‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 8 sur 95 · UY LES COURS ET LES SALONS · texte numérisé non relu

UY LES COURS ET LES SALONS

tout réformer» et il ne fit que tout boulevei'ser. Ce qu'il élevait le matin^ il le détruisait le soir. Il ne signa pas un édit qu'il ne fût forcé de rapporter. Il se crut un homme d'État, et il n'était qu'opiniâtre, taquin quand il n'était pas niais. Il désirait agrandir son empire, et il en perdit la moitié. Il visait au despotisme , et il ne donna que des preuves d'impuissance. Il brûla de jouer un grand rôle , et il resta un sujet de risée pour les étrangers, de mépris et de haine pour tous ses sujets. Il les accoutuma à regarder son sceptre comme un bilboquet. Il avait juré de les gouvernera sa guise, mais à force de les opprimer, de les persécuter, de les torturer, il les entraîna dans des insurrections qui l'auraient peut-être rx)nduit à Téchafaud ou à l'exil , s'il n'etlt succombé de chagrin , en punition de eon impitoyable témérité.

U abolit les dîmes , les corvées , les droits seigneiuîaux. Par là il s'aliéna tous les nobles. U révolutionna les paysans en les accablant d'impôts plus onéreux que ceux qu'il détruisait. Il méprisa toutes les constitutions, renversa tous les privilèges, ne reconnut point d'états provinciaux, et voulut que tout dépendit de son unique plaisir , et fut régi par des conunissaires qui ne recevaient d'ordre que de son cabinet. En même temps il publia un édit de tolérance. Il n'y eut qu'une poignée de juifs et de protestants qui en profitèrent. Quant aux catholiques, il s'appliqua à les régenter avec toute la haine d'un sectaire. 11 leur imposa un catéchisme, il leur interdit les pèlerinages, les processions, les offrandes, diminua le nombre de leurs fêtes , dépouilla les statues de leurs églises de leurs ornements. Il rompit tout rapport avec Rome, de sorte quelesbuUes n'étaient promulguées que s'il le permettait , et qu'il accordait luimême toutes les dispenses. Il défendit à tous les évêques de com* muniquer avec le pape; il défendit aussi aux couvents d avoir des généraux à l'étranger. Mais comme la fortune de tous les couvents était évaluée à six cent soixante miUions, il ne lui fût pas difficile d'imaginer un prétexte pour s'en emparer. Alléguant l'inutilité et le danger de la multitude de ces reUgieux qui avaient défriché une partie de l'Allemagne, et couvert tout le pays d'édifices majestueux, il leur arracha leurs livres pour en remplir ses bibliothèques, leurs tableaux pour les exposer dans ses musées, leurs meubles pour les vendre et s'en réserver le prix, leurs maisons pour les transformer en hôpitaux, en écoles ou en casernes. Sur 3,034 couvents il n'y en

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eni que 700 qu'il respecta , et sur 36,000 religieux des detlx sexes il n'en conserva pas 3,000. Le ré^te fut châsse et réduit à la misère « car il n'acconla qu'une bible pension à tous ceux qu'il renvoya des maisons qu'ils avaient enrichies de leur patrimoine. Et comme il aimaii la simplicité pour lui^ il en fit im précepte pour les autres. U ordonna que tous ses sujets seraient ensevelis dans un sac , et enivrés sans aucune pompe. Pie YI vint à Vienne poiur l'attendrir et loi représenter le péril que courait la religion au milieu de toutes ces innovations. Josej^ communia de sa main , et affecta de continuer le même train. Tous les catholiques se plaignaient; Joseph resta sourd à toutes leurs remontrances. Il était persuadé que pom* rendre son peuple heureux, il n'y avait pas de moyen plus sûr que de pousser sa patience à bout. C'est ainsi qu'il entendait la libei-té , la justice et le catholicisme (1).

Quand Léopold H lui succéda, il se vit obligé de rapporter tous les édits de son prédécesseur, de rétablir tout ce que celui-ci avait aboli. 11 ne resta pas longtemps sur le trône. Des excès de débauches l'avaient épuisé et rendu j»^esque imbécile.

Italie,

Léopold avait été quinze ans grand duc de Toscane. Il y avait passé ses jours dans les bals, les fêtes et les festins. Il s'était livré aux plaisirs jusqu'à y perdre la santé et la raison. Néanmoins il eut la prétention de tout réformer dans ses États. H voulait être législateur conune Joseph H ; il ne fut qu'un révolutionnaire comme Joseph H. n fut obligé de défaire presque tout ce qu'il fit, de rapporter presque tous les édits qu'il publia. U ne cessa de changer les tarifs des doua-

(1) VioiiienU, pag. Ht. — Gulbert, tom. I, pag. S49.— Wraxall, tom. I, pag. «S. Rieibeck, tom. I, pag. S4« et 961, et tom. III, pag. 95 et IM. — Goraoi, tom. I, pag. 444. — RuUiière , Iît. XIII. — Histoire cT Espagne, par Adam , traduite par Briaod, 1808, tom. IV, pag. iZO. — Clément XIV et les Jésuites, parCrétineau-Joly, lU7,pag.8tt. — Lettres inédite$de Joseph //, 18Si, pag. 84 et 101. — if^eirer pfmt wervir à Phistoire du Jacobinisme, par Barniel, 1803, tom. Y, pag. ttS. — Joseph II peint par lui-même, par Rieust, 1818, tom. II, pag. Itl. —Mémoii^s de Gwrgel, 1817, tom. I, pag. t84. — Histoire de la maison d'Autriche, par Wflliam Goxe, tradaite par Henry, 1809, tom. V, pag. t84 à 587. — Histoire de Jostph II, par Camille Paganel, 1853, pag. 219 à 505. — Mémoires historiques et fkiloÊophiques sur Pie VI, par Dourgoing, an vh, tom. I, pag. ii5 à 871. - Précis historique de la vie et du pontificat d9 Pie VI, par Blancbard , 1100, pag. 99 i 118.

LVI LES GOUBS et LES SiXONS

fies et approuva et modifia plus de cinquante plans de régie. 11 accorda la tolérance aux juiis, mais il s'ingénia à berner , taquiner et opprimer les catholiques. Il adopta toutes les innovations de Joseph II et chargea Ricci de les imposer à ses sujets. U s'appliqua surtout à supprimer un grand nombre de couvents > afin de jouir de leurs dépouilles. 11 intercepta aussi des sommes immenses envoyées au pape à titre d'honoraires pour des dispenses. Il coilvoqua un synode pour y demander l'approbation de toutes ses mesures. Mais pi-esque tous les évoques protestèrent contre son despotisme^ et refusèrent de se soustraire à l'obédience du saint-siége. Dans un pays où la religion estim besoin pour le cœur, où les cérémonies de l'Église sont placées au nombre des jouissances, où les arts sont le charme de l'existence, une Église nationale ne pouvait pas prendre. Le peuple eut l'esprit de comprendre que la ruine du culte entraîne la ruine du dogme , que la rupture avec Rome n'enfante que le schisme, et que le schisme a été dans tous les siècles la perte du clergé, puisque partout où la voix du pape ne trouve pas d'écho, il n'y a que des valets du pouvoir, obligés de ne prêcher que la doctrine du pouvoir, de n'observer que la litiu'gie du pouvoir. Léopold n'eut pas le temps de réparer tout le mal qu'il avait commis. Il fut réservé à son successeur de pacifier tous les esprits irrités en laissant au pape sa jmîdiction , au clergé sa liberté, au peuple ses fêtes et à tous leur indépendance. Chassé de son siège, l'intrigant Ricci resta un objet de risée, après avoir été la terreur des catholiques, à cause de l'autorité sans bornes qu'il avait usurpée sous Léopold (4).

A la cour de Parme nous remarquons la même dissipation qu'à la cour de Léopold» L mfant don Philippe ne rêvait que fêtes. Il y consacra des sommes immenses. U se trouva de bonne heure dans la gêne. Il fut obligé de s'adresser au roi d'Espagne; il en obtmt des fonds considérables. Il ne se corrigea point. En vain il touchait de l'Espagne une pension de cinq cent mille livres , suivant Georgel ; en vain il retirait de son duché un revenu de deux millions trois cent mille livres. U ne sut jamais régler ses dépenses sur ses recettes. U vécut et mourut endetté. Son successeur doû Fer.linand marcha sur ses traces. U était toujoiu^s entouré d'un troupeau de jeunes

(1) WraxaU , tom. I , pag. S84. — Gorani , tom. ITl, ptg. 97 i ISS. — Boargoingi tom. il, pag. 1 à 18. — Biancliard , pag. 80 199*

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SUes, et d<mnait des fêtes somptueuses» sans s'ocouper de les payer. Avait-il de Targent, il le prodiguait. En était-il dépourvu, il en empruntait à tout prix. Mais comme il ne remboursait pas et ne faisait pas honneur à sa signature , il se vit réduit h doqner des gages, h offrir tous ses diamants en nantissement pour attraper de quoi mener une vie joyeuse. Quand il ne trouva plus de crédit, il mit la main sur les biens des conununes. Son épouse suivit son exemple. Elle se ^t)stituait à tous ses valets; quand elle recherchait des amants dans la classe bourgeoise , c'était pour extorquer de l'argent, car elle ne rendait rien de ce qu'elle leur airachait. Elle recourait aussi à la bourse de ses domestiques. Le prince et la princesse contracté^ rent des dettes qu'il fut impossible d'acquitter , car elles surpas^ Baient la valeui'de leur duché (1).

Si François lîl fut moins prodigue, il ne fut pas moins dissipé. Il ne résidait pas dans son duché de Modène. Il préférait le séjour de Mikm^dont il était gouverneur. C'est là qu'il dépensait tous les revenus qu'il retirait de son État , et les sommes considérables qu'il recevait de l'Allemagne. Afin d'étaler un plus grand luxe, il se défit de sa galerie de tableaux; il vendait toutes les grâces, toutes les faveurs, toutes les places dont il disposait. Il s'entendit aussi avec des fermiers pour que tous les impôts fussent portés fiu plus haut chiffre possible. Tous ses ministres et tous ses courtisans trafiquaient de même de leur crédit et recevaient de toutes mains. En vain le peuple se plaignait, François fermait les yeux sur ses plaintes, et les fermiers étaient aussi impitoyables que lui. Comme ils ne pouvaient mener grand train à Milan qu'à force d'argent, ils ne cessaient d'opprimer les sujets et de les ruiner. Quand François RI fut mort , son successerur Hercule Renaud s'empressa de livrer à la justice tous les fermiers, et leur fit restituer toutes les sommes qu'ils avaient induement perçues. Il fut juste, éclairé, mais il poussa malheureusement l'éconcmiie jusqu'à l'avarice. 11 fut moins aimé qu'estimé de ses sujets. Il ne songea qu'à thésauriser; il plaçait ses épargnes à l'étranger, afin de laisser à sa mort une bonne succession à sa maltresse et à son bâtard. En attendant il les laissait dans la gène , ainsi que toutes les personnes qui étaient sous sa dépendance.

(1) Georgel , loin. I , pag. 118. — V Espagne sous les rois de la maison de Bour^ bon, par William Coxe , traduite par Muriel, 1827, tom. IV, pag. 122 — Gorani, tfini. m , pag. 97, 287, 297 à 806.

ivrii LES cents et les salons

Quant à lui^ il se reiiisait aussi tout, vendait tous les objets et les meubles qui pouvaient se vendre^ et donnait des preuves d'avarice à amuser un parterre, quoiqu'il eût trois millions de revenu. C'est ainsi qu'il abattit ses forêts, détruisit ses parcs, démeubla toutes lea chambres de ses palais , et dégarnit même jusqu'à ses fauteuils pcnir en tirer profit. Il ne faisait pas de feu dans son salcm. Son père et tous ses voisins s'étant crus autorisés à supprimer des couvents, il ne fat pas moins empressé de profiter de cette nouvelle occasion d'augmenter sa fortune (1).

Avant de passer à une autre cour , reposons-nous un instant à Gênes. Dans toutes les rues et sur toutes les poKes était écrit le mot liberté. Cependant le gouvernement s'était réservé le monopole de toutes les deni-ées, et il n'eut aucun scrupule de s'emparer de la république de San-Remo et de vendre File de Corse à la France (i).

De Gênes, rendons -nous à Naples. L& règne Charles III. A qwA pense-t-il ? à la chasse et à la pêche. Il ne vit que pour chasser ou pêcher. Il n'abuse de son pouvoir que pour se livrer sans gêne à ces exercices. Il punit des peines les plus graves les contraventions aux règlements sur les chasses royales. îl rendit des édits si sévères qu'il fut obligé de les révoquer. C'est ainsi qu'après avoir choisi File de Procida pour la chasse aux faisans, il ordonna d'y détruire tous les chats , dans la crainte qu'ils ne diminuassent son gibier. Un habitant de l'Ile, convaincu d'avoir gardé son chat, fut fustigé par k bourreau et ensuite envoyé aux galères. Bientôt les taupes, les rats et les souris multiplièrent si prodigieusement qu'ils dévoraient jusqu'aux enfants. Les insulaires ne purent y tenir; ils étaient déterminés à s'expatrier , lorsque Charles 111 s'avisa de rapporter son absm'de ordonnance. Tous les travaux qu'il entreprit rappellent sa passion. U redoutait comme les autres les éruptions du Vésuve , et néanmoins à Portici , sans cesse menacé d'être consumé par les laves, il édifie une inunense villa afin d'être plus à portée de pêcher sur les eûtes d'une mer très-poissonneuse, et de tomber à propos sur des cailles qui abondent deux fois pai* an dans ces campagnes. Il a remarqué que les becfigUes pullulent au mois d'août dans le voisinage de Capodimonte. Afin de ne pas perdre une minute pour

(i) Gorani, tom. UI, pa«. 18), 105, S84 à S44, 277. (1) Idem, tom. UI, pag. 870, 872, 448 et 451.

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le9 surprendre^ il ccmetruit un palais sur la colline, sans en sonder le terrain creusé et miné par les carrières , de sorte que pour soutenir eette villa il fallut faire des fondations qui coûtèrent trois fois plus que les construetions extérieures , qui ne furent jamais assez solides pour être baUtfes. L'accès en était difficile ; on ne pouvait s'y proeorar de l'eau. C'est pourquoi le roi abandonna un monument où il avait enfoui des sommes immenses. Pour réparer sa bévue , il trace le plan d'un autre palais qui doit éclipser Versailles. Il en pose la première pierre dans un endroit insalubre et triste^ et dépourvu de sources d'eau. U ouvrit de magnifiques routes , mais elles n'aboutissaient qu^à des rendes-vous de chasse. C^est au milieu de ces occupaUcms qu'il fut aj^lé au trône d'Espagne. Il laissa sa couronne des Deux-Siciles à son fils Ferdinand IV. Celui-ci était encore enfant. Grâce aux écus donnés à la reine-mère ^ Saint^Nicandre devint son gouverneur. U vendit les grAees , les emplois , les titres , et ne songea qu'à s'enrichir et à s'amuser. Il ne dcHina aucune instruction au jeune roi, l'entoura de gens ignorants et débauchés qui s'empressèrent de le pervertir et d'étouffer toutes les qualités qu'il avait reçues de la nature. D resta ignorant et grossier. Il prit plaisir à se mêler avec les derniers de ses sujets , à lutter contre le premier venu^ à assommer dee lapins , des chiens et des chats, à maltraiter tous les gens qull rencontrait. U passait une partie de ma temps sur les côtes de la mer à harponner des poissons. U les transportait dans un mai^ (hé, les vendait lui-même le plus cher qu'il pouvait, et sans accorder le moindre crédit à ses chalands. Il n'était pas moins passionné pour la chasse. U abattait avec une grande habileté les daims , les sangliers et les cerfs, et les dépeçait avec encore plus de joie qu'il ne les ranrersait. U écrivait chaque jour l'histoire de ses expéditions dans ses forêts, et n'entretenait de correspondance que sur ce sujet avec le margrave d'Anspach et Charles III. 11 n'y avait que la pluie qui l'empèchAt de sortir. Dès qu'im seigneur lui annonçait l'apparitîoa d'un volatile ou d'une béte fauve, il quittait brusquement son palais pour courir à l'endroit désigné. Il avait eu l'attention d'élever dans toutes ses forêts des cabanes où l'attendaient de jeunes filles pour le délasser de ses fatigues. La reine se consolait de ion absence au milieu de ses amants. Elle n'était pas plus difiicile qoe le roi. Elle choisit pour sa confidente lady Uomilton , ancienne prostîtoée. Elle donna sa confiance au général Acton, qui devint son

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