‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 84 sur 95 · VI. Voltaire et les personnes gênées · texte numérisé non relu

VI. Voltaire et les personnes gênées

La pénurie dans laquelle Voltaire vient de laifeser tous ses aides de camp et ses cordons bleus va nous aider à prouver qu'il ne dut point gâter les personnes gênées qui lui furent reconunandées , ou qui osèrent s'adresser spontanément à lui.

Ayant appris qu'une demoiselle Damfreville était à Paris dans un extrême besoin , Voltaire pria l'abbé Moussinot de lui prêter cent francs dont il avait le reçu dès le 10 janvier 1738,

Le 20 décembre de la même année , il envoya à Maupertuis une somme de cent francs poiu* une Laponne.

Dans son Commentaire historique, il se vante d'avoir prêté dix mille firancs à un libraire. N'oublions pas que c'était le seul moyen qu'il eût de faire imprimer ses Annales de l'Empire, comme il le désirait.

Dans son Commentaire historique, il se xanie aussi d'avoir terminé un procès en payant de ses deniei*s la vexation qui opprimait ses pauvres vassaux , et il cite la lettre qu'il adressa à î'évêque d'Annecy pour se plaindre d'un curé qui avait suscité un procès à ses vassaux pour en obtenir ce qu'il croyait avoir le droit d'exiger, et qu'ils refusaient de payer. Wagnière (p. 39) dit à ce sujet : a Le curé ayant fait mettre en prison à Gex les deux plus notables paysans de la communauté de Femey, qui se trouvaient dans l'impossibilité de payer ce qu'il exigeait d'eux , M. de Voltaire m'envoya retirer ces deux malheureux laboureurs, et porter la sonune, qui se montait à deux mille cent livres. Elle ne lui a été remboursée que dans l'espace de vingt ans, sans intérêts, par la jouissance d'un petit marais, qui lui fut concédée pour ce terme par la commune de Femey. L'c^gine de cette affaire venait d'une dime que ce curé se croyait en droit de lever sur des pièces de terre de Femey. U y avait litige depuis plusieurs années , et les frais du procès avaient plus que triplé la redevance exigée des paysans. » Il n'appartenait donc qu'à un tribunal de terminer cette affaire. Voltaire aimait à se faire payer la dime; il ne pouvait en déposséder un curé. Sans doute celui-ci recourut à des voies peu dignes de son caractère ; mais il n'en avait pas moins la loi pour lui. Si Voltaire intervint dans ce débat , il est évident qu'il perdit peu de chose, et que sa conduite ne fut ni aussi généreuse, ni aussi noble qu'il semble l'annoncer dans son Commentaire historique. Il ne s'était &it aucun scrupule d'envoyer et im violon de l'Opéra et un juif de Berlin en prison.

Dans le même ouvrage et dans sa correspondance, il vante à l'envi ses procédés envers la famille Crassi. C'est une nouvelle exagération.

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Six frères du nom de Ci*asgi étaient obérés de dettes ; ooinme ils étaient mineurs ^ des Jésuites d'Dmex obtinrent des lettres patentes qui les autorisaient à acheter un domaine appartenant à ces mineurs. La vente avait donc été régulière. Plus tard les mineurs voulurent rentrer dans leur bien en vertu du retrait lignager. Sur l'ordre de leur général , les Jésuites n'opposèrent aucune résistance , suivant une lettre de Voltaire à La Chalotais^ du 17 mai 4762. Tout se fit légalement. Néanmoins Voltaire affectade parler de l'acquisition des Jésuites comme d'une usurpation. Il est évident qu'ils n'avaient agi que loyalement. Si Voltaire prêta de l'argent aux frères Crassi pour recouvrer leur propriété, il n'avait rien à risquer, puisqu'ils étaient solvables. Wagnière (p. 55) certifie qu'ils lui remboursèrent la plus grande partie de ses fonds, et que Voltaire leur lierait le restant* Cette dernière assertion est inadmissible. Onne peut croire quedesgens assez riches pour acheter, suivant le Commentaire historique , un joli domaine qui avait été entre les mains des Jésuites , eussent consenti h un pareil cadeau, et que Voltaire eût imaginé de secourir des personnes qui n'avaient pas besoin de ses bienfaits.

Maintenant à nous deux , Wagnière. « On ignore peut-être, dit-il (p. 66) , que dès Tinstant qu'on eut appris à Genève la nouvelle de la perte de la bataille de Rosbach , M. de Voltaire écri\it à son banquier à Berlin de donner de sa part aux officiers français blessés et prisonniers l'argent dont ils pourraient avoir besoin, et de leur rendre tous les services qui dépendraient de lui. Il prit même aussi la liberté d'en recommander quelques-ims particulièrement au roi de Prusse. » Ces ordres fiu^nt-ils exécutés? Combien coûtèrent-ils à Voltaire ? Le silence de Wagnière sm* ces détails rend son assertion insignifiante, puisqu'il nous met dans l'impossibilité d'apprécier le mérite de Voltaire dans cette circonstance.

Même remarque à faire sur ces lignes (p. 32) : a En 4771 , il y eut une très-grande disette dans le pays de Gex. M. de Voltaire fit ^enir beaucoup de blé de la Sicile qu'il distribua aux habitants à un prix au-dessous de l'achat. » Wagnière ajoute qu'il s'agissait de deux cents coupes de blé de Sicile , mais il nous laisse ignorer le prix de la coupe et la perte que supporta Voltaire.

. Wagnière continue (p. 40 et il) : « Je crois devoir rapporter ici quelques autres traits du même genre, et également propi-es à donner une idée du caractère de M. de Voltaire et de sa conduite, non-seulement envers les vassaux de ses domaines , mais envers tous les malheureux qui s'adressaient à lui, et qui ne Tétaient pas devenus par leur inconduite.

a Dans l'année 1 759 , ayant un jour appris qu'un habitant de Tourney avait été rois en prison à Genève pour dettes , il m'envoya pour

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l'en faire sortir. J^avais déjà terminé avec le citoyen de cette ville qui l'avait fait incarcérer^ lorsque tous les autres créanciers de cet homme vinrent sur-le-champ le faire écrouer de nouveau. Je courus faire part de cet incident à mon maître^ qui s'engagea de payer toutes les dettes de ce paysan , qui se montaient, à plus de deux mille écus. Je portai l'argent nécessaire ^ même celui pour les frais d'emprisonnement. Après l'élargissement , cet homme passa ime reconnaissance à son libérateur^ qui ne voulut exiger d'intérêts poiu* un certain nombre d'années ^ et qui n'a été remboursé qu'en partie au bout de plus de seize ans. » Malheureusement ce récit n'est pas vrai. 11 s'agit ici de l'aflEBiire de Bétems^ si enjolivée par une requête de Voltaire que nous avons reproduite p. 445. Une note du président de Brosses nous a appris^ à la page 4 3^ ce qu'il faut penser de ce langage pharisalque. Wagnière a donc écrit sur de mauvais rapports , ou & menti impudemment;^ ce qui est aussi probable ; car il est cÛfficile d'admettre que Voltaire eût chargé un scribe de dix-neuf ans d'une négociation aussi délicate et aussi difficile.

Wagnière : a Une veuve des environs de Femey, mère de deux jeunes enfants, étant vivement pomrsuivie par ses créanciers, eut recours à M. de Voltaire , qui non-seulement lui prêta de l'argent Fans intérêts, mais lui paya encore d'avance la rente de quelques fonds de terre qu'elle ne pouvait ni faire exploiter ni louer à personne, et qu'il se chargea de mettre en valeur. Ces terres n'en ayant pas moins été mises en vente quelque temps après par voie de justice , il se rendit adjudicataire, et en fit porter le prix très- haut pour le profit de cette veuve et de ses enfants. De plus, il les logea longtemps gratis dans une de ses maisons; et au bout de quelques années, cette femme, par la plus noire ingratitude , lui fit peixlre non-seulement tout l'argent qu'il avait payé pour elle, mais encore beaucoup d'autre par la chicane, outre tous les fonds achetés dont elle vint à bout de se remettre en possession par le moyen de sa fille. » Impossible de deviner ce que donna et perdit Voltaire dans cette affaire. U est certain qu'il était de son intérêt de soutenir ses vassaux pour eu attirer d'autres pai' Tespoir de trouver en lui un pix>tecteur. C'est ainsi (pi'il put facilement avancer des fonds qui étaient garantis par les terrains de sa débitiice. Il lui en coûtait peu de cultiver ces terrains , s'ils étaient abandonnés; s'il l'a fait, il faut l'en louer. Sa débitrice a eu assurément grand tort de ne pas lui payer son tribut de reconnaissance. Mais des contradictions viennent tellement obscurcir ce récit , qu'elles forcent de douter de son authenticité. Comment admettre que la susdite veuve ait pu légalement se faire rendre une propriété vendue légalement et loyalement? On est tenté de croire que c'est par suite d'une plainte de lésion qu'elle est parvenue à ce but.

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Il est probable qu'elle avait la justice poiu* elle. Dès lors Voltaire ne joue pas ici le beau rôle. Il s'est donc vainement rendu adjudicataire, -et n'a pas poussé trop haut les siureuchères de l'acyudication. Par conséquent Wagnière a de nouveau menti ^ ou est tombé dans une ineptie inexplicable.

Même conséquence à tirer de ces lignes : « Une chose à peu près semUable lui arriva avec une autre personne à qui il avait pî^té mille écus. i>

Wagnière : a Une veuve deFerney, très-pauvre, dont imdesfik était élevé chez M. de Voltaire , ayant une maison qui était absolument en ruine, il la lui fit rebâtir , et fit don au jeune homme de tout ce que lui avait coûté cette reconstruction, par xm billet de » main, que je remis à ce dernier. »

« Il a aussi fait bâtir et donné des maisons, des portions de maisons et de terrains à bien des paysans de Ferney. » Toujours des phrases et point de chiffres. Or, sans chiffres, ces deux assertions n'ont aucune valeur.

A la vérité , en voici : a Un habitant de Ferney , qui lui devait six cents livres par obligation, lui faisant part, en ma présence, d'un petit malheiu* qtd venait de lui anîver, obtint sur-le-champ de M. de Voltaire la remise de sa dette. » Que le lecteur se rappelle la conduite de Voltaii^e envers tous ses courtiers, ses correspondants, ses amis intimes, et qu'il décide si l'autorité de Wagnière lui suffit pour admettre que Voltaire ait d'un mot remis une créance de six cents livres à un paysan, donné des terrains et des maisons à ses vassaux, qui devaient assurément lui être moins chers que les gens de lettres qui s'adressèrent à lui au jour de la tribulation, et qu'il était de son honneur de secourir.

Wagnière clôt ainsi son procès-verbal (p. 42) : a II me serait difficile de rapporter toutes les actions particulières de bienâôsance de M. de Voltaire.» Je le crois, si elles étaient toutes du genre des précédentes.

Wagnière : ce II les faisait si simplement et si singulièrement, que l'on ne pouvait même s'en douter.» Rien de plus certain, car pe^ sonne ne se serait douté que Voltaire exigeât des reçus des aumônes qu'il daignait accorder, et qu'il eût l'intention de donner l'argent qu'il ne prétait que sur bon contrat et sur hypothèque.

Wagnière : «En £edsantdu bien, il avait encore l'art de ménager l'amour-propre de ceux qu'il obligeait. » Malheureusement ses reçus, ses lettres, ses registres, son Commentaire historique attestent le contraire.

Wagnière : «Je suis bien aise de trouver ici l'occasion de confondre un peu la calonmle , en rendant hommage à la vérité. »

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Wagniëre aurait dû choisir d'autres vérités pour confondre la calomnie; ce n'est pas avec des mensonges , des invraisemblances^ des absurdités qu'on la réduit au silence. Il ajoute : a Je défie qui que ce soit de me démentir sui* les faits que je rapporte, ii» Je crois Vavoîr fidt, grâce à ses contradictions.

Encore du Wagnière : a II y a bien^ il est vrai, des personnes que je connais qui ont eu part à sa munificence et à ses secours ^ mais qui se sont bien gardées de lui en témoigner quelque reconnaissance ; au contraire. . . » Dans ce cas , Wagnière devait les démasquer^ puisque leur ingratitude Ty autorisait; et, comme il les connaissait, il en aurait parlé probablement avec plus d'exactitude et de bon sens que des paysans dont il nous dévoile le tableau. Il faut le blâmer d'avoir négligé de profiter de cette belle occasion de confondre la calomnie, et de justifier son maître des accusations dont il était l'objet.

Voici enfin son dernier mot : a II faut dire comme Arlequin : Attendons un peu, Dieu permettra que tout se découvre. » La com* paraison ne manque pas d'à-propos. Je loue Wagnière de sa sincérité. Malheureusement personne n'a répondu à son attente. Quelles que soient les découvertes qu'on fera,^ je suis persuadé qu'elles ne seront pas la glorification de Voltaire. Il faut qu'il ait fait bien peu d'actes de bienfaisance, puisque sa coiTespondance si volumineuse en fournit un si petit nombre. Collini, M"^ de GraCfigny, Gondorcet n'en citent aucun. Le marquis de Luchet (t. I. p. 420) n'a pu reproduire que cette anecdote : a Un homme lui emprunta un jour seize mille Uvres, avec promesse de lui remettre au bout de quinze jours un contrat pour sa sûreté. Quinze mois se passèrent sans que le préteur fl!lt nanti. Impatienté de ces lenteurs qui avaient mauvaise grâce : « Monsiem*, lui dit-il d'un ton brusque , je vous donne les « 16,000 livres; mais dorénavant je ne vous prête pas un sou sans a hypothèque. » Ce serait se moquw du lecteur que de réfuter un pareil conte.

Néanmoins Duvemet (p. 115) n'a pas manqué de le reprodmre. Voici ce qu'il nous donne pour pendant (p. 392 ) : aUn jeune officier avait passé quelques jours à Femey, et, faute d'argent, ne pouvait rejoindre son régiment. Voltaire soupçonne son embarras: «Vous a allez, lui dit-il, à votre régiment, permettez qu'un de mes chevaux^ « pour se former, fasse la route avec vous ; » et , lui mettant une bourse dans la main : «Je vous prie, ajouta-t-il, de vouloir bien vous « charger de sa nourriture.» Or, ou cet officier était dans l'infanterie, ou il servait dans la cavalerie. S'il était dans l'infanterie, il était accoutumé à faire ses étapes et n'avait pas besoin de chevid pour s'éloigner de Femey. S'il sei^ait dans la cavalerie, il devait avoir un cheval dans les écuries de son escadron. Pour se rendre à son poste^

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un cheval devenait une charge pour Uii^ puisque, pour le nourrir en chemin et le renvoyer ensuite par un exprès, il lui eu eût plus coûté qu'en prenant le coche. C'est cependant ce qu*il a dû faire, puisque Duvemet parle d'un cheval prêté et non donné pour un voyage. Je crois qu'un oflScier ne relèverait pas cette platitude sans de moquer du narrateur.

Duvemet (p. 32i) continue : a Racontons encore, pour édifier les ennemis du philosophe, un fait longtemps ignoré et qui l'eût été toujours, si les bonnes gens qui furent l'objet de sa bienfeisance, n'avaient trahi son secret. Un laboureur, étranger à ses terres, perdit au parlement de Besançon im procès qui le ruina entièrement. Dans son désespoir, il vint, avec sa femme et ses enfants, implorer Voltaire qui, dans toute la France, jouissait d'une grande réputation de bienfaisance. Le secours qu'il réclamait était pour appeler de l'an^t qui le condamnait et le ruinait. Au récit du malheur de ces bonnes gens. Voltaire verse des larmes, prend leurs papiers, les confie à Christin, son bailli, lequel, après un examen réfléchi, ftit d'avis que c'était une bonne cause que ces infortunés avaient perdue, et que les nulUtés de la procédure donnaient voie à un appel. A ce rapport, Voltaire entre dans son cabinet, et en revient portant, dans le pan d^ sa robe de chambre, trois sacs de mille francs chacun, a Voilà, dit-il à a cet infortuné laboureur, pour réparer les torts de la justice ; un nou- « veau procès serait un nouveau tourment pour vous; si vous faites a sagement, vous ne plaiderez plus, et si vous voulez, vous établir à «Femey, je m'occuperai de votre sort. » Quoique cette anecdote ait été adoptée par Mallet et par Palissot, qui dit dans son Éloge de Voltaire avoir vu le médaillon que fit graver d'Argental poiu» en conse^ ver le souvenir, je me permettrai de ne pas l'adopter aveuglément. Voici pourquoi. 11 n'est pas probable que Voltaire ait eu besoin des lumières de son bailli pour examiner et juger cette aflkire. 11 n'est pas probable non plus qu'il ait renoncé à la voie d'im appel, s'il était persuadé d'y gagner le procès perdu en première instance. Il aimait trop s'immiscer dans les débats pour dédaigner de laisser plaider une bonne cause pour laquelle il aurait facilement trouvé im avocat capable et complaisant, qui eût exigé peu d'honoraires. Puis comment admettre que Voltaire eût donné de suite trois mille francs à des gens qu'il n'avait jamais vus, tandis qu'il laissait tous ses amis intimes dans le besoin? Sur un fait aussi peu vraisemblable, il n'est pas permis de s'en rapporter à l'autorité de Mallet, que nous avons trouvé si éloigné de la vérité et du sens commun, pas plus qu'à celle de Duvemet, dont les Mémoires de Bachaumont , du 25 octobre 1786, et le Magasin encyclopédique ( iv« année, 1. 1. p. 3t6), ont parlé avec tant de mépris , et dont Voltaire lui-même ambitionnait peu le suffrage*

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Qiiaut a Palissot y voyons s'il mérite le même blâme. ïl dit dans son Éloge historique de Voltaire : a Souvent il allait au-devant des mal** heureux ; il les prévenait par ses bontés, en leur épargnant l'embarras de la demande. S'ils étaient dans le cas de ne point recevoir à titre de don, il leur prêtait sans intérêt, et même en les dispensant de la reconnaissance. Ce n'était pas des sommes légères qu'il hasardait ainsi. Un gentilhonune des environs de Genève, décoré dans le service, nous a dit à nous-même que Voltaire lui avait prêté de la manièi'e la plus noble une somme de trente mille livres, dans un temps où il paraissait peu vraisemblable que cet ofiBcier fût jamais à portée de s'acquitter. A l'égard des personnes à qui leur situation ne permettait pas de rendre , il les secourait par des libéralités entières et absolues. Plusieurs de ces bienfaits passaient par les mains de M. d'Argental. Il est quelques gens de lettres qui en ont reçu de considérables; on n'attendait pas d'eux qu'ils les publiassent; on souhaitait seulement qu'ils parussent ne les pas oi^lier. Il ne tira d'autre vengeance d'un honune qui avait passé une partie de sa vie à le calomnier, qui était tombé dans l'indigence, et qui lui ofirait de rétracter ses calomnies par un acte public, que de refuser la rétractation et d'envoyer à ce malheureux un présent de cinquante louis.» Autant de mots, autant de mensonges ou d'absurdités. 1" Tout ce qui précède démontre que Voltaire n'allait jamais audevant des malheureux; qu'il leur donnait le moins possible; qu'il était impatient de recevoir des témoignages de leur reconnaissance^ et qu'il ne cessait de leur reprocher leur ingratitude. — 2' Il serait ridicule d'admettre que Voltaire eût prêté sans garantie trente mille livres à un officier insolvable, lorsque, toute sa vie, il ne plaça aucuns fonds entre les mains de sa famille, de ses amis intimes, de son secrétabre, sans exiger des contrats ou des billets. — 3' Sa correspondance prouve qu'il ne chargea point d'Argental de distribuer des aumônes ou des secours en son nom. — 4*» Il est avéré qu'aucun honune de lettres ne reçut de lui des libéralités considérables. — 5"* Il n'avait pas l'habitude de rendre le bien pour le mal. Loin de détester les louanges, il les provoquait. Il avait soin de réclamer des panégyriques ostensibles de tous ceux qu'il avait daigné obliger, ou qu'il avait été forcé de gratifier. L'enthousiasme de Palissot n'est donc que de la puérile crédulité ou de l'imposture inqualifiable.

Quand même on s'en rapporterait aveuglément à la parole de Wagnière, de Luchet^ de Ehivemet et de Palissot, la gloire de Voltaire n^y gagnerait pas beaucoup. Les libéralités que nous venons d'examiner ne pourraient guère êfae considérées que comme « des émotions passagères, des surprises) des élans, des soubresauts,

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pour ainsi dire ^ de vertu et d'ardeur ;» dh*di-ie aveô M. Romaia Con]ut(p. iOO de son Discours sur Vollaire).

Motivons notre appréciation et notre réserve. Pour cela^ hâtonsnous de représenter le budget que Yoltaii'e allouait aux pauvres.

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