‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 78 sur 95 · DB LA BIENFAISANCE · texte numérisé non relu

DB LA BIENFAISANCE

les mémoireB des avocats. 0 n'aimait pas moins à lancer et à pousser tous ceux qui avaient besoin de sa protection. Dès qu'on lui demaodait une lettre de recommandation pour la Fraiice, comme pour TAllemagne, la Prusse ou la Russie^ il en faisait un coup d'état. Malbeur à qui rejetait ses prières ! 11 écrivait billets sur billets ; esprit et éloquence^ vers ou prose ^ il n'épargnait rien dans ses suppliques. Il ne reculait devant aucune démarche^ et ne se rebutait jamais* Tant qu'on n'avait pas mis oui au lieu de non au bas de ses requêtes 9 il restait le solliciteur ]e phis sincère^ le plus patient Chassé par la porte ^ il renti*ait par la fenêtre; si on avait disposé de la place qu'il sollicitait , il fallait lui promettre la première vacante^ et surtout ne pas négliger d'en payer les appointements quand on Tavait accordée. La vanité n'a pas toujours été étrangère à ces actes d'humanité. Quelquefois aussi c'était le seul moyen de se débarrasser lui-même d'un pesant fardeau , ou bien une spéculation doot le protégé ne s'apercevait que plus tard. Mais il y aurait de l'injustice et de ]a mauvaise foi à ne pas louer cette perfection de zèle et de délicatesse avec laquelle Voltaire mettait sa plume au service de ceux qui recouraient spootanémeot à lui, et d'autres que des liens d'amitié ou des services réciproques auraient enti'alnés à lui emprunter de l'argent s'il ne les eût tirés d'embarras en les envoyant mendier ailleurs ce qu'il pouvait et devait ^ sans se gêner ^ puiser dans sa propre cassette.

Oui, Voltaire a été obligeant, extrêmement obligeant, et peut-être le plus obligeant des honmies de lettres. Mais il faut convenir aussi que maintes fois il n'a été obligeant que pour se dispenser d'être Jibéral, et qu'il n'a pas été aussi libéral qu'obligeant. Voyez Harpagon : il change de couleur et perd sa gaieté dès que Frosine parle de quelque petite assistance, de petit secours, d'un peu d'argent. Alors elle s'ingénie à le flatter , à le séduire par les services qu'elle est à même de lui rendre dans une négociation délicate. Elle s'aperçoit de l'effet de ses ruses, elle remarque la joie qu'elle a fait renaître ; elle se hÂte de profiter de cet instant de plénitude de cœur poiu* exposer ses besoins; aux compliments elle joint les larmes. Hélas ! le ladre reste impassible à toutes ses attaques. Il en est de même de Voltaire dans sa correspondance. 11 agrée les louanges, mais il esquive toute prière et change incontinent de thème. Sans doute il était bon, généreux, humain par nature , connue le dit Palissot , et néanmoins, suivant le même Palissot, aucun honune ne mérita moins le nom de philosophe. Pourquoi ? c'est que Voltaire ne suivait pas les mouvements de son Âme , qu'il calculait avec toutes ses suggestions, et de l'écrivain obligeant et délicat ne montrait que l'honune intéressé et avare. Aussi a-t-il totyours été accusé d'avarice, malgré ses libéralités.

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Les libëralitëfi d'un philosophe sur lequel toute l'Europe abaissait continuellement ses regards ne pouvaient rester inconnues. Aussi Grimm (i) se demandait : a Quel est l'homme qui peut se vanter d'avoir vécu aussi utilement que M. de Voltaire^ pour le bonheur du geore humain? d Condorcet cite la bienfaisance comme l'un des principaux traits du caractère et de l'àme de Voltaire^ et dit qu'on peut le compter parmi le très-petit nombre des hommes en qui l'amour de l'humanité a été une véritable passion; qu'il a existé peu de personnages qui aient honoré leur vie par plus de bonnes actions^ et qu'ainsi l'usage qu'il fit de sa fortune aurait àtï la lui faire pardonner. Chabanon (p. 161) confesse aussi que a peu d'hommes, dans le cours de leur vie, ont fait autant de bien que Voltaire; qu'il faut avoir vécu avec lui pour savoir tout celui qu'il opérait, sans faste et sans éclat. » Mais Grimm, Condorcet et Chabanon n'asseoient leur jugement sur aucun fait; leur témoignage est donc sans autorité. Collini mérite le même reproche : a Voltaire, dit-il (p. 182), était bon et bienfaisant; on sait qu'il obligea de sa bourse et de son crédit des hommes qui avaient écrit contre lui ; qu'il secourut et encouragea des gens de lettres qui commençaient leur carrière , et en qui il reconnaissait quelques talents. Rien n'a été moins fondé que le reproche d'avarice que l'on a fait à ce grand homme. » Puis Collini (Hiblie la question et la laisse en litige, et se contente de reconnaître (p. 184) que a Voltaire avait l'art de jouir et d'augmenter sa fortune. » Cette conclusion n'était point ime réponse à la calomnie qui avait poursuivi Voltaire. Luchet rappelle (t. U. p. 144) qu'on revenait sans cesse sur son avarice; mais il n'est pas meilleur logicien que Collini, et ne nous donne que des boutades de rhétorique , au lieu d'anecdotes qu'on aurait été transporté de recueiUir. Duvernet cite un Lefèvre, un Le Maire , un Linant, un Mouhy, un M. Pitot, un Baculard d'Arnaud, comme ayant été comblés de biens par Voltaire, et il s'écrie : a Voilà l'homme généreux, le philosophe humain que de crasseux UbeUistes ont pendant soixante ans accusé d'une avarice sordide, i» Depuis la première édition de sa Vie de Voltairef en 1786, jusqu'en 1796, il fréquenta Longchamp et Wagnière, et interrogea tous ceux qui avaient vécu dans l'intimité de son héros. 11 se proposait d'entrer dans des détails qui tourneraient à la gloire de ce dernier. Ses longues et pénibles élucubrations n'aboutirent à rien, puisque, sauf quelques^coups de ciseaux qu'il donna aux manuscrits de Longchamp et de Wagnière , il n'enrichit sa biographie d'aucune particularité nouvelle. Cette stérilité permet de supposer qu'il ne moissonna rien , parce que Voltaire n'avait rien semé. Car si Voltaire

(i) Correspondance littéraire^ de mai 1768.

soi DE LA BTENi^AtSArCGË

avait été réellement bienfaisant^ ses amis n'auraient pas manqué de publier ses aumônes^ puisque depuis 1734 ils étaient mis en demeure de le faire. En vain se<^ ennemis répétaient qu'un fait se prouve et ne se présume pas, ses amis persistaient à regarder comme prouvé ce qui n'avait jamais été prouvé. De sorte que M. Bei-ville écrivit dans la Galerie française, à l'article Voltaire, que « nul homme n'a fait plus de bien sur la terre que Voltaire , que jamais il ne refusa un service qui fût en son pouvoir, et qu'il fit le plus digne usage de sa fortune, b

Des phrases, encoi*e des phrases et toujours des phrases; voilà tout ce que les amis de Voltaire nous fournissent pour l'histoire des libéralités de Voltaire. Lepan (p. 101 ) est le seul qui se soit avisé de réduire en chiffres toutes ces déclamations. Ce calcul ne fut pas favorable à la gloire de Voltaire. La raison n'indique néanmoins aucun autre moyen de trancher la question. Les libéralités se font au moyen de pièces d'argent ou de choses qui s'estiment à prix d'argent ; il faut donc des nombres, et rien que des nombres , et pas une seule phrase, pour apprécier le mérite d'im bienfait. La quotité donnée une fois connue, grâce aux nombres, rien n'est plus facile que de savoir s'ils sont proportionnés h la fortune du bienfaiteur et au besoin de l'indigent.

Recourons donc aux chiffres, et voyons si l'arithmétique fournira des armes contre Voltaire. Prenons ses libéralités telles qu'elles nous sont transmises. Quand on veut s'assurer qu'une multiplication est juste, on en fait la preuve par la division. C'est en examinant chacune des libéralités de Voltaire que nous parviendrons à savoir si leur total dépose en sa faveur ou tend à flétrir sa mémoire.

« On a fait plusieurs fois à M. de Voltaire, remarque Wagnière ( p. 48 ) , le reproche de lésine et d'avarice. Cela est cependant un peu contradictoire avec ses libéralités. » Wagnière se trompe. Il n'y a point de caractère absolu et qui n'offre aucune nuance. La hyène ne caresse-t-ellepas aussi ses petits, et ne les presse-t-elle pas contre ses mamelles avec autant d'empressement que le font d'autres bétes moins féroces et moins cruelles? Le lion ne rugit pas toujours; la chenille ne respecte-t-elle pas quelquefois la fleur qui vient de s'épanouir au rayon du soleil? Quelques libéralités ne suffiraient pas pour prouver que Voltaire fut injustement accusé d'avarice. Il se disait très-riche, c'était une raison pour s'adresser à lui dans le besoin. Celui qui n'a rien frappe à la porte de celui qui possède; et quand il a faim, qu'il manque de vêtements pour se couvrir, de bois pour se chauffer, d'argent pour payer son loyer, le riche ne peut pas s'en défaire avec des phrases , des compliments de condoléance; il est forcé de puiser dans sa bourse pour se débarrasser des

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importunitésdu Bollîciteur. C'est ainsi que vous ne trouverez peut-être aucun homme qui n'ait fait l'aïunône dans de pareilles circonstances. L'avarice ne consiste pas alors à ne pas donner^ mais à donner le moins possible^ à marchander avec les nécessités de l'indigence^ à donner de mauvcûse humeur^ à craindre de trop donner^ et à croire avoir beaucoup donnée à croire avoir donné ce qu'on s'est laissé arracher, ce qu'on a tÂché^ par mille prétextes^ mille détours, mille délaites^ mille mensonges, ne pas lAcher de sa main rapace. Ce serait une chose singulière^ si^ dans une vie de quatre-vingt-quatre ans passés dans des chAteaux^ et dans l'administration d'une fortune aussi considérable, Voltaire était parvenu à se soustraire perpétuellement à toute occasion de délier les cordons de sa bourse en faveur des malheureux.

Gonunent s'exécutait-il donc dans ces fatales circonstances? Comme toute action d'hiunanité mérite unéloge^ il paraîtra peut-être infâme aux yeux de quelques personnes de s'appesantir sur les libéralités de Voltaire^ de les étudier dans leur principe^ et de les juger avec sévérité. Ce rôle n'est ni sublime^ ni consôlûit; mais l'historien consciencieux est forcé d'immoler ses répugnances pour rendre à la vérité l'hommage que lui doit tout homme qui prend la plume. La Baumelle pouvait se dispenser d'examiner chacim des vers de la Henr riade. Pour nous^ il ne nous est pas permis d'accepter aveuglément tous les témoignages favorables ou défavorables à la mémoire de Voltaire.

Afin de mettre le lecteur en état déjuger lui-même des sentiments de Voltaire^ nous allons consacrer un article à toutes les classes de la société^ et à toutes les personnes que Voltaire se flattait d'avoir accablées de bienfaits ou que ses amis ont mises au rang de ses obligés.

n. Voltaire ei sa famille.

« Je me suis trouvé père de famille , sans avoir d'enfants , » écrivait Voltaire au roi de Prusse, le 10 novembre 1749. Il se flatta de donner à ses parents des témoignages de sa tendresse. De là ce mot, du 3 mars 1769, à M"^ de Saint-Julien : « Né presque sans bien, j'ai trouvé le moyen d'être utile à ma famille. »

De quoi se composait cette famille?

C'était d'abord im arrière-cousin maternel, du nom de Danmart. Le 31 mai 1757 , Voltaire mandait à M"^ de Fontaine : « Vous sauras que M"»» Denis était chargée d^envoyer trois cents livres à Daiunart Je vous prie de lui dire que je lui donnerai trois cents livres tous les

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anS; à commenGer à la Saint-Jean prochaine. Je vous enverrai on mandat à cet effet sur M. Delaleu^ ou vous pourrez avancer cet argent sur les revenus du pupille y et sur la rente qu'il me fait : cela est à votre choix, j'ignore ce qui convient au jeune Dauniart; je sais seulement que cent écus lui conviendront. Trouvez bon que je m'en tienne à cette disposition que j'avais déjà faite. M"^* Denis embellit tellement le Iàc de Genève y qu'il reste peu de chose pour les arrièrecousins. » Plus tard Voltaire i*ecueillit chez lui le jeune Daomart pour le Caire traiter par Tronchin , qui le rendit boiteux (1)> et » boiteux 9 que le pauvre boiteux était le plus déterminé boiteux de la province. Néanmoins il ne laissait pas de tuer^ en clofunant, tous les renards et les cormorans qu'il rencontrait (2). V<dtaire crut devoir l'envoyer aux eaux , pour le guérir d'un rhumatisme qui ressemblait à une sciatique : les eaux n'eurent aucune veitu sur le voyageur ; Yolteire inquiet s'adressa à un chirurgien-m^jor des gendarmes du roi et lui exposa l'état de son parent (3). Ge médecin, pas plus que Tronchin j ne rétablit Daumart ^ dont la vie devint pire que la mort (4). Il passa des années entières couché sur le dos^ toujours suppurant^ sans pouvoir se renmer, au point qu'il fallait lui présenter à manger comme à un enfant (5). Il mourut au château de Ferney. Mais Voltaire avait profité de sa présence pour l'amener à signer une lettre à l'archevêque d'Auch y dans laquelle Volteire était comblé d'éloges (6).

Sur le Livret de VolUdrey nous avons remarqué ces mots : « 3,690 livres à mes neveux. » Cette pension de 3,600 Uvres que Volteire prélevait sur ses revenus de 1775 pour ses neveux, n'avait pas toujours été aussi considérable. Le 30 mars 1768 , il mandait à M. Delaleu qu'au lieu de 1,200 livres qu'avait touchées jusqu'alors M. d'Homoy,il aurait désormais chaque année une aubaine de 1,800 Uvres, et serait ainsi aussi favorisé que l'abbé Mignot, qui recevait depuis longtemps une rente de cette dernière somme. Mais Volteire ne payait point régulièrement ces deux pensions ; il prottteit du dérangement de ses affaires pour accumuler des arrérages et laisser attendre ses neveux. C'est pourquoi, le 18 janvier 1777, il disait à M« DuterU^ : « Il foudra que mes neveux attendent conune moi le débrouillement de mes albires, et qu'ils ne soient payés qu'à la fin de 1778 delà petite pension qu'ils ont bien voulu accepter. Ils recevront alors deux années, et si

(1) Lettre à ll>« de FonUine, du 15 avril 1769.

(i) Lettre à la même, du i mal 1768.

(8) Lettre à Bagien , du 11 janvier 1761.

(4) Lettre à M*« de Fontaine, du t7 féYrier 1761.

(8) Lettre à M«« de Floriaa, du 36 janvier 176H.

(6) (Mwreêdt Voi taire , toro. LKI| pag. 456.

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je meurs dans l'intervalle , ils trouveront dans ma succession de quoi se dédommager. »

Ces gratifications n'étaient pas tout à fait aussi méritoires (jd'dn serait tenté de le croire. L'abbé Mignot^ fils de Pierre -François MigDot, marié à Marie Arouet^ était depuis 1750 conseiller au parlement de Paris. M. de Dompierre dTIomoy, fils de M"^ de Fontaine, n'eut le même titre qu'en 1763; Voltaire ne cessa de leur recommander tous les procès qu'il eut à soutenir à Paris, toutes les affaires qtd ressortissaient au parlement dont ils faisaient partie. Tous les services, toutes les démarches qu'il pouvait attendre de leur zèle, de leur position, il les demanda. Il exploita surtout la jeunesse de M. dllomoy. Il l'apostrophait ainsi dans une lettre du 5 mai HSO à M"* de Fontaine : a Je n'oublierai point les offres que vous me faites d'être quelquefois à Paris mon ambassadeur auprès des puissances nommées banquiers, notaires ou procureurs de parlement. » Le 11 juin 1761 , il écrivait à M»« de Fontaine : « Je vous exhorte à vous faire raison des Bernard. Si vous pouviez tirer quelque chose de la banqueroute de ce faquin de Samuel , fils de Samuel , maître des requêtes, surintendant de la maison de la reine, et banqueroutier frauduleux, ce serait une bonne affaire pour la famille. Il faudrait charger d'Homoy de cette affeire, quand il aura fait son droit, et qu'il aura emporté vigoureusement ses licences : il prendra des conseils de son oncle l'abbé, et il n'est pas douteux qu'alors il ne triomphe. » Plus tard, le 20 novembre 1774, il félicita M. d'Homoy d'être devenu un très-bon rapporteur. Le 14 auguste 1763, il le chargea d'une commission très-importante. Il finit par s'en faire un Moussinot D. C'est ce qu'attestent toutes les lettres, encore inédites, qu'il lui envoyait.

Voltaire avait aussi deux nièces, sœurs de l'abbé Mignot. L'aînée se nommait Marie-Louise et l'autre Marie-Élisabeth. Suivant sa lettre du 4 novembre 1738 à Moussinot, Voltaire pensait qu'elles auraient 350,000 livres à partager avec leur frère, après la mort de leurs parents. Il s'attacha particulièrement à l'aînée, et ne négligea rien pour lui plaire. Le 4 janvier 1738, il mandait à Moussinot : «Je vous prie instamment d'aller voir M"^ Mignot l'aînée, de lui donner le sac de mille livres , lui demandant bien pardon de ma grossièreté, et lui disant qu'il y en a quatre cents pour la cadette. » A cette cadette il eût volontiers donné pour mari quelque bon gros robin ; mais, pour l'aînée, il songea à un jeune homme de condition, et pressa beaucoup la conclusion de ce mariage , comme il le mandait, le 6 décembre Î737, à Thieriot. Il espérait les établir dans le voisinage de Cirey. Le 21 décembre 1737, il disait à Thieriot : « Je

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connais mieux la cadette que l'aînée , mais quand il s'a^^ d'établir I cette cadette ; je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir. Au bout du

\ compte ; je n'ai de famille qu'elles; je serai très-aise de me les atta-

cher. Il faut songer qu'on devient vieux ^ infirme^ et qu'alors il est doux de retrouver des parents attachés par la reconnaissance. Si elles ^ se marient à des bourgeois de Paris, serviteur très-humble ! elles

' seront perdues pour moi. i» Mais, le 23 suivant. Voltaire apprenait

à Thieriot que Marie-Louise refusa sa main au campagnard qu'on lui

proposait avec la perspective de huit mille livres de rente au moins.

L'oncle se résigna et attendit. Bientôt un M. de La Rochemondière,

I conseiller auditeur à la Chambre des comptes, se présenta. «Si je

peux faciUler ce mariage, avouait Voltaire, le 7 février 4738, à Thieriot, en assurant vingt-cinq mille Uvres, je suis tout prêt; et s'il en veut trente, j'en assurerai trente; mais, pour de Targeat comptant, il faut qu'il soit assez philosophe pour se contenter du sien, et de vingt mille écus que ma nièce lui apportera. Je me suis d'U, en dernier Ueu, dans la nécessité de prêter tout ce dont je pouvais disposer. Le prêt est très-assuré, le temps du paiement ne Test pas; ainsi je ne peux m'engager à rien donner actuellement par xm contrat. Mais ma nièce doit regarder mes sentiments pour elle comme quelque chose d'aussi sûr qu'un contrat par-devant notaire. I J'aurais bien mauvaise opinion de celui qui la recherche si im pré-

sent de noce de plus ou de moins qu'il doit laisser à ma discrétion, pouvait empêcher le mariage. C'est une chose que je ne peux soupçonner. Je ferai à peu près pour la cadette ce que je fais pour ralaée.t Cette dernière finit par épouser M. Denis, et alla s'établir à Lille. De là cette confidence de Voltaire à Thieriot , le 8 mars 1738 : « Je l'eusse mieux aimée à Paris ou dans mon voisinage. Elle épouse au moins un honmie dont tout le monde m'écrit du bien. Elle sera heureuse partout où elle sera. Si vous avez un peu d'amitié pour la cadette, recommandez-lui de faire comme son ahiée; je ne dis pas de s'en aller en province, mais de choisir un honnête homme, quelque garçon de mérite avec qui je pusse vivre. Je ne veux point laisser mon bien à un sot. Je lui donnerai à peu près autant qu'à sou ainée. b Le 5 juin suivant. Voltaire racontait les noces de cettecadette prédestinée à venir manger à Paris un bien honnête avec M. de Fontaine, qu'elle avait choisi pour chère moitié. U lui assurait une dot de vingt-cinq mille Uvres. Connue Arouet était intervenu dans ces contrats. Voltaire chargea Thieriot, les 22 et 28 mars, de demander pour quelle somme il s'y était engagé. Suivant M""* de Graffi^y (p. 13), Voltaire avait d'abord eu l'intention d'accorder quatre-vingt mille livres et de la vaisselle d'argent de la valeur de douze mille à sa

Et ÔA FAMILLE. SOî)

mèàe de prédilection, mais il se réduisit à trente mille livres. A cette occasion M** du Chastelet disait (i) : a Je ne trouve point le présent de M. Arouet vilain pom* un présent. M. de Voltaire a doté sa nièce ; cela est tout difTérent^ et n'est pas commun. J'aurais bien voulu^ quand je me suis mariée, que chacun de mes oncles et de mes tantes m'eussent fait un aussi beau présent que celui de M. Arouet. »

Il résulte de sa correspondance que Voltaire ne fit que constituer une rente en faveur de ses nièces, et sans leur en abandonner le capital. Ce ne fut pas la seule fois qu'il se flatta de les avoir enri^ chies. Le 14 septembre 1762, il disait à d'Argental : a J'avais des rentes viagèi'es et de l'argent comptant. Je me suis défait de ce dernier embarras, en assurant à M"« Denis seize mille livres de rente; j'en ai donné trois à M"»« de Fontaine. » Mais elles ne devaient en jouir qu'après sa mort. M'»^ de Fontaine étant décédée avant lui, ne tecut donc de lui que sa dot. Elle lui rendit de grands services. Elle ne reculait ni devant les frais, ni devant les fatigues du voyage pour le visiter. Nous savons qu'elle était chargée de faire ses emplettes de tableaux et demeid)les, et qu'elle lui envoya beaucoup de pastels. Le 6 septembre 1755 il la priait de payer les copies qu'elle avait commandées de la Puce/Ze d'Orléans, suivant l'ordre qu'il lui en avait donné.

Dans une lettre du 10 mai 1738 à Thieriot, M"» Denis (2) disait de son mari, commissaire ordonnateur des guerres : a Mon oncle aime tendrement M. Denis : je n'en suis pas étonnée, car il est fort aimable. Je ne sais s'il m'est permis de parler comme cela d'un mari que l'on aime tendrement : cependant, comme je suis persuadée que l'on peut ouvrir son cœur à ses vrais amis, et que je me flatte que vous voulez bien vous mettre de ce nombre, je vous parle librement de ma situation que je trouve très-heureuse. Je me suis liée avec un caractère extrêmement aimable, joint à beaucoup d'esprit ; nous avons tous deux les mêmes goûts, nous nous aimons réciproquement, et je ne changerais pas mon sort pour une couronne. Je crois que je m'accommoderais assez de la vie que je mène ici (à Landau) ; j'y ai une fort bonne maison,, et quatre cents officiers à ma disposition, qui sont autant de complaisants, sur lesquels j'en tirerai une douzaine d'aimables qui souperont souvent chez moi^ » Elle coula ainsi les jours les plus agréabljes, s'aflranchit de toute gêne, et s'abandonna à la société qui encombrait son salon. Dans ses festins, dans ses soirées elle se disthigua par son affabilité et parvint à charmer tous ceux qui la connaissaient. Elle devint une femme du monde accomplie. Malheureusement la mort de son mari, arrivée en 1744, la força de dimi-

{iy PUceè inédites de Voltaire, pag. «71. -- (S) Ibidem, pag.M». -

ilO VOLTAIRE

nuer ses dépenses. Elle était trop accoutumée au tourbillon des plaisirs pour ne pas s'ennuyer dans une retraite. Elle était jeune^ elle était riche; elle espéra convoler en secondes noces. En attendant, elle ne perdit aucune occasion de se distraire, suivant les Mémoires et les letti^es de tous ceux qui l'ont connue.

De son côté Voltaire perdit M^ du Chastelet. Tl avait besoin de quelqu'un pour faire les honneurs de sa maison. M">* Denis lui ocmvenait-elle? Voltaire lui reconnaissait toutes les qualités qu'il d^irait trouver. Aussi le 2 juin 1757 mandait-il à Thieriot : « M"» Denis a lé talent de meubler des maisons et d'y faire bonne chère, ce qui, joint à ses talents de la musique et de la déclamation, compose une nièœ qui fait le bonheur de ma \ie. » Il n'en parla plus qu'avec tendresse. Le 10 mai 1764 il écrivait à DamilaviUe : « M">« Denis, maîtresse de la maison, me tient lieu de femme. » Dans une autre lettre, du 8 novembre 1766, au même correspondant, il se sert de cette expression: a Ma femme et moi. » Quelcpiefois ill'appelait maman Denis, oomroe on le voit dans ses missives du 24 novembre 1766 à M"« de Florian, et du 15 mars 1768 à M. Hennin. Le président de Brosses, Marmontel, Chaudon, Longchamp, Rousseau, les Mémoires de Bachaununt s'accordent tous à louer la manière dont elle recevait les étrangers.

Pour demeurer chez Voltaire , elle avait renoncé à un mariage, elle avait quitté la capitale, ce séjour si agréable pour une femme galante. En accueillant les visiteurs, en leur faisant les honneurs de la table et de la maison , elle épargnait un temps précieux au philosophe , et lui rendait un service dont personne n'aurait pu et peut-être n'aurait voulu se charger. Le soin qu'elle avait de n'offirir que des bals, des soirées, des spectacles et des festins dignes de l'opur lence et de la réputation de son oncle l'exposaient journellement an courroux de ce dernier. U est vrai que boire, manger, causer, foUtrer, danser et s'amuser semblait être le but de toute son existence. Aucun biographe, aucun voyageur ne cite im seul trait de bienfaisance de sa part; on parle de ses divertissements, mais on garde le silence sur ses bonnes œuvres^ ses aumônes. Elle ne parait pas avoir plaidé ime seule fois la cause des malheureux près du vieillard mil- Uonnaire, et sollicité quelque secours en leur faveur. Elle nourrissait bien ses parasites, mais elle ne s'inquiétait pas de leur sort

Voltaire eût souhaité la voir plus économe et plus simple. Il tolé» rait ce qu'il ne pouvait empêcher. Chaque fois qu'on lui demandait des secom-s ou qu'il réclamait des arrérages de ses débiteurs, il avait soin de s'oublier, et d'exploiter le nom de M~ Denis. Il s'en servit admirablement comme de la précaution oratoire la plus pathétique pour se débarrasser des empi'unteurs insolvables, ou faciliter ses rentrées. U semblait n*étre quei'avocat de sa nièce. Quand cette ros^

ET LA FAMILLE CORNEILLE. 21 i

lai avait réussi, il se gardait bien de lui confier ses capitaux. Sans cesse il comptait avec elle, et lui allouait le budget qu'elle ne devait pas dépasser, quoique ses revenus lui permissent de la laisser faire de plus fortes dépenses. Il se vanta de lui avoir donné la seigneurie de Femey; la vérité est qu'il n'acheta ce domaine sous le nom de M"« Denis, €[u'afin de le vendre plus facilement dans le cas où il aurait été obligé de s'expatrier. Il lui assura des rentes, mais dont elle ne jouirait que quand il serait mort. £n attendant il la tenait dans une gêne continuelle. Toute sa générosité à son égard se borna donc à un entretien honnête.

Le lecteur peut juger maintenant combien Voltaire exagérait, quand il écrivait le 27 janvier 4769 à Thieriot : a Je me suis dépouillé d'une partie de mes rentes en faveur de mes neveux et de mes nièces. »

Ht. Voltaire et la famille Corneille.

Parlons maintenant de M"* Corneille, que Voltaire regardait comme sa fille adoptive, suivant sa lettre du i*' mars i768, au duc de Richelieu , et qu'il appelait sa fille , dans ime autre lettre du 40 mai i764^àCidevme.

Cette adoption a été , de toutes les actions de Voltaire , celle qui a eu le plus de retentissement. Les philosophes la vantèrent conune le me plus ultra de la générosité de leur parti et maudirait quiconque nepCtrtageait pas leur engouement. Aussi Dalembert disait-il, le 12 février 4 763 , à Voltaire, que, dans l'épitaphe de l'auteur de la Henriade. on devrait un jour lire ces mots : «11 maria la nièce du grand Corneille.» De son cêté , Grinun s'écriait dans sa Correspondance littéraire, de mai 4764 : « La postérité consacrera avec une sorte d'admiration la mémoire des bienfaits de M. de Voltaire envers le seul rejeton de la race d'un grand homme. Si M. de Voltaire a compté obtenir de ses contemporains la justice que la postérité lui rendra, à cet égard, au centuple , il s'est bien trompé. Trop de cœurs sont infectés du poison de l'envie, et nous ne serons jamais équitables qu'envers ceux que le t^nps, ou la distance des lieux, a assez éloignés de nous pour que nous ne soycms pas blessés de leur supériorité. Que je hais ces Ames de boue,rempUes d'une basse jalousie, qui s'applaudissent, et croient avoir remporté un triomphe, lorsqu'elles pensent attribuer une action généreuse ou honnête à quelque sentiment bas, à quelque vil motif l i^ I la vanité elle-même ne cesse-t-elle pas d'être blâmable , ne s'ano** blit-ellepas, lorsqu'elle se porte sur des objets louables, et qu'elle se borne à nous faire faire des actions grandes et honnêtes ? Mais rien ne peut désarmer l'envie, et il faut que son soufile impur flétrisse

âl^ VOLTAIRE

tout ce qu'il peut atteindre , jusqu'à ée que la main du temps ait passé sur ce qu'il a terni, et rendu à la vertu et à la vérité son éclat naturel. Alots les yeux se dessillent , les esprits fascinée s*éclipsent ; une nouvelle génération se porte à admirer avec enthousiasme celui qui a été l'objet de la calonmie. 0 Athéniens , vous n'êtes que des enfants ; mais vous êtes quelquefois de cruels et de sots enfants ! »

Mais Fréron écrivait, en 1760, dans son Année littéraire : « Vous ne sauriez croire le bruit que fait dans le monde cette générosité de M. de Voltaite. On en a parlé dans les gazettes, dans les journaux , dans tous les papiers publics ; et je suis persuadé que ces annonces fastueuses font beaucx)up de peine à ce poëte modeste , qui sait que le principal mérite des actions louables est d'être tenues secrètes. H semble d'ailleurs par cet édai que M. de Voltaire n*est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur , et que c'est la chose chl monde la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sensibilité sur une jeune infortunée. »

M. Bungener (4) apprécie ainsi cette action de Voltaire : « Esi-ce à dire qu'aucun instinct généreux n'aura part à ce qu'il va faire pour l'héritière d'un tel nom? U serait pénible de le penser , et rien heureusement ne nous y force. Voltaire était capable de sentiments élevés ; mais il a fait tant de bruit autour de cette bonne œuvre ,ily a si manifestement cherché et trouvé son profit, quon aurait de la peine à définir ce qu'il y resta de beau, »

La remarque de Fréron était trop juste et trop spirituelle pour être oubliée; c'était l'épigramme la plus sanglante qui pût frapper de mort une action pharisalque. Voltaire n'y répondit que par des in^ jures , suivant son habitude. Grimm n'y opposa que le mépris et la grossièreté, à défaut d'autre raison. Voyons si la correspondance de Voltaire nous autorisera à confirmer le jugement de M. Bungener*

C'était en 1760. a M. Titon duTillet , ancien maître d'hôtel oMinaire de la reine , âgé de quatre-vingt-cinq ans> avait élevé M"* Cot* neille chez lui , lit-on dans le Commentaire historiqtu ; mais, voyant dépérir son bien, il ne pouvait plus rien faire pour elle. U imagina que M. de Voltaire pourrait se charger d'une demoiselle d'un nom si respectable, qui, étant absolument sans fortune, était abandonnée de tout le monde. M. Dumolard, membre de plusieurs académies^ connu par ime dissertation savante et judicieuse sur les tragédies d'Electre ancienne et moderne , et M. Le Brun , secrétaire du prince de Conti , se joignirent à lui et ^rivirent à M. de Voltaire, n Aussi, le 1*' novembre, celui-ci mandait à d'Argental : a Voudriez-vous avoir la charité de vous informer s'il est vrai qu'il y ait Une made^

(1) Voltain et son temps. ParU» cbei Gherbuliei , in«18, tom. I , ptg. tio.

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