ET LA FAMILLE CORNEILLE
travail et la misère^ et la classe la plus nombreuse et la plus utile de la société.
Quand il eut réduit im père et une mèi'e à dévorer leurs chagrins dans unbouge^ il fixa au 13 février le moment d'une grande joie au château de Femey. Marie Corneille devint M"« Dupuits. Voltaire garda les jeunes époux, parce qu'il en avait besoin pour jouer la comédie et tenir compagnie à sa nièce. En 1768, ils accompagnèrent 6elle-ci dans la capitale. Mais^ lorsqu'elle retourna à Femey, ils n^urent plus la liberté de la désennuyer, parce qu'il n'y avait plus de pièces à représenter. Ils passèrent leurs jours dans leur domaine.
A peine ce mariage venait-il d'être célébré, que Voltaire eut une nouvelle occasion de manifester ses véritables intentions à l'égard des descendants de Corneille. Le 5 mars il mande à Damilaville : « Mon frère Thieriot est prié de me dire combien il y a encore de petits ComeUles dans le monde ; il vient de m'en arriver un qui est réellement arrière-petit-flls de Pierre. Il a été longtemps soldat et manoeuvre; il a une sœur cuisinière en province, et il s'est imagbié que M"« Corneille, qui est chez moi, était cette sœur. Il vient tout exprès pour que je le marie aussi; mais, comme il ressemble plus i un petit-fils de Suréna et de Pulchérie qu'à celui de Comilie et de Cmna, je ne crois pas que je fasse sitôt ses noces. » Le 9 suivant, il établit ainsi pour d'Argental la généalogie de ce Corneille : « Il faut encore qu'un arrière-petit-fils de tous ces gens-là vienne du pays de la mère aux gaines me relancer aux Délices. C'est réellement l'arrièrepetit-fils de Pierre. Il se nomme Claude-Etienne Corneille, fiJs de Pierre-AleMS Corneille, lequel Alexis était fiJs de Pierre ComeLQe, lequel Pierre était fils de Pierre, auteur de Cinna et de PerihariU. Claude-Etienne, dont il s'agit ici, est né avec soixante livres de rente malvenant. U a été soldat, manœuvre, et d'ailleurs fort honnête homme. Le pauvre diable arrive mourant de faim, et ressemblant au Lazare ou à moi. U entre dans la maison et demande d'abord à boire et à manger. Quand il est un peu refait, il dit son nom, et demande à embrasser sa cousine. Il montre les papiers qu'il a en poche; ils sont en très*bonne forme. Nous n'avons pas jugé à pi*opos de le pré» senter à sa cousine, ni à son cousin M. Dupuits, et je crois que nous nous en déferons avec quelque argent comptant. U descend pourtant de Pierre Corneille en droite ligne. Mais, comme M. Dupuits est en possession, et qu'il s'appelle Claude , l'autre Claude videra la maison. Voilà, je crois, ce que nous avons de meilleur à faire. On nous me^ nace d'une douzaine d'autres petits Cornillons, cousins-germains de PêrlhariUt qui viendront l'un après l'autre demander la becquée. » Mais le bon moment était passé, avoue Wagnière (p. 55); ils n'obtinrent que quelques secours pécuniaii*es.
224 VOLTAULE
Tout le produit du Commentaire sur Corneille devait être partagé entre François Corneille et sa fille Marie. Voltaire leur fit leur part. Dans sa lettre du 1*' avril 1768, au duc de Choiseul , il évalue à quarante mille écus environ la dot de cette pupille. C'est une exagération. Une veuve Bnmet, libraire de TAcadémie, avait emporté huit mille livres de souscriptionis (1); leur total ne s'éleva qu'à cent mille livres; l'éditeur en garda là moitié pour lui et remit le reste à Voltaire (2). Celui-ci ne préleva qu'une somme de douze mille livres qu'il pria M. Delaleu de placer sûrement au profit des époux Corneille (3); Il revint donc à peu près quarante mille livres à M"« Dupuits (4). Conune elle était logée à Ferney , Voltaire n'eut plus à s'occuper de son avenir. Il songea à procurer quelque autre bénéfice à François Coraeille , qu'il appelait Pierre Corneille du Pont-Marie. En J764, il le recommanda au zèle de d'Argental, pour obtenir que le roi lui abandonnât ses cent exemplaires de souscription , ce qui aurait donné une sonune de trois cents louis d'or au susdit Pierre et à sa fenrnie. Mais, soit inconduite, soit délaissement de ses protecteius plus vaniteux que généreux , ce Pierre se trouva deux ans plus tard dans l'indigence. Ennuyé de ses importunités, Voltaire manda le 29 mars 1766 à d'Argental : « Ce n'est pas des roués, mais des fous que je vous entretiendrai aujourd'hui. De quels fous? m'allez-vous dire. D'im vieux fou qui est Pierre Corneille, petit-neveu, à la mode de Bretagne, de Pierre Corneille. Figurez- vous 'qu'il mande à sa fille qu'elle doit lui envoyer incessanunent cinq mille cinq cents livres pour payer ses dettes. M. Dupuits est assurément hors d'état de payer cette somme ; il se conduit en homme très-sage , lui qui est à peine majeur; et notre bonhomme Corneille se conduit comme un mineur. Nous vous demandons bien pardon, M"« Denis, M. Dupuits et moi , de vous importuner d'une pareille affaire ; mais à qui nous adresserons-nous, si ce n'est à vous, qui êtes les protecteurs de toute la Comeillerie ? Non-seulement Pierre Corneille a dépensé en superfluité tout l'argent qu'il a retiré des exemplaires du roi , mais il a acheté une maison à Évreux , dont il s'est dégoûté sur-le-champ et (|u'il a revendue à perte. Il n'avait précisément rien quand je mariai sa fille : il a aiyourd'hui quatorze cents livres de rente , et les voici bien comptées :
[ (1) Lettres à DamUanlle , du 15 , et à GhauteUn , du 18 septembre 1769. (S) Lettre à La Harpe, da n janvier 1778. (S) Lettres à d^ArgenUl, des 8 et 14 mai 1764. - (4j Idem.
ET LA FAMiUE GOR.NEILLE. 5t25
Sur M; Tronchin. ....... 600 iiv;
Pension des fermiers généraux. . . . 400 I . ..^ ,.
^ , ^ ^ 1^/^ > *>400 livres;
Sa place à Evreux 160 ^
Sùi-M.Dupuib : ... 240
0 S'il avait su profiter du produit des exemplaires du roi , il se serait fait encore 500 livres de rentes. Il aurait donc été très à son aise, eu égard au triste état dont il sortait. Comment a^-t-il pu faife pour 5,500 livres de dettes sans avoir la moindre reséource pom* les payer? Il a acheté, dit-il, une nouvelle maison à Évreux : qui la paiera? Il faudra bien qu'il la revende à perte, comme il a révendu la première. Il doit à son boulanger deux ou trois années. Vous voyez bien que le bonhomme est un jeune étourdi qui ne sait pas ce que c'est ([ue l'argent, et qui devrait être entièrement gouverné par sa femme, dont l'économie est estimable. On pourra l'aider dans quelques mois ; mais , pour les 5,500 livres qu'il demande, il faut qu'il renonce absolument à cette idée. Mes anges ne pourraient-ils pas avoir la bouté de l'envoyer chercher, et de lui proposer de se mettre en curatelle sous sa petite femme? Il se fait payer ses rentes d'avance, dépense tout sans savoir comment, mange h crédit, se vêtit à crédit, et cependant il n'est point interdit encore. Notre petite Dupuits est désespérée. » Néanmoins Voltaire citait, le 22 janvier 1766, à M"»« de Florian ce Corneille comme un bon homme. 11 le perdit tout à fait de vTie et l'abandonna à son sens réprouvé. « Le vieux père , homme simple, peu favorisé de la nature, accablé par la dégradation que pro*duit la misère, privé en conséquence de cet extérieur poli , qui l'end digne de l'attention philosophique, n'en a pas été honoré, raconte Linguet, page 428 du tome III de ses Annales. Il a été relégué dans un village, où il a uni sa misère à celle d'une femme aussi peu opulente que lui; et de ces deux riens est cependant résulté quelque chose : il en est sorti un enfant à qui ils ont du moins transmis leut nom. Tandis ipie celui-ci croissait, les infirmités n'épargnaient pas le père. Le dénûment de la famille redoublait chaque jour; enfin, manquant de tout, la femme, à qui Ton avait parlé souvent de Taccueil qu'avait autrefois reçu la sœur de son fils à Paris, a hasardé de s'y traîner avec lui. Rebutée de toutes parts, elle a cru que la porte d'un philosophe et son cœur s'ouvriraient du moins à ses gémissements. Elle a rampé jusqu'à M. Dalembert. Quel conseil croirait-on que lui ait donné l'apAtre de la tolérance , le pontife de l'humanité ? De se mettre en condition pour élever son enfant et nourrir son mari. Elle manquait du simple nécessaire. Elle a demandé au philosophe la charité au lieu de sa protection : le panégyriste de M"* Geofirin, le conteur des charités de Fonteaeile a été inflexible.
ii6 VOLTAIKE
Il lui a refusé de Targent pour payer son auberge. M"* Corneille n'a vu chez les comédiens que de Tempressement et du respect; ik se sont disputé Thonneur de lui offrir un asile. La Rive s'est trouvé heureux d'obtenir la préférence. Ses camarades ont donné une représentation de Cmna au profit de cette famille. Ils y ont joué avec un enthousiasme préférable même au talent. » Linguet ajoute que cette représentation de Ctnna valut sept mille livres environ aux infortunés. Ce fut le 46 février 4778 qu'elle fut donnée. A cette époque^ Voltaire était à Paris et ne parait pas s'être inquiété du sort de se? anciens protégés. Dalembert fut irrité de l'article de Linguet. Ce dernier lui répondit, à la page 26 du tome IV de^es Annales: «Ce que j'ai écrit, c'est delà bouche même deM"« Corneille qu'on l'a su. Cent honnêtes gens dans Paris ont été les confidents de ses plaintes; je les connais , je n'ai écrit que d'après leurs attestations. »
Revenons à M""* Dupuits. M. J. L. Mallet, élevé ail château de Ferney , parle en ces termes des bienfaits dont Voltaire la combla (4) : « 11 la dota noblement , du fruit de ses travaux , de 90,000 livres provenant de son Commentaire sur Corneille. Il ne s'en tint pas là pour elle. Un jour qu'il était allé lui rendre visite pendant se? couches, il laissa , en sortant de chez elle , un grand vase d'argent contenant un billet de douze mille francs que M. Dupuits lui avait empruntés. Il donna encore cent mille francs de dot à la fille de cette daaie , M"* d'Angely. » A ces assertions nous répondi-ons : 1* M"" Dupuits ne retira pas 90,000 livres des Commentaires sur Corneille. Sa part ne fut que de 40,000 , suivant Voltaire. 2* Il ne donna pas une dot de cent mille livres à la fille de sa pupille. M"« Adélaïde-Marte Dupuits, née le 29 mai 1764, n'épousa qu'en 4786 M. GrandfrançoiSj bai'on d'Angely. Voltaire, étant mort depuis 4778, n'a pu intervenir à ce contrat de mariage, sans sortir de son sépulcre. Personne n'ayant parlé de sa résui*rection en 4786 ,nous ne sam*ions nous résoudre à croire, sur l'autorité de M. Mallet , à un miracle aussi étrange qu'inutile. Nous sommes persuadé que Voltaire n'aurait pas obtenu de sa légataire imiverselle ime somme si considérable pour enrichir une demoiselle qu'il avait oublié de coucher sur son testament. 3"* Il est sans apparence que Voltaire eût remis ime dette de douze mille livres à un gentilhomme qui avait plus de dix mille Uvres de rente. Un cadeau de cette valeur n'était point dans ses habitudes. Le lui faire porter dans un grand vase d'argent nous semble passablement ridicule. Sur un fait semblable, nous ne nous en rapporterons donc pas au témoignage d'un inconnu que nous avons convaiDCU d'avoir été si mal renseigné sur d'autres points. Mais les services que
(4) CEuvret de Voltaire, édit. Dupont, tom. I, ptg. 579.
ET LA FAIIILLE GORN£lLLEi 2^7
Voltaire fui à même de reudre à M. Dupuits, il s'empressa de les demander. Le 14 janvier 1765 , il s'adressa à la duchesse de Grammont afin d obtenii* pom* lui une compagnie de cavalerie ou de di*agons. Grâce au nom de Voltaire , le protégé eut de l'avancement; et devint plus tard maréchal de camp.
Maintenant que la conduite de Voltaire nous est connue, qu'il nous soit permis de l'apprécier. A-t-il eu la généreuse intention d'honorer le nom de GorneiUe et de soulager des malheureux? Assurément non; Les véritables descendants de PieiTe Corneille, il les a chassés de sa présence, et n'a pas daigné s'occuper de leur sort, quoiqu'ils fu^nt dévorés de besoin. Fiunçois Corneille, le père de M"« Dupuits, devait le jour à Françoise Corneille, cousine germaine de l'auteur du Cid. Outre François Corneille, elle avait eu quatre filles, et néanmoins le nom de son mari est resté inconnu jusqu'à ce jour (1). Il n'est pas pi*obable qu'elle aurait eu cinq enfants illégitimes. Fi'ançois Corneille poiiait donc illégalement le nom de sa mère. « Au temps de la Succession de Fontenelle, avait dit Le Brun (â), dans ime note de la première édition de sa fameuse Ode à Voltaire ^ il lui fut offert ime somme d'argent pour se désister de ses di*oits et même de son nom. M. Corneille , quoique pauvre et sans ressomce , la refusa sans balancer; il répondit encore quand on le menaça de la perte de son procès, qu'au moins il gagnerait le nom de Corneille quon lui dispur UiU. » Il est évident qu'on ne lui disputa le nom de Corneille , que parce qu'il devait prendre celui du mari de sa mère. S'il eût été im bâtard , oo ne lui eût pas reproché cette habitude. Comme elle lui était utile, nous la lui pardonnerioas volontiers, si, par là, il n'eût contribué à flétrir la vertu d'une mère de quatre filles^ dont trois se marièrent, la plus jeune étant morte en bas âge. Voltaire a connu cette généalogie. Il a imité François Corneille. Le nom magique de Corneille était un magnifique prospectus pour éditer un ouvrage ^ mettre en relief l'adoption d'une jeune fille , la marier avantageusement et la doter avec la bourse des rois , des piînces et des grands de toute l'Europe. Il a exploité tous ces préjugés. Marie Corneille méritait-elle tant d'égards? Non , car elle a délaissé son père ; elle ne s'in<* formait pas même de sa demeure. Elle l'a réduit à mendier à la porte des com^ens, quoique sa fortune la mit à même de le recueiUir chez elle. Voltaire a poussé l'inhumanité plus loin. Il a enrichi la fille y et a repoussé le père; il a logé une femme qui avait un do-^
(1) îJote sur les descendants de Corneille, par le baron de Tassart. Braxelles, 1891 ,
In-S».
(9) Œuvres d*Écouchard Le Brun^ publiées par Guhiguéaé. Parit, tSit, iii«8<»|
toiBv^V, pag. 4.
maine , et n'a pas offert d'asile à un père trotteur dans les rues. U a été le maître des souscriptions; il lui était facile de les partager Bntre la fille et le père. Il a peu' donné à celui-ci , parce qu'il était pauvre, et beaucoup à celle-là , parce qu'elle était riche. 11 a magnifié la fille , mais il a bafoué le père. Tant de contradictions n'annonfcent-elles pas que Marie Corneille fut une nouvelle Iphigenîe qu'on arracha à son vieux père, pour Tiaunoler coim)nnée de fleurs sur l'autel de la vanité philosophique ?
La postérité ne louera pas la générosité et là délicatesse de Voltaire à l'égard des descendants de Corneille, avec cette indulgence que Grimm attendait de son impartialité. La remarque de Fréron subsistera , et le lecteur impartial sera de l'avis de M. Bungener.