‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 83 sur 95 · V. Voltaire et ses amis · texte numérisé non relu

V. Voltaire et ses amis

n est temps de parler des amis de Voltaire. C'est pour nous coih former à l'usage que nous employons ce substantif, car nous protestons contre l'impropriété de celte expression.

Socrate, Platon, Cicéron, saint Jérôme, saint Augustin, saint Chrysostome, saint Bernard , saint Louis, saint François de Sale^, Montaigne, Pascal, M"« de Sévigné, Bossuet, Fénelon, Corneille, Racine, La Fontaine, Boileau ont passé leur vie dans Tintimité de quelques personnes seulement. Au contraire. Voltaire avait une légion d'amis et de correspondants; n'est-ce pas^une preuve démonstrative qu'il ne eeonut point les douceurs de l'amitié? Aussi disait-il, le 6 juillet 4772, à M»« du Deffand : ail n'y a que les gens peu répandus qui sachent aimer. »

L^amitié demande un peu plus de mystère , Et c*est assurément en profaner le nom Que de Touloir le mettre à toute occasion. ÀTec lumière et choix cette union vent naître ; Af ant que nous lier, il faut nous mieux connaître.

Molière vient de caractériser l'amitié telle qu'on l'avait connue dans tous les temps depuis Socrate jusqu'à La Fontaine, de quelque génie qu'on fût doué; c'est à lui qu'il appartient de nous apprendre à ne pas la confondre avec ce qui n'en porte que le masque, et n'en est que l'hypocrisie.

Méditons ces vers d'Alceste dans le Misanthrope :

Je vous voit accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses ; De protestations , d^offres et de serments , Vous charge! la fnremr de tos embrassements ;

Et quand Je tous demande aprèt qnel est cet bomne, A peine pouvez- vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant , Et vous me le traitez , à moi , dMndiflérent. Morbleu ! c*est une chose indigne , lâche , infftme , De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme. Je veux qu'on soit sincère , et qu'en homme d'honneur, On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

En vain P/Wtnte cherche à justifier sa conduite par cette réponse:

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie , H fiant bien le payer de la même monnoie, Répondre comme on peut à ses empressements, Et rendre offre pour ofn'e, et serments pour serments.

Alceste se hâte de répliquer :

Non , je ne puis souflHr cette lâche méthode

Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ;

Et je ne hais rien tant que les contorsions

De tous ces grands faiseurs de protestations ,

Ces afbbles donneurs d'embrassades frivoles,

Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles ,

Qui de civilités avec tous font combat ,

Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.

Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse ,

Vous jure amitié, foi , zèle , estime, tendresse ,

Et vous fasse de vous un éloge éclatant ,

Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?

Non , non , il n'est point d'âme un peu bien située

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ;

Et la plus glorieuse a des régals peu chers

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :

Sur quelque prétexte une estime se fonde ,

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Je refuse d'un cœur la vaste complaisance

Qui ne fait de mérite aucune différence ;

Je veux qu'on me distingue , et pour le trancher net ,

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

Quiconque a fait la triste expérience du monde se souvient chaque jour de la sagesse de ces observations; en feuilletant la correspondance de Voltaire , il nous a été impossible de la juger sans recourir aux maximes d'yl/cesfe. Voltaire ne saurait avoir un meilleur arbitre que Molière ^ le seul qui eût plus d'esprit que lui peut-être.

Voltaire a élevé un Temple à V amitié y mais il n'a laissé ni prô^ ni dévot près de cette divinité; n'était-ce pas avouer qu'il n'avait pas un seul ami?

Jamais homme n'onbtia plm vite les morts; à peine daigna-t-il

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leur consacrer quelques mots. A la vérité il a beaucoup glorifié M"* du Ghastelet; mais ne vantait-il pas en elle la naissance, l'opulence, le talent, des liaisons honorables? Ne regrettait-il pas en elle une femme qui le logeait, le nourrissait, le divertissait pour rien? La vanité n'était-elle pas la cause de leur commerce? Pendant treize ans qu'ils vécm^nt ensemble , ils ne cessèrent de se bouder, de se quereller, de se battre. Pom* M">« du Ghastelet, Voltaire était une b^te farouche qu'elle s'étudiait à apprivoiser, à contenir, à enfermer pour Tempècher de rugir et de décorer sa proie, comme le prouve sa correspondance avec d'Argental. Voltaire l'aurait tuée, si on ne lui eût un jour arraché le couteau qu'il allait lui plonger dans le cœur. Il lui suffit de quelques soirées brillantes, de quelques représentations de ses tragédies pour la perdre de vue. Le roi de Prusse l'appela près de lui et l'obligea bientôt de quitter sa cour. C'est avec M»« Denis qu'il va désormais passer ses jours. Dès qu'elle le connaît, elle le méprise et l'abhorre; ce n'est que l'espoir d'une riche succession qui la retient près de lui. Il la laisse dans la gène et se moque cx)ntinuellement d'elle. Quant à elle, il lui tai'de de voir arriver le jour où la mort le lui enlèvem. Elle ne le regretta pas un seul instant, et refusa même de faire la dépense d'un cercueil de plomb pour un cadaMie dont la Mie l'offusquait, dit Wagnière (page 163). Si ce dernier resta vingt ans chez Voltaire, c'est parce qu'il le servit en esclave, sans jamais le contredire. Longchamp avait eu de la peine à s'accoutumer à la brusquerie de ses manières. En s'éloignant de lui, Gol- Uni avait été tenté de le provoquer en duel, suivant Wagnière (p. 10). Lekain raconte dans ses Mémoires (p. 327) qu'il avait été étonné de la dureté de son caractère; et Chabanon avoue (p. 130) qu'il avait reculé, épouvanté à l'aspect de ses accès de férocité. Frédéric convenait souvent qu'il était indigné de son inhumanité el de sa barbarie, qui poiu^uivait ses victimes jusque dans le tombeau, îl lui écrivit en 1752 : « Si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite vous mériterait des chaînes. »

Maintenant il est facile de comprendre pourquoi Voltaire ne jugea personne digne de figurer dans sou Temple de l* Amitié.

11 n'eut point d'ami. Il ne vit à ses pieds que des courtisans et des flatteurs, silencieux, obséquieux jusqu'à l'asservissement. Us se donnèrent à lui avec plus d'empressement qu'il ne les recherchait. Il les traita avec l'autorité d'im maître et l'insolence d un despote ^ parce qu'il les regarda comme des créatures destinées à son usage. Il les méprisa, parce qu'il les jugea; il les jugea, parce qu'il lut dans leur cœur comme dans un cœur de cristal. A la vérité, il daigna consacrer la XXIII« de ses Lettres philosophiques à la Considération qu'on doit aux gens de lettres. Mais dans son Commentaire historique^ et

dans sa lettre du 23 décembre 4753^ à M""* Denis^ il noircit la canaille de la littérature. Dès le 3 janvier 4723 y il parlait déjà à Thieriot des gredins d'auteurs. Plus il avança en Âge y plus il se crut autorisé à manifester hautement le mépris quHls lui inspiraient. Ainsi ^ le 2 septembi'e 4758, il faisait entendre ce cri à Dalembert : a Ah ! quel siècle ! quel pauvre siècle I » Le 26 juin 4762 , c'était au cardinal de Bemis qu'il envoyait c^tte ligne : « J'ai vu que la terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle. » Trouvera-t-il quelques exceptions en France? non. Dans ses lettres du 4««' mars 4764 à Dalembert^ et du 30 avril 1771 à Timpératrice Catherine, il traite ses compatriotes de singes. Aussi , le 47 septembre 1761 , il mande à Dalembert : a Notre nation ne mérite pas que vous daigniez raisonner beaucoup avec elle. » Poimjuoi? c'est parce que, le 5 septembre 4752, il lui a avoué <c qu'en France il y a trop de sots. » Quelle preuve en donne- t-il? Le 21 novembre 1774, il lui désigne le peuple,. qui est le sot peuple. Pour lui, point de distinction; il confond la province avec la capitale. C'est pourquoi, le 26 juin 4762, il écrit au cardinal de Demis : a II est bien rare de trouver des penseurs en province, et surtout des gens de goût. » Quant àla capitale, il ne peut s'empêcher, dans ses épanchements du 5 février 4758 à Dalembert, de la bafouer et de la flétrir d'un trait : « Que Paris est encore bête ! » D'abord il songe aux gens de la cour; le 49 mai 4773 , il les cx)ndamne devant la barre de Dalembert, en disant : a Ces beaux messieius de Paris ont bien raison de détester la philosophie , qui les condamne et qui les méprise. » Le 43 décembre 4763 , il lui apprend ce qu'il pense des autres classes distinguées de la société : a Nous tondions au temps où les hommes vont commencer à devenir raisonnables. Quand je dis les honunes, je ne dis pas la populace, la grand'cbambre et l'assemblée du clergé ; je dis les hommes qui gouvernent ou qui sont nés pour gouverner, je dis les gens de lettres dignes de ce nom. » Bien des esprits sont tentés de s'appliquer ces dernières paroles. Qu'ils se détrompent; car le 30 avril 4771 , l'impératrice Catherine a reçu cette sentence du maître : « A l'égard des Velches, les premiers singes de l'univers, ils font toujours beaucoup de Uvres, sans qu'il y en ait im seul de bon. » Fera-t-il grâce à ceux qui se regardent comme des êtres nés pour gouverner? non. U oubUe que Dalembert, Diderot, Damilaville, Rousseau et compagnie habitent des mansardes, et il dit , le 9 février 4767 , au cardinal de Demis : a J'avoue que les polissons qui, de leiu* grenier, gouvernent le monde avec leur écritoire, sont la plus sotte espèce de tous. Ce sont les dindons de la basse-cour qui se rengorgent. » Le 24 septembre 4766, il est encoi'e plus expUcite avec Damilaville : a La canaille Uttéraire est ce que je connais de plus abject dans le monde. L'auteur du

Pauvre diable a raisoa de dire qu'il fait plus de cas d'un ramoneuf de cheminées y qm exeroe un métier utile , que de tous ces petits écomifleurs du Parnasse.» Poiu* comprendre ce jugement , citons ces mots adressés par lui, le 15 octol»re 1767, à Dalembert : a Ce ^èele des raisonneurs est Tanésaitissement des talents; c'est ce qui ne pouvait manquer d*arriver après les efforts que la nature avait fûts dans le siècle de Louis XTV. d Et ces autres encore plus énergiques, du i5 septembre précédent, au même : a Nous sommes dans la fSuige des siècles pour tout ce qui regarde le bon goût. Par quelle fatalité est-il arrivé que le siècle où Ton pense soit celui où Ton ne sait plus écrire?» Terminons par cette confidence du 31 mars i763, au cardinal de Bemis : a Je vous supplie de me dire comment un peuple qui a tant de philosophes peut avoir si peu de goût? Vous me répondrez peut-être que c'est parce qu'ils sont philosophes ; mais quoi ! la philosophie mener oublie toul droit à Vabsurdilé?»

Ck)mment parvint-il à subjuguer ce troupeau d'esclaves qu'il avait attirés par l'ascendant irrésistible de son génie, oppressés de son audace , accablés de sa comparaison? a Je suis le très-humUe serviteur des goûts des personnes avec qui je vis, » avait-il dit, dès 1736, h M"« Quinault. Ceux qui étaient sensibles aux louanges , il leur envoyait un brevet de capacité, il leur assurait l'immortalité et la reeonnaissance de la postérité. Il proportionnait les compliments aux services qu'il attendait, et les prodiguait suivant l'exaltation ou l'imbécillité de ceux qui les avalaient. Il se serait bien gardé d'écrire à lia Harpe et à Mannontel ce qu'il mandait à Diderot, à Dalembeart et à d'Argental. S'ils n'avaient pas été sous le charme , ils auraient regardé comme des injures et une dérision chacun des surnoms qui leur étaient donnés. Mais dès que Voltaire les avait salués conune des génies, ils se regardaient conune des génies, de sorte que c'était un vrai corps de génies, absolument comme dans les Mille et une Nuits, bien qu'il eût dit, en 1739, à Frédéric : a Les honunes de génie, ces fils aînés de Prométhée, il y en aura toujours très-peu i dans quelque pays que ce puisse être. »

Ceux qui poussaient de sourds murmures, qui rongeaient le frein de la servitude , Voltaire les contenait sous la verge de sa satire; Molière avait dit :

Nul n*aart de Tesprit , bon nom et not amis. Nouf chercberoos |»artout à troufer à redire, Et ne Terrons que nouf qui tachent bien écrire.

Voltaire alla encore plus loin : aConmie je suis fort in8olent,avoaailil, le i5 septembre 1 762, à Dalembert, j'en impose un peu, et cela oon-

tient les soto. » A qui s'adressent ces paroles? Évidemment à tou$ ceux cpii craignaient de passer sous les fourches caudines de ses pam* phlets^ où non-seulement il ridiculisait ^ mais calomniait et déshonorait quiconque osait ne pas recevoir avec une foi pleine et entière chacune de ses contradictions. L'aiq[)areil de ces gémonies achevait de gagner à sa cause les indolents et les paresseux dont le cœur ne palpitait point à son nom. Mais, à cette philosophie, qui n était qu'une esclave, selon sa lettre du 4 juin 1769 à Dalembert, voici ce qu'il lui réservait. Le 25 avril 4 760, il écrivait à Dalembert : « Je vous avoue que je suis aussi en colère contre les philosophes qui se laissent faire que contre les marauds qui les oppriment. » Le 15 octobre 1759, il lui avait déjà mandé : « Tous les philosophes sont ou dispersés ou ennemis les uns des autres. Quels chiens de philoso{^es ! ils ne valent pas mieux que nos flottes, nos armées et nos généraux. Je finirai ma vie en me moquant deux lous , mais je voudrais m'en moquer aveo vous; » car «j'ai les sots en horreur,» ajoutait-il le 20 avril 1761.

Ainsi Voltaire regardait comme des sots et ceux qui le louaient , et ceux qui le craignaient, et ceux qui le servaient par amour , et ceux qui le servaient par peur. A la vérité il regardait également comme des sots, des escrocs, des monstres, des infâmes, des libertins, ceux qui ne le louaient pas, et le craignaient encore moins. Il me semble que ceux-ci étaient moins sots que ceux-là; car ils aflichaient une grande indépendance de caractère , et raisonnaient leur incréduUté , tandis que ceux-là n'auraient pu établir les fondements de leur foi. La haine dont Voltaire honora ses adversaires suffit pour attester la supériorité d'esprit , de connaissances, qu'il leur reconnaissait sur ses sec* tah'es. Leséloges de ceux-ci ne pourraient en effet soutenir un parallèle avec les écrits de ceux-là. Montesquieu n'eût pas désavoué les Lettres de Guénée. Fréron , La Baumelle ont publié des pages que Voltaire seul était capable de dicter.

Ceux qui, de nos jours, regardent comme une marque infaillible d'écrit de révérer le nom de Voltaire , de feuilleter les livres de Voltaire , de balbutier des maximes de Voltaire mille fois contredites par Voltaire, sont-ils bien sûrs que Voltaire ne les eût pas placés dans son bataillon des sots , s'il les eût connus? J'attends leur réponse à cette question avec lapins vive impatience; car , je le confesse naïvement, je n'ai pas assez d'esprit pour oser juger si Voltaire a\ait tort de traiter de sots tous ceux qui s'empressaient de se ranger sous sa bannière. Leur nombre est infini. Il doit en être ainsi , puisque la Bible nous apprend que le nombre des sots est infini.

On ne choisit pas ses amis dans un groupe de sots. Aussi Voltaire n'eut -il que des partisans. D leur prodigua les louanges, les encouragements qui ne lui coûtaient rien ; il les exploita , mais ne

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les enrichit pas; car on ne fiût pas de sacrifices pour des sots qu'on méprise.

Chef de parti , il lui fallait des aides de camp ; une clierUèle de jewitt auteurs, pour me servir d'un mot de M. Granier de Cassagnac (1)> composa son escorte. On a si souvent parlé des bienfSûts dont il les combla, qu'il est nécessaire de leur consacrer quelques lignes. Ausrf ferons-nous la biographie de chacim de ces petits personnages.

VolUtire et Lefebvre.

En 4732, Voltaire mandait à Lefebvre : a Votre vocation , mon cher Lefebvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que l'abeille fasse de la cire, que le ver à soie file , que M. de Réaumur les dissèque, et que vous les chantiez. Vous serez poëte et honunede lettres, moini* put;e que vous le voulez, que parce que la nature l'a voulu.» Mais une pièce de vers adressée par Lefebvre à Voltaire fait présumer qu'il n'était point destiné à remplacer Racine. Néaumoins Voltabre lui répondit :

N'attends de moi ton immortalité , Tu Tobtiendras un jour par ton génie.

Mais je^TOudrais, de tes destins pervers, En corrigeant Pinfluence ennemie , Contribuer au bonheur d*une Tie Que tu rendras célèbre par tes fers.

Dans une lettre du 27 septembre 1733 à Cideville, Voltaire nom apprend qu'il vient de recueillir chez lui avec Linant un jeune homme nommé Lefebvre, poëte et pauvTC, et faisant des vers harmonieux. Le 24 septembre 1735, U avoua à Thieriot qu'il avait nourri, logé et entretenu ces deux jeunes gens comme ses propres enfants pendant tout le temps qu'il demeura à Paris, après la mort de M»« de Fontaine-Martel. Mais Lefebvre était mort dès 1734; par conséquent. Voltaire ne le garda guère plus d'un an. Le 20 décembre 1753, il dit à M"»« Denis qu'il n'avait pas eu à se plaindre de lui. Tels sont les seuls documents que nous fournisse la correspondance de Voltaire relativement à Lefebvre. U est impossible de démontrer si Lefebvre fut recommandé à Voltaire, ou s'il capta sa bienveillance en lui envoyant ses vers, et si depuis il lui rendit des services et lui servit de secrétaire.

(1) Le Camtitutiimnel, du 16 décembre 1850.

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Voltaire et LinanL

Mais là correspondance de Voltaire est plus explicite sur le cama«> tade de Lefebvre.

Sur les vives instances de ses amis Gideville et Forment, Voltaire s'occupa avec zèle du sort de Linant (i). Il essaya de le faii^ entrer chez M"* de Fontaine-Martel à la place de Thieriot, mais ce fut en i-ain (2). C'est alors qu'il obtint pour lui un couvert à la table de M. dé Nesle (3). En même temps il le recommanda aux bontés de M'"^ du Defland^ et la pria de solliciter pour lui l'emploi de lecteur chez la duche^e du Maine. Nouveau refus. Linant avait une écritm^ trop illisible pour devenir secrétaire (A), Voltaire ne pouvait pas facilemeiit s'en débarrasser. Il lui offrit un trou près de sa retraite, avec la facilité d'y diûer et d'y souper tous les jours, quand il ne seraitpas invité à aller aiUeurs (5). il lui assura de plus ses entrées à la comédie (6).

Sur ces entrefaites Linant quitta le petit coDet qu'il portait depuis longtemps (7). Voltaire comprit que cette action lui imposait de nou*» veaux devoirs, et qu'il devait travaiUer à la fortune de son protège, toujours pauvre et bégayant beaucoup , et néanmoins très-fier et très-paresseux, se brouillant iavec tous ses conmiensaux, ce qui força Voltaire, le 27 octobre 1733, de prier Gideville de donner dé sages avis au jeune poëte. Ces remontrances ne produisirent aucim effet. Aussi Voltaire manda, le 6 novembre 1733, à Cideville : « Surtout ne gâtez point Linant. Je ne suis pas trop content de lui. Il est nourri, logé , chauffé , vêtu, et je sais qu'il a dit que je lui avais fait manquer un beau poste de précepteur, pour l'attirer chez moi. Je ne l'ai cependant pris qu'à votre considération , et après que la dignité de précepteur lui a été refusée. Il ne travaille point , il ne fait rien, il se couche à sept heures du soir pour se lèvera midi. Encouragez-le et grondez-le en général. » Le 27 février suivant , antre missive : « Écrivez , je vous en prie, à Linant, qu'il a besoin d'avoir une conduite très-circonspecte; que rien n'est plus capable de lui faire tort que de se plaindre (ju'il n'est pas assez bien chez un homme à qui il est absolument inutile , et qui , de compte fait, dépense pour lui seize cents francs par an. Une telle ingratitude serait capable de le perdre. Je vous ai toujours dit (jue vous le gâtiez. Il s'est imagine

(1) Lettre à de Formont, du 23 décembre 1787. (S) Uttre à Cideville, du 99 mai 1782. (8) Lettre à Formont , de juillet 1782.

(4) Lettres à Cidefille, de 1782 (n* 178, édit. BeucHot). — (5) Dû 29 mai. «- (6) Du 27 octobre. — (7) Du 27 septembre 1783.

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qu'il devait être sur un pied brillant dans lé monde, avant d'avoiirien fait qui pût l'y produire. Il oublie son état , son inutilité , et la nécessité de travailler; il abuse de la facilité que j'ai eue de lui faire avoir son entrée à la comédie , il y va tous les jours. Il se croit un personnage parce qu'il va au théâtre et chez Procope (café de la Comédie-Française ). Je lui pardonne tout parce que vous le protége-z ; mais, au nom de Dieu, faites-lui entendre raison. » Linant ne se corrigeant point, Voltaire manda, le 12 avril 1735, à Gide\ille: « A l'égard de Linant , j'ai vu une partie de sa pièce; cela n'est pas présentable aux cx)médiens. S'il a compté sm* cette pièce pour se procui'er de l'argent et de la considération , on ne saurait être plus loin de son compte. La présidente ( de Dernières) m'a paru aussi peu disposée à recevoir sa personne que les comédiens le seraient à recevoir sa pièce. Je crains même qu'elle en soit un peu fâchée , et qu'elle ne s'imagine qu'on lui a tendu un piège. La seule ressource de Linant , c'est de se faii'e précepteur; ce qui est encore plus difficile, attendu son bégaiement, sa vue basse, et même le peu d'usage qu'il a de la langue latine. J'espère cependant le mettre aupi*ès du fils de M"»« du Chastelet; mais il faudra qu'il se conduise un peu mieux dans cette maison qu'il ne fait dans mon bouge. Il sera chex moi juscju'à ce qu'il puisse être installé. » Le 3 août suivant. Voltaire annonçait à son ami l'arrivée de Linant au château de Girey. Malgré la protection de Voltaire , Linant ne demeura pas longtemps dans cette habitation.

Cependant Voltaire ne le perdit pas tout à fait de vue. Quoiqu'il se plaignit amèrement , le 22 février 1736 , h Cideville , de son incapacité, de sa paresse, de son ingratitude, il lui envoya quelques secours. Le 14 décembre 1738, il mandait à Moussinot : « Prault a donné de l'argent à Linant et à La Mare , mais je ne le sais que par lui , et ces messieurs gardent jusqu'ici un silence qui n'est pas, je crois, le silence respectueux, encore moins le silence reconnaissant , à moins que les grandes passions ne soient muettes. Leurs besoins sont éloquents, mais leurs remerciements sont cachés. » Le 27 suivant, autre missive : « Linant m'a écrit un mot de remerciement, mais La Mare ne m'écrira probablement que quand il aura dépensé l'argent que je lui ai donné. » Le 13 décembre, c'était cinquante livres que Voltaîre avait chargé Prault de donner à Linant; le même mois il le fit prier par M"« Demoulin de lui remettre encore cinquante livres. Depuis il le secourut peu. Le 28 octobre 1741 , il disait à Cideville : o Je souhaite que Linant tire de son talent plus de fortune qu'U n'en recueillera de réputation. Je ne suis plus guère en état de l'aider comme je l'aurais voulu. Un certain Michel , à qui j'avais confié une partie de ma fortime , s'est avisé de faire la plus horrible banque-

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route que mortel puisse faire. » Dans son ComnteiUaire Miiorique y il constate qu'il partagea le profit de VEnfani prodigue entre La Biare et Linant y mais il n'indique point quelle fut la valeur de ce bénéfice. Le 28 novembre 4750^ il apprit à d'Argental que Linant était mort dans la misère.

Beaucoup de bienveillance > quelques secoiu*s pécuniaires^ un entretien de deux ans qui n'a pu s'élever â seize cents francs la première année^ téUessoiit les dépenses de Voltdire relatives à un jeuiie homme qu'il ne pouvait abandonner, qu'il dégoûta peut-être du petit collet , et qu'il afficha comme ime de ses créatures dans son Commentaire hisiorique.

Linant ne lui fut pas inutile. U parait, d'après une lettre de Voltaire à Cideville, en date du 3 août 1733, qu'il avait préparé une réponse aux Critiques du Temple du Goût. On lui doit une édition des OEuvres de Voltaire y publiée à Amsterdam y chez Etienne Ledet, 1738-39, en A vol. in-8« avec figures. En tète du premier voliune se trouve une Préface de six pages, composée, mais non signée par lui ; elle finit par ces mots, qui ont trait à l'auteur de la Henriade : « Tant d'éditicNQS n'ont pu encore le rendre content de son propre ouvrage; mais je dirais que le public doit l'être , si la reconnaissance et tous les sentiments que je dois à M. de Voltaire ne rendaient mon témoignage suspect de trop de zèle; d'ailleurs je crois que la Henriade le loue mieux que tout ce qu'on pourrait en dire. » Voltaire nous apprend , par sa lettre du 30 septembre 1736 à Berger, que Linant ne fit cette Préface que parce que Berger et Thieriot avaient refusé de s'en charger.

Voltaire et de La Mare

Dès 1735 , Voltaire parlait ainsi de La Mare à Thieriot : a C'est un jeune poëte fort vif, et peu sage. Je lui ai fait tous les plaisirs qui ont dépendu de moi; je l'ai reçu dé mon mieux, et j'avais même chargé Demoulin de lui donner des secours essentiels, d Le 13 octobre de la même année, il lui écrivait encore : « Je vous dirai un petit mot de la tragédie de Jules César. Je crois qu'il est nécessaire de faire une édition correcte de l'ouvrage. Voici quel est mon projet. Faites faire cette édition; que le libraire donne un peu d'argent et quelques livres, à votre choix; l'argent sera pour vous, et les livres pour moi. Seulement je voudrais que le pauvre abbé de La Mare pût avoir de cette affaire une légère gratification, que vous réglerez. 11 est dans un triste état. Je l'aide autant que je peux; mais je ne suis pas en état de faire beaucoup. » Le 30 novembre suivant, nouvelle lettre : c L'abbé de La Mare se chargera de l'édition, et le peu de profit qu'on

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en pouira tirer sera pour lui. C'est une libéralité qiié voué lui fërex volontiers , surtout à présent que vous êtes grand seigneur; »

De La Mare se mit à l'œuvre et composa un Avertissement très-flat^ teur pour Voltaire. Celui-ci jugea à propos de modérer son zèle; c'est poimjuoi, le 22 décembre, il manda à Berger : a Je savais ce que vous me mandez de l'abbé de La Mare. Vos réflexions sont très-sages. Je ne peux que louer sa reconnaissance et craindre la malignité du public. J'ai retranché, comme vous le voyez bien, toutes les louanges que l'amitié de ce jeune homme , trompé en ma faveur, me prodiguait assez imprudemment, et qui nous auraient fait tort à l'un et à l'autre. Je l'ai prié de ne m'en donner aucune. A la bonne heure que, en faisant imprimer une édition de Jules César, il réfute, en passant, les calomnies dont m'ont noirci ceux qui prennent la peine de me haïr. Je ne crois pas que ce soit une chose que je puisse empêcher, s'il ne se tient qu'à des faits, s'il ne me loue point, s'il ne se conunet avec personne, s'il parle simplement et sans art. Mais il faut que sa préface soit éfcrite avec une sagesse extrême, et que sa conduite y réponde. » Quatre jom^ après , il écrivait à Thieriot : « M"« du Chastelet a lu la préface que m'a envoyée le petit La Mare. Nous en avons retranché beaucoup, et surtout les louanges ; mais pour les faits qui y sont, nous ne voyons pas que je doive en empêcher la publication. C'est une réponse simple , naïve et pleine de vérité, à des calomnies atroces et personnelles, imprimées dans vingt libelles. 11 y aurait un amo^u^propre ridicule à souffrir qu'on me louât; mais il y aurait un lâche abandon de moi-même à souffrir qu'on me déshonore. L'ouvrage de La Mare nous parait à présent très-sage, et même intéressant. Il me semble qu'il y règne un amour des arts et de la vertu, im esprit de justice, une horreur de la calomnie, et un attendrissement surtout sur le sort de presque tous les gens de lettres persécutés, qui ne peut révolter personne, et qui, même dans le temps de cette persécution nouvelle , doit gagner les bons esprits en ma faveiu*. U est vrai que cette justification aurait plus de poids si elle était faite d'une main plus importante et plus respectée. Cette marque publique de La Mare peut servir à lui faire des amis.» En attendtmt , Voltaire envoyait le 15 mars suivant ce mot à son panégyriste : « Vous pouvez compter toujours sur moi. » Le 5 avril il adressait cette phrase à Berger : « Je ferai le bien que je poiœrai au petit de La Mare; mais il faudrait qu'il fût plus sage. »

Dans sa lettre du 18 septembre 1730 à Berger, Voltaire se flatta d'avoir accablé de bienfaits ce petit de La Mare, que Longchampa signalé comme l'un des chefs de clacjue aux représentations des pièces de son maître; mais, suivant son habitude, Voltaire garda le silence sur le montant des sommes qu'il lui donnait, à ooodition que

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sa reconnaissance ne serait pas muette. Ainsi> le ^ mai 1736^ il mandait à Moussinot : « Que dites-vous de ce petit de LaMare^ qui est venu escroquer de Targent chez nous par un mensonge^ et qui n'a pad écrit depuis que j'ai quitté Paris? L'ingratitude me parait innée dans le genre humain. » Le 16 juillet , nouvelle missive, a Je vous remercie de la gratification faite à de La Mare > d'autant plus que c'est la dernière que mes affaires me permettent de lui accordel*.» Le i7 no^ vembre 1737, autre letti'e : a Je lui ai envoyé cent francs pour son voyage d'Italie, et je n'ai pas entendu parler de lui depuis son retour^ Je ne le connais que pour l'avoir fait guérii* d^me maladie infâme à mes dépens , et pour l'avoir accablé de dons qu'il ne méritait pas. » Néanmoins il lui en fit encore. Nous avons vu qu'il lui abandonna la moitié du profit d*une comédie, comme il l'a constaté dans son Commentaire historiqiie. Le 5 décembre 1738, il écrivait à d'Argental : « J'avais peu d'argent quand La Mare est venu chez M"« du Chastelet , je n'ai pu lui donner que cent livres; mais pour lettre de change je lui donne la comédie de l'Envieux, Il la donnera sous son nom, et il partagera le profit avec un jeune homme plus sage que lui et plus pauvre. » Le 13 du même mois, il disait à Prault : a Vous avez donc donné cent vingt livres à M. de La Mare , et vous avez fait plus que je n'avais osé vous demander. Je me charge du paiement , s'il ne vous paie pas. » Le 20 suivant , il se plaignait à Thieriot de n'avoir pas encore reçu une lettre de reconnaissance de ces deux sommes, dont l'une parait avoir été prêtée plutôt que donnée , dans une circonstance où de La Mare était tellement pauvre , qu'il avait été obUgé de mettre tout son linge en gage, comme le prouve ime letti*e de M»* du Chastelet à d'Argental, du 25 décembre 1738. L'Envieux n'ayant point paru , de La Mare n'en retira aucun bénéfice.

De La Mare composa une Préface de Jules César; Suivant la lettre de M~ du Chastelet à d'Argental, du 14 juin 1738, il envoyait à Cirey toutes les pièces qu'il croyait devoir y être bien accueillies de Voltaire; il lui permit de se servir de ses initiales pour donner plus de relief à un Averiissemenl de Mahomet; il contribuait au succès de ses tragédies à la Comédie.

Voltaire lui accorda quelques secours dans une maladie grave; il lui prêta de l'argent, et lui en donna aussi. Ces gratifications étaient une compensation de services qui flattaient son amour-propre. La pauvreté dans laquelle gémissait son protégé prouve combien il s'en fallait qu'il l'eût accablé de bienfaits.

jl4à VOLTAIÀË

Voltaire et Berger.

Dans le mois d'octobre 1733, Voltaire écrivait à Berger : « Y a-t-il quWque chose de nouveau, sur le Parnasse, qui mérite d'être connu par vous? Soyez donc un peu , avec votre ancien ami , le nouvelliste des arts et des plaisirs, et comptez sur les mêmes sentiments que j'ai toujours eus pour vous. » Voltaire s'attacha à lui, lui accorda la plus grande confiance, et compta siu* lui plus que iuv tout autre, prenant plaisir à recevoir ses lettres, se fiant à ses jugements, et cherchant à lui être utile (i). U le salua bientôt comme le plus exact et le plus aimable correspondant du monde (2) ; il le supplia de lui envoyer souvent des missives qu'il estimait plus que l'argent et la gloire (3). C'est poiu'quoi, le 3 janvier 1737, il lui disait : « Vous me ferez un sensible plaisir de ra'écrire des nouvelles ime ou deux fois par semaine. Je regarderai cette assiduité comme un service d'ami, et vous pouvez cx)mpter sur ma reconnaissance, conune je compte sur une discrétion extrême. »

Voltaire voulut aussi lui rendre les services qui dépendaient de lui. On croit que c'est à Berger qu'il écrivit, en février 1736, les lignes suivantes : a Quant à l'argent que me devait ce pauvre M. La Glède , je trouve dans mes papiers que je lui avais prêté par billet trois cents livres, que le libraire Legras m'a rendues ; et le lendemain , je lui prêtai cinquante écus , sans billet. Si vous pouviez , en effet , foire payer ces cinquante écus, je prendrais la liberté de vous supplier très-instamment d'en acheter une petite bague d'antique , et de prier M"* Berger de vouloir bien la potter au doigt. Ce M. Berger est un homme que j'aime et que j'estime infiniment , et je vous aurais de l'obligation si vous l'engagiez à me faire cette galanterie. C'est un des meilleurs juges que nous ayons en fait de beaux-arts. » Le 7 juin suivant, il mandait à Moussinot : a Je vous prie, si vous avez de l'argent à moi, de donner cent Uvres à M. Berger qui vous rendra cette lettre , et , si vous ne les avez pas, de vendre quelqu'un de mes meubles pour les lui donner , dussiez-vous lui donner 50 livres une fois et 50 Uvres une autre. Ayez la bonté de lui faire ce plaisir. Je lui ai une grande obligation de vouloir bien s'adresser à moi. Le plus grand regret que j'aie dans le dérangement où Demoulin a mis ma fortune, c'est d'être si peu utile à des amis tels que M. Berger. Enfin il faut songer à ce qui me reste plus qu'à ce que j'ai perdu, et tAcher d'arran-

(I) LeUres à Berger, de Tannée 1784 (n» 819, de Tédit. Beacbot). — (2) De Juillet 1786. — (3) Da H décembre 1785.

Et SES AUlS. ii3

ger mes petites affiodres de façon que je puisse passer ma vie à éfre un peu utile à moi-même et à ceux q\ie j'aime. » Le 17 novembi'e suivant , il lui disait encore : « Je vous demande en grâce de renvoyer à M. Berger son billet avec une petite excuse de ne Tavoir pas fidt plus tôt. » Mais à Berger^ il adressait dans le mois de décembre les mots suivants : a Vous vous moquez de moi avec votre billet. Estce que des amis se font des billets ? » Néanmoins^ le 24 février 1738 ^ ii écrivait à Prault : a Je vous prie de prier M. Berger de passer ûheÈ vous pour afiairô. Cette affaire sera que vous lui compterez dix pistoles ; vous lui demanderez de vous-même un billet par lequel il reconnaîtra avoir reçu cent livres de mes deniers par vos mains. »

Berger ne fut pas ingrat. Il se montra l'homme le plus exact et le plus essentiel que connût Yoltabre (1) ; il devint son cher plénipotentiaire (â), son cher éditeur (3). Il fut chargé de surveiller une édition de la Henriade, et d'envoyer à Cirey tous les Uvres nouveaux qui méritaient l'honneur d'y être transportés (4). On lui confia aussi des afibires déUcates. Le 10 octobre 1736^ Voltaire lui mandait : a A Tégard de V Enfant prodigue , il faut soutenir à tout le monde que je n'en suis point rauteiu». Mandez-moi ce que vous en pensez , et recueillez les jugements des connaisseurs , c'est-à-dire des gens d'esprit , qui ne viennent à la comédie que pour avoir du plaisir. » Huit jours après, nouvelles instances : a Je me fie à vous sans réserve. H faut que le secreisoit toujours gardé sur l'Enfant prodigue. Je vous enverrai l'original; vous le ferez imprimer , vous ferez marché avec Prault dans le temps; mais surtout que l'ouvrage ne passe point pom* être de moi. Vous ne sauriez me rendre un plus grand service que de détourner les soupçons du pubUc. Récriez-vous sur l'injustice des soupçons. Si, par malheur, le secret de l'Enfant prodigue avait transpiré, jurez tOigours que ce n'est pas moi qui en suis l'auteur. Mentir pour son ami est le premier devoir de V amitié. Je veux vous devoir tout le plaisir de l'incognito , et tout le succès du théâtre et de l'impression. » Dans le mois de novembre , il revient sur le marché précité : a Faites vite un bon marché avec Prault, et s'il ne veut pas donner ce qui convient, fiûtes affaire avec un auti*e. i>,Le 12 décembre , encore le même siqet : « Je vais faire partir la pièce et la préface pour être imprimées par le libraire qui en offrira davantage ; car je ne veux faire plaisir à aucun de ces messieurs , qui sont , comme les comédiens , créés par les auteurs, et très-ingrats envers leiu^ créateurs. Je suis indigné c<mtre Prault ; faites-lui sentir ses torts et punissez-le en donnant la pièce à un autre. Ainsi négociez avec le libraire le moins Mpoa et le

(!) Lettres à Berger, du !•' septembre. - (t) Du 5 arril. ~ (3) Du !8 8eptem<« bro. -(4) Da5avril. 17«6 - -

âii VOLTAIKE

moins ignorant que fàii*e se pourra. » Il recourut aussi à lui peu de temps après pour sesdémèlésavec Desfontaines au sujet du Préservalif. Le 2Î décembre 4738, il lui écrivait : a Je vous prie de dire à tous vos amis qu'il est très-vrai que non-seulement je n'ai aucune part au Préservatif y mais que je suis très-pitjué de Tindiscrétion de l'auteur.» Le 18 janvier et le 46 févriek* 1739 il le pria d'aller trouver Saint-Hyacinthe , pour obtenir un désaveu qu'il attendait avec impatience. Le 9 janvier de la même année , il l'engagea à lui chercher des anecdotes pour le Siècle de Louis XIV.

Pendant plusieui*s années , le dévouement de Berger fut à toute épreuve. Voltaire ne parait l'avoir récompensé qu'en lui prêtant de l'argent sur billet , et eu lui abandonnant quelque profit sur une pièce. S'il lui accorda quelques secours , on doit les regarder comme des honoraires, et non comme des libéralités^ puisque Berger n'était point obligé de perdre son temps à lui faire plaisir»

Voltaire et le chevalier de Mouhy.

Le 48 septembre 4736^ Voltaire mandait à Berger : « Le chevalier de Mouhy m'écrit. Qu'est-ce que ce chevalier de Mouhy î » Ainsi ce fut de Mouhy qui le premier rechercha l'amitié de Voltaire* Mais celui-ci voulut savoir quelle était sa position , avant de se livrer à lui. La veille, il avait écrit à Moussinot : (c II y a un M. le chevalier de Mouhy , qui demeure à l'hôtel Dauphin, rue des Orties. Ce cheva- Uer de Mouhy veut m'emprunter 400 pistoles, et je veux bien les lui prêter. Vous me direz ce que c'est que cet honune. Je vous prie de lui dire que mon plaisir est d'obUger les gens de lettres, quand je le peux, mais que je suis actuellement très-mal dans mes affaires; que cependant vous ferez vos eflForts pour trouver cet ai*gent , et que vous espérez que le remboursement en sera délégué, de façon qu'il n'y ait rien à risquer. Après quoi vous aurez la bonté de me mander le résultat de ces préliminaires. » Les renseignements furent sans doute satisfaisants ; car, le 47 novembre, Voltaire disait à Moussinot : a Si ce chevaUer de Mouhy vient vous voir, dites-lui que je suis prêt à lui faire tous les plaisirs qui dépendront de moi^ mais ne lui donnei pas des espérances trop positives, et ne vous engagez pas. d Le 24 suivant, nouvelle lettre : a Vous avez vu ou vous verrez le sieur chevalier de Mouhy. Vous lui avez donné ou donnerez 300 livres, niaià miiquemcnt sur le billet de Dupuy , et promettrez 300 autres livres incessanmient. Vous lui direz, je vous suppUe, qu'il envoie les petites nouvelles à Cirey , deux fois par semaine , avec promesse de

ET SES AHIS. Hïi

paiement tous les mois ou tous les trois mois. Recommandez-lui d'être infiniment secret dans son commerce avec moi. »

Il n'a été publié aucune des lettres de Voltaire à ce Mouhy. Il ne parait pas probable que ce dernier fût devenu, dès 1736, lagent littéraire de Thôte de Cirey , puisque ce ne fut que plus tard qu'on lui demanda ce qu'il exigeait pour ses peines. Ainsi , c'est le 21 juillet 1738 que Voltaire mande à Moussinot : « Je vous prie de faire venir chez vous le chevalier de Mouhy , et de lui demander naturellement ce qu'il faut par an pour les nouvelles qu'il foiunit, et ensuite je vous dirai ce qu'il faudra donner à compte. Il pourrait peut-être se charger d'envoyer les Mercure et pièces nouvelles. » Le 2 août, autre avis : a Le chevaUer de Mouhy demeiu'e rue des Moi^ neaux, butte Saint-Roch. Vour pourrez lui écrire un mot pour savoir ce qu'il faut par mois , et pourqmn il n'envoie plus de nouvelles depuis huit jours. » D'après ces lettres, on voit (jue le chevalier envoyait déjà des nouvelles à Cirey; mais les questions de Voltaire indiquent que ce commerce n'était pas un engagement, comme il le devint, dès qu'on se fut accordé sur les honoraires. Le 14 auguste, Voltmre s'adressa ainsi à Moussinot : « Au chevalier de Mouhy cent francs pour une planche d'estampe qu'il promettra livrer. Dix écus pour les nouvelles par lui envoyées. SU veut 200 Uvres par an, à condition d'être mon correspondant littéraire et d'être infiniment secret , volontiers. J'amtûs mieux aimé mon d'Arnaud ; mais il n'a pas voulu seulement apprendre à former ses lettres. » Quatre jours après, même sujet : « A l'égard de M. de Mouhy, je vous prie de lui donner 130 li\Tes, si vous ne les lui avez déjà données, et de lui dire qu*il m*est impossible de lui donner plus de 200 livres par an; que, si j'en croyais mes désirs et son mérite, je lui en donnerais bien davantage; que je demande des nouvelles très-comies, des faits sans réflexions, et plutôt rien que des faits hasardés; que d'ailleurs je serai charmé de l'avoir pour mon correspondant littéraire. »

Bientôt Voltaire travailla à flétrir et à noircir Desfontaines; c'est sur de Mouhy qu'il jeta les yeux , quand il eut besoin d'un champion pour le soutenir. Dès le mois de novembre parut le Préservatif, précédé d'une graviu*e obscène , qui doit être celle dont la planche devait être hvrée à Voltaire pour la somme de cent francs , et qu'il tenait à voir, parce qu'il en avait lui-même donné le sujet, suivant M*« de Graffîgny (p. 121). La VoUairomanie de Desfontaines suivit de près la publication du Préservatif. De Mouhy avait édité cette dernière bro^ chure sous son propre nom. Cette démarche l'obligeait ou à confesser son mensonge , en signalant le véritable auteur du pamphlet diffamatoire, ou à ne pas se contredire et à soutenir hautement et hardiment tout ce que Voltaire lui signifierait de déclarer. De Mouhy préféra ce

246 VOLTAIBE

dernier parti. AuBsi Voltaire s'empresea-t-U de lui ouvrir sa bourse et de lui faire de magnifiques promesses. D'une parole du obevalier dépendait l'honneur de Voltaire ; Voltaire avait donc intérêt à ne pas se brouiller avec un homme qui lui était devenu nécessaire pour gagner le procès qu'il avait intenté contre l'auteur de la VoUairomanie. Le H janvier 17^ il écrit à Moussinot : a Voici un paquet qu'il fisiut surle-champ envoyer à M. le chevalier. Non y lisez-le. Portez-le vou»même , qu'il l'imprime , qu'il n'y ait pas le moindre retardement. L'ouvrage est sage , intéressant et nécessaire. Il vaudra quelque argrat au chevalier. On en peut tirer au moins 500 exemplaires. Qu on corrige les fautes du copiste , qu'on n*épargne rien^ que l'impression soit belle , sur le plus beau papier. Donnez 50 livres d'avance à ce cher chevalier. Qu'il m'écrive régulièrement et amplement , qu'il m'envoie les feuilles à corriger. » Il s'agissait d'un Mémoire de Voltaire.

De Mouhy ne répugna pas à se prêter à tout ce qu'on attendait de lui. Voltaire ne désespéra pas de trouver en lui toute la complaisance d'un frère, comme il disait , le 18 janvier 1739 , à d'Argental. Il devint de plus en plus exigeant avec lui. Aussi, le 26 janvier, il disait de lui dans une lettre à Moussinot : a II faut surtout qu'il m'écrive une lettre ostensible par laquelle il demeure indubitable que je n*ai aucune part au Préservatif. Promettez de l'argent au chevalier, mais qu'il ne se presse point, et qu'il ne mette pas sa montre en gage. > De Houhy écrivit sans doute la lettre qui lui était demandée, car, trois jours après. Voltaire avouait à Moussinot que tout allait bien du côté du chevalier de Mouhy.

Quelle fut la récompense de tant de complaisance? Le 2 février, Voltaire mande à Moussinot en parlant de cet ardent de Mouhy, comme il l'appelait dans sa lettre du 27 janvier 4739 à d'Argental : a Vous lui avez donné 50 livres et deux louis, cela est quelque chose; je tâcherai de lui donner encore dès que j'amrai de l'argent. Mais à présent que vous n'en avez point , je vous prie de le lui dire tout simplement » Trms jours après, même sujet : «Je veux absolument que le jMX)cès soit fait, mais à condition que le chevalier de Mouhy vous jurera qu'il n'a aucun papier qui puisse me faire tort. Vous n'avez point d'argent, je lui en ferai toucher d'ailleurs. Dites que vous n'en avez point. » Le 28 suivant , autre lettre : u Je vous prie de donner 100 livres au chevalier de Mouhy, sitôt la présente reçue. Il vous donnera son récépissé. Je suis fâché de n avoir que cela à lui donner pour le présent. Je vous prie de lui en faire mes très-humbles excuses. » Le 7 mars, nouvelle recommandation : a Vous avez donc donné 100 livres au chevalier. Je vous prie, quand vous le verrez, de lui dire que vous n'en aviez pas davantage. » Le 19 suivant, encore un petit mot : « Donnez donc encore iOO livres au cbevaUer, mais dite»-Iui que

e'estioutce que vous avez^ et demandez-lui bien pardon du peu. Après tout , cela fait plaisir. » Deux jours après, il désire savoir si ses ordres ont é\é exécutés. U écrit donc à Moussinot : a A\ ez-vous eu la bonté d'envoyer 100 li\Tes et mille excuses au chevalier ?» A la fin. Voltaire se lassa de donner ou plutôt de prêter. De là ces lignes du 3 avril : « Faites-moi Tamitié d'envoyer encore ti^ois louis au chevalier de Mouhy , mais c'est à condition que vous lui écrirez ces propres mots : a M. de Voltaire , mon ami y me presse toutes les semaines] de vom emx)yer de rargent ; mais je n'en toucherai pour lui peutêtre de six mois. Voici trois louis qui me restent , en attendant mieux. » Néanmoins le 20 avril il était de nouveau question d'argent. Lisons donc ces lignes envoyées à Moussinot : « A l'égard de Taflaire du chevalier de Mouhy , le bonhomme, qui a quatre mille francs, en a déjà donné deux à M. le marquis de Rennepont, voisin de Cirey. Les deux autres sont tout prêts pour notre cher chevalier, et j'en réponds. Je veux absolument lui procurer ce petit plaisir. Je me chargerai de payer au bonhomme la rente de cent livres, et le chevalier se chargera seulement de faire ratifier l'emprunt, soit pai* sa mère, soit par sa tante. En un mot il faut absolument qu'une personne ayant un bien libre se charge d'assurer le paiement de ces deux mille livres après sa mort ; par exemple , la mère ou la tante poiuTont servir de caution à son fils ou neveu, et hypothéquer ses biens pour l'assurance du paiement de ces deux mille livres après la mort de la mère ou de la tante. Moyennant cet accommodement, notre chevalier aurait ses 2,000 livres franches et quittes, et elles ne seraient payables qu'à la mort de sa mère ou de sa tante. » Enfin, le 3 ou A juin i7iO , dernière commission : a Je vous prie de donner deux louis d'or de ma part à M. de Mouhy sur son reçu. »

Mais voici que, le 28 novembre 1750 , Voltaire écrit à d'Argental : 0 Croiriez-vous bien que votre chevalier de Mouhy s'est amusé à écrire quelquefois des sottises contre moi , dans un petit écrit intitulé la Diganntre^ Je vous l'avais dit, et vous n'avez pas voulu le croire; rien n'est plus vrai ni si public. Vous m'avouerez qu'il est fort plaisant que ce Mouliy me joue de ces tours-là. H vient de m'écrire une longue lettre, et il se flatte que je le placerai à la cour de Berlin. Je veux ignorer ses petites impertinences, qu'on ne peut attribuer qu'à de la folie. J'ai mandé à ma nièce qu'elle fît réponse pour moi, et qu'elle l'assurât de tous mes sentiments pour lui. » Le 5 a\Til 1752, nouvelle lettre : a En cas que la placé de gazetier des chauflbirs, des cafés et des boutiques de libraires soit vacante , voici un petit mot pour le chevalier de Mouhy, que je vous prie de lui faire remettre. Vous ne doutez pas, d'ailleurs, que je ne sois trèsempressé à lui rendre sei-vice. » Le 1*' septembre suivant , encore

948 VOLTAIBS

ces lignes : « Je suis saisi d'horreiir de voir que vous n'avez point ma réponse à la lettre où vous me recommandiez le chevalier de Mouhy. Cette réponse, avec un petit billet pour ce Mouhy , étaient dans un paquet. » Ces deux dernières missives sont évidemment une réfutation de la première, car d'Argental n'aurait point recommandé un homme qui aurait écrit contre celui auquel il confiait son avenir, et Voltaire ne se serait pas intéressé au bonheur d'un traître et d'un ingrat. Ces passages prouvent que Voltaire resta ccmstamment attaché au chevaUer. Ont-ils continué de s'écrire de 1739 à 1750? Rien ne l'atteste, rien ne le contredit non plus. Quoique le nom de Mouhy ne paraisse plus dans la correspondance de Voltaire , il est ti*ès-probable qu'ils ne s'oublièrent point, car ils s'étaient rendu mutuellement de tax>p grands services pour se brouiller.

Revenons sur leurs rapports de 1736 à 1740. Mouhy a prouvé, par son ouvrage sur les théAtres, qu'il avait beaucoup d'aptitude pour ces recherches minutieuses qui répandent tant d'intérêt dans une correspondance de nouvelles ; mais le style de ses romans annonce que Voltaire aurait pu trouver un plus habile secrétaire. Mouhy devint de plus son courtier et l'un de ses chefs de claque à la Comédie, n fut l'Âme de la fameuse affaire du Préservalif, et suivit les ordres de Cirey avec tant de ponctualité , qu'on avait besoin de le ménager et de le contenir (1), et de mettre lin bon mors à son zèle pour qu'il ne dégénérât point en imprudence (â). U suffisait de lui lâcher la bride pour lui voir exécuter ce qu'on attendait de sa com- J)laisance (3). En un quart d'heure on l'envoyait chercher, et bientôt après il avait aplani toutes les difficultés (4). Fatigues, paroles, visites, démarches, mensonges, impudence, il ne recula devant rien pour se rendre digne de la bienveillance de Voltaire. Il était pauvre, il était forcé de mettre sa montre en gage. Voltaire lui prêta de l'argent sur son récépissé ou sur hypothèques. Il lui en donna aussi quelquefois , mais pas en abondance. Ces secours étaient des honoraires bien mérités, toute peine méritant salaire; jamais de pareils gages ne seront mis au nombre des libéralités. Le rôle qu'il imposa à son agent était infâme; Mouhy ne s'en fût pas chargé s'il n'eût pas été si gêné; la honte doit en rejaillir tout entière sur Voltaire, qui profita de sa situation pour l'amener à mentir publiquement.

(1) Uttres inédites 4t M^ du Chasteiet, pag. 178.- («) Pag. I91.—(a) Pag. 177. (4) Pag. «05,

ST SES Ains. %M

Voltaire ei Bacutard d'Arnaud.

Dans le mois de mai 1736 , Voltaire écrivait à Moussinot ; « Voici un manuscrit que je vous envoie. Je vous prie d'envoyer chercher par votre frotteur un jeune nommé Baculard d'Arnaud^ qui demeure chez M. Delacroix , rue Mouffetard^ troisième porte-cochère • Donnez-lui^ je vous prie^ ce manuscrit^ et iaites-lui de ma part un petit présent de douze francs. C'est un jeune homme , qui est écolier externe au collège d'Harcourt. Je vous prie de ne point négliger cette petite grâce que je vous demande. » Nouvelle lettre le ââ du même mois : a Pour vous punir^ mon cher ami , de n'avoir pas envoyé chercher le jeune Baculard d'Arnaud , étudiant en philosophie au collège d'Harcourt^ et demeurant chez M. Delacroix ^ inie Mouffetard^ pour vous punir^ dis-je^ de ne lui avoir pas donné VÉfttre sur la Calomnie et douze francs> je vous condamne à lui donner un louis d'or et à l'exhorter de ma part à apprendre à écrire^ ce qui peut contribuer à sa fortune. C'est une petite œuvre de charité^ soit chrétienne , soit mondaine , qu'il ne faut pas négliger. J^écris à ce jeune d'Arnaud. Au lieu de vingt-quatre frûics > donnez-lui trente livres , quand il viendra vous voir. Je vais vite achever ma lettre, de peur que je n'augmente la somme, d Au bas de l'original de cette lettre , écritcL tout entière de la main de Voltaire, on lit ces mots : reçu TRENTE UYES (sic). Signé : Baculard d^Arnaud. Voltaire continua de lui donner ou de lui prêter de l'argent. Citons les missives relatives \ d'Arnaud. Ainsi , c'est toujours à Moussinot que Voltaire mande le 7 juin : e Vous avez grand'raison d'être plus content du jeune homme à qui vous avez donné de l'argent que du sieur de La Mare, et je crois leurs caractères fort différents. Je crois dans l'un encourager la vertu. Je ne vous dis rien de l'autre , vous le connaissez. C'est à vous d'en juger. » — Le 6 juillet 1737 : a Un louis de gratification à d'Arnaud. » — Le 7 novembre suivant : a Avez-vous eu la bonté de donner à d'Arnaud un louis d'or? » — Le 29 décembre de la même année : a A propos , un louis d'or vite aux étrennes à ce grand garçon d'Arnaud. » — En 1738, le 4 janvier: «Je vous recommande d'Arnaud poiu* vingt livres. En donnant le louis à d'Arnaud , donnez, je vous prie , ce billet. » — Le 20 suivant : a Puisque d'Arnaud est dans un si grand besoin, donnez lui encore un louis d'or. Je voudrais faire mieux; mais je trouve qu'en pi*ésents il m'en a coûté mille écus cette année. » — Le 27 mars suivant : o Ce d'Arnaud avait promis d'apprendre à écrire. S'il avait une bonne écriture , je l'aurais placé. C'est un sot : dites-lui cette vérité pour son

bien. » — Le 12 juin ; a Ppésentez-lui le petit Mémoire ci-joint transcrit de votre main. Vous aurez la bonté de me renvoyer l'original. La petitç besogne qu'on loi propose est l'affaire de trois minutes^. Il sera bon qu'il signe cet écrit, afin qu'on ne puisse me reprocher d'avoir fidt moi-m6me cet Avertissement nécessaire, qui doit être de la main d'un autre. » — Cinq jours après : « A l'égard de d'Arnaud, voulez-vous bien avœr la bonté de lui donner 50 livres, quand il aura fait la Préface en question , que vous m'enverrez î C'est un bon garçon. Je l'aurais pris auprès de moi , s'il avait su écrire. » — Le 28 du même mois : « J'attends des nouvelles du grand d'Arnaud et des 50 livres. Il écrit toujours comme un chat; c'est dommage. » — Le 3 juillet suivant : a Je vous prie d'écrire au grand d'Arnaud de rendre son Avertissement quatre fois plus court et plus simple , d'en retrancher les louanges que je ne mérite pas, et de laisser dans le seul feuillet carré de papier qu'il contiencG^, une marge pour les corrections que je ferai. » — Le lendemain ; a Je vous renvoie la Préfece de M. d'Arnaud. Je vous prie de lui mander sur-le-champ de la bien copier sur du papier honnête , et de tâcher, s'il se peut , de l'écrire d'une écriture lisible. Après quoi , il vous la remettra avec un mot d'avis qu'il écrira aux libraires de Hollande : «A MM. Vestein « et Smith, libraires ô Amsterdam. Ayant appris, messieurs, qu'on « fait à Amsterdam une très-belle édition des œuvres de M. de Vol- « taire, je vous envoie cet Avertissement pour être mis à la tête. Je « l'ai commimiqué à M. de Voltaire, qui en est content. Je ne doute « pas , messieurs, que d'aussi fameux libraires que vous n'aient part « à cette édition; aussi je m'adresse à vous sur votre réputation, et « si ce n'est pas vous qui faites cette édition , je vous prie de rendre « cette préface à ceux qui sont chargés du soin d'imprimer ce livre a qu'on attend avec la dernière impatience. » Vous aiu-ez la bonté de faire mettre le tout à la poste, et vous me renverrez le brouillon corrigé que je vous envoie.» — Le 25 décembre de la même année : «Quand d'Arnaud emprunte trois Uvres,il iaut lui en donner douze, l'accoutumer insensiblement au travail, et, s'il se peut, à bien écrire. Recommandez-lui ce point. C'est le premier échelon , je ne dis pas de la fortune , mais d'un état où l'on puisse ne pas mourir de faim. » — En 1739, le 40 janvier : «Envoyez par un exprès un louis d'or chez d*Amaud. » — Huit jours après : « Vous pourriez adroitement faire venir d'Arnaud dans ces circonstances (l'aflÈdre du Préservatif) y le loger, le nourrir quelque temps, et le faire servir non-seulement à courir partout, mais à écrire. Cela doit partir de vous-même. » — Le 25 février suivant : o Un louis d'or à d'Arnaud.» — Le 7 mars : « 24 ou 30 livres à d'Arnaud. » — Le 20 avril : a Voici un petit mot pour M. d'Arnaud, h qui je vous prie de donner un

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loui0 d'or. » -^ Le 19 juillet : ^ Encore 30 livres à d'Arnaud et eon* seils de sageeee. » — £i) 1740,le0janTittr:a Je vous prie de donner à d'Arnaud soixante livres de ma part , sans lui rien px>mettre de plus, sans le décourager aussi , sans entrer avec lui dans aucim détail. » — Le 21 février : a Un petit mot de lettre pour nobre grand d'Arnaud^ et pour qu'il ait de quoi payer le port, donnezrlui vingt livres, en attendant ce que nous lui donnerons en avril.» — Le 26 mars : a Je vous prie de donner 50 francs à d'Arnaud, b — Le 7 octobre : a Un louis d'or à d'Arnaud. » — Le 25 février 1741 : t Ayei la bonté de donner dix écus à d'Amaud^s'il est toujours dans le même état de misère où son oisiveté et sa vanité ont la mine de le laisser longtemps. »

Duvemet^ l'éditeur et le mutilateur de ces lettres que nous av<m8 copiées sur l'original y a dit : « Nous savons que les petits cadeaux que M. de Voltaire a faits à M. d'Arnaud^ qui était alors écolier ^ n'étaient que pour donner au jeune homme des moyens d'aller au spectacle; le tout ne monte qu'à six cents livres, somme constatée par les livres de compte de l'abbé Moussinot. M. d'Arnaud , étant entré dans le monde^ voulut rendre ces six cent livres à M. deVoltaire^ qui lui répondit que c'était ime bagatelle^ et qu'un enfant ne rendait pas des diagées à son père. » 11 est trè»-i»x)bable que cette dernière anecdote est une fable du narrateur; mais les citations que nous avons faites ne permettent pas d'admettre que Voltaire , en donnant de temps en temps un louis d'or à d'Arnaud , ait eu l'intention de lui fournir le moyen d'aller se consoler de sa misère à la comédie. Le total de ces gratifications étant constaté^ il est facile de réduire à leur juste valeur ces lignes adressées, le 20 décembre 1753^ par Voltaire à M"^ Denis : « Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j'ai dépensé pour d'Arnaud, que j'ai nomri et élevé pendant deux ans; mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi, dès qu'il eut fait à Postdam une petite fortune^ fait la clôture du compte. » Le 6 fé* vner 1761 , il mandait à Le Brun : a Le d'Arnaud^ dont vous parlezy a été nourri et pensionné par moi à Paris y pendant trois ans. C'était l'abbé Moussinot qui payait la rente-pension que je lui faisais. Je le fis aller à la cour du roi de Prusse; dès lors il devint ingrat : cela est dans la règle, b Ainsi Voltaire nous renvoie aux registres de Moussinot^ de même que Duvemet^ qu'on n'accusera pas d'avoir cherché à mettre son héros en contradiction. Or , ces registres de Moussinot ne justifient pas les allégations de Voltaire. Bien plus , il n'est pas d'accord avec lui-même , puisqu'il parle de deux et de trois ans de pension alimentaire. Adoptons qu'il n'ait nourri d'Arnaud que deux ans , il faudra alors partager par moitié la somme de six cents livres affectée par Duvernet à cet usage. Or^ quiconque a demeuré à Paris,

25t TOLTAtRE

ne se persuadera pas que trois cents livres eussent suffi à l'entretien de d'Arnaud. Par oonâéquent Voltaire exagérait ou mentait , quand il se vantait d'avoir nourri deux ans à Paris le grand d'Arnaud. D'ailleurs c'est du mois de mai 1736 au 25 février 1741 qu'il parait s'être occupé de son sort. C'est donc dans cet intervalle qu'il est parvenu à lui sacrifier jusqu'à six cents livres. Ces fractions tranchent la question. Il est évident que Voltaire fut loin de nourrir et de pensionner d'Arnaud , et qu'il ne lui accorda que des secours , et quelquefois des gratifications.

Ce dernier mot forcerait encore à rogner quelques chifires au compte de Duvemet. Des gratifications ne sont pas des libéralités. Or, d'Arnaud méritait des gratifications , car il rendît à Voltaire tous les services qu'il put. Si Voltaire ne l'exploita pas autant qu'il l'aurait désiré; c'est que d'Arnaud avait une écriture illisible. Delà les exhortations qui lui furent faites et réitérées de la perfectionner. Aussi Voltaire fut-il content^ quand il s'aperçut qu'on avait profité de ses [leçons. Ainsi ^ le 20 novembre 1742^ il manda à d'Arnaud : a Mon cher enfant en Apollon > vous vous avisez donc enfin d'écrire d'une écriture lisible', sur du papier honnête ^ de cacheter avec de la cire , et même d'entrer dans quelque détail en écrivant? Il faut qu'il se soit fait en vous une bien belle métamorphose; mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché de paresse. »

D'Arnaud n'aurait pu vivre avec les louis d'or de Voltaire. Celui-ci le devina. Aussi chercha-t-il à le tirer de k misère. C'est pourquoi, le 28 janvier 1738, il manda à Helvétius : « Mon cher ami , tandis que vous faites tant d'honneur aux belles-lettres, il faut aussi que vous lem* fassiez du bien; permettez-moi de recommander à vos bontés un jetme honune d'une bonne famille , d'une grande espérance, très-bien né, capable d'attachement et de la plus tendre reconnaissance, qui est plein d'ardeur pour la poésie et pour les sciences, et à qui il ne manque peut-être que de vous connaître pour être heureux. Il est fils d'un homme que des afiaires, où d'autres s'enrichissent, ont ruiné ; il se nonune d'Arnaud : beaucoup de mérite et de malheur font sa reconunandation auprès d'un cœur comme le vôtre. Si vous pouviez lui procurer quelque petite place, soit par vous, soit par M. de la Popelinière , vous le mettriez en état de cultiver ses talents. 0 Cette lettre ne tomba point sur un cœur d'airain. Le 25 février suivant. Voltaire s'empressa d'écrire de nouveau à Helvétius : a Je vous remercie tendrement de ce que vous avez fait pour d'Arnaud. J'ose vous reconunander ce jeune homme comme mon fils; il a du mérite, il est pauvTe et vertueux, il sent tout ce que vous valez , il vous sera attaché toute sa vie. » En même temps Voltaire

ne cessait d'encourager son protégé. Sous de pareils auspices^ d'Arnaud finit pai* connaître les douceurs de l'aisance. H devint le correspondant d'un prince d'Allemagne y et plus tard celui du roi de. Prusse y qui en fut si content qu'il se décida à lui offrir une place à sa cour.

D*Amaud n'oublia point Voltaire. « Il n'est pas permis, dit Bl. Beuchot, de révoquer en doute l'existence d'une édition en douze volumes (des OEuvres de Fo/totre), donnée par Baculard d'Arnaud, qui y mit une Préface. Voltaire parle de cette Préface dans sa lettre à d'Argental, du 14 novembre 1750, et dit que l'édition avait été faite à Rouen.» Ce travail prouve que la plus grande amitié régnait encore entre le protégé et le protecteur. Ils se brouillèrent à Berliué D*Amaud s'y montra moins souple que l'exigeait Voltaire. Dès lors celui-ci chercha à l'éloigner de la cour, et parvint à obtenir du roi le renvoi du jeune poëte(i). D'Arnaud allait perdre une place de cinq mille francs (2), et tomber de l'aisance dans la misère; Voltaire se rit de cette situation. Il s'efforça de ridiculiser d'Arnaud et de le déshonorer. Il en vint jusqu'à le traiter de scélérat (3) et de dogue (4). Mais passons sous silence ces querelles, qui nous détourneraient de notre route.

Ainsi Voltaire a exploité d'Arnaud comme les autres jeunes gens que nous avons nommés. Il s'est montré avec lui le même qu'avec eux. Il l'a empêché de moiu*ir de faim, en lui donnant ou prêtant de l'argent, sur son reçu, et en lui payant des travaux qui méritaient des honoraires.

Voltaire et Thieriot.

Le ÎO mars 1736, Voltaire appelait Thieriot son cher plénipotentiaire; le 6 juillet 1758, dans une lettre à d*Argental, il lui donnait la qualité de trompette; le 19 novembre 1760, il avouait à Damilaville qu'il le chérissait comme l'homme de Paris qui aimait le plus sincèrement la littérature, et qui avait le goût le plus épuré.

Cherchons la raison de ces éloges.

Dès 1721, Voltaire mandait à Thieriot; « Avez-vous toigours la bonté de faire en ma faveur ce qu'Esdras fit pour l'Écriture sainte , c'est-à-dire d'écrire de mémoire mes propres ouvrages? S'il y a

(1) UUrc de Frédéric â VolUire, da 94 février 1751^ (9] LeUre à d^ArgcnUl , du 14 novembre 1750. (8) Lettre à V^alther, da 6 décembre 1759. (4) Lettre à Thieriot, de novembre 1750; .

i&A VOLTAIRE

quelque nouvelle à Péni, faites-m'en part. » Le 11 septembre 4722, il lui mandait encore : tt A l'égard de l'homme aux menottes (Beaure- Ifard y qui s'était permis de le battre), je compte aller à Sulli; Comme Sulli est à cinq lieues de Gien, je serai là très à portée de faire happer le coquin, et d'en poursuivre la pimition moi-même, aidé du Recours de mes amis. Je vous avais d'abord prié d'agir pour moi dans cette affaire , parce que je n'espérais pas pouvoir revenir à Paris de quatre mois; mais mon voyage étant abrégé , il est juste de > ous épargner la peine que vous vouliez bien prendre. Vous ne serez pourtant pas quitte de toutes les négociations dont vous étiez chargé pour moi. Je vous envoie les idées des dessins d'estampes que j'ai rédigées. » 0 s'agissait d'une édition de la Henriade. Voltaire ne tarda pas de lui en parler en ces termes : « Je vous prie de faire imprimer et de délivrer des souscriptions aux libraires. Ayez la bonté de conserver votre goût pour la peinture et pour la gravure, et de hâter le pinceau de Coipel, par les éloges peu mérités que vous lui donnez. » Le 5 décembre de k même année , il lui recommandait encore instamment ces dessins, et le priait de lui donner des nouvelles des actions.

A cette époque, Thieriot demeurait chez Voltaire; celui-ci songea à lui procurer une place. îl s'adressa aux frères Paris, mais n'obtint pas ce qu'il souhaitait. Il ne se rdrata point. Dans le mois de jnin 1723, il mandait à Thieriot : a Si vous avez soin de mes affaires à la campagne , je ne néglige point les vôtres à Paris. J'ai eu avec M. Paris l'ainé une longue conversation à votre sujet. Je l'ai extrêmement pressé de faire quelque chose pour vous. J'ai tiré de lui des paroles positives , et je dois retourner incessamment chez lui pour avoir une dernière réponse. » Quelques mois après, Thieriot apprit que son ami venait d*ètre attaqué de la petite vérole ; il arriva de quarante Ueues en poste pour le garder (1). Voltaire fut vivement touché de ce dévouement. Ce fut une nouvelle raison de s'occuper de l'avenir de Thieriot. Le 26 septembre ilU, il lui dit : a J'ai engagé M. le duc de Richelieu à vous prendre pour son secrétaire dans son ambassade. Si vous êtes sage, vous accepterez cette place, qui, dans l'état où nous sonunes, vous devient aussi nécessaire qu'elle est honorable. Vous n'êtes pas riche , et c'est bien peu de chose qu'une fortune fondée sur trois ou quatre actions de la Compagnie des Indes. Je sais bien que ma fortune sera toujours la vôtre , mais je vous avertis que mes affaires de la Chambre des comptes vont très-mal, et que je cours risque de n'avoir rien du tout de la succession de mon père. Dans ces circonstances , il ne aut pas que vous négligiez la place que mon amitié vous a ménagée. Faites vos réflexions siu* ce que je vous écris. Il

(!) Lettre au baron de Breteuil , de décembre 171S.

£t Ô£S AMIS. S5li

vaut mxdXJûL songer à vtotre fortune qu'à tout le reste. » Mus Thieriot ne voulut piâs se constituer domestique d'un grand seigneur; VoU taire lui écrivit le mois suivant pour lui reprocher le tort qu'il avait eu de préférer à une si belle position la vie précaire qu'il menait chez M^ de Bemièrès.

Voltaire ayant été obligé de s'expatrier en 1726^ confia le soin de ses affaires à Thieriot. Le S février 1727^ il lui mandait : « Si Noël Pissot voulait me payer ce qu'il me doit , cela me mettrait en état de vous envoyer une partie de la petite bibliothèque dont vous avez besoin. Si vous aviez quelques heures de loisir^ pourriez-vous vous transporter chez M. Dubreuil^ dans la maison de M. Tabbé Moussinot? 11 est chargé de plusieurs billets de Ribou , de Pissot et de quelques autres que j'ai mis entre ses mains. Il vous remettra lesdits billets sur cette lettre. Vous pouvez mieux que personne tirer quelque argent de ces messieurs, que vous connaissez. Si cela est trop difficile ; et si ces messieurs profitent de mes malheurs et de mon absence pour ne me point payer^ comme ont feit bien d'autres , il ne faut pas vous donner des mouvements pour les mettre à la raison^ ce n'est qu'une bagatelle. » Le 14 juin suivant, autre commisàxm : « J'ai à présent besoin de savoir quand et où je pourrai faire imprimer secrètement la Henriade ; il faut que ce soit en France , dans quelque ville de province. Si vous proposiez la chose à un Ubraire, j'aimerais mieux fure im marché argent comptant et livrer le manuscrit , que d'avoir la peine de le faire moi-même imprimer. » Le 21 avril 1728, même si\jet. a Je vous conseille de fidre prix avec un libraire en réputation. 11 faut que le libraire fasse deux éditions : l'une in-4«, pour mon propre compte, et une autre in-8«, à votre ju*ofit. n Après ces négociations, il fut quë^on de gratifications. Voltaire dit à Thieriot le 2 mars 1729 : « Nous romprons pour toujours si vous ne prenez pas cinq cents Uvres de France sur l'arriéré que la reine me doit. En outre, vous devez recevoir cent écus de Bernard et autant du libraire qui soUicitera le privilège de la Vk du roi de Suède. Il- faut que cela soit ainsi, ou nous ne sommes plus amis. »

Sur ces entrefaites , Thieriot dissipa les souscriptions de la Henriade, comme nous l'avons vu plus haut. Suivant sa lettre, du 27 janvier 1739, à d'Argental, Voltaire lui pardonna volontiers cet abus de confiance , et continua de correspondre avec lui, parce qu'il trouvait en lui toute la complaisance possible. Le 1" juin 1731, il lui recommanda instamment d*être impénétrable, indevinable; Thieriot le fut. Voltaire lui sut gré de cette discrétion. Aussi, TMeriot étant allé se fixer à Londres, Voltaire ne tarda pas de lui donner di£Pérentes corn* . missions. Ainsi le U avril 1732, il lui mandait : cr Voici une dioee

que j'ai fort à cœiir. Les planches des gravures de la Henriade y tant grandes que petites^ sont entre les mains du libraire Woodman. Si vous pouviez les acheter à un prix raisonnable, vous me rendriez un grand service. Woodman ne poiurait rien faire de ces planches , et elles seraient très-nécessaires pour compléter la grande édition de la Henriade, que je compte faire imprimer à Paris. Il ne faut pas lui laisser soupçonner que vous avez envie d'avoir ces gravures, ou que vous y attachiez beaucoup de valem* : alors il vous sera facile de les lui acheter à très-bon marché. » Ensuite il le chairgea d'éditer les Lettres anglaises. A cette occasion, il lui dit le i*' mai 1733 : « Les Lettres en question peuvent paraître à Londres. Il ne convient pas que cet ouvrage paraisse donné par moi. Ce sont des lettres familières que je vous ai écrites, et que vous faites imprimer; par conséquent c'e^ à vous seul à mettre à la tête un Avertissement qui instruise le public que mon ami Thieriot , à qui j'ai écrit ces guenilles vers Fan 1738, les fait imprimer en 1733, et qu'il m'aime de tout son cœur.» Le 28 juillet, nouvelle lettre : a Si vous m'aimez, vous reculerez tant que vous pourrez l'édition française. Je suis perdu si elle parait à présent. Ne rompez pas pom* cela vos marchés; au contraire, faites^ les meilleurs , et tirez quelque profit de mon ouvrage. Je vous jure que c'en est pour moi la plus flatteuse récompense. » Le 5 août suivant, Voltaire portait à cent louis le profit que Thieriot retira de cette édition ; celui-ci disait n'en avoir touché que cinquante guinées.

Mais Thieriot continuait de vivre dans l'indolence. Voltaire ne cessait de l'aiguillonner et de le sermonner. Le IS juin 1735, il lui écrivait : a Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Vous vivez comme si l'honune avait été créé uniquement pom» souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à minuit. Il n'y a soupeur qui se couche, ni bégueule qui se lève plus tard que vous. Cela fait qu'une lettre à écrire devient im fordeau pour vous. Songez donc à vous, et puis songez à vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans lem* écrire un mot. Q n'est point question d'écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié, et quelques nouvelles soit de littérature, soit des sottises humaines , le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Je poun'ai vous demander de temps en temps des anecdotes concernant le siècle de Louis XIV. Comptez qu'un jour cela peut vous être utile. » Le même mois , autre reconunandation : a Tâchez de vous assurer, dans vofo*e chemin, de tout ce que vous trouverez qui concernera l'histoire des honunes soiis Louis XIV; àe tout oe qui regardera le progrès des arts et de l'esprit. Songez que

ET SES AMIS. iol

c'est riiisioire des choses que nous aimons. » Le 24 septembre, nouvelle demande : a Si vous connaissez quelque livre oh Ton puisse trouver de bons mémoires sur le commerce, je vous prie de me l'indiquer, afin que je le fasse venir de Paris. Faites-moi connaître aussi tous les livres où Ton peut trouver quelques instructions touchant l'histoire du deraier siècle, et le progrès des beaux-arts; je vous répéterai toujours cette antienne. » Le 13 octobre, encore un petit avis : « Écrivez donc bien souvent, et n'allez pas imaginer qu'il faille attendre ma réponse pour me récrire. C'est à vous à m'inonder de nouvelles; vos lettres seront pour moi hisloria nostri iemporis. »

Dans le mois de septembre 1738 , Thieriot alla visiter les hôtes de Cirey. De retour chez lui, rapporte Decroix(l), en déployant son bagage, il fut fort surpris d'y trouver un rouleau de cinquante louis qu'on y avait glissé à son insu. Duvemet ( p. 393), au contraire, raconte que c'est en revenant de Ferney que Thieriot fut étonné de ce tour, et que c'est de Thieriot même qu'il le tient. C'est au lecteur à choisir. Ce n'est pas la seule faveur que Thieriot dut à Voltaire. Grâce à ce dernier, il devint le correspondant littéraire de Frédéric; comme il passa dix ans sans recevoir d'honoraires pour ce commerce , Voltaire eut soin de rappeler maintes fois au prince la position de son pro* tégé. Malgré cette attention , Thieriot envoyait à Berlin et la VoUai-romanie et tous les libelles qu'on publiait contre Voltaire (2). Celui-ci ignora longtemps cette perfidie; mais il eut toute sa vie des relations avec Thieriot, et continua de lui donner de^ commissions de toute nature. Ainsi, le 6 décembre 4758, en lui demandant un atlas, il lui disait : a Amusez-vous à me faire un bel atlas bien complet, bien relié. Vous aimez les hvres et vos amis; ainsi je compte vous servir à votre got^t, en vous faisant exercer votre double métier d'obliger et de bouquiner.» Le 9 septembre 1760, il le remerciait des documents qu'il en avait reçus pour un chant de la Pucelle ; et, le 19 novembre suivant, il le priait de lui en fournir d'autres. Le 28 avril 1761 , il lui oflre d'éiliter luie pièce de théâtre et de la présenter aux comédiens. En février 4762, il avoue à M"« de Fontaine que le Droit du Seigneur n'a été Uvré à la scène que pour procurer quelque argent a Thieriot , qui doit en partager le profit avec un autre jeune homme, qui avait rendu quelques services à l'auteur. La comédie n'ayant eu que neuf représentations, le bénéfice se réduisait à tix>p peu de chose pour le fractionner. Aussi Voltaire manda-tril, le 8 du même mois, à Damilaville, qu'il fallait laisser Thieriot jouir du peu qu'avait rapporté le Droit du Seigneur. 11 n'oubUait pas de le

(4) Mémoires de Longchamp, pag. 497.

(5) Lettre de Frédéric à M»* du Ghastdei , du S7 janirier 47a9.

2oH Voltaire

sermonner au besoin. C'est pourquoi, le 9 jamier 1763 , il écrivait à Cideville : «Vous voyez donc quelquefois frère Thieriot? Il me parait qu'il fait plus d'usage d'une table à manger cjue d'une table à écrire. S'il fait jamais im ouvrage, ce sera en faveur de la paresse. » Le 2 avril 1764, il adressait ces mots à DamilaviUe : « Frère Thieriot devrait bien s'amuser un quart d'hem*e à m^écrire tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait. Vous ne me parlez plus de ce paresseux, de ce nc^gligent, de ce loir, de cet ingrat, de ce liron qui passe sa vie à manger, à dormir et à oublier ses amis.»

De pareilles habitudes ne conduisent pas à la fortune. Siu* la fin de ses joiu^, Thieriot se trouva dans la gCne. Le 13 janvier 1769, il dit à Voltaire : « Il n'y a que vous au monde, mon ancien ami, mon honneur et mon soutien, avec qui je puisse prendre l'air et le ton dont je vous écris. Ma petite fortune et mes affaires sont dans le plus grand dérangement. J'ai payé trois années, de six cents livres chacune, pour remplir le3 engagements que j'avais pris pour le mariage de ma fille. Voici mes revenus : douze cents livres du roi de Prusse, dont il ne me reste que mille livres, les deux cents livres payant tous les papiers littéraires dont je lève mes extraits , payant aussi des copies de pièces et autres ouvrages qu'il faut y joindre. Les mille livres du roi de Prusse, avec deux mille six cents viagères sur l'hôtel de ville, et quatre cents livres par an sur M. le comte de Laïu^guais, me donnaient l'espérance de me tirer d'affaire en payant même mon engagement de six cents livres. Mais une nouvelle charge perpétuelle m'est survenue, par la nécessité de prendre une seconde femme pomr me servir et me secoiuir dans mes infirmités. Vous me fîtes l'amitié de m'écrire, au commencement de 1766, lorsque je vous demandais d'être inscrit sur la feuille de vos bienfaits, que j'avais attendu trop tard, que j'en serais puni , que j'attendrais; qu'il aurait fallu vous parler de mon grenier dans le temps de la moisson; que tout le monde avait glané hors moi , p£u*ce que je ne m'étais pas présenté. Vous me promettiez de réparer ma négligence ; vous ajoutiez de la manière la plus agréable et la plus consolante que vous m'aimiez comme on aime dans la jeimesse. Cela m'a rappelé avec quelle vivacité vous entreprites et vous poursuivîtes, sur la fin de la régence, de faire mettre sur ma tête la moitié de votre pension. Mais les tristes événements qui se succédèrent coup sur coup renversèrent ime si rare marque d'amitié et de bienfaisance , dont la Gazette A Hollande fit ime mention particulière. C'est ce qui m'a toujours encouragé de vous dire, s'il en était besoin, comme Horace le dit à Mécène, en lui rappelant ses bienfaits : Nec, si pfura velim, tu dare deneges; et c'est ce qui me faisait dire dernièrement à table, chez M. le lieutenant civil, qu'il n'y avait que M. de Voltaire à qui je pusse demander

avec plaisir^ et de qui je pusse recevoir de même. » A cette lettre; Voltaire répondit, le 27 du même mois : « Je compte bien vous donner des preuves solides de mes sentiments, dès que j^aurai arrangé mes affaires. Je n'ai pas voulu immoler M"« Denis au goût que j'ai pris poiu* la plus profonde retraite. J'ai mieux aimé l'avoir à Paris pour ma correspondante , que de la tenir enfermée entre les Alpes et le mont Jura. Il m'a fallu lui faire un établissement considérable. Je me suis dépouillé d'une partie de mes rentes en faveur de mes neveux et de mes nièces. Dès que j'aurai arrangé mes afftdres, vous pouvez compter sur moi. J'ai actuellement un chaos à débrouiller; et, dès qu'il y aura un peu de lumière, les rayons seront pom» vous. » Le 4 mars, il lui écrivit de nouveau : « J'ai beaucoup rêvé , mon ancien ami , à votre lettre du 43 de janvier. Je vois que je ne pourrai pas suivre les mouvements de mon cœur aussitôt qu'il le veut. L'idée m'est venue de vous procurer un petit bénéfice cette année. J'ai en main le manuscrit d'une comédie trèssingulière (le Dépositaire). L'ouvrage pourrait avoir du succès. Je vous enverrai la pièce par le premier courrier; elle peut voué valoir beaucoup, elle peut vous valoir très-peu. Tout est coup de dés dans ce monde. C'est à vous à bien conduire votre jeu, et surtout à ne pas laisser soupçonner que je suis dans la confidence; ce serait le sûr moyen de^tout perdre. » Le 9 auguste , il lui mandait encore : « Je ne crois pas que Lacombe vous donne beaucoup de votre comédie. Une pièce non jouée, et qui probablement ne le sera point, est toujours très-mal vendue; en tout cas, donnez-la à l'enchère. » Le 20 janvier 4770, il apprit à d'Argental que Lekain aurait la moitié du profit que rapporterait la comédie adressée à Thieriot pour le tirer d'embarras. Ce fut la dernière faveur que ce dernier reçut de son soutien ; car il mourut à Paris le 23 novembre 4772.

A la vérité, Voltaire avait été autrefois plus généreux à son égard» Ainsi, le 4 décembre 4738 , il avait écrit à Moussinot : a Cent francs ou environ à M. Thieriot; mais, pour plus grosse somme, un mot d'avis. D Le 23 suivant, nouvelle lettre : a Je vous supplie d'envoyer 300 livres à M. Thieriot, chez M. de La Popelinière. d A la même époque, M"^ de Grafiigny (p. 72) disait: a II est étonnant l'amitié qu'il (Voltaire) a pour cet homme (Thieriot) ; car c'est uniquement par reconnaissance qu'il le fait; cependant j'ose croire qu'il y a aussi de la fentaisie; il lui donne tout le profit des ses Épftres. o C'est que Thieriot était l'homme qu'il lui fallait alors. C'est à lui qu'il adressa, le 21 octobre 1736, cette lettre fameuse : a Le mensonge n'est un viu que quand il fait du mal ; c'est une très-grande vertu , quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faiU mentir comme un diable > non pas timidement » non pas pour un temps ^

îOb VOLTAlhE

mats hardiment et toujours. Qu'importe à ce malin public qu'il sache qui il doit punir d'avoir produit une Cix)upillac (personnage de V Enfant .prodigue ) ? Qu'il la siffle , si elle ne vaut rien ; mais que lenteur soit ignoré, je vous en conjui^e, au nom de la tendre amitié qui nous unit depuis vingt ans. Engagez les Prévost et les La Roque è, détourner le soupçon qu'on a du pau> re auteur. Écrivez-leur un petit mot tranchant et net. Consultez avec Tami Berger. Si vous tivez mis Sauveau du secret , mettez-le du mensonge. Meniez , mes amis, mentez^ je vous le rendrai dans i occasion, b Le 20 mars 17^, Voltaire s'était déjà servi du nom de Thieriot pour répondre à Tabbé Nadal.

Thieriot était donc le serviteur le plus souple de Voltaire. Une seule fois il répugna à se prêter à ses ikntaisies : ce fut loi*s du procès intenté à Desfontaines. M""* du Chastelet jeta les hauts cris; elle ne vit en Thieriot qu'un pauvre homme (1), oubliant tout ce qu'il devait à l'amitié de Voltaire (2), qui l'avait nourri deux ans, défrayé en Angleterre (3) , et gratifié du produit des Lettres philosophiques (4).

Le 18 janvier 1739, Voltaire demanda à d'Argental s'il y avait une àme de boue aussi méprisable; mais il ne voulut pas rompre en visière avec lui. Grâce aux instances et aux lettres des époux du Chastelet, de M"»« de Chambonin, de M"« de Bemières, de d'Argental, Thieriot finit par signer tout ce qu'on lui présenta. Tout lui lut pardonné. Voltaire comprit qu'il lui serait impossible de remplacer cet autre séide, aimant les plaisirs et le bon vin, comme dit Longchamp (p. 321), passant sa vie dans les festins en qualité de parasite, et par là plus apte que tout autre à connaître les bruits et les nouvelles de la société. De bonne heure il avait été signalé dans une satire (le Temple de Mémoire , 1725) comme le prône-vers de M. de Voltaire. Dans sa letti^e à Horace Walpole, du 27fé\Tier 1773,M»«du Deffand le regardait moins comme son ami et son confident que comme son colporteur. En effet, suivant un joiunal du temps (5), il était la mémoire de la Uenriade et des poésies de son maître : il les déclamait dans les cafés, chez les gens riches et chez les seigneurs avec lesquels il parvenait à se Uer, sous les auspices du poëte. C'est ainsi qu'il rendit des services essentiels à Voltaire, remarque Chaudon (t. IL p. 147), indépendanunent de tous ceux que nous connaissons; car, pendant plus de soixante ans, il s mgénia à lui plaire autant qu'il pouvait. Le roi de Prusse se plaignait, le 29 janvier 1739, à M»* du Chastelet, de recevoir de Thieriot des lettres où il n'y a\^t

(1) Lettrei iniditu de O^ du Chastelet, pag. 173.— (ï) Pig. U7.—(t) INf . !«♦* (4) Pag. 117.

(5) te Glaneur historique, moral, littéraire et galant, La Haye, 1 781 , ia*1 S, n« il*

ET SES AllIS. t6l

pas de bon sens. Voltaire était moins difficile ^ car il lui aurait fallu payer davantage un correspondant plus exact et plus capable. C'est ce qui explique pourquoi Û resta attaché à Thieriot et l'exploita si longtemps.

Nous savons tout ce que Thieriot fit pour Voltaire. Voltaire ne se ruina pas pour Thieriot. Il le laissa vivre et mourir dans la gène (4), Il lui prodigua les louanges pour l'amadouer; quant à l'argent , il ne lui en donna que quand il eut besoin de lui; dès qu'il put s'en pas^ ser, il cessa de lui ofinr sa bourse^ et marchanda avec sa misère. Il le connaissait sans mœurs ^ sans probité ^ sans dignité, sans énergie ; néanmoins il l'employa^ mais en le méprisant. Dès que Thieriot fut mort, il l'oublia y et n'en parla plus que pour flétrir sa mémoire. Ainsi y le A décembre 4772, il disait à d'Argental : a Thieriot avait toujours espéré être lui-même l'éditeur de mes lettres et de beaucoup de mes petits ouvrages : il sera bien attrapé. » Quatre jours aprè^, il mandait au roi de Prusse, dont Thieriot avait été le correspondant jusqu'à sa mort : a Mon contemi>orain Thieriot est mort. J'ai peur qu'il ne soit difficile à remplacer: il était toi^t votre fait. » Le 4" février suivant, il lui disait encore : a Vous ne voulez donc point remplacer Thieriot, votre historiographe des cafés î II s'acquittait parûdtement de cette charge; il savait par cœm* le peu de bons et le grand nombre de mauvais vers qu'on faisait dans Paris; c'était im homme bien nécessaire à l'État. » Si Thieriot ne mérita pas d'autre épitapbe^ quel nom donner à celui dont il fut toute sa vie le confident, le commissionnaire , le correspondant, le courtier?

Voltaire et les pauvres diables d'auteurs.

Voyons maintenant à quel prix Voltaire se débarrassait des pauvres diables d'auteurs, qui faisaient un appel à son himianité.

Dans une lettre du 20 septembre 4736, insérée dans la Bibliothèque française , il §e vanta d'avoir donné quatre louis poiu* son aumône au poète Rousseau.

Le 29 mars 4739, dans une lettre à Berger, il disait de Saint-Hyacinthe : a n n'a guère vécu à Londres que de mes aumônes. » Cette phrase est trop vague pour qu'on en puisse tirer des conclusions.

Le 18 janvier de la même année, il avait dit à Moussinot : a Je vous prie d'envoyer chercher un jeune étudiant au collège de Montaigu, nommé l'abbé Dupré, et de lui donner six francs. »

Dans ime lettre du 2 juin 4 773 à Dalembert, il dit de Desfontaines :

(i) Grimai , Correspondance littéraire ^ de novembre 1772.

« J'ai eu la bêtise de lui faire des aumônes très-considérables dont j'ai même les reçus. » Or^ si ces aumônes étaient considérables^ pourquoi ne pas indiquer leur total , puisqu'il en avait les reçus? Ces reçus prouvent que les sommes n'avaient été que prêtées, car autrement Desfontaines n'en eût point donné de quittances. La phrase de VoI« taire ne signifie donc rien.

Le 27 février 1737, xm sieur de Bonneval écrivit à Voltaire : « J'ai été chez vous hier matin, Monsieur, pour avoir l'honneur de vous voir; on m'a dit que vous étiez à la cour. Vous eussiez sans doute été surpris de ma visite, mais vous l'eussiez été davantage du motif qui l'occasionnait. Cependant je m'étais rassuré par les réflexions qui viennent naturellement à un esprit du premier ordre , et je me disais : Il est vrai que depuis 1 725 je n'ai presque jamais eu llionneur de voir M. de Voltaire, mais il n'ignore pas qu'il est dans une sphère qui ne permet pas à tout le monde de le voir; il ne peut ignorer l'admiration que je lui ai vouée, et il ne pourrait en douter sans faire tort à mon discernement. Personne n'est plus en état aujourd'hui que moi de lui rendre justice, par l'habitude où j'ai été pendant un an de le voir dans ces sociétés où Tesprit et le cœur peuvent se montrer ce qu'ils sont sans danger. C*est de là que j'en ai jugé assez favorablement pour être persuadé qu'il aime à obliger. Cette manière de penser m'a conduit chez vous pom* vous prier de me prêter dix pifrtôles, dont j'ai im besoin instant, et de vous offrir, pour la restitution, ime délégation de la même somme sur les arrérages d'une rente que m'a laissée une tante de votre connaissance. Cette prière, que je vous aurais faite chez vous , je vous la fais aujourd'hui par écrit, et si vous voulez y faire droit, vous le pouvez, en m'adressant à qui il vous plaira de votre part, et je lui remettrai la délégation. Je croirais offenser la délicatesse de vos sentiments si j'employais ici ces tours d'une éloquence usée pour vous disposer à me rendre le service que je vous demande. Exposer un besoin à une personne qui pense noblement, c'est avoir^^tout dit. » Au bas de cette lettre. Voltaire mit ces mots : a Ce Bonneval est un fripon qui m'a volé autrefois dix louis, et qui a fait un libelle contre moi. » Quel était ce Ubelle? Voltaire ne le dit point; comment s'était-il laissé voler dii louis sans les réclamer? il oublie encore de le rapporter. A-t-il accordé les dix pistoles qui lui étaient demandées? Nous verrons tout a l'heure qu'il n'en fait point l'aveu.

Le 15 jamier 1740, c'est le romancier Prévost qui lui écrit : « J« souhaiterais extrêmement. Monsieur, de vous devenir utile en quelque chose; c'est im ancien sentiment que j'ai fait éclater plusieurs fois dans mes écrits , que j'ai communiqué à M. Thieriot dans plus d'une occasion, et qui s'est renouvelé fort vivement depuis

Taffaire de Prault. Je ne puis soutenir qu'une infinité de misérables s'acharnant contre un honune tel que vous» les uns par malignité pure^ les autres par im faux air de probité et de justice, s'efforcent de communiquer le poison de leur cœur aux plus honnêtes gens. Il m'est venu à l'esprit que le goût du public^ qui s'est assez soutenu jusqu'à présent pour ma façon d'écrire, me rend plus propre qu'aucun autre à vous rendre quelque service. L'admiration que j'ai pour vos talents, et l'attachement particulier dont je fais profession pour votre personne , suffiraient bien poiur m'y porter avec beaucoup de »èle; mais mon propre intérêt s'y joint, et si je puis servir dans quelque mesure à votre réputation, vous pouvez être aussi utile pour le moins à ma fortune. Voilà deux points, Monsieur, qui demandent un peu d'explication : elle sera courte , car je n'ai que le tait à exposer. !• J'ai pensé qu'une défense de M. de Voltaire et de ses ouvrages, composée avec soin, force, simpHcité, pourrait être un fort bon livre, et forcerait peut-être, une fois pour toutes, la malignité à se taire. Je la diviserais en deux : l'une regarderait sa personne, Tautre ses écrits; j'y emploierais tout ce que Thabitude d'écrire pourrait donner de lu^ à mes petits talents, et je ne demanderais d'être aidé que de quelques mémoires pour les faits. L'ouvrage paraîtrait avant la fin de l'hiver. 2* Le dérangement de mes affaires est tel , que si le Ciel, ou quelqu'im inspiré de lui, n'y met ordre, je suis à la veille de repasser en Angleterre. Je ne m'en plaindrais pas, si c'était ma faute; mais depuis cinq ans que je suis en France, avec autant d'amis qu'il y a d'honnêtes gens à Paris, a/ec la protection d'un prince du sang (de Conti ) qui me loge dans son hôtel, je suis encore sans un bénéfice de cinq sous. Je dois environ cinquante louis, pour lesquels mes créanciers réunis m'ont fait assigner; et le cas est si pressant, qu'étant convenu avec eux d'un terme qui expire le premier du mois prochain, je suis menacé d'un décret de prise de corps, si je ne les satisfais dans ce temps. De mille personnes opulentes avec lesquelles ma vie se passe, je veux mourir si j'en connais une à qui j'aie la hardiesse de demander cette somme , et de qui je me croie sûr de l'obtenir. U est question de savoir si M. de Voltaire, moitié engagé par sa générosité et par son zèle pour les gens de lettres, moitié par le dessein que j'ai de m'employer à son service, voudrait me délivrer du plus cruel embarras où je me sois trouvé de ma vie. L'entreprise est digne de lui ; et la seule nouveauté de rétabUr dans ses affaires un homme, qui ne peut s'aider de la protection d'un prince du sang , et j'ose dire de l'amitié de tout Paris, me parait une amorce singulière. Au reste, j'ai deux manières de restituer : l'une en sentiments de reconnaissance, et je serais réduit à celle-là si la mort me surprenait, car je ne possède pas un sou de revenu; mais

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je suis dans un âge, je jouis d'une santé qui me promettent une longue vie : l'autre voie de restitution est de donner à prendre sur mes libraires; elle pourrait me servir avec mes créanciers , s'ils entendaient raison; mais des tapissiers et des taiUeurs, qu'on a différé im peu de payer, n y trouvent point assez de sûreté. Un homme de lettres conçoit mieux la solidité de cette ressource. Voilà en vérité une lettre fort extraordinaire. Je me flatte qu'autant je trouverai de plaisir à me vanter du bienfait si vous me l'accordez , autant vous voudrez l)ien prendre soin d'ensevelir ma prière, si quelque raison ne a ous permet pas de la recevoir aussi favorablement que je l'espère. Vous vous imaginez bien que c'est le récit que Prault m'a fait de ^os générosités qui m'a fait naître les deux idées que je viens de vous proposer. » Rappelons-nous maintenant que le 26 février 1736, Voltaire avait mandé à Thieriot : a J'ai fait tout le bien que j'ai pu, et je n'ai jamais fait le mal que j'ai pu faire. Si ceux que j'ai accablés de bienfaits et de senices sont demeiupés dans le silence contre mes ennemis, le soin de mon honneur me doit faire parler, ou quelqu'un doit être assez juste, assez généreux pour parler pour moi. Si Prévost Aoulait entrer dans ces détails, dans une feuille consacrée , eu général , à venger la réputation des gens de lettres calomniés , il me rendrait im service que je n'oublierais de ma vie. Si donc je suis assuré que le Pour et le Contre parlera aussi fortement qu'il est nécessaire, je me tairai, et ma cause sera mieux entre ses mains que dans les miennes; mais il faut que j'en sois sûr. » Prévost prévenait ce désir; mais Prévost demandait de l'argent. Voltaire préféra garder son argent et se passer d'apologie. C'est pourcpioi il attendit le mois de juin pour répondre à la lettre de Prévost, du 15 janvier 1740 : a Amauld fit autrefois l'apologie de Boileau, et vous voulez, Monsieiu*, faire la mienne. Je serais aussi sensible à cet honneur que le fut Boileau , non que je sois aussi vain que lui, mais parce que j'ai plus besoin d'apologie. La seule chose qui m'arrête tout court est celle qui empêcha le grand Gondé (récrire des mémoires. 11 dit qu'il ne poiurait se justifier sans accuser trop de monde. Je suis à peu près dans le même cas. S'il fallait parler de quelques ingrats que j'ai faits, ne serait-ce pas me faire des ennemis irréconcihables? Loin de chercher à pubUer l'opprobre des gens de lettres, je ne cherche qu'à le comTir, 11 y a un article dans votre lettre qui m'intéresse beaucoup davantage : c'est le besoin que vous avez de douze cents livTes. Je voudrais être prince ou fermier général, pour avoir la satisfaction de vous marquer une estime solide. Mes affaires sont actuellement fort loin de ressembler à celles d'un fermier général , et sont presque aussi dérangées que celles d'un prince. J'ai même été obligé d'emprunter deux mille écus de

M. Bronod, notaire; et c'est de l'argent de M"* du Chastelet que j'ai payé ce que je devais à Prault fils; mais sitôt que je verrai jour à m'arranger^ soyez très-persuadé que je préviendrai l'occasion de vous servir avec plus de vivacité que vous ne pourriez la faire naître. Rien ne me serait plus agréable et plus glorieux que de pou* voir n'être pas inutile à celui de nos écrivains que j'estime le plus. » Le 10 mai 1744, voici de lUlannory qui écrit à Voltaire : « Il y a longtemps, monsieiur, que vous n'avez entendu parler de moi, et il est bien fÂcheux que je ne rappelle vos idées à mon sujet que pour vous entretenir de mes malheurs ; mais je connais trop les sentiments de votre cœur pour manquer de confiance. Mon père vit toujours; il a quatre-vingts ans; il est extrêmement cassé et affaibli. J'aurai pJus de cent mille francs de bien , et je n'en ai jamais reçu un écu. Ma profession est difficile; il y faut des secours sur lesquels j'avais compté et qui m'ont manqué. J'ai essuyé' des maladies longues et considérables; j'ai enfin rétabli ma santé y mais, pendant ce temps, mon cabinet s'est trouvé vide. J'avais affaire alors, monsieur, à ime propriétaire riche et dévote ; j'avais extrêmement dépensé dans sa maison pour m'ajuster; elle m'a inhumainement mis dehors, et j'ai perdu toutes mes dépenses et mes arrangements. Enfin le pauvre M. de Fimarçon s'est adressé à moi; j'ai cru ses affaires bonnes, je m'y suis livré tout entier. Mes maladies m'avaient affaibli mon cabinet de Ja moitié. J'ai peu de l'autre moitié pour ne penser qu'àM.de Fimarçon. Je me flattais qu'en le tirant d'affaire, je me ferais honneur, et que sa reconnaissance me dédommagerait suffisamment : rien n'a réussi. Pendant ce temps , j'ai été trois mois à trouver une maison. J'en ai loué une le 23 décembre. Depuis cet instant, les ou\riers y sont. Voilà donc six mois que je suis sans maison , sans calHnet,et par conséquent sans travail. Jugez, monsieur, de ma situation. Je ne tirerai pas un écu de mon père. Quand on a été dur toute sa vie, on ne devient pas bon et généreux à quatre-vingts ans. M. Dodun, l'ancien receveur général, de qui j'ai loué dans l'Ile, m'a fait attendre; mais il a dépensé quatre mille francs pour m'tguster, et je serai au mieux. J'ai des meubles qui, en les faisant aller au mieux, me suffiront. Il ne me manque donc que de pouvoir satisfaire à la dépense de mon emménagement, qui ne laissera pas que d'être un objet; de payer quelques petites dettes que j'ai depuis six mois, et d'avoir une faible somme devant moi poiu* ouvrir mon cabinet, et vivre en attendant la pratique, qui viendra sûrement. J'ai toujours entendu dire qu'il était permis aux malheureux de se vanter un peu. En profitant de ce privilège , que je n'ai que trop acquis par ma situation, qui est cruelle , je puis me vanter de ne craindre aucun des avocats qui ont actuellement de l'emploi. Si j'ai

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des secours^ je vais reprendre dans Tinstant; mon cabinet a sa valeur. DaQS un an, mon emploi peut éti'e considérable, et mon père me laissera enfin oe qu'il ne poiura pas emporter. Si je n'ai point de secours^ ma maison devient inutile. Je ne pourrai plus reparaître au palais, et je suis perdu sans ressource; car je ne suis bon à aucune autre chose. Je donnerai toutes les sûretés que je pourrai ; je m'engagerai solidairement avec ma femme; je ferai même des lettres de change, pourvu que l'on me donne des délais suffisants. M'abandonnerez-vous , monsieur? oublierez- vous l'ancienne anûtié que vous avez eue pour moi? Je suis un de vos plus anciens serviteurs, et l'apologiste d'OEdipe ne doit pas périr dans la misère au milieu de si belles espérances; il ne s'agit que de l'aider un peu. Ce sera un avocat que vous ferez, et s'il devient bon, l'opâration n'est pas indigne de vous. Jusqu^à présent, monsieur, vous avez fait tant de choses différentes, et dans tous les genres, que celle-là vous manquait peut-être. J'attends tout de vous, monsieur; les temps sont afireux, puisque personne n'est sensible aux talents. Vous seul les connaissez tous, vous les protégez; et si vous pensez que je p^isse faire quelque chose, vous ne m'abandonnerez certainement pas. Ma fortune dépend donc du jugement que vous porterez de moi. J'attends votre décision avec confiance. En attendant que vous me mettiez en état de gagner l'Ile, je annpte que vous m'honorerez d'une réponse. » On ignore à quelle époque le même Mannory adressa la lettre suivante à Voltaire : a Vous m'avez permis , monsieur, de vous importuner encore, après votre retom* de la campagne. Je suis honnête en robe , mais je manque totalement d'habit , et je ne puis me présenter devant personne. Cela dérange toutes mes afiaire?* Avez-vous pensé à M. Thieriot? Je vous prie, monsieur, de me le marquer. Je suis depuis six joui's avec quatre sous dans ma poche- Vous m'avez pi*omis quelques légers secours, ne me les refusez pas aujourd'hui, monsieur. Dès que je serai habillé, je serai en état de suivre mes affaires, et ma situation changera. On m'annonce beaucoup d'affaires au palais, mais elles ne sont pas encore arrivées. Nous touchons aux vacances, le temps n'est pas favorable. Souffrirezvous, monsieur, que je meure de faim? je n'ai mangé hier et avanthier que du pain. C'était fête ; je n'ai pu décemment sortir en robe, et mon habit n'est pas mettable. Je n'ai osé aller chez personne, et je n'avais pas d'argent pour avoir quelque chose chez moi. L'état est affi^ux. De grâce, monsieur, donnez au porteur de cette lettre ce que vous pouvez pour mon soulagement présent; il est sûr. Laisserez-vous périr de misère un ancien serviteur, un honmie qui » j'ose le dire, a quelques talents, et qui est actuellement à la vue du port? Son vaisseau est un peu délabré, mais il ne s'agit que de le

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secourir ponr entrer dans le port.D Mannoiy avait publie ^ en 1749 , uoe Apologie de /a nouvelle tragédie de M. de Voltaire : il offrait des garanties de solvabilité : c'étaient deux titres pour capter la bienfaiçance d'un philosophe. De plus, Mannory ne parlait que d'un emprunt^ lorsque sa misère lui permettait de demander un secoiurs^ une aumône. Que va-tril se passer dans Tàme si humaine de M. de

Le 20 décembre 1753, Voltaire envoya à M"^ Denis la lettre suivante : a Je viens de mettre un peu en ordre le fatras énorme de mes papiers. Je vous assiu*e que j'ai lait là une triste revue; ce ne sont pas des monuments de la bonté des hommes. Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j'ai dépensé pour d'Arnaud , bomme que vous connaissez , que j'ai nom'ri et élevé pendant deux ans; mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi dès qu'il eut fait à Postdam une petite fortune , fait la clôture du compte. Il faut avouer que Linant; La Mare et Lefebvre, à qui j'avais prodigué les mêmes services ; ne m'ont donné aucun sujet de me plaindre. La raison en est, à ce que je crois, qu'ils sont morts tous trois avant que leur amour-propre et leurs talents fussent assez développés pour qu'ils devinssent mes ennemis. Je ne peux m'empêcher de continuer ma revue des mémoires de la bassesse et de la méchanceté des gens de lettres, et de vous en rendre compte. Voici une lettre (que nous avons transcrite) d'un bel esprit, nommé Bonneval. Il me parle pathétiquement des qualités de l'esprit et du cœur, et finit par me demander dix louis d'or. Vous noterez que cet honnête honmie m'en avait cidevant escroqué dix autres avec lesquels il avait îali imprimer un libelle abominable contre moi ; et il disait pour son excuse que c'était M"* Paris de Montmartel qui l'avait engagé à cette bonne œuvre. 11 fut chassé de la maison. En voici d'un nommé Ravoieier, qui se disait garçon athée de Boindin; il m'appelle son protecteiu*, son père; mais, en avancement d'hoirie , il finit par me voler vingt-cinq louis dans mon iiioiT. Je ne peux m empêcher de rire en relisant les lettres de Mannory (que nous venons de citer). Voilà un plaisant avocat. C'est assurément l'avocat patelin; il me demande un habit, a Je suis honnête en a robe , dit-il , mais je manque d'habit; je n'ai mangé hier et avanta hier que du pain. » U &llut donc le nourrir et le vêtir. C'est le même qui, depuis,fit contre moi un &ctum ridicule, quand je voulus rendre au pubUc le service de faire condamner les libelles de Roi et d'un nommé Travenol, son associé. Je trouve deux lettres d'un nommé Bellemare, qui s'est depuis réfugié en Hollande. Il me remercie de l'argent que je lui prête, c'est-à-dire que je lui donne; mais il ne m'a payé que par quelques petits coups de dent. Cet inventaire est d'tme grossetirénortfie. La canaille de la littérature est noblement composée.»

M8 VOLTAIWB

Cette lettre est trop Importante pour ne pas fixer un instant notre attention. Je n'ai ni l'intention ni le désir de plaider la cause de l'ingratitude ; mais comme la misère est une chose sacrée y et que h misère de l'homme de lettres mérite la commisération de ITiistorieD, il n'y aura ni injustice ni inhumanité à peser les paroles d'un bienfaiteur qui tendraient à flétrir la mémoire de plusieurs hommes de lettres plongés dans la plus singulière détresse.

La biographie de d'Arnaud nous est assez connue pour nous dispenser de réduire de nouveau les dépenses qu'il occasionna à Vdtaire. Nous savons aussi que les services prodigués à Lefebvre, à Linant et La Mare n'ont pas ruiné celui qui les rendait. Ce qui regarde Bonneval est un amas de contradictions. Voltaire se sert du verbe escroquer; il faudrait lire emprunter, puisque l'escroquerie n'est pas caractérisée dans son accusation. Bonneval parait assez soivable pour avoir pu emprunter dix louis d'or; s'il ne l'eût pas été, il ne les eût pas obtenus. Quant à son libelle , du moment qu'il n'est pas nommé, il convient de ne point le lui reprocher. Mais admettons que ce libelle ait été fait. Il était assurément trop fiicile de trouver un libraire qui se chargeât de l'éditer , et qui voulût le payer généreusement, pour que l'auteur eût été obUgé de le publer à ses frais. Conunent [croire que Bonneval eût demandé à Voltaire de l'argent destiné à débiter un pamphlet contre Voltaire, puisqu'il n'avait pas besoin de lui pour cela? En se mettant au nombre des protégés de Voltaire , n'était-ce point sommer Voltaire de dévoiler une perfidie si singuUère? Conunent croire encore que Bonneval eût été chassé d'une maison, parce qu'il s'était permis de livrer au public un écrit qu'il n'avait conunencé que pour plaire ou obéir à la maîtresse de cette même maison? Conunent croire enfin que M"« Paris de Montmartel ne lui eût pas fourni les moyens d'exécuter ses ordres? De pareilles contradictions prouvent que Voltaire n'était guère fondé dans ses plaintes.

Si Voltaire a accueilli un Ravoisier qui se donnait pour un athée, il ne devait pas s'en flatter; mais du moment qu'il l'accusait de lui avoir volé vingt-cinq louis dans son tiroir, il était nécessaire de prouver ce qu'il avançait. Son silence sur les circonstances de cette action nous force d'admettre que Ravoisier les emprunta, et ne lui vola point les vingt-cinq louis. Si Ravoisier les emprunta, c'est qu'il offrit les garanties de solvabilité dont Voltaire ne dispensa jamais personne. Si Ravoisier est devenu insolvable, il ne s'ensuit point qu'il fût un voleur.

J'amuis été fort content de voir Voltaire nous représenter le i»émoire de ce qu'il dépensa pour nourrir et vêtir Mannory, puisque des mots vagues ne signifient rien, quand il me feut des chiffres* D

ET «BS AMIS. S69

cfst évident que Mannory offrait des garanties BuÉsantes, et que Voltaire ne ris(|uait rien en répondant à ces deux lettres qu'il ne relisait point sans rire, quoiqu'elles fussent toutes mouillées des larmes de la misère la plus affreuse. Comme Voltaire ne se plaint pas d'avoir perdu avec Mannory ^ il est probable qu'il en a reçu les sommes qu'il lui avait avancées.

Quant à Bellemare, ou Voltaire lui a donné de l'argent, ou il lui en a prêté. S'il lui en a donné, pourquoi dire qu'il l'a prêté? S'il l'a prêté, c'est sur garanties ; pourquoi alors se flatter de l'avoir donné? Le silence qu'il garde sm* le montant de la somme par lui prêtée ou donnée nous empêche de le louer ou de le contredire.

Depuis cette revue, Voltaire a-t-il eu occasion de soulager les pauvTes diables d'auteurs dont il se plaignait si souvent? Oui.

Ainsi le 11 mai 1760, il mandait à d'Argental : « Vous me faites un plaisir sensible en donnant le produit de l'impression de ZtUime à Lekain. Il faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de l'échtion de Tancrède à M"» Clairon; ainsi il n'y aura point de jaloux, et Lekain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse. Mais je vous demande une grâce à genoux. Il y a un M. Jacques à Paris. Vous n6, connaissez point ce nom-là; c'est un homme de lettres qui a du talent, et qui est sans pain. 11 voulait venir chez moi; j'ai pris malheureusement à sa place ime espèce de géomètre, qui me fait des méridiennes, des cadrans, qui me lève des plans ; et je n'ai rien pu faire pour M. Jacques. Je lui destinms cinq cents firancs siur la part d'auteur que je donne aux comédiens, et deux cents sur l'édition que je donne à Lekain ; au nom de Dieu, réservez cinq cents firancs pour Jacques. Il serait même bon qu'il présidât à l'é^tion^ et qu'il fit la préface. Vous me direz : Que ne donnez-vous à Jacques cinq cents fi:'ancs de votre bourse? Je vous répondrai que je suis ruiné; (jue j'ai eu la sottise de bâtir et de planter en trois endroits différents; que j'ai chez moi trois personnes à qui j'ai l'insolence de Mre une pension; que M"^ Denis, après sa réception à Francfort^ a droit de ne se rien refuser à la campagne ; que la proximité d'une grande ville et le concours des étrangers exigent ime grande dépense; qu'enfin je suis devenu un grand seigneur, c'est-à-^re que j'ai des dettes et point d'argent, avec \m gros revenu. Voilà mon cas. On pourrait donner des billets à Jacques. »

Cette fois c'est une femme. Il s'agit de Charlotte René, femme Ciu^, puis femme Bourette, tenant un café à Paris et faisant des vers. Elle en publia un recueil sous le titre de La Mme limonadière. Elle se donna l'honneur d'adresser quelques pièces de poésie à Femey. Voltaire n'agréa pas cet hommage, mais comprit qu'il ne pouvait se

dispenser d^nvoyer un cadeau en échange. Le 17 septembixî 1760, il dit d'elle à d'Argental : a J'aime beaucoup mieux lui donner une carafe de soixante livres que de lui écrii'e. » Le 30 octobre, il lui mandait encore : « La muse limonadière me persécuta ; si U^ Scaliger (d'Argental), cpii se connaît à tout, voulait lui faire une petite galanterie de trente-six livres, je serais quitte. » Le 30 janvier 176t, autre avis : « Je vous remercie bien humblement, bien tendrement de toutes vos bontés chai'mantes, et de votre tasse pour la Muse limonadière. »

Le 24 décembre 1 766, c'est à Damilaville qu'il écrit : « U y a actuellement à Genève cent pauvres diables qui écrivent beaucoup mieux que M. Totin, et qui ne sont pas plus riches. Tout commerce est ceésé. La misère est très-grande. Je suis d'ailleurs entouré de pauvres de tous côtés. Si vous voulez pourtant donner un louis pour moi à ce Totin, vous êtes bien le maître. »

A cette époque Voltaire était très-riche# Le 29 mai 1732, il avait mandé à Cideville : « Que ce serait ime vie déUcieuse de se trouver logés ensemble trois ou quatre gens de lettres, avec des talent» et point de jalousie; de s'aimer , de vivre doucement, de cultiver son art, d'en parler, de s'éclairer mutuellement! Je me figure que je vivrai un jour dans ce paradis. » Une fois enterré dans son château de Femey , il ne songea à rien moins qu'à s'entourer de gens de lettres. Le 24 août 1764, il disait à Damilaville : « Quand je songe quel bien nos fidèles pourraient faire, s'ils étaient réunis, le cœur me saigne. » Il lui aurait suffi de leur assurer un avenir heureux pour les attirer près de lui. Mais il aima mieux les laisser sous le de^ tisme de l'infortune.

Voyez. Le 18 septembre 1765, il mandait à Dalembert : « J'aiDM ? tous les jours de plus en plus mon philosophe Damilaville. » Il lui écrivit le 13 janvier 1769, quand Damilaville fut mort: «J'ai j regretté Damilaville : c'était un homme nécessaire. » Damilaville lui avait rendu de grands services. Que fit-il pour lui? le 26 février i767, il lui avait envoyé ces mots : « Je veux bien du ma\ à la fortune qui vous force d'examiner des comptes, quand vous voudriez donner -j tout votre temps à la philosophie. »

Dans une lettre du 24 août i775,à Dalembert , il reconnaissait La , Harpe poiu* son aide de camp. Il vanta son talent en prose et envers .^ le 9 février 1767 au cardinal de Bemis. Que fit-il pour lui? Le 3i auguste 1765, il en parlait ainsi à Cideville : « Il fera certainement de bons ouvrages; moyennant quoi il mourra de faim, sera honni et persécuté; mais il faut que chacim rempUsse sa destinée. » oéjh le 5, 12 juillet , il avait dit de lui à Thieriot : « Je souhaiterais bien qu'il , eût* autant de fortune que de talent: Il aura de grand» obstacles à i\

surmonter, c'est le sort de tous les gens de lettres. » Le 5 mars 1766, c'est à Damilaville qu'il mande : a Je crois que vous avez ét^ à la première représentation de Gustave de La Harpe. Vous savez que je m'intéresse à ce jeune homme. Il n'a que son talent pom» ressource; s'il ne réussit pas, il est perdu. » Le 40 auguste i767, il écrit à ûalembert : et Je ne ris point quand on me dit qu'on ne paie point vos pensions; cela me fait trembler pour ime petite démarche que j'ai faite auprès de M. le contrôleur général en faveur de La Harpe : je vois bien que s'il fait une petite fortune , il ne la devra qu'à luimême. Ses talents le tireront de l'extrême indigence , c'est tout ce qu'il peut attendre. » Il ne se trompait pas. Aussi le 30 décembre 1773 , il envoya ces mots à d'Argental : a La Harpe me parait être dans une situation assez pressante, et je n'ai pas de quoi l'assister, parce que M. le duc de Wiu*temberg ne me paie plus , et que M* Delaleu est considérablement en avance avec moi. Si vous pouviez donner pour moi vingt-cinq louis à La Harpe , vous me feriez un plaisir infini. Je ne sais s'il sera jamais im grand tragique; mais il est le seul qui ait du goût et du style; c'est le seul qui donne des espérances , le seul peut-être qui mérite d'être encouragé , et on le persécute. » A la vérité il l'avait recueilli près d'une année àFemey avec son épouse, mais c'est parce qu'il avait besoin d'eux pour jouer la comédie. Telles sont les faveurs de Voltaire à l'égard d'un disciple qu'il avait recommandé le 15 décembre 1773 à DaJembert, comme ayant du génie , et comme étant le seiil qui pourrait soutenir le théâtre tragique.

Le 19 mars 176! , il se vanta à Damilaville d'avoir offert non pas im asile, mais sa propre maison à Rousseau pour y vivre conune son frère. Rousseau eût peut-être accepté de Targent avancé avec une grande déUcatesse, mais son caractère ne lui permettait pas de devenir le commensal d'un seigneur fastueux.

Le 10 novembre 1776 , dans une lettre à de Villevieîlle , il dit de Chamfort : « Ce jeune homme a du talent, de la sensibilité , de la grâce, et fait des vers très-heureux. Il mérite de l'être , et on dit qu'il ne Test pas; mais qui Test, au bout du compte? »

Il fallait quelques occasions solennelles qui attirassent l'attention du public , pour que Voltaire jse décidât à délier les cordons de sa bourse. Ainsi « ayant lu dans la Gazette de Berne , qu'un inconnu avait proposé im prix de cinquante louis à celui qui ferait le meilleur mémoire pour la formation d'un code criminel , le philosophe de Femey , raconte Wagnière (p. 98 ), fit savoir à la Société économique de Beme qu'il serait ajouté par un autre inconnu cinquante louis à ce prix. » Le 5 décembre W77, Voltaire se hâta d'apprendre à l'impératrice Catheiine le montant de son dépôt. De même le

273 VOLTÀiRË

la avril 1776 , il écrivait à de Lisle de Salles : «il faut espérer qtie le parlement vous rendra la justice que vous n'avez pas obtenue du ChAtelet. Mais ce procès étrange doit vous ruiner. Pourquoi n'ouvrirait-on pas une souscription pour vous procurer les moyens de le soutenir? Ma souscription doit être prête. Elle est en votre nom , et vous la ti\3uverez chez M. Dailli^ notaire. » Cette souscription était de cinq cents livres , suivant Delisle de Sales^ qui n'a jamais voulu consentir à laccepter ni Voltaire la retirer , de sorte qu'il fallut la rendre à M"« Denis. Voltaire avait espéré faire un personnage de Delisle, banni de France à perpétuité à cause de sa philosophie. Le 6 mai 1777, il l'engagea à se retirer à Femey; il le recommanda à la bienveillance du roi de Pi'usse. Mais lorsque celui-ci eut parcouru l'ouvrage du protégé, il répondit le 17 décembre 1777 à Voltaire : a Je vous avouerai (jue j'ai eu la bêtise de lire cet ouvrage de ce Delisle, pour lequel il a été banni de France : c'est une raf^odie informe, ce sont des raisonnements sans dialectique , et des idées chimériques qu on ne saurait pardonner qu'à im homme qui écrit dans Tivresse, et non à un honune qui se donne pour un penseur. S'il se fait folliculaire à Amsterdam ou bien à Leyde , il pourra y gagner de quoi subsister , sans sacrifier sa liberté aux caprices d'un despote en venant s'établir ici. 11 y a eu des ex-jésuites à Paris, qui, après la suppression de l'ordre, se sont faits fiacres. Je n'ose proposer un tel métier à M. Delisle; mais il se pourrait qu'il fût habile cocher; et, à tout prendre , il vaudrait mieux être le premier cocher de l'Ëiuope que le dernier des auteurs. Je vous pai*le avec une entière franchise; et sL vous connaissez l'original en question, vous conviendrez peut-être qu'il ne perdrait rien au tix)c. » Le 28 août 1765 , Voltaire avouait à Dalembert que le mérite et la persécution étaient ses cordons bleus. S'il se montra si généreux envers Delide, il n'est point téméraire de croire qu'en le recueillant chez lui il avait im d'autre dessein que d'encourager le mérite persécuté, car^DeUsle avait assurément moins de talent que d'autres que Voltaire ne cessait de prôner et qu'il laissait néanmoins dans la gène.

Ainsi; le 9 décembre 1755^ il parlait à Dalembert de l'Encyclopédie comme du plus grand et du plus beau monument de la nation et de la littérature. Le 13 novembre 175(5, il la lui citait encore comme le plus grand ouvrage du monde. Or, qui travaillait à lïûcyclopédieî C'étaient Diderot et Dalembert. Voltaire les jugeait- u dignes de cette entreprise? Oui, car le 5 septembre 1752, il mandait à Dalembert : a Vous et M. Diderot, vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France. Paris abonde en barbouilleurs de papiers; mais de philosophes éloquents , je ne connais que vous et liu* * Le 33 juin 1760, même aveu : a U n'y a que vous qui écriviM tou*

ET ÔES am!s. il'S

jours bien, et Diderot parfois.» Ce n'est pas le seul hommage qu'il leur îdt rendu;

Parlons d'abord de Diderot. Dans une lettre du 26 janvier 4770 à Thieriot, Voltaire le signalait comme le digne soutien de la philosophie, l'immortel vainqueur du fanatisme. Dans le mois de décembre 1760, il écrivait à ce cher écrivain : « Mon très-digne maître, puisse votre gloire servir à votre fortune ! Je tous regarde comme un honmie nécessaire au monde , né poiur l'éclairer et pour écraser le fanatisme et l'hypocrisie. » Aussi avouait-il, le 8 octobre 1764, à Thieriot, qu'on devait des récompenses à Diderot à cause de sa collaboration à l'Encyclopédie, mais il en laissait le mérite à d'autres. Diderot passa presque toute sa vie dans un quatrième étage; dans sa jeunesse, il faillit mourir de faun. Au moment où une pauvre aubergiste lui donna un peu de pain et de vin pour le rappeler à la douleur, il fut obligé de travailler pour des corps, pom» des magistrats, pour tous ceux qui étaient en état de lui accorder quelques honoraires. C'est ainsi qu'il composa des plaidoyers, des remontrances au roi, des sermons et même des prospectus (i). 11 resta constamment sous la dépendance de ses libraires. Voltaire le savait; il le plaignait beaucoup, et se contentait de lui prodiguer les éloges les plus flatteurs. Diderot était toujours gêné. Tout le monde connaît la générosité et la délicatesse avec laquelle Boileau acheta la bibliothèque de Patru. Diderot chercha pendant cinq ans à se défaire de sa bibliothèque pour établir sa fille. Ce fut sur la recommandation de Grimm que l'impératrice de Russie acquit sa bibliothèque , à des conditions très-avantageuses * pour Diderot. Voltaire ne manqua pas de prôner cette action de Catherine II, dans son Commentaire historique. N'est-il pas permis de demander si l'exemple de Boileau ne devait pas être imité par Voltaire, lorsqu'il apprit la détresse de Diderot? Voltaire ne fit donc rien en faveur de Diderot.

Revenons à Dalembert. Voltaire le regardait, le 9 octobre 17.i5, comme son cher philosophe universel. La même année, il lui dirait ; a Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules. » Le 7 mars 1758, il le louait comme im homme au-dessus de son siècle et de son pays; le 24 juillet 1760, Comme le plus bel esprit de la France et le plus aimable; le 19 mars 1761, comme sontrès^igne et ferme philosophe , vrai savant , vrai bel esprit , homme nécessaire au siècle; le 8 mai suivant, comme M. le Protée, M. le multiforme; le 26 décembre 1764, comme le prêtre de la raison, qui enterrerait le fanatisme; le 28 octobre 1769, comme le premier écrivain du siècle;

(1) M"»« de Vandcul , Mémoires pour servir à V histoire de la vie et des ouvrages

de ÎHderot,

474 Voltaire

le 34 août i775 y comme le cher soutien de la raison et du bon goùL Aussi, le 46 octobre 1765, il lui adressait ces mots : « Mon cher et vrai et grand philosophe, vous êtes comptable de votre temps à la l'aison humaine. » Mais Dalembert était pauvTe et persécuté. Ceà pourquoi il mandait, le 22 décembre 1759 , à son panégjTÎste : « Je suis bien las de Paris, mais serai-je mieux ailleurs? C'est ce qui est fort incertain. Vous avez choisi la meilleure part: v(iu$ éles riche et je suis pauvre. On continue toujoiu^ici à nous persécuter, et à nous susciter tracasseries sur tracasseries. » Cette plainte était-elle fondée? Oui , car Dalembert était déjà membre de toutes les académies de TEuropc , qu'il n'avait encore que douze à quinze cents livres de rente, suivant la Correspondance littéraire de Grimm , de janvier 1784. 11 n'était guère plus riche quand il refusa de se charger d élever une altesse impériale de Russie avec cent mille livres de traitement. U en était réduit à vivre dans le bouge de la pauvre vitrière qui l'avait nourri connue son enfant. Voltaii-e apprenait, le 12 mars 1766, à Damilaville , que Dalembert n*avait pas une fortune selon son mérite. Que fit-il pour le tirer de cette situation? Le 30 juin 1765, Dalembert lui écrit : a Vous êtes bien bon, mon cher maître , de prendre tant de part à l'iiyustice que j'éprouve; il est vrai qu'elle est sans exemple. Je sais que le ministre (Saint^Florentin) n'a point encore rendu de réponse définitive ; mais vouloir me faire attendre et me faire valoir ce qui m'est dû à tant de titres, c'est un outrage presque aussi grand que de me le refuser. Sans mon amour extrême pour la liberté, j'aurais déjà pris mon parti de^iuitter la France, à qui je n'ai lait que trop de sacrifices. J'approche de cinquante ans; je comptais sur la pension de TAcadémie conune sur la seule ressource de ma vieillesse. Si cette ressource m'est enlevée, il faut que je songe â m'en procurer d'autres, car il est affreux d'être vieux et pauvre. Si vous pouviez savoir les charges considérables et indiq)ensables, quoique volontaires , qui absorbent la plus grande partie de mon trfcr petit revenu, vous seriez étonné du peu que je dépense pour moi; mais il viendra un temps, et ce temps n'est pas loin, où Tàge et les infirmités augmenteront mes besoins. Sans la pension du roi de Prusse, qui m'a toujours été très-exactement payée, j'aurais été obligé de me retirer ou à la campagne ou en province, ou d'allé chercher ma subsistance hors de ma patrie. Je ne doute point que o« prince, quand il saura ma position , ne redouble ses instances pour me fsdre accepter la place qu'il me garde toujoiu^, de président de son Académie} mais le séjoiu* de Postdam ne convient point à ma santé, le seul bien qui me reste. Je vous avoue que ma situation m'embarrasse. U est dur de se déplacer à cinquante ans, mais il ne Test pas moins de rester chez soi pour y essuyer des nasanto. ih

ET SES AMIS. i75

seule coûsolatioa est cle voir que rÂcadéinie^ le public^ tous les gens de lettres 9 ne sont pas moins indignés que vous du traitement que j'éprouve. J'espère que les étrangers joindront leurs cris à ceux de la France; et je vous prie de ne laisser ignorer à aucun de ceux que vous verrez le nouveau genre de persécution qu on exerce contre les lettres. J'oublie de vous dire que j'ai écrit au ministre une lettre simple et convenable^ sans bassesse et sans insolence ^ et que je n'en ai pas eu plus de réponse que l'Académie.» Voltaire lui répond d'abord le 8 juillet : a Votre lettre m'a pénétré le cœur. Voilà donc où vous en êtes! C'est à vous à tout peser; voyez si vous voulez vous transporter, à votre âge , et sll faut que Platon aille chez Denis , ou que Platon reste en Grèce. Votre cœur et votre raison sont pour la Grèce. Vous examinerez si, en restant dans Athènes, vous devez recher* cher la bienveillance des Périclès. On est fâché contre vous. Des trésors de colère se sont amassés contre nous tous. Mais il vous faut votre pension. Voulez-vous me faire votre agent, quoique je ne sois pas sur les lieux? » Puis le 5 auguste suivant : a Je n'ai point d'avis à vous donner; vous n'en prendrez que de votre fermeté et de votre sagesse. Je n'ai rien à dire à M. le duc de Ghoiseul, je lui ai tout dit; et, puisque vous ne le croyez pas Tauteur de cette injustice, mon rôle est terminé. J'ignore si vous quitterez cette nation de singes et si vous irez chez des ours; mais, si vous aUez en Oursie, passez par diez nous. Ma poitrine commence un peu à s'engorger. Il serait fort plaisant que je mourusse entre vos bras^ en faisant ma profession de foi. Mais pourquoi ne viendriez-vous pas à Femey attendre philosophiquement la fin des orages? » Le 43 du même mois, Dalembert lui avoue qu'il sent les inconvénients de la pauvreté et ajoute : a Savez-vous que je vais être sevré? à quarante-sept ans, ce n'est pas s'y prendre de trop bonne heure. Je sors de nourrice, où j'étais depuis vingt-cinq ans; j y prenais d'assez bon lait, mais j'étais renfermé dans un cachot où je ne respirais pas, et je sens que l'air m'est absolument nécessaire; je vais chercher im logement où il y en ait. 11 m'en coûte six cents livres de pension que je fais à cette pauvre femme poiu* la dédommager de mon mieux; c'est plus que la pension de l'Académie ne me vaudra, supposé qu'on veuille bien enfin me faire la grâce de me la donner. » Et Voltaire de répondre le 38 suivant : ce Je m'intéresse pour le moins autant à votre bien-être qu'à votre gloire; car après tout, le vivre dans l'idée d'autrui ne vaut pas le vivre à Taise. Je me flatte qu'on vous a enfin restitué votre pension, qui est de droit; c'était vous voler que de ne vous la pas donner. » En 4770, Dalembert eut une nouvelle occasion d'exposer ses besoins à Voltaire. Le 4 auguste , il lui mandait : a Vraiseml^l^blement j'aurai bientôt le plaisir de vous embrasser» louâmes

i7Ô VOLTAIRE

amis me conseillent le voyage d'Italie pour rétablir ma tète ; j'y suis comme résolu, et ce voyage me fera, comme vous croyez bien, past^ser par Femey, soit en allant, soit en revenant. La difficulté e d'avoii' un compagnon de voyage; car, dans l'état où je suis, je ne voudrais pas aller seul. Une autre difficulté encore plus grande, c'est l'argent que je n'ai pas. Beaucoup d'amis m'en offrent, mais je ne serais pas en état de le rendre, et je ne veux l'aumône de personne. J'ai pris le pai'ti d'éciire, il y a huit jours, au roi de Prusse, qui m'avait déjà offert, il y a sept ans, quand j'étais chez lui, les secours nécessaires pour ce voyage que je me proposais alors de faire. J'attends sa réponse, ainsi que celle d'un ami à qui j'ai proposé de m'accompagner. » Le 9 suivant, autre lettre : « J'espère toujours vous embrasser bientôt; j'espère aussi que le même prince qui souscrit si dignement et si noblement poiur votre statue, me mettra en état de faire ce voyage d'ItaUe, si indispensable pour ma santé. » Le 4i, Voltaire répond : « Mon cher philosophe, mon cher ami, vous êtes donc dégoûté de Paris; car assiu^ément on ne se porte pas mieux sur les bords du Tibre que sur ceux de la Seine. M. de Fontenelle, à qui vous tenez de fort près, a vécu cent ans sans en avoir l'obligation à Rome. Je souhaite que Denis fasse ce que vous savez ; mais je doute que le viatique soit assez fort pour vous procurer toutes les conunodités et tous les agréments nécessaires pour un tel voyage; et si vous tombex malade en chemin, que deviendrez-vous? Ma philosophie est senâble; je m'intéresse tendrement à vous : je suis bien sûr que vous ne ferex nen sans avoir pris les mesures les plus justes. » Dalembert avait accepté des pensions du roi de Prusse et de M"»« Geoffrin; aurait^l refusé des secours de la main de Voltaire? assurément non. 11 est impossible de croire qu'en révélant à Voltaire les embarras dans lesquels U se trouvait en 1765 et en 4770, il n'ait pas eu le dessein de lui mendier adroitement de l'argent. Voltaire était trop clairvoyant pour ne pas deviner le sens de c^ confidences; mais il fit semblant de ne pas comprendre, afin de n'avoir rien à donner.

Les procédés de Voltaire envers les gens de lettres qui ont fait un appel à la générosité de son cœur vont nous servir à apprécier les bienfaits dont il aurait comblé d'autres personnes qui avaient acquis moins de droits à sa bienveillance , suivant ses panégyristes. Nous en profiterons aussi auparavant pour relever une anecdote qui n'est pas sans intérêt.

A l'occasion de l'Ode de Voltaire intitulée VAmiiversaire de la SflW- Baiihélemi , pour l'année 1772, M. Beuchotadit : a Le 14 mai, date de Tassassinat de Henri IV , et le 34 auguste , anniversaire de la Sainte Barthélemi , n'étaient pas des joiu^ ordinaires pour le philosophe àt Fwney. » En 1769, le 30 auguste, Voltah^e s'avisa d'écrire à d'Aigental:

ET SEâ AMIS. 277

a J'ai toujours la fièvi'e le 24 du mois d'auguste : vous savez que c'est le jour de la Saint-Barthélemi ; mais je tombe en défaillance le 14 de mai^ où l'esprit de la ligue catholique assassina Henri IV. d Le lendemain il écrivait aussi au comte de Schomberg : « Ne soyez point étonné que j'aie été malade au mois d'auguste. J'ai toujours la fièvre vers le ^ de ce mois comme vers le 14 de mai. Vous devinez bien pourquoi. » Le 5 septembre 1774 , il disait encore à d'Argental : a Je ne sais par quelle fatalité singulière j'ai la fièvre tous les ans le 24 auguste ; jour de la Saint>-Barthélemi. )» Le marqtds de Villette (p. 114) mandait à ce sujet en 1777 au marquis de VÛlevieille : a Je dois vous apprendre une anecdote aussi extraordinaire que touchante, et que je suis honteux d'avoir ignorée jusqu'à présent: c'est queM.de Voltaire n'a pas encore passé une seule année de sa vie sans avoir la fièvre le jour de la Saint-Barthélemi. 11 ne reçoit jamais personne à pareil jour; il est dans son lit; l'afTaissement de ses organes, l'intermittence , la vivacité de son pouls caractérisent cette crise périodique. On s'y attend; on ne l'appi'oche qu'en tremblant. Il semble que son cœur soit ulcéré de toutes les plaies que la persécution religieuse a faites aux hommes; et on se garde bien de lui en parler, dans la crainte d'ajouter à sa douleur. Je vous atteste ici un fait que d'abord je me défendais de croire ; mais toute la maison en est témoin depuis vingt ans. » Wagnière ( p. 336) raconte à son tour que tous les ans , le jour de la Saint-Barthélemi , M. de Voltaire avait une espèce de fièvre et éprouvait un malaise si marqué , que tout le monde s'en apercevait. MaisDuvernet (p. 424) a cru devoir faire cette remarque: 0 Ce qu'on a dit de la fièvre annuelle de Voltaire le jour de la Saint- Barthélemi, n'est point vrai. Un légendaire, autrefois, eût pu embellir la chronique de quelque saint d'un pareil mensonge; mais la vie d'im philosophe aussi grand par ses œuvres que puissant par sa doctrine, ne pourrait qu'en être déparée. Ce qui est certain, c'est que le jour de la Saint-Barthélemi , Voltaire était inquiet , triste et chagrin. Il rappelait en gémissant , et souvent en pleurant, les principales horreurs de cette journée désastreuse. L'air de joie ou de contentement dans ceux qui l'approchaient, lui déplaisait infiniment. On l'eût mis en colère si on se fût permis de rire en sa présence. En 1772, il célébra l'anniversaire de ce jour horrible par un petit poëme; il en écrivit les stances en lettres de sang. » La correspondance de Voltaire renferme des lettres du 24 août 1724 à Thieriot; du 25 août 1732 à Cideville; du 24 août 1735 à M. Caumont; du 23 août 1743 à d'Argental ; du 25 août 1744 et aussi du 23 août 1749 au même; du 24 août 1750 à M- Denis; du 24 août 1751 à.la même; du 23 août 1755 à Collini; du 23 août 1756 à la comtesse Lutzelbourg; du 24 août 1758 à M. Rousseau h Liège; du 25 août 1759 à Dalembert;

du 24 août 1761 à Damilaville y à M«>* d^Ëpinay et à d'Argental anqitel il apprend qu'il a quinze lettres à écrire de suite ; du 23 août 1702 à Duclos; du 23 août 1763 à d'Argental» à Damilaville et à Thieriot; du 24 août 1764 à M. Bertrand et à Damilaville; du 14 août 1765 au marquis d'Argence de Dirac; du 25 août 1766 à Dalembert^ à Damilaville, à Leclerc de Montmerci et à Frédéric y landgrave de Hesee- Cassel; du 23 août 1767 à d'Olivet; du 24 août 1768 à Guillaumot; du 23 aoûtl769 à M. JeanMaire; du25août 1770 au comte de Schomberg; du 25 août 1772àM-«de Saint-Julien; du 24 août 1775 & Dalembert. Chose singulière ! dans aucune de ces lettres , Voltaire ne parle de la Saint-Barthélemi et ne permet de supposer que cette journée lui occasionnât le moindre chagrin ou le plus petit accès de fièvre. Ce silence n'est-il pas la réfutation la pliis accablante des puériles assertions de ce de Villette , et de Wagnière , dont Duvemet luimême s'est vu obligé de rejeter le témoignage? C'est un fiait incontestable que Bufibn possédait le don des larmes ; Rousseau s'est vanté d'en avoir été gratifié de bonne heure. Voltaire avait reçu de la nature le m^me privilège. Il plemrait , nous l'avons vu , quand il le voulait, aussi facilement qu'im enfant. Il ne lui était pas plus difficile de contrefaire le malade^ et même le moribond , au point de tromper un médecin, au rapport de Wagnière lui-même (p. 75). S'il a verêé tant de larmes inutiles sur des malheurs irréparables, conunent l'excuser d'avoir été si insensible au récit des malheurs de ses amis qu'il lui était donné de soulager sans se gêner?

En vain Condorcet avoue que Voltaire était dominé par le sentiment d'une bonté active ; que l'amoiu* de la gloire ne fut jamais en lui qu'une passion surbordonnée à la passion plus noble de l'humanité, et que des secours à des gens de lettres, des encouragements & des jeunes gens en qui il croyait apercevoir le germe du talent, absorbaient une grande partie de sa fortune. En vain Duvemet (p. 392) nous dit qu'il joignait toujours à ses dons l'art extrêmement rare de savoir obliger , et qu'on le voyait voler au-devant des besoins de beaucoup d'hommes de lettres, et les obliger pour le seul plaisir de les obliger. En vain M, Aubert de Vitry, dans le Dictionnaire de la Cc^ versalion , à l'article Voltaire, a cru que soulager , servir les malheureux était un besoin pour lui. En vain, dans la Galerie française,^ l'article Voltaire , M, Berville prétend à son tour qu'il ne refusa jamais un ser\ice qui fui en son pouvoir. Nous avons mis et cette philosophie , et cette humanité , et cette délicatesse à une terrible épreuve. N'est-il pas permis de conclure, comme le fit un jour CoUini, que nous devons maintenant savoir à quoi nous en tenir sur ces belles passions et ces nobles sentiments qui n'inspirèrent que de jolies phrases, de séduisantes maximes, un chariatanisme aussi superbe que stérile?

ET LES PEESONNES OÊNiES. ^Tfi

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