ET LA FAMILLE CORNEILLE
moiselle Corneille , petite-fille du grand Corneille , âgée de seize ans Y Elle est , dit- on , depuis plusieurs mois à l'abbaye de Saint-Antoine, Cette abbaye est assez riche pour entretenir noblement la nièce de Chimène et d'Emilie; cependant on dit qu'elle manque de tout, et qu'elle n'en dit mot. Comment pourriez-vous faire pour avoir des informations de ce fait , qui doit intéresser tous les imitateurs de son grand-père 9 bons ou mauvais? »
Dans ces passages il n'était question que d'une jeune fille. Étaitelle orpheline? Non. Ses parents étaient plongés dans la plus afireuse misère. Dès qu'ils le surent , raconte Collé ( t. n. p. 3^ ), les comédiens avaient donné , le 10 mars, une représentation de Rodogtme à leur profit, leur avaient abandonné leur propre bénéfice, et même avaient obtenu pour eux la part réservée aux pauvres. Cette pièce avait produit une recette de 5,500 livres, chose inouïe, car jusque-là il n'y en avait pas eu de plus de 3,800 livres. Acteurs et spectateurs avaient brûlé d'envie de secourir ime famille malheureuse. Pour les philosophes, ils ne s'occupèrent que de l'enfant.
C'est pour elle que Le Brun avait composé une Ode de vingt-six strophes de six vers , qu'il adressa à Voltaire. U l'avait trop travaillée, et la croyait trop sublime, pour se résigner à ne pas la publier, dans le cas où elle n'aurait produit aucun effet. Sans cette sommation poétique. Voltaire aurait-il songé à adopter M"* Corneille? U est permis d'en douter, car il n'y a pas d'apparence que depuis le 10 mars il ait ignoré l'état si malheureux dans lequel gémissaient les descendants de l'illustre tragique , et il n'avait rien fait pour elle. Mis en demeure de s'exécuter , il répondit le 7 novembre à Le Brun : a II convient assez qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petite-fille de son général. Quand on bAtit des châteaux (im) et des églises (une) et qu'on a des parents pauvres à soutenir (ils étaient tous riches , et très-riches ) , il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que pai* les plus grands du royaume. Si la personne dont vous me parlez , et que vous connaissez sans doute , voulait accepter auprès de ma nièce l'éducation la plus honnête , elle en aurait soin comme de sa fille, je chercherais à lui servir de père. Si cela convient, je suis à ses ordres, et j'espère avoir à vous remercier, jusqu'au dernier jour de ma vie , de m'avoir procuré l'honneur de faire ce que devait faire M. de Fontenelle. » D'Argental avait sans doute répondu à la lettre de Voltaire. Ces informations n'étaient pas satisfaisantes, a On me mande, écrit Voltaire , le 19 novembre, à 'fhieriot, que la Corneille en question descend de Thomas , et non de Pierre; en ce cas , elle aurait moins de droits aux empressements du
9U TOLTAI&E
public. J'avais imagine de la donner pour compagne à M*« Denis, nous aurions joué ensemble le Cid et Cmna , et nous aurions pourvu à son éducation conune à sa subsistance. Mandez-moi ce que vous aurez appris d'elle , et je verrai, conune je l'ai mandé à M. Le Brun, oe qu'un pauvre soldat peut faire pour la fille de son général. »
Voltaire ne pouvait pas retirer sa parole. Aussi le 22 il annonçait à Le Brun qu'il était déterminé à faire tout ce qu'il pourrait pour M"« Corneille , et qu'il le priait de la lui envoyer. Le même jour il engageait celle-ci à se rendre hicessamment àFemey.
Le Brun craignit de perdre le mérite de son exploit littéraire ; il se hâta de publier son Ode et la Réponse de Voltaire à cette ode. Et Voltaire de lui écrire le 9 décembre : « Q est triste que votre libraire ait mis le titre de Genève à votre Ode , à votre lettre et è ma réponse. Je TOUS supplie ti'ès-instamment de faire ôter ce titre de Genève. Votre ode doit être imprimée hautement à Paris; c'est dans l'endroit où vous avez vaincu que vous devez chanter le Te Deum. » Le Brun dut tressaillir d'allégresse à cette dernière phrase ; mais le même jour, et peut-être à la même heure , Voltaire avait envoyé cette lettre à d'Argental. a J'attends Rodogune (M"* ComeiQe). Je n'avais imploré les bontés de M"** d'Argental dans cette affaire que pour lui témoigner mon respect, et pour mettre Rodogune sous une proteolion plus honnête que celle de M. Le Rrun , quoique M. Le Brun soit fort honnête. Je remercie tendrement M. conune M"« d'Argental de toutes leurs bontés pour Rodogune. » Le 26 novembre, il avait écrit à M** d'Argental : a Parlons Corneille. Je suis bien fâché que cette demoiselle ne descende pas en droite ligne du père de Cinna ; mais son nom suffit, et la chose parait décente. Vous avez vu cette demoiselle , c'est à vous qu'on s'adresse quand Voltaire est sur le tapis. Connaissei-vous un Le Brun , un secrétaire de M. le prince de Conti? C'est lui qui m'a encomeillé; ii m'a adressé une Ode au nom de Pierre. C'est à lui que j'ai dit : envoyez-la-moi. Mais il vaudrait mieux que o$ fàt Jtf »* d'A rgental qui daignât arranger les choses ; cela nrait plus Aotiorable pour Pierre , pour AT »• Corneille et pour moi ; mais je n'ai pas le front d'abuser â ce point des bontés dont on m'honore. Cependant, je le répète, il convient que M"* d'Argental soit la protectrice. Tout ce qu'elle fera sera bien fait. Nous lui donnerons des maîtres, et dans six mois elle jouera Chimène. » Ainsi, du 26 novembre au 9 décembre. Voltaire n'avait point changé d'opinion. Tout le monde savait qu'il n'avait agi qu'à l'mstigation de Le Brun; il en convenait : il le lui rappela encore le 6 avril 4761 , mais il rougit d'être en relations avec un poète, un soldat du même régiment que lui. N'était-ce pas avouer qu'il se serait bien passé de son ode?
ET LA FAMILLE GORNEIUE. il 5
!!"• Corneille était attendue à Femey. On Farrachait à Vhorreur d*un couvent (4). Pour la dédommager, on lui chercha un précepteur an meilleur marché possible, comme nous Tavons vu (p. 171 ). 0 était temps de s'occuper de son éducation. Elle était née le 22 avril i 742. Son père^ malheureusement réduit à l'indigence, n'avait pas eu de quoi lui donner les commencements de la phis mince éducation. Elle avait appris un peu à lire et à écrire d'elle-même , dans ses moments de loisir (2) ; mais elle était accoutumée au travail ^ car elle avait nourri longtemps son père et sa mère du travail de ses petites mains (3). Le jour de Noël, Voltaire la mena à la messe de minuit (4). Dans la journée, il écrivit à son père : a Mademoiselle votre fille me parait digne de son nom par ses sentiments. Nous lui trouvons de très-bonnes qualités et point de défauts. Elle témoigne la plus grande envie d'apprendre tout ce qui convient au nom qu'elle porte. On ne peut être mieux née. Je vous félicite de l'avoir poiu: fille, et vous remercie de me l'avoir donnée. » Voltaire se fit précepteur. Dans une lettre du 45 janvier 4764 à M. Dimiolard, il racontait ainsi la vie de sa jeime pufHlle : « Le cœur pai'ait excellent, et nous avons tout sujet d'espérer que, si nous n'en faisons pas ime savante, elle deviendra une personne très-aimable, qui aura toutes les vertus, les grâces et le naturel qui font le charme de la société. Le premier soin doit être de lui faire parier sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours : elle m'envoie un petit billet, et je le corrige. Elle me rend compte de ses lectures. U n'est pas encore temps de lui donner des maîtres ; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes ni prononciations vicieuses ; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. H y a des heures pour la lecture, des heures poiur les tapisseries de petit poûit. Je ne dois point omettre que je la conduis moimême à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple, et nous le donnons. 0 La demoiselle profita de toutes ces leçons; elle dut faire de rapides pi ogres, car on la donna pour une personne bien élevée (5). Il était temps de l'exploiter, et d'en tirer tout le parti qu'on en devait espérer. On la vanta donc comme une actrice (6) et même une bonne actrice (7), jouant la comédie très-joliment (8), surtout les soubrettes (9),
(1) Lettre à Dalembert, du S5 fémer 176). (S) Lettre à de Brenles , du 16 décembre 1760.
(5) Lettre à DamiUfiUe, du 24 janyier 1768.
(4) Lettre à Alberg^ti Capacelli , du i3 décembre 1760.
(6) Lettre à Dalembert , du 35 février 1762.
(6) Lettre à GideYiUe , du 24 mai 1762.
(7) Lettre à Duclof , du 28 a^rU 1762.
(8) Lettre à Dalembert, du l*' ooYembre 1762.
(9) Lettre à M>« du Deffluid , du 14 février 1762.
se surpassant dans Colette (1); en un mot, s'acquittant des rôles de son âge avec une voix flexible, harmonieuse et tendre, excitant Hûla-» rite de tout le parterre, et promettant ime Dangeville (2). Chaque fois qu'il parlait d'elle , Voltaire la citait comme une merveille , digne de tout ce qui était à lui ou chez lui, comme nous savons. Il est vrai que maintes fois il se souvenait qu'elle n'était rien à Pierre Corneille , et rien moins que la petite-fille du grand Corneille (3); il se repentait peut-être d'avoir été la dupe d'une ode, et d'avoir laissé surprendre sa religion sur la généalogie de la petite. C'est alors qu'oubliant le respect dû à l'infortune et au sexe, il traitait M"« Corneille de chiffon d'enfant (4); il l'appelait habituellement Comélie Chiffon (5). En avril 1768, Grimm lui-même ne vit en elle qu'une maussade personne.
Bientôt un jeune homme, du nom de Dupuits, rechercha la main de M**« Corneille. Il possédait huit mille livres de rente environ (6J. Voltaire le savait, mais comme pour lui tout nombre qui ne finissait pas par un 5 ou un 0 était une expression malsonnante , de ces huit mille livres de rente il en fit dix mille juste , et ne parla plus que dé dix mille livres de rente (7). D agréa le prétendant et envoya ce signalement à ses amis : « Nous marions M^'* Corneille à M. Dupuits, jeune homme plein de mérite, cornette de dragons dans le régiment de M. le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris (8). Cornette de dragons d'environ vingt-trois ans et demi, d'une figure très- . agréable, de mœurs charmantes qui n'ont rien du dragon (9). Amoureux, aimé , assez riche (10). Il possède un fonds de terre à la porte de notre chAteau (11). Il est mon plus proche voisin (12). Ses terres touchent aux miennes (13). C'est un de nos adeptes, car il a du bon sens (14). Nous sommes d'accord, et en im mot, et sans discussion, comme on arrange une partie de souper. Je garderai chez moi futur et future (15). Ce Dupuits est im orphelin. Nous logeons chez nous Tor-
(1) Lettre à d^Arg^ntal , du 10 novembre 1762.
(2) Lettre i CideviUe , du 20 décembre 1761 . (8) Lettre i d'Argental, du 9 mars 1768.
(4) Lettre à GidevUle , du 26 janvier 1763.
(5) Lettre à d'Argental , du 17 décembre 1761 .
(6) Lettre à Cideville, du 26 janvier 1768.
(7) Lettres à Damilaviile , du 24, et i Le ^run , du 26 janvier 1768.
(8) Lettre à Duclos, du 12 février 1763.
(9) Lettre i Gdeville, du 26 janvier 1768.
(10) Lettre i d*Argentol, du 23 janvier 1768.
(11) Lettre i CideviUe, du 26 janvier 1768.
(12) Lettre au marquis de Chauvelin, du 18 février 1768,
(13) Lettre i Duclos, du 12 février 1768.
(14) Lettre à d'Argeoce de Dirac, du 2 mars 1768.
(1 5) Lettre à d*Argental , du 28 janvier 1768.
ST LA FAXILLE GORXEILLB. 217
pheUn et Torpheline (1). Nous jouerons tous la comédie (2). C'est un établissement avantageux (3). »
Qu'allait apporter la jeune fille? « Je ne peux laisser à M"« Corneille qu'un bien assez médiocre , avait dit Voltaire à Duclos le 4«^ mai 1761 ; ce que je dois à ma famiUe ne me permet pas d'autres arrangements. » H se décida à favoriser sa pupille, afin de la marier plus convenablement. Il lui avait déjà assuré quatorze cents livres de rente, mais de rente viagère (4), laquelle ne commencerait, j'ima* gine, à être payée que quand il serait mort, suivant sa façon de tourner les clauses de ses constitutions. Grâce à son aflection pour les nombres décimaux, il convertit ces quatorze cents livres en quinze cents livres environ (5). A cela il joignit une dot honnête (6).
En quoi consistait cette dot honnête, c'est ce qu'il mande le 46 décembre 1762 , dans cette lettre à d'Argental : « je n'ai presque à donner à M"« Corneille que les vingt mille francs que j'ai prêtés à M. de La Marche, qui devraient être hypothéqués sur la terre de La Marche , et sur lesquels M. de La Marche devrait s'être mis en règle depuis im an; au lieu que je n'ai pas même de lui un billet qui soit valable, d II profita de cette occasion pour rappeler son débiteur à l'ordre. Le 18 décembre 1762 , il lui écrivait : « Je suis sur le point de marier la nièce de Corneille, et je ne la marie pas avec la raison sans dot : outre ce que je lui ai déjà assuré, il faut lui donner vingt mille francs, et je n'ai presque point de bien libre. J'ai compté que ces vingt mille francs seraient hypothéqués sur la terre de La Marche. Vous deviendrez avec moi le bienfaiteur de W* Corneille; vous me ferez donc im plaisir extrême de m'envoyer xme procuration en blanc, par laquelle vous donnerez commission et pouvoir de stipuler en votre nom la reconnaissance d'ime somme de vingt mille livres à vous prêtée par moi au pays de Gex, le 13 septembre 1761 , portant intérêt de mille livres , et hypothéqués sur la ten^e libre de La Marche. » Le 12 février 1763, il lui disait encore ; « Nous avons signé le contrat de mariage; j'ai usé de la permission que vous m'avez donnée d'assigner à M"« Corneille, désormais M"»* Dupuits , vingt mille livres sur la plus belle terre de Bourgogne. Comme il faut que je fasse apparoir et que j'annexe au contrat que ces vingt mille livres m'appartiennent, j'ai recours à vos bontés. » Ainsi pour M"* Corneille, comme pour ses nièces et ses neveux, Voltaire a
(i) Lettre i Cideville, du 26 janvier 1768. (1) Lettre &Lekaio, do i7 janvier 1768. (8) Lettre i Daclos, da 12 février 1763.
(4) Lettre à d'Argental , du 16 décembre 176t.
(5) LeUres à Le Brun , de mai 1761 , et à d'Argental , du 14 septemlure 176t.
(6) Lettres à M. de Ruffey, du 14, et i Le Brun, du t5 Janvier 1768.
2i8 YÛLTAIKE
toujours soin de faire inierveuir un tiers dans ses contrats, afin que personne n'en ignore. U ne se dessaisit point de capitaux, comme il le pourrait, mais il se contente de subroger ses obligés en son lieu et place.
Néanmoins Condorcet a dit : « Voltaire porta même la délicatesse jusqu'à ne pas souffrir que rétablissement de M'** Corneille parût un de ses bienfaits; il voulut qu'elle le dût aux ouvrages de son oncle. Il en entreprit une édition avec des notes. » Rien de plus ingénieux que cette phrase; c'est donunage qu'il y manque une chose essentielle, la vérité. Comment en effet attribuer à un pur sentiment de délicatesse une action qui déshitéressait si complètement Voltaire et lui procurait ime gloire extraordinaire ? Tout le monde savait quil avait accueilli une auguste enfant; il ne pouvait la marier sans que la curiosité publique tâchât de découvrir ce qu'il allait lui donner pour dot.
Depuis longtemps Voltaire désirait commenter Corneille; ses travaux n'auraient peut-être été couronnés d'aucun succès. Mais convertir cette entreprise en acte de bienfaisance devenait une spéculation des plus heureuses. Il rêva donc une souscription; il annonça que le profit servirait à doter la nièce de Corneille. Un tel prospectus devait séduire tout le monde. Voltaire ne déguisa point les véritables motifs de sa conduite, a Quand j'entrepris le Commentaire sur Co^ neille, écrivait-il, le 22 janvier 177*1, à La Harpe, ce ne fut que pour augmenter la dot cpie je donnais à sa petite-nièce. » Le 1*' juillet 1764 il avait déjà mandé à M«» du Defiand : a Je n'ai commencé ce fatras que pour marier M"« Corneille; cest peut-être la seule occasion où les préjugés aient été bons à quelque chose. » Afin qu'on ne l'accusât pas de n'avoir eu d'autre intention que d'exciter les lecteurs à enrichir celle qu'il paraissait avoir adoptée, il apprit que le produit de son ouvrage était destiné à soulager toute la famille Corneille, à laquelle il avait peu songé. Voilà la question d'humanité à exploiter. Vite, Voltaire dît le l»' mai 1761 à Ducios, secrétaire perpétuel de l'Académie française : a J'ose croire que l'Académie ne me désavouera pas, si je propose de faire cette édition pour l'avantage du seul honune qui porte aujourd'hui le nom de Corneille, et pour celui de sa fille. Mon idée est que l'on ouvre une simple souscription, sans rien payer d'avance. Je ne doute pas que les plus grands seigneurs du royaume ne s'empressent de souscrire pour quelques exemplaires. Je supplie l'Académie de daigner en accepter la dédicace. Il me parait que cette entreprise fera quelque honneur à notre siècle et à notre patrie; on verra que nos gens de lettres ne méritaient pas l'outrage qu'on leur a fait, quand on a osé leur imputer des senti* ments peu patriotiques, une philosophie dangereuse, et même de
ET LA FAMILLE CORNEILLE. it9
llndifférence pour Fhonneur des arts qa'ils cultivent. » Le 31 mai 1 761 il répète à M"' de Fontaine qu'il s'agit d'accourir au secours des parents comme de leur enfant. Le ^ janvier 1763, même avis à M^ d'Argenlal : « J'ai toujours bien entendu qu'on ferait, sur le produit, une pension au père et à la mère, et cette pension sera plus ou moins forte, selon la recette. »
Déjà Voltaire était à l'œuvre. Le 25 juin 1761 , il écrivait au pré^» sident Hénault : « Nous travaillons pour le nom de Corneille , pour l'Académie, pour la France. On sera probablement empressé à voir son nom dans la liste des protecteurs de Cirma et du grand Corneille. Je me flatte que le roi, protecteur de l'Académie, permettra que son nmn soit à la tète des souscripteurs. Je charge votre caractère aussi bienveillant qu'aimable de nous donner la reine. Ce livre restera un monument de la générosité des souscriptem'S. o H tâche d'avoir la souscription du duc d'Orléans par de Foncemagne , et celle des Mole, des Choiseul, des Courteilles, des Malesherbes, des Meynières (1). A Le Brun il demande celle des Conti et des La Marche (2) ; comme il est bon d'avoir quelques tètes couronnées dans sa manche (3) , il s'adresse au comte de Schowalow pour attirer la bienveillance de l'impératrice de Russie sur la pauvreté des Corneille (i). U n'oublie pas l'électem* palatin (5). Il taxe le duc de Bouillon à six exemplaires (6). Il supplie l'Académie de prendre bien à cœur Pierre Corneille et Marie Corneille (7). Le roi a promis d'acheter deux cents exemplaires'; il faut encore des personnages puissants pour imprimer le programme (8). Voltaire juge à propos de publier la liste de tous les souscripteurs , afin d'exciter l'émulation de tous les hommes opulents et vaniteux. Lui-même y figure pour cent exemplaires , quoique, d'après sa lettre du 26 juin 1761 à M. de La Marche, il ne se fût engagé que pour six. 11 amena tous ses correspondants à en accepter plusieurs, selon leur fortune. Jamais éditeur n'avait fait plus de démarches poiu* le succès d'un ou\Tage. Voltaire fut si bien secondé par tous ses amis, qu'il fut obligé d'empêcher un libraire de présenter des billets de souscription à la porte des théâtres et des promenades (9).
(1) Lettre à d*ArgenUl , da id Juin 1761.
(t) LettM à Le Bran, du M juin 17S1.
(S) Lettre à M»« du DeflliDd , do 14 fétrier I7ftt.
(4) Lettre au comte de Schowalow, du SO juin 1761.
(5) Lettre à Collini, du 7 juillet 1761.
(6) Lettre an duc de Bouillon , du 31 juillet 1761.
(7) Lettre à Duclos, du 18 auguste 1761.
(8) Lettre au même , du It juillet 1761.
(9) Lettre i d'Argeotal , du 16 férHer 1761.
Comme on ne payait rien d'avance , et que l'édition n'était pas ter« minée au moment ou M. Dupuils recherchait la main de M^ Corneille, on ne pouvait prévoir à quelle somme s'élèverait le produit des. souscriptions (i). Mais le mariage étant avantageux^ Voltaire se hÂta de le conclure, et de lui donner le plus d'éclat possible. Le 33 jan^ vier 1763, il écrivait à d'Argental : o Je pense qu'il conviendrait que Sa Majesté permit qu'on mit dans le contrat qu'elle donne huit mille livres à Marie, en forme de dot, et pour paiement de ses souscriptions. Je tournerais cette clause ; elle me parait agréable ; cela fait un terrible effet en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura ! Figurez-vous ! » Trois jours après , U dit à Le Brun : a II faut que votre nom soit au bas du contrat. Envoyeimoi un ordre par lequel vous me commettrez pour signer en votre nom. » Le 9 février , il mande à M»* d'Argental : « Je vous avertis que le contrat de Marie sera honoré de votre nom ; vous me désavouerez après, si vous voulez. j> Le iS suivant, il envoie cette missive à Duclos : « Je crois qu'il serait honorable pour la littérature que l'Académie daignât m'autoriser à signer pour elle au contrat de mariage. Le nom de Corneille peut mériter cette distinction. Vous me donneriez permission de mettre le nom du secrétaire perpétuel, de la part de l'Académie ; ou bien vous aiiriez la bonté de m'envoyer les noms de messieiu*s les Académiciens présents, en m'autorisant à honorer le contrat de leurs signatures. J'attends les ordres de l'Académie, en laissant pour leur exécution une place dans le contrat • Le 25 février, même avis au cardinal de Bemis : « Nous n'avons point clos le contrat, et nous vous laissons , comme de raison, la première place parmi les signatures, si vous daignez l'accepter. ■ Enfin , le Commentaire historique fournit ce document : « M. le duc de Choiseul, M»« la duchesse de Grammont (sœur et maîtresse de ce dernier). M"" de Pompadour et plusieurs seigneurs donnèrent pouvoir à M. de Voltaire de signer pour eux au contrat de mariage. Ce$t une des plus belles époques de la littérature. » Prouvons le contraire, en montrant le revers de la médaille.
Le 23 janvier 1763, Voltaire mandait à d'Argental : « Vous savez qu'il faut, je ne sais comment, le consentement des père et mère Corneille. Sericz-vous assez adorable pour les envoyer chercher et leur faire signer : Nous consentons au mariage de Marie avec M. Dtir ptiits . cornette de la Colonelle-Générale ; bt tout est rrr. » Pourquoi si peu d'égards pour le père qui pouvait empêcher un mariage auquel on intéressait le roi , la cour, l'Académie et les grands? parce
(I) Lettre à (TArgental , du 16 férrier 1761.
ET LA FAMILLE CORNEILLE. *22l
que 6et homme n'était que M. Corneille, dans les i'Ueé (l), dont la fille ne connaissait pas même la demeure (2). Pendant citiq ans^ ii n'avfl&t eu d'autre ressource pour lui ^ sa femriie et sa fille ^ qu'une place de mouletir de bois à 24 francs par mois. Le produit de Rodogtme, que lui avaient si noblement abandonné les comédiens, n'avait servi qu'à payer des dettes criardes. En 1760, il était employé dans les hôpitaux de l'armée; en 4761 , il était factemr de la petite poste de Paris, à 50 livres par mois. Voltaire le savait, comme le prouve sa lettre du 26 mai-s 1761 à Le Brun; mais il ne fit rien pour lui procurer une position plus honorable et plus lucrative. Le U mars 4762, il en parlait ainsi à Cideville : a 11 est déjà venu chez nous, il y revient encore. Nous lui avons donné quelques petites avances sur l'édition. H va à Paris; qu'y deviendra-t-il quand il n'aura que son nom? » Le 2 janvier 4763, il disait à M"»« d'Argental qu'il avait déjà donné soixante louis aux époux, probablement sur l'édition tant prônée , ce qui ne le ruinait pas. Mais le consentement des père et mère étant nécessaire pour marier Marie, Voltaire crut capter leur bienveillance et les réduire à faire toutes ses volontés, au moyen d'un présent. Le 26 janvier, il écrit à d'Argental : a Noua marions donc M"* Corneille î 11 est très-juste de faire un petit présent au père et à la mère; mais, dès que ce père a un louis, il ne l'a plus; il jette l'argent comme Pierre faisait des vers, très à la hâte. Vous protégez cette famille; pourriez-vous charger quelqu'un de vos gens de donner à Pierre le trotteur vingt-cinq louis à plusieurs fois, afin qu'il ne jetât pas tout en un jour? Je vous demande bien pardon; je sais à quel point j'abuse de votre bonté. Il y a plus : vous sentez combien il doit être désagréable à un gentilhomme, à un officier, d'avoir un beau-père facteur de la petite poste dans les rues de Paris. Il serait convenable qu'il se retirât à Évreux avec sa femme, et qu'on lui donnât un entrepôt de tabac ou quelque autre dignité semblable, qui n'exigeât ni une belle écriture, ni l'esprit de Cmna. Cet emploi n*aurait lieu, si on voulait, que jusqu'à ce qu'on vit clair dans les souscriptions , et qu'on pût assurer une subsistance honnête au père et à la mère. Personne ici ne ^it où demeure le cousin issu de germain des Horaces et des Cmna, » Trois jours après, il craint d'avoir oubUé un conseil important dans cette lettre; il s'empresse d'ajouter : « Vraiment j'avais oublié de vous supplier d'empêcher François Corneille, père, de venir à la noce. Si c'était l'oncle Pierre, ou même l'oncle Thomas, je le prierais en grande cérémonie; mais pour François, il n'y a pas moyen. 11 est singuUer qu'un père soit un trouble-fête dans une noce; mais la chose est
(1) Lett^ à d'ArgenUI , des 18 janvier et 6 fétrier 1768i — {%) îdeni.
222 roLTÀÎRX
aiD8i> comme vous savez. On prétend que la première cfaoee que fera, le père^ dès qu'il aura reçu quelque argent^ sera de venir vite à Femey. Dieu nous en préserve ! nous nous jetons aux ailes de nos anges ^ pour qu'ils l'empêchent d'être de la noce. Sa personne ^ ses propos^ son emploi, ne réussiraient pas auprès de la famille dans laquelle entre M^^* Corneille ; M. le duc de ViUars, et les autres Français qui seront de la cérémonie, feraient quelques mauvaises plaisanteries. Si je ne consultais que moi, je n'aurais certainement aucune répugnance; mais tout le monde n'est pas aussi philosophe que votre serviteur, et patriarcalement parlant, je serais fort aise de rendre le père et la mère témoins du bonheur de leur fille, o Le 6 février suivant, il apprend à ce d'Argental qu'il s'efforce, ainsi que le futur Dupuits et Marie , d'arracher aux époux ComeiUe la signature qu'on attendait, et il continue en ces termes : « Est-il vrai que François Corneille soit aussi têtu qu'imbécile et diamétralement opposé à l'hymen de Marie? En ce cas, le mieux serait de ne point lAdiier les vingtrcinq louis à François qu'il n'eût signé; et si, par une impertinence imprévue, François refusait d'écrire tout ce qu'il sait, c'est^-dire d'écrire son nom, alors François de Voltaire, fia est la justice méme^ le laisserait mourir de faim^ et il ne tAterait jamais des souscriptions. Maiie Corneille est majeure dans deux mois; nous la marierions malgré François, et nous abandonnerions le père à son sens réprouvé. »
Ces trois lettres à d'Argental servent de commentaire à la phrase de Condorcet sur la délicatesse de Voltaire et forcent de conclure qu'il y avait des âmes de boue au château de Femey, aussi bien qu'à Paris, et notamment dans le cabinet de Fréron, contre lequel Grimm s'était permis tant d'iiiyures grossières. François Corneille abdiqua see droits; il se laissa arracher son consentement, parce que la faim lui faisait un devoir, une nécessité de voir outrager les cheveux blancs de sa vieillesse, le caractère sacré de sa paternité, le respect réservé au nom qu'il portait. Dans la Pucelle d'Orléans^ Voltaire avait souillé la vertu qui est en vénération chez tous les peuples. Dans ce premi^ sixain qu'on lui ait attribué,
Dant tes v«rt, Dnobé, je (e prie, Ne compare point «a Messie Uo pftaTre diable comme moi ; Je n*«i de lui que sa misère , Et iuis bien éloigné, ma foi, Df^vmr tttie vierge pour mère.
il avait déshonoré sa propre mère. Il ne lui restait plus qu'à bafodef la paternité. C'est ce qu'il fit dans la personne de François Corneille; il conspua en lui et les mânes du grand tragique, et l'infortune, et le