AU XVI1I« SIÈCLE
Belvétiu» fit une pension à Sabatier de Casti*és (1) ; il en assura une de deux mille livres à Marivaux, et une autre de trois mille à
Bernard-Joseph Saurin. Celui-ci s'étant marié , Helvétius lui remit soixante mille livres à titre de capital de la rente qu'il lui payait , d'après une ancienne gageiœe (2). Grimm certifie qu'il était bcm homme 9 généreux^ noble et bienfaisant, et qu'il donnait beaucoup et continuellement, et de la manière du monde la plus simple et la plus libérale (3). N'oublions pas qu'il n'avait que deux «[ifants, qu'il avait été maître d'hôtel de la reine et fermier général, et qu'il laissa à sa mort quatre miUious de fortune, suivant les Mémoires de Bachaumontf du 4 octobre 4772. Tous les philosophes se sont plu à le glorifier. Malheureusement , dans son Voyage à Bourbotme, publié à la suite de ses Mémoires , Diderot nous donne ce renseignement : a M*»* de Noce est une voisine dllelvétius. Elle nous apprit que le philosophe était l'homme du monde le plus malheureux à sa campagne. Il est environné là de voisins et de paysans qui le haïssent. On casse les fenêtres de son château, on ravage la nuit ses possessions, on coupe ses arbres, on abat ses murs, on arrache ses armes des poteaux. Il n'ose aller tirer un lapin sans un cortège qui fasse sa sûreté. Vous me demanderez comment cela s'est fait? Par une jalousie effrénée de la chasse. M. Fagon , son prédécesseur, gardait sa terre avec deux bandoulières et deux fusils. Helvétius en a vingt-quatre avec lesquels il ne saurait garder la sienne. Ces hommes ont un petit bénéfice par chaque braconnier qu'ils arrêtent, et il n'y a sorte de vexations qu'ils ne fassent poui* multipUer ce petit bénéfice. Ce sont d'ailleurs autant de braconniers salariés. La lisière de ses bois était peuplée de malheureux retirés dans de pauvres chanunières ; il a fait abattre toutes ces chaumières. Ce sont ces actes de tyrannie réitérés qui lui ont suscité des ennemis de toute espèce, et , comme disait M"* de Noce , d'autant plus insolents, qu'ils ont découvert que le bon philosophe est pusillanime. Je ne voudrais point de sa belle terre de Yoré , à la condition d'y vivre dans des transes perpétuelles. Je ne sais quel avantage il a rétiré de sa manière d'administrer sa terre; mais il y est seul, mais il y est haï, mais il y a peur. » Cette confidence de Diderot aurait dû servir de préface à Helvétius à Voré, comédie historique en un acte par J. C. F. Ladoucette, représentée poiur la première fois, à Paris, sur le théâtre de Molière, le 7 juillet 1798 , et rééditée pour la troisième fois en 1843.
(1) Sabatier de Castres, Les TroU Siècles ^ art. Hehétius. \t) La Harpe, Correspondance littéraire, tom. l, pag. 67. (3) Correspondance littérairey de janvier I77i.
\\)i DE LA BIENFAISANCE
(c Fontenelle, remarque Dalembert dans son Eloge de Jf"* Geoffrin, n'fivait qUe le§ vet^tus crutte âme froide , des vertus molles et peu actives, qui, pour s'exercer , avaient besoin d'être averties, mais qui n'avaient besoin que de l'être. M"« Geoftrin allait chez lui, et lui peignait avec intérêt et sentiment l'état des malheureux qu'elle voulait soulager. Ils sont bien àplaindre, disait le philosophe, et il ajoutait quelques mots sur le malheur de la condition humaine , et puis il parlait d'autre chose. M"* GeofiEiMn le laissait aller, et quand elle le quittait : «Domiea-fwoi,luidisait-elle, cinquante louis pour ces pauvres gens. — Vous avez raison,» disait Fontenelle ; et il allait chercher les cinquante louis, les lui donnait et ne lui en reparlait jamais, tout prêt à recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'en avertit encore. » Ainsi son ami intime, Brunel, procureur du roi au bailliage de Rouen, ayant besoin d'argent, se rappela que Fontenelle avait amassé une sonune de mille écus ; il alla les lui demander. Fontenelle répondit qu'il les avait destinés à un autre usage. Brunel répondit laconiquement : « Envoyez-moi vos mille écus , j'en ai besoin. » A ce mot, Fontenelle se défit de son trésor. Une autre fois, Beauzée se trouva en province dans une telle pénurie qu'une sonune de six cents livres lui était absolument nécessaire. Il s'adressa à Fontenelle, et en obtint une lettre de change de la somme qu'il attendait (i). Fontenelle pouvait, sans se gêner , prêter ou donner ces sommes, puisque, suivant Collé(t.n. p. 33S!), il jouissait de trente-cinq mille livres de revenu dont il dépensait peu; car, remarque Garât (t. J. p. 410), sa maison se bornait à peu près à sa chambre à coucher et à son cabinet de travail , et il soupait tous les soirs en ville. On lui reproche d'avoir laissé les descendants de GorneiUe dans la misère.
Pareillement Montesquieu ne mangeait jamais chez lui et n'avait que deux mauvais chevaux de carrosse à Paris, quoiqu'il jouît de soixante mille livres de rente (2). Il passa la plus grande partie de sa vie dans son château, où il recevait peu de monde. Il augmenta son bien , et s'eflForça de rendre ses vassaux heiu^ux , comme il l'avoue. Mais comme il ne dépensa pas quatre louis par air , on s'abstint de le prôner. Dès qu'on sut qu'il avait brisé les fers d'un père de famiUe retenu captif sur une terre étrangère , on lui assigna ime place distinguée parmi les honunes bienfaisants. Sa générositéet sa discrétion devinrent le sujet de deux comédies : l'une, de M*« de Montesson, fut vivement applaudie sur le théâtre du duc d'Orléans ; l'autre, de M. Pilles (3), ne rencontra pas les mêmes encouragements auprès d'un
(i) ^/o^e(/e/'oii/efte//e, par de Fouchy.
(9) Soularie, Pièces inédites sur les règnes de Louis XI i^ et Louis XV, 1809, in-8*, tom. II, ptg. 828.
(g) Grimm, Correèpondance tittérairef de janvier 1784.
ai: XVIII» SIÈCLE. lOS
public moins enlhoiisiasmé pour une actiOii qui ne lui pamt ni héroïque ni digne de TapothéoSe de là fecène. Je suis persuadé que Montesquieu aurait été deTavis de ce parterre, et qu'il eût rougi de la décaérnoè d'admiration des grands au récit d'un si faible sacrifice de sa fortune.
On a loué aussi la générosité deM~ de Tencin. Elle donnait d'excellents soupers aux hommes de lettres qu'elle appelait ses 6^/c5. Elle leur imposa une livrée. Chaque année elle leur offrait pour étrennes un coupon de velours noir pour en faire une culotte. On a calculé qu'elle a dû distribuer près de quatre mille culottes. Malgré cette attention pour les philosophes , elle laissa dans la misère son fils Dalembert (i), et en mourant elle ne légua rien à d'Argental, qui n'était pas à son aise, suivant Collé (t. 1. p. 436). N'oublions pas que c'est à im assassinat qu'elle fut redevable d'une partie de sa fortune.
M"« de Tencin morte , ce fut chez M"* GeoflFrin qu'affluèrent les philosophes et les artistes. Pendant trente ans^elle leur donna d'excellents dîners chaque semaine. Aussi fut-elle prônée par Thomas, Horelletet Dalembert. Malheureusement leurs éloges nous apprennent le peu de cas que nous devons faire de son mérite. Si elle acheta des tableaux, il est permis de croire que ce n'était que pour plaire aux artistes , puisque Thomas remarque qu'elle passa le rabot sur les sculptures de son appartement. Ses panégyristes conviennent qu'elle n'avait point d'instruction et peu de goût pour la lecture. Il fallait qu'elle eût bien peu d'esprit pour que La Harpe (2) eût noté qu'il ne lui échappa jamais uu mot remarquable, à une époque où il n'y avaitpas un suisse, un exempt de police, une fenune de chambre, im laquais, un manant, un mendiant, un négociant, un colporteur, dont les journaux ne relevassent de spirituelles reparties. Néanmoins elle avait la passion de la célébrité ; elle l'obtint , grâce à sa bonne table. Elle comprit qu'elle devait s'attacher des parasites. De là son attention à offrir à celui-ci une pendule, à celui-là un bureau , et à un autre un meuble utile. Elle voulut avoir sa liste de pensionnaires. Elle profita d*un moment où Thomas était malade pour le forcer d'accepter mie rente viagère de 1,200 livres. Plus tard, elle lui remit une somme de 6,000 livres. Vers 4760, elle constitua une renteviagère de 600 Uvres en faveur de Dalembert ; à sa mort elle lui en laissa une autre de 1,800 livres. Un jour eUe dit à Morellet : cr Donnez-moi votre nom et votre extrait de baptême , et passez demain chez mon notaire , vous en retirerez un contrat. J'ai placé 4,500 livres sur votre tête , n'en dites rien à personne, et ne m'en remerciez pas. n Et Morellet
(I) La Harpe, Correspondance littéraire ^ tom. ÎV, pag. 176. (t) Ibidem, tom. 1 , pag. i77.
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de conclure qu'elle était aussi simple que bienfaisante. U est impossible de lui refuser la qualité de la simplicité , car elle Tétalait avec trop de faste. Témoin ces jetons qu'elle distribuait à ses amis pour leur rappeler que V économie est la mère de la libéralité, et cette maxime brîentale : Si tu fais du bien , jette-le dans la mer ; et si les poissons l'avalent, Dieu s' en souviendra, qu.*elle avait encadrée. Elle répugna à s'affubler de riches fournu'es que lui avait envoyées l'impératrice de Russie; elle refusa un portrait orné de diamants que lui présenta un roi, et ne voulut le porter que dépouillé de diamants. Elle répugnait à recevoir des présents ; mais elle aimait à en accabler tout son entourage. Il n'est pas jusqu'à sa laitière à qui elle ne crût devoir deux vaches pour la dédommager d'une vache que cette pauvre laitière avait perdue, afin de trancher du Fénelon. Mais quand on a lu les Éloges de Thomas , de Morellet et de Dalembert, et qu'on vient à parcourir d'autres écrits plus sincères , on est tenté de penser que beaucoup de ces libéraUtés étaient des spéculations , des moyens de célébrité. Sans ses dîners, qui se souviendrait de M"^ Geo&rin ? Elle avait quarante mille livres de rente, au dire de La Harpe ; a- 1 -elle usé de sa fortune de façon à mériter d'être mise au rang des fenunes dont les indigents ne perdent jamais le nom? 11 est certain qu'elle connut des premières la misère des descendants de Corneille, et qu'elle ne songea à les enrichir que quand la mode fut revenue de les enrichir. Le marquis d'Argenson (p. 439) était persuadé qu'elle ne tint table d'hôte que pour se faire une brillante réputation en vivant avec ceux et celles qui avaient la réputation d'avoir le plus d'esprit et de connaissances. Marmontel (1 . VI) pensait de même et s\joutait : a Elle était bonne , mais peu sensible ; bienfaisante , mais sans aucun des charmes de la bienveillance ; impatiente de secourir les malheureux, maissans les voir, de peur d'en être émue; inquiète en servant ses amis, dans la crainte de compromettre ou son crédit ou son repos. Simple dans ses goûts , dans ses vêtements , dans ses meubles , mais recherchée dans sa simplicité , ayant jusqu'au raffinement les déUcatesses du luxe. Modeste dans son air, dans son maintien , dans ses manières, mais avec un fonds de fierté et même un peu de vaine gloire. Rien ne la flattait plus que son conunerce avec les grands, b Dans ses lettres des 15 et 915 décembre 1754 et du mois de janvier 1755 à l'abbé de Guasco , Montesquieu nous apprend qu'il résolut de rompre entièrement avec elle, parce qu'il s'aperçut qu'elle n'était qu'une fenunelette capricieuse, acariâtre, capable de méchanceté et de noirceur, et deprocédés malhonnêtes, n'en imposant qu'à des âmes vile«, qu'à des caillettes et qu'à de petits esprits rampants et subalternes. Après de pareils témoignages il est permis de réduire à leur juste valeur le» hyperboles de l'enthousiasme de coterie.
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Une grande leçon de g«^nérosité et de délicatesse avait été donnée à tous ces fanfarons de fondations de prix , de rentes viagères, de cadeaux annuels destinés à rappeler chaque année au monde le nom du bienfaiteur plutôt qu'à secourir l'indigence et le malheur. C'était en \ 750. Piron reçoit une rente viagère de six cents Uvres. a II ne sait à qui s'en prendi*e, raconte Collé (t. I. p. 287); le bienfaiteur se cache. M"*Quinault, l'ancienne comédienne, lui demanda, il y a quelques mois, son baptistaire, sous le prétexte d'une gageure qu'on avait faite pour savoir son âge; et ces jours derniers, im notaire lui ayant écrit pour le prier de passer dans son étude, il s'y rendit; on lui fit signer et accepter ce contrat de six cents livres de rente viagère sur la maison de Condé , et on lui donna vingt-cinq louis pour ime année d'avance de ladite rente. Piron, comme on le juge bien, a voulu percer c^ mystère ; M"« Quinault n'a point voulu parler, et même a juré ses grands dieux qu'elle ignorait et ne se doutait pas même de quelle main ce bienfait partait. » Personne ne suivit cet exemple.
Telle était la bienfaisance. La plupart des libéralités n'étaient que des moyens d'attirer l'attention du public , de s'attacher des ci-éatures, de se faire pardonner des escroqueries , de se débarrasser d'importunes demandes. Il n'y eut que quelques personnes qui s'oublièrent complètement lorsqu'elles jetaient quelques louis aux malheureux. Rarement ces aumônes étaient proportionnées à la fortune des bienfaiteurs. Néanmoins, à aucune époque on ne leur prodigua plus de louanges , on ne parla davantage de vertu, on ne s'attendrit aussi éloquemment sur les maux du genre humain. Ce n'était pas sans raison ; car de belles phrases , de magnifiques prosopopées n'empêchaient point le peuple de moinrir de faim à la vue des philosophes dont la débauche et la gourmandise abrégeaient les jours. C'est pourquoi Palissotles peignit dans ces vers :
Pour moi , je les soupçonne D*aiiner le genre humain » mais pour u*aimer personne.
Voltaire passait pour le plus opulent des philosophes. Il se disait très-riche; il parlait de son château , de ses terres et de ses vassaux dans ses lettres et ses ouvrages. Il a dû être le plus libéral des hommes de lettres, puisque le devoir de l'aumône est proportionné au superflu des revenus. Sa fortune était pour ainsi dire providentielle; il l'avait gagnée dans des loteries, dans des spéculations dont le succès ne dépendait point de sa volonté; n'était-ce pas une nouvelle raison de se mettre plus souvent en relation avec l'indigent?
Voltaire devait être libéral. Mais pouvait-il l'être? Ses capitaux
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étaient placés gùrement sur TÉtat et sur de riches princes, seigneurs^ ou banquiers. Dans le cas où on négligeait de lui payer ses rentes , il lui suffisait de commander une saisie sur les fermiers de ses débiteurs. A aucime époque, il n'ei^ dépensé tous ses revenus; il avait par conséquent en tout temps des sommes considérables à placer, et dont il pouvait disposeï* pour suivre les nobles sentiments de son cœur.
Voltaire pouvait donc être libéral , comme il le devait être. LVtrilétéî
Ce n'est pas le moins intéressant de ses chapitres du Siècle de Louis XIV que celui où Voltaire se complaît à raconter avec quelle largesse et en même temps quelle déUcatesse Tauguste monarque récompensait ou encourageait toutes les illustrations de la France et de l'Europe; ces remarques prouvent que Voltaire n'était point étranger aux nobles sentiments. De même, dans sa Vie de Molière , il dit de l'immortel comique : a II faisait de son bien un usage noble et sage. MoUère employait une partie de son revenu en libéralités qui allaient beaucoup plus loin que ce qu'on appelle dans d'autres honunes des charités. 11 encourageait par des présents considérables de jeunes auteurs qui marquaient du talent : c'est peut-être à Molière que la France doit Racine. 11 engagea le jeune Racine à travailler pour le théâtre. Il lui lit composer la tragédie de Théagène et Chariclée, et, quoique cette pièce fût trop faible pour être jouée, il fit présent au jeune auteur de cent louis. » Je n'examinerai pas, avec feu M. Bazin, si ce fait est vraisemblable, et s'il estpossible d'admetti^e que Molière, qui n'eut jamais plus de trente mille livres de rente, eût donné instmctivement et aveuglément une somme de cent louis à un jeune homme qui ne lui avait apporté qu'une pièce médiocre. Si Voltaire n'a pas hésité à raconter cette anecdote, c'est qu'il était persuadé que MoUère avait pressenti l'avenir de Racine, et que , par une illumination soudaine, il s'était oublié et s'était appauvri pour brusquer l'aurore d'un nouveau génie, en lui fournissant tous les moyens de s'abandonner à son essor. Un encouragement de cette nature était capable de dilater et d'élever le cœur d'un débutant. En attribuant le développement des talents de Racine à la générosité de Molière, Voltaire indiquait le stimulant le plus efficace que devait employer un honmne de génie en face de la jeunesse, toujours gênée, sinon pauvre, et par là-même craintive dans les épanchements de ses illusions.
Pourquoi Voltaire augurait-il si bien du génie et de Tàme humaine? Il nous l'apprend. Le 26 août i 736 , il écrivait à Frédéric II : a L'amour du genre humain , que j'ai toujours eu dans le cœur , fait mon caractère. D Dans le mois d'octobre 1737, il lui mandait encore: a L'humanité est le {Hrinçipe de toutes mes pensées. » Aussi regardait-il la
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libéralité comme une grande vertu lorsqu'elle se propose le soulage* ment des malheureux. Et^ pour qu'on ne se méprit point sur le sens de ses paroles^ il disait dans son Dictionnaire philosophique y à l'article Générosité : a II y a ime économie sage et rajsonnée ^ qui devrait toujours régler les hommes dans la dispensation de leurs bienfaits, On fait des générosités à ses amis y des libéraUtés à ses domestiques^ des aumônes aux pau vj*es. «> Reste à savoir si Voltaire a suivi ces pré* ceptes^ et si sa conduite nous rappelle ces sentiments que nous avona loués dans l'écrivain.
Conservons le mot de libéralités , et prenons-le dans le sens que lui donnait Voiture.
Nous ne nous occuperons que de ses libéralités. Dans sa requête en faveur des serfs du mont Jm*a y Voltaire profitait d'une bonne occasion de ridiculiser des moines et de les abandonner au mépris d'une province. Mais dans l'affaire des Calas ^ des de la Barre ^ des Slrven , des Martin y des Montbailli y des Lally y il se vengeait des parlements en les abandonnant à l'exécration du public y et s'attirait par là -même l'attention et la bienveillance d'un gouvernement hostile à ces parlements, et la reconnaissance de familles n<Hnbreuses. il lui était facile de cacher sa haine sous la pompe de l'humanité et de la justice : il le fit avec tant d*habileté, tant d'éclat , tant d'ostentation y que l'Europe s'attendrit sur ses mémoires et ne vit en lui que l'avocat de l'infortune. Il retira tant de gloire de la révision de ces procès, qu'il n'est pas téméraire de croire que l'humanité et la justice ne furent pas l'unique mobile de sa conduite et de son éloquence dans ces graves circonstances. S^il eût été réellement dévoré du zèle de la justice, comment expliquer le silence qu'il gai*da lors de la destruction des Jésuites? Il n'ignorait pas les services qu'ils avaient rendus à la jeunesse, les encouragements qu'ils avaient prodigués à la précocité de certains encyclopédistes , les secours qu'Us avaient maintes fois offerts à plusieurs philosophes, la protection qu'ils lui avaient accordée à lui-même, l'impossibilité de les remplacer , et surtout la fausseté et l'iUégaUté des motifs allégués pour les chasser de leurs maisons , comme il l'avoue dans le chapitre lxvîu de son Histoire du Parlement , et dans le chapit2^ xxviii de son Précis du Siècle de Louis XV. En les défendant, Û eût déplu au roi son seigneur, il eût déplu aux philosophes, il n'eût point été sûr d'avoir l'opinion publique poui* lui. Aussi dédaigna- 1- il d'exploiter en leur faveur sa rhétorique des probabiUtés dont il s'était servi si heureusement pour d'autres.
11 avait en effet déployé une prodigieuse activité dans les procès des Calas , des de la Bare , des Sirven , des Martin , des MontbailU et des Lally. On ne peut l'expliquer que par lebesoinde s'immiscer dans
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toutes les affaires. U y avaitau fond de son Ame une telle fermentation d'ides , de projeta , de d(^sirs, qu'il lui fallait des occupations pour le distraire de la polémicpie. L'action lui plaisait encore plus que la discussion et la méditation. Il n'était l'écrivain le plus fécond de son époque que parce qu'il ne pouvait pas en être le personnage le plus actif. Depuis le rôle le plus infâme de l'espion jusqu'aux plus délicates négociations du diplomate , depuis la direction d'tm bureau de fermier général jusqu'au portefeuille d'un ministre^ il eût tout accepté ; tous les dons de son génie , il les eût prostitués au roi qui aurait voulu l'employer. Il avait poussé la flatterie jusqu'à la bassesse pour obtenir une place à la cour ; le gouvernement refusa de se l'attacher. C'était une faute et une tr^grande faute; car Voltaire était avant tout l'adulateur le plus fin j le plus souple ^ le plus gracieux y le plus intarissable. Il était aussi propre à tout. Ce qu'il ne savait pas^ il le devinait. n fut l'homme le plus complet de son siècle ^ sm'passant en universalité et égalant presque en spécialité quiconque osait l'aborder. Souple comme Alcibiade et ferme comme Achille y rusé comme Ulysse et prudent comme Nestor y cynique comme Diogène et sage comme Socrate y dialecticien comme Démosthènes et éloquent comme Cicéron^ savant comme Varron et poëte comme VirgUe, valétudinaire comme Sénèque et hardi comme Samson, gai comme Démocrite et mélancolique comme Heraclite y sceptique comme Bayle et religieux comme Newton^ simple comme Leibnitz et fastueux comme Salluste^ vain comme un Athénien et grave comme un Romain, causant comme Aspasie et travaillant comme Pline^ méditant sans effort et produisant sans épuisement. On eût dit que les neuf Muses l'avaient choisi pour leur interprète ; nouveau protée^ il a connu toutes les passions et toutes les émotions dont peuvent être susceptibles les fils d'Adam. Quel que fût le ministère qu'on lui eût confié , seulement pour vingt-quatre heures^ il ne l'aurait point quitté sans s'accorder une forte indemnité d'au moins cent mille livres^ et sans gratifier de pensions ses nièces et ses neveux y ses cousins et cousines^ ses amis et les amis de ses amis; mais il eût brillé dans les délibérations du conseil^ et il eût indiqué les plus salutaires réformes. Au ministère de la ville et de la cour, il n'eût point siurchargé de baguettes dorées quelques inutiles palais y mais il eût multiplié les fontaines y favorisé les établissements du commerce , pourvu à la propreté des mes, à la sûreté des citoyens. Ministre des affaires étrangères , il eût rappelé aux souverains la grandeur de sa patrie. Ministre de la justice , il eût aboli la vénalité des oflBces, la multitude des coutumes , étabU un code aussi clair que concis, et exigé que tous les arrêts fussent écrits en langage intelligible, et les rapports publiés dans une forme à laisser croire que les robins étaient dispensés de bredouiller les formules du
ATT XVm» SÎÈCLK. ÎM
temps de Hugues-Capet et de Charles Y. Ministre de la marine ou de la guerre, il eût encouragé le mérite, créé une caisse de retraite, assuré la solde aux militaires et les eût soustraits à la barbarie et & rinsolence des vivriers. Contrôleur général, il eût vérifié tous les comptes avec la patience de Barème, et se fût appliqué à égaler la recette à la dépense. Aucun abus ne lui aurait échappé nuUe part. Si, dans ses Mémoires, il a étonné le monde par la lucidité et la sûreté de son jugement, il a prouvé par l'administration de sa fortune, qu'il n'était étranger à aucun détail , à aucune minutie , à aucune question pratique, et que sa volonté était aussi énergique, aussi opiniÂtre que son sens était exquis. Personne ne reçut peut-être de la nature un génie aussi éminent pour les affaires. En le tenant à l'écart , le gouvemement le réduisit à devenir le plus dangereux et le plus infatigable de ses ennemis. De là ces mots de Voltaire à Dalembert, le 20 avril 1761 : « J'ai vu qu'il n'y avait rien à gagner à être modéré , et que c'est une duperie. Il faut faire la guerre et mourir. »
Repoussé dans ses prétentions , Voltaire, comme toutes les intelligences dévoyées, se jeta à corps perdu dans le camp des mécontents. n n'y trouva ni honneur, ni délicatesse, ni probité; du moment qu'il put le morigéner , il se mit à sa tête. Mensonges, calomnies, rien ne lui coûta pour lui plaire. Aussi disait-il le J9 mars 4761 à d'Argental : a Plus je vieillis , plus je suis hardi. x> Il disait encore le 13 novembre 1773 à Dalembert : a Je deviens plus insolent à mesure que j'avance en âge. » Toutefois il ne négligea aucune occasion de faraiter toutes les grandes questions positives qui s'offraient à lui, et il parvint à diriger les débats dans ces procès fameux auxquels il avait su intéresser toute l'Europe. Il brûla de jouer un rôle dans les troubles de Genève, remarque Grimm (1 ), et sacrifia ses amis véritables et essentiels au parti du peuple , sans autre vue que celle de faire l'homme d'État. Au pays de Gex, raconte le président de Brosses (2), il voulut tout gouverner, conduire à sa tête, et se rendre maître de l'administration, entreprenant de chasser les commis rebelles à ses ordres pour les remplacer par d'autres individus plus souples, plus aveugles, plus craintifs ; il finit par fatiguer les administrants et les administrés par ses importunes tracasseries. Quel que fût le procès sur lequel un de ses vassaux venait le consulter , il eu surveillait les suites depuis son cabinet, et le recommandait partout, à Besançon, à Dijon, voire même jusqu'au conseil du roi. H n'y avait pas une chicane, une dispute qu'il ne prit à cœur; dans ses moments d'ennui, avoue Chaudon ( t. II. p. 152 ), il se plaisait à dévorer tous
(1) Correijxmdttnce littéraire^ de mai 1768.
(t) Correspondance inédite de Voltaire avec de Brosses^ pag. 28t.