre homme qui sache lire, écrire, et qui puisse même avoir une teinture de géographie et d'histoire, qui soit capable du moins de l'apprendre, et d'enseigner le lendemain ce qu'il aura appris la veille, nous le logerons, chaufferons, blanchirons, nourrirons, abreuverons , et paierons , mais paierons très-médiocrement car je me suis ruiné à hàilr des châteaux, des églises etde^ théâtres. Voyez, avez-vous quelque pauvre ami? vous m'avez déjà donné un Corbo dont je suis fort content. Ses gages sofit médiocres , mais il est très-bien dans le château de Toumey ; son frère n'est pas mieux dans celui de Femey. Notre savant pourrait avoir les mêmes appointements. »

Voltaire n'oublia pas les enfants de ses vassaux. Il s'est vanté, dans sa lettre du 30 janvier 1761 à d'Argental, d'avoir établi des écoles. Il installa en effet à ses frais im maître d'école à Femey, suivant Wagnière(p. 31). Dans le Livret de Voltaire, je trouve ces deux notes relatives à ce pédagogue : a Je retiendrai sur ce que je veux bien donner par an au maître d'école de Ferney , trente-^^inq livres pour payer à Durand le loyer que lui devra ledit maître d'école le 22 février de l'année prochaine 1770 à Femey. Ce 14 février 1769. Voltaire. Pour le temps où ledit maître d'école enseignera à Femey. » ~ a Le 22 février 1770 est échue la première année du loyer de Durand au maître d'école, et ce même jour la seconde année a recommencé pour laquelle M. de Voltaire tiendra compte à Durand de trente^inq livres, et pour la suite au prorata du temps que ledit maître d'école enseignera et que M. de Voltaire voudra bien lui continuer sa pension. Fait le 4 mars 1770. Signé : Wagnière. »

Le 30 janvier 1761, Voltaire mandait à d'Argental qu'il allait établir un hôpital. Ce projet était digne de son humanité; néanmoins il ne le rédisa point. C'eût été gâter ses vassaux, et les traiter bien mieux que ses domestiques; car il ne leur abandonnait pas même ses vieux vêtements. Ainsi un jour, manda-t-il le 23 décembre 1766

à d'Argental, il chargea une femme attacliée au service de M"»* d*Argental de le défaire de quelques anciens costumes de théâtre > et d'autres habits trop magnifiques pour lui. Elle en remplit trois malles^ au fond desquelles elle mit quelques livres en feuilles qu'elle avait achetés à Genève. A la sortie du pays de Gex, les commis visitèrent ces caisses et les saisirent à cause des brochures prohibées qu'elles contenaient. Pour assoupir cette affaire , Voltaire pria d'Argental d'employer son crédit auprès des Faventine, des Poujant, des Rougeot ( fermiers généraux ) , afin d'obtenir d'un fermier général un laissez-passer pour le bureau de Collonges^ où ses vielleries étaient sous le séquesti-e. 11 rougit d'être compromis pour de pareilles bagatelles; il imagina de dire que ces effets , acquis par une fripière, appartenaient à ses domestiques. C'est au fameux Montyon tpril raconta cette histoire le 9 janvier 1767.

Consacrons quelques lignes à ses domestiques. Dans la Déclaration des biens de M^ Denis , nous avons vu qu'il y avait à Ferney dix-huit domestiques^ suit pour les travaux de la campagne , soit pour le service de la maison. Dès 1767 Voltaire se plaignait, le U juin, an comte de Laurencin, d'avoir un domestique trop nombreux. Il parle quelquefois de soixante-dix personnes qu'il est obligé de rassasier habituellement (i) ; il en porte rarement le nombre à moins de soixante (2); le 15 janvier 1761, suivant sa lettre à M"*du Deffand, il eut la patience de compter les cent ouvriers et les cent bœufs qu'il avait à conduire ; et, dans une visite à Toumey et à Ferney, il eut le plaisir de voir cent cinquante personnes à ses ordres, et ne vivant que de ses bienfaits (3). Quelle était leur occupation? L'impossibilité de le prouver amène à faire une soustraction sur cet article, comme sur tout le reste. A la vérité Wagnière (t. II. p 98) avance que Voltaire nourrissait d'ordinaire environ soixante à soixante-dix personnes journellement, et quelquefois davantage, lorsque les travaux l'exigeaient, mais il n'mdique pas leur emploi dans un domaine aussi restreint que celui de Tourney et de Ferney. Il est permis de douter de la vérité de cette assertion si peu vraisemblable. S'il y avait eu jom*nellement soixante-dix personnes à la charge de Voltaire, les voyageurs n'auraient pas manqué de le dire. Sherlock (p. 151 ) ne remarqua à Ferney que cinq domestiques, dont trois en livrée. Chaudon ( t. II. p. 12), qui y était aussi allé, nous apprend que, dans les derniers temps , la suite de Voltaire se réduisait à un secrétaire, une femme de chambre, une cuisinière , deux laquais, dont l'un se^

(1) LeUre à DamilaTiUe, du 1«r février 1765.

(2) Lettre à Tbieriot, du 4 mars 1769.

(8) Lettre à d^Argeotal, du 19 décembre 1766.

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vait de cocher, et le Père Adam , ce qui laisse supposer que le total d'ouvriers pour la campagne ne pouvait pas s'élever jomnellement à soixante^inq, car une cuisinière et deux laquais n'eussent point suffi à les surveiller , à leur préparer leurs repas ou à les leur porter quand ils étaient éloignés du chAteau; Et néanmoins Wagnière assure que, pour le service de rintérieiu», on ne prenait point d'étrangers. Dans ce cas, qui donc nourrissait journelîerhent au moins soixante honunes de labeur, outre les voyageurs, la famille Dupuits et autres commensaux? L'expliquera qui pourra. Quant à moi , je regarde le langage de Wagnière comme tout à fait contradictoire. Par conséquent je n'admeltrai point, sur son seul témoignage, que Voltaire nourrissait journellement au moins soixante personnes.

Voltaire n'avait donc pas un nombreux domestique. Je ne parlerai ni de sa cuisinière, ni de sa femme de chambre, ni de son cocher, ni de son laquais; on conjecturera que leurs gages devaient être bien médiocres, puisque ceux de M. le secrétaire en titre d'office, le per^ sonnage le plus considéré et le mieux rétribué du palais, étaient si faibles, comme nous allons le déinontrer.

Dans une histoire de Voltaire, il est indispensable de faire mention de ses secrétaires, parce que leur vie s'identifie avec la sienne, et que leur caractère jette un grand jour sur son caractère.

Qu'étaitpKîe donc qu'un secrétaire de Voltaire?

Quiconque a lu ou écrit un volume, a remarqué que, dans la plupart des ouvrages, il y a deux parties tout à fait distinctes, l'une toute personnelle, l'autre toute matérielle. La partie personnelle, c'est la disposition, la composition, en un mot le style. La partie matérielle, c'est la science du siget, qui repose sur les recherches de dates, d'expériences, de faits, d'anecdotes, dont le soin peut être indifféremment confié à tout homme judicieux. Ainsi « Buffon avait plus le génie de la pensée qile celui de l'observation, remarque M. Flourens, et la patience de l'esprit que celle des sens. Il avait besoin que l'on vit, que Ton cherchât, que l'on décrivit pour lui : il se réservait de penser et de peindre. Il se faisait beaucoup aider. Toutes les descriptions anatomiques des quadrupèdes sont de Daubenton. Pour les oiseaux, Gueneau de Idontbéliard et Bexon lui prêtèrent souvent leur attention et même leur plume. Ce noble concours n'ùte rien à la grandeur de Buffon. » Pareillement, à la moindre difficulté des questions qu'il avait à traiter, le fameux Gerbier s'environnait des jurisconsultes de la capitale qui possé«* daient , les uns le plus amplement , les autres le plus logiquement, tout ce qu'il avait besoin de science pour sa cause. Suard et l'abbé Arnaud le famiUarisèrent avec l'éloquence ancienne et

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moderne (i). Une société d'hommes spéciaux préparait chaque jour à Mirabeau les matériaux qu'il n'avait plus qu'à couver du souffle de son génie, a il retouchait les harangues et les rapports dont il avait donné le cadre, le plan , l'idée. Il les châtiait, il les colorait de son expression, il les fortifiait de sa pensée. Ce plagiaire j^blime , ce grand maître employait ses aides et ses élèves à tirer le matrbre de la carrière et à dégi'ossir son œuvre, comme le statuaire qui, lorsque le bloc est à moitié taillé, s'approche, pi*end son ciseau, lui donne la respiration et la vie, et en fait un héros ou un dieu, a dit Timon. » Mbabeau, Gerbier, Buffon durent donc une partie de leur gloire à leurs collal^orateurs.

Voltaire voulut étudier toutes les branches des connaissances humauies , et les juger en maître. Mais il dédaigna de se faire seconder par des hommes instruits et intelligents.

Rappelez-vous le maître Jacques d'Harpagon, tour à tour cocher et cuisinier. Chez Voltaire, quand vous demandiez le secrétaire , un valet de chambre était sa serpillière et se présentait conune le secré^ taire de M. de Voltaire. Tel fut Céran. En passant à Reims en 1749, Voltaire avait fait copier son Calilina. Le copiste voulut lire cette pièce avant de se hasarder de la transcrire. Quand il l'eut dévorée, il adressa ces vers à Voltaire :

Enfin, le vrai Gatilina

Sur notre scène ya paraître;

Tout Paris dira : le ^oilà;

Nul ne pourra le méconnaître.

Ce scélérat par sa fierté ,

César par sa yaleur altière ,

Cicéron par sa fermeté,

Bfontreront leur yrai caractère ;

Et , daus ce chef-d*œuTre nouveau ,

Chacun reconnaîtra , par les coups du pinceau ,

César, Catilina , Cicéron et Voltaire.

Par son très-humble et très-obéissant serviteur ^

TiNOis de Reims.

Charmé de ces vers. Voltaire prit Tinoisà son service, et fit de cette espèce de rimailleur, comme il l'avoua le 23 septembre 1750 à d'Argental, une espèce de secrétaire qu'il emmena l'année suivante avec lui à Berlin. Il ne l'y garda pas longtemps. Tinois avait entre les mains tous les manuscrits de son maître; le prince Henri lui ayant

(I) Garât, Mémoirw historiques sur la vie de Suard* Paris, 18i0 , in-8«, tom. I, M. 118.

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témoigné le désir d'avoir uiie copie de la Pucelle, il lui en i*emit une pour quelques ducats. Voltaire le sut bientôt^ et il se hâta de congédier l'infidèle et perfide copiste, qui l'avait compromis pour une si faible somme (1). Tinois mourut plus tard à l'hôpital de Reims (2). Son départ prouve que ses appointements étaient modiques, puisqu'il s'exposait pour quelques ducats seulement à perdre sa place. Il eût été plus difficile à corrompre, s'il avait craint de ne pas trouver ailleurs une position aussi lucrative.

Pendant ce temps-là, un autre laquais servait encore de secrétaire à Voltaire. Mais il demeurait à Paris : c'était Longchamp. II y avait treize ans qu'il était valet de chand^re de la comtesse de Lannoy , fenwne du gouverneur de Bruxelles (3), lorsque, le 16 janvier 1746, il entra au service de la marquise du Chastelet (4). Son principal ou* yrage était d'y commander les approvisionnements de la maison en bois , bougies , fourrages, et de veiller à ce qu'il ne manquât rien à la chambre, à l'office et à l'écurie. Il gagnait trente sous par jour , et il avait la desserte de la table qu'il pai*tageait avec sa sœur, aussi occupée dans la même maison (5). Ennuyé de rester oisif et désœuvré la plus grande partie de la journée, il se lia avec le secrétaire de Voilai i*e et lui demanda la permission de copier avec lui les manuscnts du grand homme. Celui-ci reconnut la trace d'une main étrangère sur ses papiers. Il apprit que cette écriture était celle du valet de chambre de sa Minerve ; il n'en fut point mécontent (6). Comme cette écriture était nette et correcte, il s'attacha à Longchamp. Son secrétaire lui ayant été enlevé par une maladie , il se ressouvint du valet de chambre et lui ofirit la dignité vacante. Longchamp accepta avec joie et orgueil (7). Pendant huit ans il fut l'homme de confiance, le courtier, le majordome de Voltaire. Mais, soit par curiosité, soit par intérêt, il se permit de tirer double copie des manuscrits qui lui étaient confiés (8). Cette infidélité fut la cause de sa disgrâce. On lui remit alors ce qui lui était dû pour ses salaires depuis dix-huit mois, et une somme qui les surpassait, à titre de gratification (9). M"« Denis le soupçonna d'avoir enlevé des papiers de Voltaire, et fit faire une perquisition chez lui. Elle ne le traitait qu'en valet de chambre (JO). Nous ne le prendrons que pour un valet de chambre-copiste. Sa jeunesse illettrée , ses longues années de domesticité ne l'avaient point préparé au rôle de secrétaire. Il avait une écriture moulée, il

(t) Lettre à M»« Denis, du 3 janvier 1761.

(S) Linguet, Annales poUtiques^ civiles et littéraires du xvin* siècle^ tom. lll, pag. 4n.

(8) Longchamp, pag. 116. — (4) Pag. 118. — (5) Pag. 121. — (6) Pag. IM. — (7) Pag. 1«4. - (8) Pag. 847. - (9) Pag. 8î7.

(10) Œuvres de Voltaire, tom. T, pag. 868.

dut trans(*rire très-lisiblement les compositions de Voltaire; mais il ëtait incapable de lui être aussi utile qu'il le désirait. A la vérité il a laissé des Mémoires que nous avons maintes fois cités; mais comme ils ont été corrigés par une plume plus habile , il est impossible d'apprécier le mérite du valet.

Nous avons laissé Voltaire à Berlin. Là , il avait auprès de lui deux hommes de lettres qui lui servaient de Iectcui*s, de copistes, mais qui n'étaient pas des maîtres à écrire (1). L'un se nommait Franche ville, et était fils de celui à qui Voltaire confia le soin de la première édition de son Siècle de Louis XIV à Berlin. Il était trèsjeune , par conséquent incapable d'être autre chose que copiste. L'autre est devenu célèbre. A une écriture agréable et lisible (2) , il joignait des connaissances variées , beaucoup d'esprit et de sagacité. Le lecteur a déjà nommé Collini , âgé de vingt-cinq ans lorsqu'il vit Voltaire pour la première fois en 1732. Voltaire venait de chasser Tinois; il avait besoin de quelqu'un pour le remplacer. GoUini (p. 26) lui fut présenté; il l'agréa conune il eût accepté un Céran. Mais il discerna bientAt le mérite de lltalien , qui avait le goût de la littérature et de l'histoire, et avait fait déjà d^importantes recherches sur les sciences. Il avait l'intelligence de sa position, et il était apte à fournir des notes très-nombreuses sur beaucoup de sujet*;. Voltaire ITionora toujours singulièrement. Après l'avoir renvoyé au mois de juin 1754, il continua de lui écrire des lettres pleines d'amitié. Il contribua à lui procurer un avenir agréable à la cour de Manheim chez l'électeur palatin. En le congédiant, il lui avait remis un rouleau de louis. Je regrette que Collini (p. 176) et Longchamp ne nous aient pas dit quelle était la valeur de la dernière gratification qu'ils reçurent de lui. Tous deux ont écrit pour le public ; afin de ne pas se compromettre, ils ont évité toute question de chiffres pour ce qui les regardait personnellement, et ont préféré des adjectifs vagues à des nombres. Aussi les Lettres de Collini sont-elles la réfutation de son Séjour auprès de Voltaire. Comme ce sont des confidences à im ami conunun, elles inspirent plus de confiance qu'une brochure où il n'aurait pu entrer dans certains détails sans se susciter des ennemis, qui l'auraient accusé d'ingratitude envers im maître qu'il avait recherché par vanité et non par intérêt. Il est le seul qui mérite le titre de secrétaire de Voltaire. N'oublions pas que Voltaire le prit san» le connaître , et seulement parce qu'il fut le premier qui lui tomba sous la main.

Après Collini^ Voltaire n'eut plus de sécrétaii*e. En quittant BerliDj

(1) Lettres aa duc de Richelieu , des 10 Juin et i5 novembre 1759. (i) Lettre à d'ArgenUl, du 80 JuiUet 1751.

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il avait emmené avec lui un domestique qui lui servit de copiste ; il rappelait son petit clerc- Le roi de Prusse le lui réclama; Voltaire le renvoya de suite (1). Alors il ne lui resta plus qu'un scribe qui né pouvait suffire à tenir l'état des vaches et du foin en parties doubles, à la correspondance , aux tragédies , à Pierre le Grand et à Jeanne (2); Aussi le 9 juin 1756 pria-t-il M. de Brenles et M. Polier de Bottens de lui chercher un domestique intelligent et qui sût écrire. Le 6 jmllet il fit la même demande à M. Dupont . En attendant, il conserva son scribe^ qu'il appela depuis une espèce de secrétaire, qui avait beaucoup de mérite (3) , et qu'il désigne habituellement dans sa correspondance sous le nom de l'ami Jean-Louis Wagnière (4). Néanmoins il parvint à trouver ce qu'il désirait. C'est à Grimm que nous devons cette biographie de l'un des domestiques de Voltaire : a M. Bigex , né dans un village de Savoie, eut sans doute occasion dans sa jeunesse d'apprendre le latin, car il en sait beaucoup, rapporte Grimm, dans sa Correspondance liiiéraire, du mois de novembre 1769. Son goût et son bon esprit le portèrent à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire et de nos meilleurs écrivains, tandis que la misère le forçait d'être domestique et frotteur dans Paris. Je le connus dans cet état, et j'en fis mon principal copiste, mou homme de confiance. Avant d'enti'er chez moi, il avait fait un voyage dans son pays, et, chemin faisant^ il avait rendu hommage au seigneur patriarche , et avait reçu rhospitaUté^ ainsi que tout le monde , au château de Ferney. Le patriarche ayant su par ses cuisiniers que M. Bigex travaillait chez moi à la vigne du Seigneur , et voulant renforcer son secrétariat, me demanda ce bon ouvrier. C'était me couper mon bras droit; mais je consentis avec joie à la fortune de M. Bigex, qui travaille depuis ce temps-là sous les oinlres immédiats de son maître ^ qui est notre maître à tous, et qui ne manquera pas de coucher son nouveau seci'étaire sur son testament à cAté de M. Wagnière, premier conunis du bureau de la réforme philosophique. M. Bigex s'est déjà rendu illustre par plusieurs faits d'armes depuis qu'il siège à Ferney. 11 a écrit à M. de Voltaire plusieurs lettres qui ont été imprimées. 11 a servi de témoin à son maître dans plusieurs occasions juridiques, et notamment dans la célèbre cérémonie du viatique, adminisljé avec tant de solennité le jour de Pà([ues. Depuis ce procès-verbal, signé de bon accord à l'occasion de cette cérémonie par Antoine Adam, prêtre, et Antoine Bigex, philosophe , il s'est élevé entre les deux témoins une

(i) Lettres à Dargct, du il juin, et à d*Ar|roiiUl, du 6 juillet 1755,

(t) Lettre à d'Argental , du 24 noyembre 1759.

(8) Lettre au duc de Richelieu, du 8 octobre 1759.

(4) Lettres à M"* de FonUine , du 5 nui 1759 , et 4 DamilatiUo, du i6 Juin 1767,

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petite dispute littéà*aire (jui pouiTait avoir des suites. Antoine Adam, n'aimant pas sans doute Antoine Bigex , l'a accusé d'avoir volé nuitanunentdes fruits dans un jardin. Celui-ci, i^ui n'aime pas les épi* grammes 9 a traduit son adversaire en justice pour rendre compte de se3 assertions. Le procès, pendant au bailliage de Gex , va être plaidé et jugé en forme. On dit que le seigneur patriarche s'amuse de ce procès, et qu'il laissera libre cours à la justice. En attendant^ M. Antoine Bigex j sans préjudicier à ses raisons civiles , a fait valoir ses raisons littéraires contre M. Antoine Adam, dans une lettre de huit pages, intitulée Nouivelle provinciale. Cette provinciale est pleine d'érudition et est une très-bonne plaisanterie. L'anagramme Ad omnia naius y que le philosophe Antoine Bigex trouve dans le n<Hn d'Antonius Adam, est très-hem^eusement appliqué à un ci-devant soi-disantjésuite. »

Qu'était-ce donc que ce Père Adam, né en 1705, suivant M. de Cayrol? D'après la correspondance de Voltaire , c'était un Lorrain , élevé en Bourgogne (1), où il professa vingt ans la rhétorique chex les Jésuites de Dijon (â). Voltaire crut voir en lui un honnête homme (3) , un assez bon diable (4) , un être plein de mérite (5) j un Jésuite dont un philosophe pouvait s'acconmioder (6). Il le recueillit chez lui ; il en lut fort content (7), et même il alla jusqu'à avouer qu'il lui serait impossible de rencontrer un aumônier qui lui convint autant, quoiqu'il se vantât de l'avoir déjà depuis près de dix ans, lorsqu'il lut rendait ce témoignage (8). 11 ajoutait que Père Adam n'était point gênant^ disait la messe fort proprement, et jouait très-bien aux échecs (9), les deux seules choses dont il se mélàt (iO). Condorcet a prétendu que Père Adam jouait aux échecs avec assez d'adresse pour cacher sa supériorité, afin de ne pas mettre Voltaire de mauvaise humeur. La Haî^, qui vécut plus d'un an avec eux, a réfuté Condorcet; il assura, dans le Mercure du 7 août 1790 , qu'en toutes choses le Jésuite était plus que complaisant, mais qu'il ne perdait jamais volontairement au jeu. Mais, après la partie d'échecs, que faisait donc l'ancien professeur? Voltaire lui avait reconnu de la capacité, de la bonne

(1) Lettre à de Bernis , du 12 Juin 1769.

(2) Lettre aa prince de Ligne, du 14 mars 1765. {%), Œuvres de Voltaire, tom. XLV, pag. 150.

(4) Lettre à Dupont, du 20 janvier 1769.

(5) Lettre an prince de Ligne , du U mars 1765.

(6) Lettre à Tabbé de Sade', du li février 1764.

(7) Lettre au prince de Ligne , du .14 mars 1766.

(8) Lettre à de Bernis, du 12 juin 1769.

(9) Uttre à Tabbé de Sade, du 12 férrier 1764.

(10) Lettre à Damnaville , du 9 décembre 1765.

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Volonté; il en tira parti. 11 le chargea de toutes les rechel^chiâ d'érndition dont il avait besoin poui' ses ouvrages. Ainsi s'explique le séjour prolongé du Jésuite à Ferney , d'aprt^s Condorcet lui-même. Il n'était pas vraisemblable qu'après avoir culli\ é si longtemps les belles-lettres^ il passât sa vie dans l'oisiveté, et que Voltaire ne le nourrit que pour s'amuser avec lui à remuer quelques pions sur un damier, dans ses moments d'ennui. Voltaire s'était flatté que Père Adam n'était pas mécontent de lui (i); M. de Cayrol nous apprend que, dans ses lettres, le Jésuite ne cessait de manifester ses sentiments de reconnaissance envers son bienfaiteur, qui lui avait offert un asile vers la -fin de 1763, après s'être assuré de sa foi (2). Ce ne fut qn'en 4776 que l'aumônier quitta le château de Ferney (3). Un voyageur curieux ne put découvrir le motif de cette séparation, mais il raconte que Voltaire n'accorda aucune pension au Jésuite, et qu'en le congédiant il ne lui donna que dix louis (4). Wagnière est plus explicite, a Le Père Adam, dit-il (p. 401), ne faisait autre chose que jouer aux échecs, et point du tout de i^echerches. M. de Voltaire fut enfin obligé de le renvoyer parce qu'il était devenu, non pas inutile , mais d'une société insupportable, et occasionnait continuellement des querelles , tant avec les étrangers qu'avec les personnes de la mai • son. Ce renvoi fut le troisième et le dernier. 11 jouit, continue War gnière (p. 56), d'environ neuf cents livres de rente (comme Jésuite, sans doute). M. de Voltaire lui faisait un legs honnête dans ses anciens testaments ; mais il l'en a privé dans le dernier, à cause de toutes ses tracasseries. 11 lui a cependant fait encore tenir, depuis sa retraite, quelques sommes d'argent dont/at les reçus. » 11 résulte de ce passage que, si Père Adam avait neuf cents Uvres de rente, il n'était point à charge à Voltaire, et que celui-ci ne se ruina pas à l 'entretenir en le congédiant. Mais d'autres assertions de Wagnière exigent un commentaire. Il affirme que Père Adam ne fut d'aucune utilité à Voltaire. S'il en eût été ainsi, pourquoi donc les voyageurs et Condorcet lui-même eussent-ils dit le contraire? Je m'abriterai donc derrière leur autorité, parce que je suis persuadé que Voltaire, l'ennemi le plus acharné des paresseux et des fainéants , l'auteur infatigable qui forçait ses valets à lui copier ses manuscrits quand ils avaient fini leur tâche, n'a pas laissé croupir dans le repos un professeur qui savait du grec et du latm, et était encore en état de lui rendre de3 services dont il ne dispensait pas même ses hôtes, Durey de Norsan, entre autres, suivant Wagnière (p. 405). D'un autre côté, si Père

(1) Lettre aa prince de Ligne, da 14 mars 1765. (S) Lettre à Dalembert, da 28 septembre 1768. (8) Mémoires de BaekaMmmt; dei 8 oofeiBlre et 6 déoenbrt 1776. - (4) Idem.

I») VOLTAtRÈ

Adam eût été aussi insupportable et tracassier que l'avance Wagnière, poiu^uoi Voltaire en eût-il été content, et Teùtril signalé connue un commensal peu gênant? Si Père Atlam eût été tel que le dépeint Wagnière , comment expliquer que, pendant plus de treize ans, Voltaire eût eu la patience d'endurer un pareil boute-feu? La Harpe aussi a loué la complaisance extraordinaire du Jésuite. Aucun philosophe n'a flétri ce compagnon de Voltaire. Ne fallait-il pas que sa conduite fût irréprochable pour que des écriva'mssi enclins à diffamer et ridiculiser un Jésuite n'aient pas décx)ché un seul trait contre lui? Voltaire avait joué et mangé avec CoUini (i); il jouait et mangeait avec Père Adam , mais il ne jouait ni ne mangeait avec Wagnière (2). Celui-ci n'a point pai*donné au Jésuite la considération dont il jouissait, à cause de son âge et de son instruction. C'est donc la jalousie qui a amené Wagnière à dénigrer, à calomnier un vieillard honoré et loué par Voltaire , La Harpe, Condorcet et les pèlerins de Femey. Je n'entreprendrais point le panégyri«|ue d'un aumônier de Voltaire; mais je ne lui reprocherai point non plus des défauts qu'il ne me parait pas avoir eus. Je répugnerais à le blâmer sur la déposition de Wagnière, que la raison et l'histoire contredisent.

Ce Wagnière avait succédé à CoUini, mais sans le remplacer et sans obtenir la même considération que lui. S'il parvint à mériter l'amitié et la confiance de son mattre , c'est parce qu'il se fit un devoir de ne point le contredire, de le servir en esclave, en fermant les yeux sur tous ses défauts, en excusant tous ses mensonges, toutes ses hypocrisies, en se prêtant à tous ses caprices. Il se donna à lui corps et Ame ; quand il le fallut, il lui sacrifia jusqu'à la vérité et jusqu'au peu de bon sens qu'il avait reçu de la nature. Il nous a laissé trois écrits sur ces relations. 11 a certifié la vérité de tout ce qu'ils contiennent; cette précaution ne nous empêche point de ne découvrir souvent dans son langage que l'impudence et la niaiserie d'un disciple de celui qui conseillait à ses adeptes de mentir hardiment , de mentir toi\jours. Après la mort de Voltaire , Wagnière n'avait plus de motif de se dire l'auteur du Commentaire historique : il persista néanmoins à s'attribuer cet ouvrage , soit en Russie , soit en France. Cette pi'étention acheva de le couvrir de confusion. On lisait dans le Commenh taire historique : « J'étais en i7d2 à la première représentation de Zaïre. » Or, Wagnière ne naquit qu'en 1740; dans un siècle où pertK>nne n'adoptait les mystères de la métempsycose, il était difficile de rencontrer des Ames assez bonasses pour gober un pareil anachrch nisme, qui suppose plus de stupidité que de légèreté dans l'auteur d'ime brochure si remarquable. Ainsi Wagnière n'avait pas même

(1) QoUinii ptg. 14 et 118. — (t) Untler, tom. II, pag. 4S.

A PBllNET. 1&1

h sagacité de remarquer et de corriger une inadvertance de Vol- * Wdre. Il avait été pourtant élevé à une bonne école, a Je n'avais que quatorze ans, dit-il (p. 9)» lorsque je m'attachai à lui ( à Voltaire ), à la fin de 1754. Il daigna faire attention à l'envie extrême que j'avais de travailler, de m'instruireetde lui plaire; il y parut sensible, m'encouragea, se prêta à mon éducation, me donnant lui-même des leçons, de latin, que j'avais commencé d'étudier. » Pendant vingt-quatre ans il écrivit constamment sous sa dictée ou copia ses manuscrits. Malgré ces leçons continuelles et cette habitude d'un style si joli , il ne put jamais conjuguer régulièrement un verbe. Il employait à chaque instant ces expressions : tV m*a eu dtt, il ma eu dorme. Aussi ses trois opuscules n'ont-ils été publiés en 1826, qu'après avoir été corrigés et purgés de tous solécismes par l'éditeur. Une intelligence si bornée était donc incapable de rendre aucun service à Voltaire. Wagnièi'e ne resta qu'un scribe et qu'un courtier ; sa femme était aussi occupée au château . Pour juger de sa position et du soin que Voltaire prenait de l'instruction de son domestique, citons ces lignes : <c Je suit née lannee 1741 le 26 Avrils dans Oron au cantont de Berne de Guillome Corbot et de Jeanne Marie Lavemai. Je suit marie à Jean-Louis Wagnière et je demeure avec lui che Monsieur de Volterre au chatot de Femey en suisse. Fait à Femey le iOMars 1766. Se Rose Françoise Susanne Wagnière née Corbot. — Si M. Delaleu n'a pas encore passé le contrat au nom de Jean-Louis Wagnière, je le supplie de vmiloir bien avoir la bonté de partager le principal en deux, et d'en mettre moitié sur la tète du mari et moitié sur la tète de la femme. Son trèshumble obéissant serviteur ,Voltaii*e. 10 mars 1766. A Monsieur Delaleu, secrétaire du roi, notaire, rue Sainte-Croix-Bretonnerie, à Paris. » La déclaration de M»" Wagnière est en tète de cette dernière letti-e de Voltaire dans le LwretAe celui-ci. L'ordre de Voltaire est relatif à une rente viagère. « Il avait placé sur ma tête en 1766 une rente ded60 livres , mais je n'en jouissais pas, » avoue Wagnière (p. 16). A part ce contrat, dressé probablement comme le mandait Voltaire, Wagnière ne reçut jamais de lui la moindre grat'dication , quoique ses gages fussent seulement de deux cents francs, et ceux de sa femme de cent francs. Il est vrai que Voltaire donnait quelquefois de petits cadeaux à leurs enfants (p. 166). Les époux Wagnière n'eurent pas d'autre ressource que ces trois cents francs pendant les longues années qu'ils passèrent au château de Ferney. Wagnière fut le dernier copiste de Voltaire- Sa jeunesse, sa naïveté, qui égale sa mauvaise foi et sa fatuité de postillon, confirment tous nos jugements sur le secrétariat de celui qu'on appeUe encore l'homme universel.

C'est néanmoins au milieu de ce cortège que Voltaire croyait mener une vie princière, un train de fermier général Certains YQyageurs,

\$$ TOLTAIBE

quelques biographes ont répété co^ mots. Pourquoi î ils ont prii pour des habitudes le gala extraordinaire de quelques fêtes, de qu6k ques sdirées.

Un mot sur ces fêtes et ces soirées.

Quand Voltaire eut achevé la constructiou et rembellissemwit de son église, il eut soin de la faire bénir en grande cérémonie, dit-il, le 23 décembre 1764 , à M. de la Marche. 11 y allait tous les dimanches à la messe (1), afin de s*y laisser gravement encenser (i). 11 y rendait même le pain bénit en personne (3) chaque année le jour de Pâques, (lit Wagnière (p. 71) ; il y joignait quelquefois une très-bonne brioche pour M. le curé (A). En 1768, comme il voulut non-seulement offrir le pain bénit , suivant son habitude , mais aussi conununier , il convoqua ses deux gardes et ses domestiques portant six cierges récemment envoyés de Lyon, et assista au milieu d'eux à la messe paroissiale, qu'il interrompit par un petit sermon sur le vol, afin d'édifier ses vassaux par ses discours en même temps que par sa piété à la sainte table (5). En 1775, rapporte Wagnière (p. 63), il avait été malade, ainsi que M"^ Denis; les colons, désirant célébrer une fête à l'occasion de leur convalescence, se formèrent en compagnies militaires de dragons et d'infanterie et se rendirent au château. Voltaire les accueillit en pleurant, et les conduisit à l'église pour y entendre une grand'messe en musique ; le soir, il leur ménagea la surprise d'un feu d'artifice (6). Suivant Wagnière (p. 63), le jour de la Saint-François , il y avait illumination superbe dans tout le pays i on honorait aussi le patron des rois de France avec le plus de solennité possible. En 1775, le 25 août , les Fernésiens tirèrent à l'arque» buse pour des prix. L'un de ces prix était une médaille d'or gravée à Femey, et représentant le portrait de Turgot; elle fut gagnée par M"^ de Saint-Julien, à la grande satisfaction du seigneur (7).^Dans ces moments, raconte le marquis de Villette(p. 108), il était ivre de joie; dans ses transports d'allégresse, il oubliait et le nombre de ses années et le nombre de ses maladies ; il sautait conune un enfant et jetait son chapeau en l'air pour témoigner le plaisir qu'il éprouvait à l'aspect de ses sujets; ildaignait accepter de leurs mains des corbeilles d'œufs , de fleurs , de fruits , et des jattes de lait , et surtout des cou-

(1) Lettre à d^Argentel , du 30 janvier 1761.

(2) Lettre à Dalembert , du 6 Janvier 1761.

(S) Lettres à M"« du Bocage, du S7 décembre 1758» et à d*Argental, du M âTril 176S«

(4) Lettre à Dalembert , du 27 avril 1768.

(5) Correspondance littéraire de Grimm, et Mémoires de Bachaumoni^ du l«r mai 1768.

(6) Mémoires de Bachaumont, du 22 mai 1775.

(7) Lettre à Devaines, du 81 août 1775.

A FSRNET. 183

pies de jeunes colombes. Ces hommages sincères , il les recevait avec une profonde émotion ; son cœur de pi*opriétaire se fendait par la moitié. Aussi un festin et un haletaient commandés pour finir dignement ces journées de réjouissance. Dans un de ces hanquets^ Voltaire réunit deux cents paysans. Chaque dimanche , il permettait aux jeunes gpus de danser dans son château ; il aimait à lesregarder folA* trer et sautiller ; il poussait la complaisance et la bonté à leur égard jusqu'à leur prodiguer toutes sortes de rafraîchissements , si j'en crois Wagnière (p. 63).

Chaque fois qu'on jouait la comédie , la soirée finissait par un souper suivi d'un bal; mais Voltaire n'y assistait point; il se retirait pour se coucher et dormir profondément, lorsqu'il était censé travailler (i), suivant Wagnière (p. 48). Pendant les entr'actes, les rafraîchissements n'étaient pas épargnés. C*est alors qu'il fallait contempler la figure de Voltaire pour apprécier jusqu'à quel point il aurait pu être bon homme (2). « Û le faut avouer, a ditChabanon (3), sa sensibilité répandait im charme aimable sur les jouissances que la gloire lui procurait. Ces triomphes, consacrés à l'orgueil, déve* loppaient en lui des sentiments de bonté; et lorsqu'une circonstance d'éclat l'avertissait de sa supériorité, les mouvements de son àme le rapprochaient de ceux qu'il dominait par l'avantage des talents. Nul homme ne sut triompher avec plus de grâce et d'intérêt. Né pour la gloire, il faisait aimer la sienne, parce qu'il aimait mieux ceux qui la lui dispensaient. On sait qu'à la Comédie Française, le jour de scm couronnement, il répandit des pleurs. U en avait l'usage familier et quelquefois immodéré. A la tin de toutes nos représentations, il venait sur le théâtre nous embrasser; il attestait les larmes dont iJ était baigné comme des preuves de son plaisir et de sa reconnaissance.» lia source des larmes une fois tarie. Voltaire ouvrait les cataractes destx>mpliments; ils se précipitaient incontinent avec une impétuosité et une abondance à inonder toute la terre; c'était un vrai déluge, non pas le déluge de Deucalion, mais le déluge de la Genèse, déluge à engloutir jusqu'à l'ai'che de Noé. 11 y en avait pour tous les acteurs en général, et pour chacun d'eux en particulier. Os avaient déclamé et gesticulé sur le théâtre le mieux décoré, le mieux éclairé, avec les plus beaux habits, la plus grande illusion (4); donc ils avaient joué supérieurement. Voltaire ne se contentait pas de leur

(1) Ghabanon , Tableau de quelques circonsiancei de ma vie. Paris , 1795, iii-8«,

P*g. no.

(9) Lettre à MM. Desmabis et Margend , de raanée 1758 (n« M85, édit. Beachot).

(8) Ghabanon, pag. 140*

(4) Lettre à ThibouTille , du 14 mm im.

donner le nom du personnage qu'ils araient représenté; il les comparait à toutes les célébrités de la scène. Une dame dTïermenches était assimilée à W^* Gaussin ; Gabriel Cramer avait le talent de Baron; M"* Denis était une autre Dumesnil (i); celui-ci rappelait Lekain , celle-là M"« Quinault. Et la petite Corneille , elle a enlevé 4ous les suffrages! Comme elle était naturelle, vive, gaie! comme elle était maîtresse du théâtre, tapant du pied, (juand on la sifflait mal à propos (2)! Elle récitait les vers comme son oncle les faisait; elle était née actrice comique , tragique; c'était im naturel étonnant (3) ! Tout était tableau , tout était animé (4) sur ce théâtre, mieux entendu et mieux décoré que celui de la Comédie-Française (5)! Des coulisses, les compliments tombaient dans le parterre et envahissaient les loges. Les spectateui'S en avaient par-dessus la tête. Écoutei ce que c'était que cet auditoire : il se composait de tous les gens qui se piquaient d'avoir de l'esprit depuis Dijon jusqu'à Turin (6); et tous pleuraient jusqu'à la fin du dernier acte. Tant de personnes ne s'attendrissaient pas à moins que la nature ne s'en mêlât (7). Pour produire cet effet sur des âmes d'un goût très-sûr, sur des esprits ni frelatés, ni jaloux, qui ne cherchaient que leur plaisir, qui ne connaissaient pas celui de critiquer à tort et à travers, comme il arrive toujours à Paris, il fallait qu'il y eût un mérite extraordinaire et dans la pièce et dans les acteurs (8). Or, comme à Femey on ne jouait guère que les chefs-d'œuvre de Voltaire, il résultait que c'était à lui h qui revenaient les derniers compUmenis , puisqu'il était la cause de tous les applaudissements. Les larmes et les éloges flattaient en lui et l'auteur et l'acteur. Il était intéressé à les multiplier. C'est ce qui l'assujettit à quelques dépenses, tant qu'il conserva la passion du théâtre.

Il n'y avait pas de troupe à Genève. Voltaire tirait parti des hommes intelligents, des fenunes complaisantes qu'il avait sous la main; quand il lui arrivait des gens de lettres, il les retenait le plus longtemps qu'il pouvait. La Harpe passa plus d'un an chez lui avec son épouse; Chabanon avoue ( p. 104) qu'il y restait sept mois consécutifs , le moins six semaines. Tout cela jouait la comédie. Mais il fallait des spectateurs. Voltaire invitait ses amis et les notabilités

(i) Lettre au duc de Villars, du 25 mars 1769.

(V) Lettres à d'Argental et à Damilaville, du 8 mars 1762.

(8) Lettre à ThibouviUe, du U mars 1762.

(4) Lettre au duc de Villars, du 25 mars 1762.

(5) Lettres à d'Argental et à DamilaTiUe , du 8 mars 1762.

(6) Lettre à DamilaviUe , du 8 mars 1762.

(7) Lettre au duc de ViUars , du 25 mars 1762.

(8) Lettre à d'Argental, du 8 mars 1762.

A VBRNrr. 168

de Genève. Ueàs comme les portes de celte ville se fermaient de bonne heure, force était à Voltaire de conserver ses hôtes toute la nuit. Il n'avait que quatorze chambres; elles n'eussent point suffi à son monde. C'est ce qui l'obligeait à terminer tous ses spectacles par un souper et un bal (1). Ce train n'était par conséquent pas l'effet d'un faste de châtelain généreux. Voltaire ne rechercha la société que comme un besoin de sa vanité. Sa magnificence n'était qu'un vernis d'égolsme. Dès qu'il eut supprimé ses spectacles, il ne donna ni soupers ni bals. Il se retrancha dans son cabinet comme dans une citadelle, y vécut solitaire, et laissa à M** Denis le soin d'accueillir les étrangers et de leur faire les honneurs de la table. Quant à lui , il daignait à peine leur montrer sa figure (i).

C'est en 4768 qu'eut lieu cette réforme. Nous l'avons vu, Voltaire avait assez de foin pour entretenir une écurie de douze chevaux ; il récoltait du froment, des fruits, des légumes pour nourrir vingt personnes ; il ne versait à ses hôtes que du vin de son crû de Touraey ou des environs. Il avait même du bois. Il regardait cette dernière emplette comme très-onéreuse; il se plaignait, le 15 janvier 1767, à M. de Ruffey, d'être obligé d'acheter pour quatre mille francs de bois par an. Il ne lui manquait donc que la viande. Aussi son ménage ne le ruinait-il pas, quoiqu'il le dit si souvent. D'après son LivretyMne consacrait que quarante mille francs par an à ses dépenses. U avait même trouvé le secret, au dire de Luchet ( t. II. p. 1 85 ), de vivre trèsbien à ce prix, et d'éblouir maints visiteurs. Ainsi , Wagnière (p. 48) profite de l'occasion des réceptions cordiales et brillantes, des soupers, des bals, des rafraîchissements offerts avec somptuosité à tous les désœuvrés, pour détruire toutes les accusations d'avarice qui n'ont cessé d'être dirigées contre son maître. Il avoue que, quoique Voltaire nourrit dans sa maison soixante personnes au moins par jour^ eUe était réglée par ses soins de façon que, pendant les dix der^ nières années de sa vie y toutes ses dépenses ne montaient guère qu'a QUARANTE MILLE FRANCS PAR AN. Les Mémoires de Bachaumont , du 22 décembre 1774, sont d'accord avec Wagnière.

Combien Voltaire dépensait-il donc avant 1768? Cette année fut une époque pour les salons de Paris et de l'Europe. Il y avait quinze ans que M** Denis demeurait avec son oncle; elle avait gardé avec elle les époux Dupuits pour lui tenir compagnie et jouer avec elle la comédie. M. et M"^ La Harpe depuis un an brillaient dans les soirées du château. Et voilà que tous ces personnages quittent Ferney, et viennent s'abattre sur la capitale. Leur arrivée produisit une

(i) Lettre à cTArgenUl , du 8 mart 1769.

{%) Mémoires de BachaumotU, an iiw>femhfeiT!e0

4M roLTAnus

grande seosation^ et donna matière à bien des coiyectareB (!)• De vk)« lentes querelles et des intrigues avaient occasionné ceUe séparation (2). Voltaire restait seul comme un pélican dans son désert; il ne voulait pas même conserver de chevaux (3) ; dans un moment de dépit^ il envoya tous les habits sacerdotaux de son théâtre à son curé, pour en faire des aubes et des chasubles (4). Il lui tardait de ne plus posséder qu'une chambre pour ses Uvres^ et une autre pour se chauffer plus commodément l'hiver. Ainsi mort et enterré (5) , il résolut de ne plus servir d'aubergiste à l'Europe; cette profession, qu'il avait exei*cée quatoi*ze ans consécutifs, l'avait fatigué (6).

« Au mois d'avril 1759, Voltaire^ raconte Grimm dans sa Correspmi' dance littéraire de mai 1 768, avait fait une fête de sa prise de possession de Ferney. Des Délices, il s'y rendit dans un carrosse de gala, accompagné de M** Denis, qui avait mis la robe la plus riche et qui portait tous les diamants de la maison. Lui-même avait un habit de velours cramoisi , doublé et à pai-ements d'hermine, et galonné de queues d'hermines sur toutes les tailles ; et quoique cet habit parût un pen chaud pour la saison, tout le monde fut obligé d'en admirer le goût et la magnificence. C'est dans cet accoutrement que l'oncle et ia nièce assistèrent à la grand' messe de la paroisse, chantée en faux bourdon , pendant laquelle on tirait des bottes en guise de canon. » Et en mars i 768 , Voltaire était sur le point de vendre ce Feruey deux cent mille livres (7). En attendant, il se mettait dans la réforme (8), et commençait par détru*u*e son théâtre, la source de ses maux et de ses dépenses (9). 11 ne pouvait plus suffire à la dépense d'un prince de l'empire et d'un fermier général (10). Il examina sa Vie et pleura sincèrement son faste. 11 avait reçu plus de quatre cento Anglais, dont aucun ne s'était souvenu de lui (il). Dès 1765, il avait oausé dans sa retraite avec plus de cinq cents personnes, de tout état et de tout pays (12). Quand il n'avait pas un monde prodigieux (13),

(1) Mémoires de Bachaumant, du 14 mars, et Correspondance littéraire de Grimm, d'âTril 1768.

(S) UUre à If. de Floriao, da 4 avril 1768. (8) LeUre au duc de Rkhdien , du i«r mart 1768.

(4) LeUres à d*ArgenUl , du 2it , et à Dalembert , du 27 avril 1768.

(5) Lettre au duc de Richelieu , du i*' mars 1768.

(6) Lettre à M«« du DeflHnt, du 30 mars 176$. C7) Lettre à Hennin, du 18 mars 1768.

(8) Lettre au duc de Ghotsenl , du l** avril 1768.

(9) Lettre à d'ArgenUl , du 22 avril 4768.

(10) UttreàM..., du 15 avril 1768.

(H) Lettre à lf>* du DefRint, du 80 mars 1768.

(12) Lettre à la même , du mois de mars 1765.

(18) Lettre à d'Argence delHrtc , éà 26 «etobra 17M.

A FEftNET. 487

il comptait cinquante convives {\), quelquefois cent (2); une année c'était cent bouches par jour (3). En 1762^ il donna une représenta^ tioQ extraordinaire; il ne fut pas sûr du nombre de ses hôtes; il varie entre deux cents (4) et trois [cents (5). Cette erreur nous rajH pelle que Voltaire nous a trop accoutumés à des exagérations pour que nous ne croyicms pas qu'il s'en soit permis sur cet article comme sur tous ceux que nous avons étudiés. Les voyageurs qui ont visité 9ÙD salon n'ont pu concevoir où il plaçait tant d'étrangers. Cette impossibiUté i^ysique de resseirer deux cents personnes dans une pièce exiguë tranche la cfuestion (6). Voltaire lui-même nous autorise à le contredire. En 4760, il avait chez lui le duc de Villars, quand arriva l'intendant de Bourgogne^ et le fils de l'avocat général Omer de Fleury, accompagné d'un cortège de proconsul. On se trouva cinquante-deux à îetble; après le souper, il fallut se quitter. Les ims couchèrent à Femey, les autres aux Délices ou à Toumey (7). Quand Voltaire eut remis les Délices, il lui resta moins de pièces à offrir y par conséquent il lui fut plus difficile qu'autrefois de loger , d'héberger deux à trois cents personnes. Chabanoi\ séjourna sept mois h Femey; il n'y vit (p. 141 ) jamais plus de soixante à quatrevingts spectateurs sortir du spectacle pour souper. Ce chiffre méiite plus de considération que les hyperboles de Voltaire.

Quoi qu'il en soit. Voltaire se plaignait que ses affaires étaient délabrées en 1768 ; le 30 mars il laissa croire à M""* du DefiEomd que M** Denis allait à Paris pour presser ses débiteurs et solliciter des arrérages. Grimm (8) lui-même fut la dupe de ses lamentations, et resta persuadé que les bals , les festins, les concerts de M** Denis avaient amené une grande gêne qui datait de 1765, époque à laquelle, selon lui, il s'était mangé près de huit cent mille livret aux Délices, par suite de la dissipation et du désordre de ladite maman (9). Cette assertion est d'autant plus difficile à admettre , qu'elle est en contradiction avec l'état de la fortune de Voltaire. Nous savons, d'après Wagnière, et nous avons prouvé par des documents authen-» tiques, que Voltaire doubla ses revenus les vingt dernières années de sa vie, ce qui serait inexplicable avec les prétendues pertes de Grimm, l'ordre que Voltaire mettait dans toutes ses affaires, et le

(1) Lettre à d'OlWet, du 19 mars 1761.

(3) Correspondance inédite de Foliaire avec de Brosses , pag. ISS. (S) Idem , pag. 190.

(4) Lettre à do Bemis , du M mart 176%.

(5) Lettre à d*Argeiital , du 8 mars 176S.

(6) Lycée français, tom. III, pag. 188.

(7) Lettre à Thieriot , do 19 octobre 1760.

(8) Correspondance littéraire, «trU 1768. — (9) Uèm, ■I«rrl76l.

4S8 TûLTÀIRE

soin qu'il avait de s'occuper de tous les plus petits détails de sa maison. Néanmoins d'autres philosophes partagèrent Topinion si invraisemblable de Grimm. Collé voulut connaître la vérité. M« Delaleu lui dit, en avril 1768, en parlant de Voltaire : «Eh! comment pourrait-il être ruiné? il a quatre-vingt mille livres de rente viagère, quarante mille de rente en biens fonds et un portefeuiUe de 600,000 livres. B Dans sa correspondance antérieure au départ de sa nièce. Voltaire ne témoigne aucune inquiétude sur la rentn^e de ses fonds. Il lui était dû une forte somme à Montbéliard; il la réclama avec ses phrases de rhétorique , et sans laisser supposer qu'elle dût décider de son sort. Il écrit donc, le 8 décembre 1767, à la seigneurie de Montbéliard : a Messieurs, je reçois la lettre dont vous mlionorei du 4 décembre. Permettez-moi d'abord de vous dire que le compte de H. Jean Maire n'est pas juste. Il prétend par votre lettre qu'au l*' octobre dernier on me doit environ cinquante-cinq mille sept cents livres, après déduction faite de quatre mille cinq cents livres qu'on m'a fait passer en lettres de change sur Lyon, payables au 12 novembre. Or, messieurs , par le compte de MM. Jean Maire et Surleau, du 30 septembre 1767, et par leur compte joint A leur lettre, il m'est dû, d'une part, soixante et un mille quarante et une livres, et de l'autre cent cinquante ; le tout faisant soixante et un mille cent quatre-vingt-onze livi-es. De ces 61,191 livres, il faut déduire 4,500 Uvres que j'ai touchées à Lyon à la fin de novembre, sans préjudice de mes droits. Reste cinquante-six mille cent quatre-vingtonze Uvres qui me sont dues. Et à la fin du mqis où nous sommes, il me restera dû un quartier, lûontant à la somme de quinze mille cinq cent trente et une livres. Total au 1»» janvier: 7Î,M2 livres. Ajoutez à ce compte, qui est très^uste, neuf cents livres qu'il m'en a coûté tant à Besançon qu'à Colmar, pour m'opposer aux poursuite» illégales de mes co-«réanciei*s, et pour soutenir l'antériorité de mes hypothèques , desquelles 900 livres je pi*oduirai l'état. Le tout 9e monte, au 1" janvier, à 73,132 livres. Voilà, messieurs, sur quoi vous pouvez tabler. Il s'agit donc maintenant de me payer cette somme et de m'assurer le courant. J'enti^ dans ma soixante-quinzième année, je n'ai pas de temps à perdre, et ce courant ne vous sera pas longtemps à charge. Vous ne pouvez m'envoyer actuellement que dix mille livres : soit. Ayez donc la bonté d'abord de me les faire envoyer eu lettres de change sur Lyon , payables à wb. Vous me promettez dix mille francs au mois de janvier; très-volontiers encore. Donnez-moi donc, messieurs, des délégations acceptées pour le reste, délégations en bonne forme, délégations irrévocables, tant pour ma vie diu*ant que pour celle de mes neveux et nièces» pour ce qui leur ^ipartiendra après ma mort Cela finira tonte

A FERNET. iB9

discusâioQ. Vous sentez^ messieurs^ à quel triste état vou8 m'avez réduit en ne me payant point. Je dois actuellement plus de vingtscinq mille livres. Je suis im père de famille à la tète d'une grosse maison. Je ne puis trouver à emprunter, n'ayixnt que du viager. Je me flatte que vous ne voudrez pas remplir de tant d'amertume la fin de ma vie. » Cette lettre confirme les jugements de M. Delaleu. Voltaire n'eût pas été si patient, s'il eût été réduit à la misère. Ce qu'il plaça en 1769 sur le duc de Wurtemberg achève de prouver qu'en 1768 il n'était pas extrêmement malheureux. Aussi Wagnière (p. 269) certifie-t-il que Voltaire ne se servit du prétexte du dérangement de sa fortune que pour sauver l'honneur de M"« Denis , qu'il avait chassée de Ferney.

Une fois installée à Paris, M"^ Denis s'occupa de tout autre chose que de courre les débiteurs de son oncle; celui-ci s'inquiéta encore moins de leur négligence. Dans toutes ses lettres, il se vanta de donner trente mille livres à sa famille (i).La vérité est qu'il assura une rente de vingt mille livres à M"« Denis. Pouvait-il lui allouer une retraite moins forte ? Cela n'est pas probable; car elle lui avait rendu d'immenses services : pendant dix-neuf ans elle lui avait sacrifié ses goûts les plus chers, et peut-être un brillant mariage, en se rendant auprès de lui. Il était convenable que les philosophes, qui r&vaient courtisée dans un château, ne la retrouvassent pas dans la gène au milieu de la capitale. Voltaire était donc intéressé à ne pas la laisser vivre comme une petite bourgeoise , dans un petit hôtel. Il ne put se passer longtemps d'eUe. Aussi, le il octobre 4769, les Mémoires de Bachaumonl annoncèrent qu'elle était retournée à Ferney.

Pendant cette absence, dit Wagnière (p. 270), Voltaire avait détruit quelques abus dans son ménage , et avait pris la résolution de recevoir moins de monde. M"« Denis fut obligée de s'accoutumer aussi à la retraite. Dès que le théâtre eut été converti en ateUer, les Genevois, de plus en plus contenus par les troubles de leur cité, mirent moins d'empressement à voler à Ferney (2); les étrangers, n'ayant plus de motifs d'y séjourner, ne firent plus qu'y passer. La passion de Voltaire pour le théâtre finit par se réveiller; il rouvrit donc à deux battants les portes de son théâtre, suivant Wagnière (p. 88); mais sa vieillesse et son humeur ne lui permirent que trèsrarement d'y jouer ou d'y laisser jouer ses pièces. Dès lors quarante mille livres suffirent à toutes ses dépenses. Était-il plus prodigue auparavant ? Je ne le crois pas ; car, dans sa lettre du 30 mars i 768 à Delaleu , son notaire, il avoue que ses dépenses courantes de chaque

(!) Grimm» Correspondance littéraire, tTril 1768» — (t) Idem.

190 YOLTAIKE À FJ^eY.

mois s'élèvent à trois mille livres^ et qu'il lui faut trente-six mille livres pom* foire aller sa maison. On peut conclure de ce passage qu'il a dû peu excéder ce budget avant 4768 ^ si jamais il Ta excédé.

Donc^ chaque année Jes dépenses de Voltaire à Femey ne pas^rent pas quarante mille livres^ quoiqu'il en eût cent mille de rente, lorsqu'il en fit l'acquisition ^ en 1758. Ainsi ^ à Femey Comme à Berlin , à Golmar^ à Paris et à Cii*ey^ il ne dépensa jamais tous ses revenus. Avouons que Chaudon ( t. U. p. ii) n'avait pas tort de regarder comme l'ime des causes de l'augmentation permanente de sa fortune l'économie qui régnait dans son ménage. Dans sa Correspondance littéraire ( t. II. p. 6i ), La Harpe émet la même opinion.

« Qu'est-ce que le nécessaire ? qu'est-ce que le superflu î J'entends par le nécessaire^ disait Buffon^ dans son Bseai (T Arithmétique morale, la dépense qu'on est obligé de faire pour vivre comme l'on a toujours vécu; avec ce nécessaire , on peut avoir ses aises et même des plaisirs; mais bientôt l'habitude en a fait des besoins. Ainsi ^ dans la définition du superflu , je compterai pour rien les plaisirs auxquels nous sommes accoutumés , et je dis que le superflu est la dépense qui peut nous procurer des plaisirs nouveaux. »

On peut regarder cx)mme le nécessaire de Voltaire les quaraôite mille livres quil consacrait à la dépense de sa maison, pour vivre chaque année conune il avait toujours vécu. Il lui restait du superflu. A quoi lui servait-il? Nous savons que chaque année il plaçait de fortes sonunes sur l'État et sur de grands seigneurs. Les libéralités ne figurent jamais sur l'état des dépenses d'une maison^ puisqu'elles sont prises sur le superflu plutôt que sur le nécessaire. H s'agit de découvrir si Voltaire n'employait aucune fraction de son superflu à soulager les malheureux. Le chapitre suivant sera donc consacré à VHistoire de ses libéralités.

CttAl>ITRË QUATRIÈME.

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