LX LES GOURS ET LES SALONS
premier ministre du jour où il fut son amant. Jusque-là^ c'était Tanuoci qui avait tenu les rênes de TÉtat. Il avait joui d'une autorité sans bornes. Il ne s'en sei-vit que pour détruire les Jésuites ^ fermer quatre-vingt<-huit monastères, chasser les religieux, piller leurs biens, opprimer les évèques et le clergé, fixer le nombre des ordinations, essayer de rompre tout rapport avec Rome afin d'avoir une Église qu'il gouvernerait suivant son bon plaisir. 11 alla si loin que Ferdinand fut obligé plus tard de revenir sur toutes ses mesm'es. H rappela les Jésuites et fut fier de laisser à Pie VI toute sa juridiction. En dehors de toutes ces tracasseries et de ce brigandage qu'il considérait comme des preuves infaillibles d'un esprit d'élite , Tanucci n'obtint aucune considération. Duclos, dans son Voyage en Italie 9 Gorani, Colletta ont renversé la statue qu'il s'était élevée dans l'opinion publique. Ils ont noté qu'il n'avait aucune teinture des connaissances indispensables à un honune d'État. En même temps qu'il prétendait réformer le clergé en s'emparant de ses richesses , et en le détachant de Rome , il n'entreprenait rien pour diminuer les abus dans toutes les administrations qui étaient sous sa dépendance. Il eu multiplia le nombre au lieu de le diminuer. C'est ainsi qu'il porta si haut les droits d'exportation qu'il nuisit au commerce et à l'agriculture, et poussa à la contrebande. Après lui , le mal empira. U avait donné l'exemple de la spoliation, on le suivit. On supprima encore des couvents, et leur argenterie lut convertie en mcmnaie. On confisqua une somme considérable destinée à une canonisation. On saisit tous les trésors déposés à la banque nationale. On emprisonna tous les citoyens dont on convoitait la fortune. Tous ces fonds étaient censés être versés dans les caisses de l'État, mais les deux tiers étaient volés par les administrateurs. Les commis et les ministres s'entendaient à merveille pour cela. S'ils ne négUgeaient aucun moyen pour extorquer de l'argent, ils profitaient aussi de toutes les occasions de garder les sommes qu'ils avaient à distribuer. Lors des tremblements de teiTe qui occasionnèrent tant de désastres dans la Calabre , le roi avait recommandé à ses ministres de secourir les malheureux, de leur ofirir tout ce dont ils avaient un besoin urgent. Mais ses ministres se pai*tagèrent entre eux les sommes qui leur avaient été livrées, et occasionnèrent ainsi le trépas de soixante mille personnes. Le peuple n'eut donc pas moins à souffrir que le clergé sous un règne qui se ressentait du passage de Tanucci à la
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aoor. Le sort des sujets fut toujours le même. Ferdinand continua de chasser et de pêcher, et la reine de se prostituer à ses courtisans^ pendant que tous les ministres se gorgeaient d'or. Tel est le tableau de la cour de Naples (1).
Philippe V régnait, mais ne gouvernait pas. <>%UMBeroni qui tint les rênes de l'État. Quoique d'une naissance infime et étranger, il parvint en très-peu de temps aux plus hautes fonctions civiles et ecclésiastiques. Êtait-il digne de tant d'honneurs? Quand il fut nommé cardinal, tout le sacré collège protesta contre son élévation. Il toucha les revenus de l'évêché de Malaga et de l'archevêché de Séville. Un pape le menaça de sa colère ; Alberoni se rit de lui. Maître absolu, il voulut bouleverser toute l'Europe, mais toutes les puissances se réunirent pour demander sa chute. Chassé de Madrid où tout lui avait obéi, il emporta de la cour dés papiers de la plus haute importance. On s*en aperçut à temps. II fallut courir après lui. Heureuse^ ment on trouva dans son bagage ce qu'on cherchait avec impatience. A Rome les cardinaux refusèrent d'entrer en relation avec lui. lûno^ cent XIII nomma une commission pour instruire son procès et prononcer un jugement. Alberoni fut condamné à se retirer pendant trois ans dans un couvent. Ses ennemis ont avancé qu*il avait pillé les deniers de l'État, et que c'est avec ces rapines qu'il avait mené grand train le reste de sa vie à Rome. Il est certain au contraire qu'il aurait été extrêmement gêné, si le cardinal de Poiignac n'avait pas cherché à attirer sur lui la bienveillance des cours. Le duc de Riperda hérita du despotisme d' Alberoni. 11 avait été l'espion et l'agent de plusieurs puissances; il ne manquait pas de talents, mais l'ambition le dévorait. Pour arriver à son but, il se crut tout permis. Son élévation avait été aussi rapide que celle d' Alberoni; il tomba aussi vite, méprisé pour son insolence, abhoiTé pour ses friponneries et ses exactions. La reine disposa depuis de tous les emplois et de toutes
(1) Goraoi , tom. I , pog. 18 à t39. — Wraiall , tom I , pag. 217 à t48. — Bourgoini^, tom. Il, pag. 2S à 101. — Blanchard, pag. Itt à 151. — Southey, pag. 165.— Mémoires historiques , politiques et littéraires sur le royaume de Naples, par le comte Grégoire OrlofT, 1819, tom. II. — Histoire du royaume de Naples, de 1784 à I8S5, par GolletU, traduite par Leièvrc, 18t5, tom. I , pag. IM à 8t5.
un LES CÛ^U BT LES SALONS
les grtoes. PfaUqppe V ne soiMt que poor chasser ; i«tM dans son cabinet, Une s'occupait jamais des affiiires; il était toujours silencieux,' mélancolique, exigeant que la reine fût sans cesse à ses côtés. La maladie de vapeurs qui le toiu*mentait augmenta chaque jour ; il finit par devenir presque fou, de maniaque qu'il avait été perpétuellement. Il mourut endetté de cent soixante millions, qu'il avait consacrés à la construction du château de Saint-Ildefonse, dans un emplacement tout rocailleux et stérile.
Ferdinand Yl ne se fit point un honneur de payer les dettes de ses prédécesseurs et ruina ainsi les créanciers de TËtat, sans que les impôts fussent diminués. U ne songea qu'à amasser des sommes immenses qui ne lui servaient à rien. En mourant il laissa dans ses coffres plus de cent soixante-^^inq millions. Tout le temps qu'il fut siu le trône, il fut sujet à la même maladie de vapeurs que son père ; il ne fut ni moins maniaque ni moins insensé. La musique et la chasse furent ses uniques occupations. U laissa tous les soins du gouvernement à la reine et à ses ministres. La reine était douée de grande capacité, très-epirituelle, pasûonnée pour la musqué et la danse, mais atteinte du même mal qui rongeait le roi. Elle compromit sa dignité en acceptant des présents de la part des ambassadeurs et même de ses ministres^ Ceux-ci ne se gênèrent point de s'en dédommage de leurs propres mains. U est facile d'en juger par Ensenada, qui avait été tout-puissant. Quand il fut disgracié, (m acquit des preuves de ses trahisons et de ses friponneries. U avait étalé un luxe oriental, il possédait des richesses immenses, il avait un mobilier aussi considérable que celui du fam^ix Bruhl. Tout le monde savait qu'il n'avait pas eu de patrimoine. Il continua le reste de ses jours de vivre comme un ministre. Ce fut la reine qui empêcha ses ennemis de le mettre en accusation, persuadée qu'Ensenada aurait péri sur l'échafaud pour l'abus qu'il avait £ait des deniers de l'État.
Voici un troisième roi sans maltresses et sans favoris : c'est Charles HI, que nous avons vu à Naples. Il n'y a que deux jours de la semaine sainte qu'il ne chasse point ; aussi ces deux jours-là il est de mauvaise humeur. La pluie, la grêle, la neige, le tonnerre, rien ne le retient. Malheur à qui se permetquelque dégradation dans les forêts I U condamna à six ans de prison un malheureux qui avait ramassé six glands dans un parc. Ce n'est que la nuit qu'il rentre. La soirée, il ne parle que de ses exploits, et il écrit le journal de ses bonnes fortunes. A
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sa mort il était fier d'avoir tué de sa main cinq cent trente-neuf loups et près de cinq mille quatre cents renards. U avait deux oents mules employées pour les relais de poste de la chasse. Il avait autant dliomraes uniquement occupés À pousser le gibier devant lui. Les jours de grande chasse, il y avait toujours deux mille hommes charge de faire la battue; la dépense de chacune de ces chasses dépassait soixante mille francs. Afin de vaquer à la chasse sans gêne, il ne slnquiétaii nullenaont des affaires. 11 laissait une autorité sans bornes à ses imnistres. Il en était que^uefois mécontent, mais il pvété^ nit les garder^ pour s'éviter l'ennui de les remplacer. Aussi quelques mesures qu'ils jHnssent, il les autorisait toujours. Il ne prévoyait pas les suites des décrets qu'il rendait. Le bien et le mal lui étaient iodiférents. U restait étranger à tout ce qui ne concernait pas la chasse. Esprit entêté parée qu'il était étroit, féroce qudquefois parce qu'il était incapable de réflexion, éb qu'il ne voyait rien au delà de se» plaisirs ou des manœuvres de ses ministres. Cest oe qui explique fia anduite envers les Jésuites. Néron n'en eût pas fini plus vite avec eux. Ds les arrêta, les maltraita, les proscrivit, sans examiner leur eoDduite et leurs é<^its« Il mit la main sur les deux millioi» et demi de revenu qu'ils posséilaient en Espagne^ comme l'a appris le P. The- Der, et n'aooorda à chaque reUgieux qu'une pension de cinq cents livres, menaçant toute la société de n'accorder aucune indemnité h incun de ses membres dans le cas où il y en aurait un seul qui lui donnerait sujet de se ]^aindre« Ilexigeaque les cours de Parme et de N^es suivissent son exemple. Quels moiife allégua-t-il pour justi-^ fier cette grande iniquité, dont il n'y avait pas eu d'exemi^ depuis les perséeutione des premiers siècles de l'Église? U a déclaré qu'il en iTâit de justes et de légitimes, mais il a jugé à propos de les garder dans les profcoideurs de son cœur. Cet aveu seul suffirait pour lui BBériter une place distinguée parmi les tyrans et les fous. Quel nom donner aux ministres philosophes qui n'ont pas même pu trouver un fi^texte pour pallier leur barbarie et leur brigandage (i) ?
(i) Adam , ton. IV, pag. 154 à 278. — V Espagne, par Goxe, les 6 toL — Tabieau <fc V Espagne moderne, par Bourgoing, 1807, tom. I et II.— Histoire du pontificat ieCiément XIV, par le père AugusUn Thciner, 1853, chez Didot, tom. I, pag. 7Î. ^Mémoires de Saint-Simon,— Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de ^^B^XV, parDuclw.
ixiy u» GOims ir us salons
France.
RentroDS enfin à Paris ^ ce sanctuaire d'où surgirent tant d'idées regardées comme des oracles par tous les gouvernements , ce volcan d'où s'échappèrent tant de laves qui brûlèrent toutes les intelliv gences.
Le 45 août i760> Voltaire écrivait au roi Stanislas : « U n'y a point en France de meilleurs citoyens que les philosophes ; il n'est aucun d'eux qui ne contribuât avec joie de la moitié de son revenu aa soutien du royaume. » Cet éloge est assurément magnifique; mai» n'est-il pas exagéré?
Mettons la vertu des philosophes à l'épreuve du pouvoir. TâcbcMis de découvrir si leur gouvernement fut le gouvernement à meilleur marché , le gouvernement de l'honneur et de la probité.
Le régent inaugura cette nouvelle ère^ qui devait être le triomphe de la philosophie. Il fit appel à toutes les passions ; toutes les passions s'empressèrent de lui servir de cortège. Il fut fier de se vautrer dans la fange de tous les vices. Afin de sV livrer sans remords , il s'ingénia à détru'u*e en lui toute notion de la divinité; il se piqua d'irréligion au point de lire Rabelais à une messe de minuit ; il poussa l'impiété jusqu'au sacrilège, en communiant publiquement à Saint-Eustache. Plein de mépris pour les mystères chrétiens, il cultivait néanmoins toutes les sciences occultes et leur demandait le moyen de se ménager une entrevue avec le diable. U se rendit plusieurs fois la nuit dans les carrières de Yanvres pour l'évoquer. U choisit pour familiers des gens tellement avilis qu'il les appelait ses roués y parce qu'il les jugeait dignes de la roue. Il passait une partie de son temps avec eux y dans des festins qui ne finissaient que quand tout le monde était ivre. Comédiennes^ comtesses , grisettes^ tout lui était bon pour la nuit. Il recherchait toutes les femmes , mais sans se laissa subjuguer par aucime. Il n'aima véritablement que sa fille , la duchesse de Berri. U ne se lassait pas de la voir , paice qu'elle était corrompue , et un modèle accompli de dépravation ; elle ne se mettait à table que pour boire jusqu'à perdre connaissance , et manger avec une telle gloutonnerie qu'elle était forcée de rendre tout ce qu'elle prenait, n'importe où elle se tix>uvait; elle enrichissait des libertins, mais elle ne payait pas ses domestiques, quoiqu'elle eût
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un revenu de six cent mille livres. Le régent ne se signala pas moins par son indélicatesse que par son immoralité. Ainsi la duchesse de Berri allait quitter la vie avec quatre cent mille livres de dettes. Elle appela la marquise de Mouchi, sa compagne de débauches y el elle loi ordonna de lui apporter son baguier, qui valait deux cent miDe écus , puis le lui donna en souvenir. La marquise y l'ayant reçu sans témoin^ craignit d'être accusée de l'avoir volé. Elle se hâta de le déclarer^ pendant que la princesse vivdit encoi*e^ et alla avec son mari en rendre compte au régent. Au lieu d'interroger sa fille sur cette donation^ le duc demanda le baguier^ le prit, et après avoir remarqué qu'il n'y manquait rien, il le serra dans un tiroir et mit aussitôt les époux Mouchi dans l'impossibilité de retourner auprès de la moribonde se plaindre de cette conduite.
Dans son administration, le régent fut aussi blâmable que dans sa vie privée. Il fit profession de regarder la probité comme une hypocrite ; il accoutuma ses courtisans à ne compter pour rien ses paroles les plus positives, ses promesses les plus solennelles, et il abandonna les rênes du gouvernement à un Dubois, regardé alors comme un être n'ayant pour dieux que l'avarice, la débauche, l'ambition; pour moyens , la perfidie, la flatterie, le servage ; et pour principes, l'impiété et l'opinion que l'honnêteté n*était qu'une chimère. Pourpré^ âdent du conseil des finances, il choisit le duc de Noailles, qui passait pour être peu scrupuleux en affaires, et, après lui, d'Argenson, accusé de malversations et de péculat, et sur le point d'être poursuivi à la requête du prociu*eur-général de la chambre de justice. Il lavorisa de tout son pouvoir le système de Law, qui n'était propre qu'à ruiner le commerce et la bourgeoisie au profit de quelques intrigants, lesquels ne se débarrassaient de leurs créanciers et n'achetaient des domaines qu'avec des billets qui baissaient bientôt de prix. L'agiotage devint si général qu'à la cour on ne citait que le ehancdier, les maréchaux de Yilleroi et de Villars , les ducs de Saint- Smon et de La Rochefoucauld , qui se fussent préservés de la contagion; le prince de Conti y gagna trois fourgons d'argent ; le duc d'Antin en retira soixante-dix millions ; le duc de Bourbon s'y enrichit assez pour rebâtir Chantilly avec une magnificence extraordinaire > y former une ménagerie plus complète que celle du roi , et offirir des fêtes où parurent cent cinquante coureurs anglais , dont ehacun avait coûté de quinze à dix-huit cents francs» Tous les
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grands s'en ressentirent. La fortune de Le Blanc s'éleva à dix-sepi millions^ celle de Fargès à vingt, celle de Verrue à vii^-huit. Le duc de La Force fini tant de goût à ce commerce qp'il se détemûiMt à se servir de ses actions pour établir des magasins d'épiceries pout* lesquels il fut poiumiivi comme monopoleur. Le prince de Carignan finit par attii^er tous les agioteurs dans son jardin , et obtenir une ordonnance qui leur interdisait de conclure aucun pacte ailleurs; ce privilège lui rapporta cinq cent mille francs pai* aiii Le régent ne pouvait pas manquer de prévoir dans quel abîme il précipitait le royaume. Loin d'arrêter ce torrent dévastateur qui engloutissait tant de fortuneS) il antidata^ de c<Hicert avec Law, des arrêts du Ck>n8ei] pour couvrir la nullité d'une création de plus de douze cents millions de billets de banque. Pour prévenir toutes réclamations, il gcurgea d'or le parlement d'abord opposé au système , et dcmna une fois cent mille livres au procureur général , et à diverses reprises plus de cinq cent mille au président de Mesmes, qui lui vendit en maintes occasions son crédit y ce qui ne Tempéchait pas de transiger avec l'Espagne, car il fut convaincu de s'être entendu avec Alberoni pour lui livrer sa compagnie au besoin. La fuite de Law sauva l'hcmneur du régent. Il eût été facile à Law de prouver qu'il n'avait été que l'instrument du duc d'Orléans dans des opérations si malheureuses pour les classes laborieuses et heureuses seulement pour les roués et leurs domestiques ou amis. Telle fut la prospérité de la France sous le régent. Il avait gratifié d'un million l'Hôtel-Dieu, l'Hôpital général et les Enfants trouvés; il avait consacré quinze cent mille livres à payer les dettes de plusieurs prisonniers; il avait remis un paquet de cent mille livres d'actions à Noce , à de la Motbe, à Boie, ses favoris; il prodigua des millions et des centaines de mille livres à toute sa cour. Aussi mourut-il endetté de sept millions exigibles.
Cependant on avait attendu de grandes choses de son gouvementent. U avait entrepris de juger et de chAtier tous ceux qui avaient contribué à la ruine de la France dans les dernières années du règne de Louis XIV. Une chambre de justice fut établie pour examiner tous leurs registres. Défense fut faite à tous les inculpés de s'absenter; le? dénonciations fuirent autorisées, encouragées et même récompensées; les transports d'argent fussent inteidits; les perquisitions W furent pas épai'gnées; les coupaMes furent menacés des dermers
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siqiidices. Ces mesurer n^aboulirent qu'au brigandage. Ceux qui avaient amassé des millions en gardèrent une partie; ceux qui s'étaient contentés de dérober quelques billets de mille francs furent oMig^ de tout donner. Les juges transigeaient avec les riches , et n'étaient impitoyables que pour les pauvres. Les innocents furent confondus avec les scélérats. Il n'y eut que ceux qui n'avaient pas de poissants protecteurs et des sommes considérables pour séduire leurs commissaires , qui furent traités avec ime rigueur sans exemple. Les mêmes scandales se renouvelèrent à l'occasion de la chambre de justice chargée de réprimer tous les abus occasionnés par le système.
La r^ienee ne fut que le triomphe du libertinage , de la crapule ^ de la mauvaise foi enfantés par l'impiété. C'est un corps dont tous les pores suent le crime et la débauche (1)<
Revenons à Dubois. La duchesse d'Orléans avait demandé comme une grâce au régent de ne le jamais em|^yer^ et l'avait signalé à soQ mépris comme le plus grand coquin du monde. Le régent partageait cette opinion ; il n'en laissa pas moins régner son précepteur* Madame indignée ne cessa de gémir sur cette élévation. Dubois , au latte des grandeurs^ ne lui apparut plus que comme un archi-fripon* Tousses contemporains ont confirmé ce jugement. Dubois n'ignorait pas la réputation dont il jouissait; mms il bravait la rumeur puUique. U crut qu'il pouvait aspirer à toutes les dignités civiles et ecdésiastiques^ il eut l'audace de les solliciter ^ et l'avantage de les obtaiir en peu de temps. En 17J6, il fut nommé conseiller d'État; en 1717, il alla à La Haye en qualité d'ambassadeur plénipotentiaire , et fat créé secrétaire de la chambre et du cabinet. £n 1718^ il conchtt à l^Hidres le fameux traité pour la pacification de l'Europe. A son retour, il eut le département des affaires étrangères. En 1730, il fiit sacré archevêque de Cambrai. U ne lui manquait que le chapeau de cardinal; il le convoita. "Ses Mémoire$ secrets, puUiés en 1845p«r
Sevelinges, nous apprennent ce qu'il lui coûta. Lettres de change> livres, estampes , cadeaux de tous genres, pennons, promesses,
déroar(jies , bassesses , menaces , il n'oublia rien pour réussir. H
«) Stint-Simon; DachM. ^ Lettres de la princesse palatine. - Mémoires de lu f^pnce^ par PoiMeDs, its<, 8 toI. in-lSc^ Vie de Philippe (TMéaiu, par Lamo^ the, dit U Hode , 1786 , S vol. in-U. ^ Law, son système Et son Hpo^t par Gochuti ItM, cbet Hadiette, 1 vol. ia-t8 .
LXTIIl LES GOUHS £T LE6 SALONS
corrompit tous les cardinaux influents. U flt écrire au pape par le régent ; il Taccabla de lettres dictées par le roi d'Espagne , Tempereur d'Allemagne , le souverain de la Grande-Bretagne et le prétendant. Irrité des lentem*s de la cour de Home y il y envoya LaiBteau pour plaider sa cause et acheter au poids de Tor ce qui ne devait éti*e donné qu'à la vertu. 11 pria le cardinal de Rohan de ne rien épargnei* pour cela. Dans la crainte que Laffîteau ne fût pas assez actif , il expédia à Rome un autre émissaire dont il espérait beaucoup^ parce qu'il s'était montré digne d'mie pareille commission par une audace sans exemple.
Il s'agit de l'abbé Tencin. Il passait pour vivre dans un conunerce incestueux avec sa sœur ; il friponnait au jeu et il avait recueilli des sommes considérables du Système , pour avoir reçu l'abjuration de Law. Au moment où il s'acheminait vers l'ItaUe^ sur les ordres de Dubois ; auquel il finit par livrer la barrette tant désirée , à force intrigues > il venait, raconte Saint-Simon , de donner à la capitale un des scandales les plus étranges. U avait dédaigné d'accommodé: un procès qui lui était intenté par l'abbé de Veissière, en simonie et de plus en friponnerie, pour avoir dérobé une partie du marché qu'il avait fait d'im prieuré. Dans la faveur où il se trouvait, il ne put soupçonner que sa partie adverse osât le pousser à bout , et que le parlement imaginât de le condamner. Ce brillant même l'aveugla et n'effraya point son adversaire, qui porta le procès à la grande chambre. Tencin le soutint; tout le monde se préoccupa d'une aflaira si singulière. La cause étant venue à l'audience , on remarqua des piinces, des pairs et beaucoup de grands dans l'auditoire. Aubr}% avocat de Veissière, ayant paru faiblir dans ses allégations, l'avocat de Tencin se hâta de s'en prévaloir y cria contre une accusation vague et destituée de preuves , et nia efirontément l'existence d'un contrat. Aubry feignit d'être embarrassé. Tencin se croyait sauvé. U se leva , demanda la permission de parler et l'obtint. Il s'exprima avec beaucoup d'éloquence , se plaignit de l'iiyure et de la calomnie , protesta qu'il n'avait jamais traité du prieuré dont il était question^ négative qui emportait la friponnerie qu'on lui reprochait , puisqu'elle ne pouvait porter que sur un marché qu'il assurait être faux, et il déclara enfin qu'il était prêt à lever la maia, s'il plaisait à la oour. C'était le piège que sa partie lui avait tendu. Alors Tavocat Aubry Tarréta et produisit le marché en origmàl , qui passa bientôt
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SOUS les yeux de toute la cour. A la vue de ce tiuit de sdélératesse et de hardiesse y l'auditoire frémit et poussa des huées. C'est au milieu de cette confusion que le présideat alla aux voix et proilonca uil arrêt sanglant contre Tencin avec dépens et amende > ce qui était alors une flétrissure; puis l'ayant forcé de s'avancer, l'adraonesia cruellement sans épargner les termes fâcheux, et le condamna à une aumône ; peine infamante. Les huées recommencèrent^ et Tencin ne put s'échapper de la foule, qui le reconduisit bien loin en l'accablant d'outrages. Tel fut l'agent qui contribua le plus à otorquer à Rome la barrette pour Dubois, de concert avec Lafilteau et le cardinal de Rohan.
Une fois cardinal, Dubois devint bientôt premier ministre avec 150,000 livres d'appointements ; il obtint la surintendance des postes, place qui valait 400,000 livres. Il retirait 324,000 livres de son archevêché et de ses sept abbayes. U fut à la fois gorgé d'or et accablé dlionneurs. Il fut le maître absolu de la France, le régent ne son'* géant qu'à ses plaisirs et ne consacrant que quelques heures du matin aox afiau*es. On ne cessait de lui reprocher son inertie et le despofeme qu'il avait laissé prendre à Dubois. Noce disait qu'on pom*rait faire tout ce qu'on voudrait de Dubois, mais qu'on n'en ferait jamais un honnête homme. Tous les courtisans partageaient cette opinion, et se plaisaient à flétrir et à noircir le parvenu.
La postérité doit-elle être aussi sévère pour Dubois? 11 me semblé qa'il vaut mieux que sa réputation. S'il avait été le bâtard ou le fils de ({oelque grand seigneur, il aurait rencontré moins d'ennemis, ou plutôt moins d'envieux. Sa naissance infime lui a plus nui que son imnunralité. U faut le louer de n'en avoir point rougi et de n'avoir jamais cherché à s'anoblir , car une basse extraction était alors la seule chose qu'on ne pardcmnàt à personne. Pinson affectait dé mépriser tous les préjugés et de préférer les mérites personnels à l'a- ^uitage de la noUesse , plus on achetait les titres honorifiques au poids de l'or; on les demandait avec instance > on les recevait avec ivregee , on les usurpait sans scrupule. On modifiait son nom de tunille , on le changeait ou on y ajoutait des suhioms pour se donner ptas de reUef . Montbarey nous apprend dans ses Mémoires qu'il passa des années entières à postuler la grandesse d'Espagne, et qu'il acheta oôit mille livres le diplôme de prince du Saint-Empii*e; le même individu porta successivement le nom de Phelippeaux , de comte de
IJtX LES COURS ET LES SALONS
Saint-Florentin et de duc de La Vrillière; le duc de Choigeul n'avait ëte longtemps que le comte de StainviJle ; Duclos et Gresset acceptèrent des lettres de noblesse avec autant de fierté que de reconnaissance; Grimm ne fut pas fâché d'être bombardé baron; de Villette convoita le titre de marquis, et il l'obtint; Pieire-Augustin Caron fut autorisé à se métamorphoser en M. de Be^aumarchais; je ne sais si (5'e5t à tort que Burcke reprocha à Condorcet de se dire marquis* t^our uû Montesquieu qui s'attache à son nom , parce qu'il a deux cent cinquante ans de noblesse prouvée , voici M. Sartine, né Sardine ; M. Le Bovier de Fontenelle, dont le père signait : Le Bouvier de Fontenelle; l'acteur Lekain, dont toute la famille gai*de le nom de Gain; M. François de Neutchâteau, qui n'est que M. François, natif de Neuf château; M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely,qiii ne fut baptisé à Saint-Jean-d'Ângely que sous le nom de Michel -Louis -Etienne Regnault; M. de Chamfort, qui n'est que le bâtard Nicolas ; ce Jacques qui a illustré le mot Delille est un autre bâtard reconnu par l'avocat Montanier, qui hii a légué une rente viagère de cent écus; cet aub« enfant exposé sur les marches de l'église Saint-Jean-le4lond se nommait d'Âlembert dans les salons et les académies; Fabre a pour prix une églantine d'argent aux jeux floraux de Toulouse, et vite il {M^nd lé surnom d 'Églantine; le philosophe de Volney n'est ni jjius ni moins que Constantin-François Chassebœuf ; de ces quatre garçons que le paysan Paris est content d'employer dans son auberge , l'un s'appellera M, Paris La Montagne, un autre M. Paris du Vernei, et iin troisième M. Paris de Montmartel ; Masson se qualifie effrontément de marquis de Pesai, et Rovère de marquis de Fonvielle; Georged- Louis Leclerc n'était qu'im fort gaillard des plus vulgaires, point méchant, point espiègle, plus sensuel qu'artiste; il ne commença à avoir de l'esprit qu'à l'époque où son père acquit une petite seigneurie à une lieue de Montbard ; Georges-Louis Lederc , devenu M. de Buffon, mérita d'être visité par des rois, des princes et lu du monde entier; Prançms-Marie Arouet s'afiubla du substantif de Voltaire, et se servit de ce génitif pour se faufiler dans les hôtels et les palais , r^enter la répubhque des lettres et bafouer tous les pauvres hères qui n'avaient pas eu la bassesse et l'audace de détacher quelque domaine du royaume des chimères.
Dubois n'avait ni une haute naissance, ni un nom illustre , ni un surnom magique qui fit la fortune de tant de sots et de tant d'intri-
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gants; il s'en passa, et n'en parvint pas moins vite au timon des ût^ faires. Y était-il tout à fait déplacé? Voltaire , qui s'y connaissait , a loué son esprit; la princesse palatine, qui le méprisait souveraine^ ment ^ ne lui contestait pas beaucoup de moyens et une capacité peu c(Mnniime; c'est ce qui explique peut-être pourquoi l'Académie française, l'Académie des sciences et l'Académie des inscriptions et beUes-lettres s'empressèrent de se l'agréger. Archevêque de Cambrai; il ne donna point de s(5andale à ses fidèles , puisqu'il ne les visita jamais; il leur adressa des mandements qui n'étaient pas sans mérite. Je ne sais s'il officia jamais à Paris. Il est certain qu'il allait tous les dimanches à la messe du roi; puisqu'il avait une chapelle supâ^, j'en conclus qu'il y disait la messe. Tous les biographes coii*viennent que depuis son sacre il se montra constamment digne et réservé dans toutes les cérémonies religieuses et publiques. Les occopatîoQS immenses sous le poids desquelles il succomba, et le mal dont il était atteint^ permettent de révoquer en doute les rapports secrète qu'il aurait eus avec cpielques-unes de ses anciennes connaissances , au dire de Mongez. C'est le moins mauvais de tous les prélats fttlosophes. Comme cardinal , il est supérieur à Fleury , puisqu'il hd fraya le chemin; il travailla avec une ardeur incroyable à âpaisCT les troubles excités par le jansénisme; le cardinal de Noailles etle6<^fsdu parti , et tous les parlementaires, encore plus entêtés que ces prêtres, souscrivirent à toutes les conditions qu'il leur dîeta; il rendit à l'Église des services incontestables que Louis XIV n'aurait jamais osé demander. Aussi, par reconnaissance , l'assem^ blée du clergé n'hésita -t- elle pas un instant à lui offrir le fàuleiHl de la présidence. Dans ses relations politiques, il n'est pa« moim étonnant. On dirait qu'il est né pour gouverner. Ses Mémoires puUiés par Sevelinges, attestent la souplesse de son esprit, la sûreté 4e son jugement , les resscmrces de son imagination , la finesse de son tact , la haute portée de sa raison , l'opiniAtreté de sa volonté. Lemontey a retrouva les mêmes qualités dans toutes ses dépêéhest Cest le Vdtaire des hommes d'État. Il fut un diplomate consommé, Oar à ce génie qui est une illumination soudaine, suivant Bossuet, il Joignait cet autre génie que Buffon définissait la patience. Ce qu'il lésait pas, il le devine; il apprécie le passé, il juge le présent, il scmte tout l'avenir. Ce qu'il veut, il faut que cela se lasse; En vain ks obétades se multiplient sous ses pas; les choses et les honmies^