VII. Voltaire et les pauvres
OVf en ce temps-là
La pauvreté , pâle , au teint blême , Aux longes dents , aux jambes de fuseaux , Au corps flétri , mal couvert de lambeaux , Fine du Styx , pire que la mort même, De porte en porte allait tramant ses pas : Monsieur Laï>at la guette et n*outre pas.
Ce M. Labat était un Français qui, par une honnête industrie et par un travail estimable , s'était procuré une fortune de plus de deux millions. Voltaire n'était pas moins riche. Il a reconnu que
Deux fois par jour il faut qu*un mortel mange (1).
Pera-t-il comme M. Labat, lorsqu'il verra à sa porte cette pauvreté dont il a dépeint les horreurs? L'auteur A* Emile disait : « Si j'étais riche, je serais indolent et bas, sensible et délicat pour moi seul, impitoyable et dur pour tout le monde , spectateur dédaigneux des misères de la canaille, car je ne donnerais plus d'autre nom aux indigents, pour faire oublier qu'autrefois je fus de leur classe. » Voltaire se flatta d'avoir été plus compatissant. S'il faut s'en rappo^ ter à sa correspondance, les pauvres étaient plus soulagés dans sa maison qu'en aucun couvent que ce pût être (2); de sorte qu'il n'y eut plus de pauvres à Femey (3), non pas même un seul pauvre (4)* Aussi, lorsqu'il écrivit son testament, il ne légua trois cents livres aux pauvres de sa paroisse que dans le cas oîi il y en aurait. Mais 8*inquiéta-t-il du sort des pauvres des autres localités?
a n n'y a point de religion, a-t-il dit au chap. vu de son Essai sur les mœurs ^ dans laquelle on n'ait recommandé Taumône. La mahométane est la seule qui en ait fait un précepte légal, positif, indis-
(1) La Guerre civile de Genève, cbaut v. OSuvres de Voltaire, tom. XII, pag. t98. (t) Lettre à DamilaviUe , du 8 fétrier 1768. '($) Lettre à d*Afgental , du 80 Jan? ier 1761. (4} LeUre à Saint-Lambert, du 7 mars 1769. .
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"pensable. L'Alcoran ordonne de donner deux et demi pour cent de son revenu, soit en argent, soit en denrées.» Néanmoins, au chap. Gxxxix du même ouvrage ^ il a remarqué que les peuples schismatiques n'ont jamais donné des preuves de charité et d'héroïsme comparables à celles de la communionr omaine, et que c'est à elle seide que l'on doit les hôpitaux^ les couvents^ toutes les institutions religieuses qui font le plus de bien à l'humanité. Mais il s'est étrangement mépris sur la cause de ces effets admirables devant lesquels avaient expiré ses sarcasmes. Le dO janvier 4769^ il mandait à U^ du Deffand : « Vous me dites que vous ne voulez pas être aimée par chch rité : vous ne savez donc pas que ce grand mot signifie originairement canwur en latin et en grec; c'est de là que vient mon chtr, ma chèrt. Les barbares welches ont avili cette expression divine; et de charitas ils ont fait le terme infâme qui parmi nous signifie l'aumône. » Par les Welches, Voltaire désignait ses compatriotes ^ la nation qui s'est le plus incorporé l'esprit du christianisme dans son langage comme dans ses mœurs. En rejetant la charité ^ le mobile de toutes les actions qu'il avait louées ^ Voltaire s'appliquera-t-il à faire oublier tout ce qu'avait enfanté cette vertu?
Dans son Dictionnaire philosophique, à l'article Job , il adresse ces paroles à Job : « Boi^our> mon ami Job. J'ai été beaucoup plus riche que toi. Aucun de tes prétendus amis ne te prête un écu« Quoique j'aie perdu une grande partie de mon bien^ je ne t'aurais paûs traité ainsi. Rien de plus oonunun que gens qui conseillent, rien de plus rare que ceux qui secourent. C'est bien la peine d'avoir trois amis pour n'en pas recevoir une goutte de bouillon quand on est malade! Je les aurais condamnés pour n'avobr point secouru leur ami.» Dans le même Dictionnaire philosophique, à la section première du mot Fertilisation , il écrit ces mots : « Le nombre des mendiants est prodigieux, et, malgré les lois, on laisse cette vermine se multiplier. Je demanderais qu'il fùt permis à tous les seigneurs de retenir et faire travailler à im prix raisonnable tous les mendiants robustes ^ hommes et femmes, qui mendieront sur leurs terres. » Dès 1749^ dans ses Embellissements de Paris , il voulait qu*on condamnât au travail les « indigents fainéants qui ne fondent leur misérable vie (|U6 sur le métier infâme et punissable de mendiants, et qui contribuent à déshonorer la ville. » Au chap. xi de la II* partie de son Histoire de Russie t il a loué Pierre le Grand d'avoir délivré les villes a de la foule odieuse de ces mendiants qui ne veulent avoir d'autre métier que celui d'importuuer ceux qui eu ont, et de traîner aux dépens des autres hommes ime vie misérable et honteuse... » N'étsit-ce pas ressusciter le turpis egestas de l'antiquité? Dans tous ses écrits , Vol* taire confond habituellement les gueux avec les pauvres.
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Voltaire rappellera-t-il dans sa vie pi*ivée l'humanité de Tauteur de rariicle Job y ou la duveté de celui du mot Perlilisation , des Em bellissemerUs de Paris et de V Histoire de Russie? Lisez attentivement toute sa volumineuse correspondance, vous n'y remarquerez aucun sentiment de générosité pour les pauvres. A Femey comme à Cirey , à Berlin et à Paris, jamais il ne s'occupe des pauvres. A aucune époque il ne charge un ami discret de distribuer des aumônes aux pauvres. Quand il leur jette un écu , c'est pour se débarrasser au plus vite de leurs importunités. Il en agit ainsi avec tous les descendants de Corneille. Suivant Wagnière (p. 73) , il donna un jour ime pièce de six francs à un capucin avec autant d'ostentation que s'il lui eût remis une lettre de change d'une valeur considérable. Quelques Jésuites s'étant présentés pour lui demander un asile , il leur fit demander s'ils voulaient lui servir de laquais et porter sa livrée, et les envoya chercher une retraite ailleurs, au moyen de quelque secours, raconte Wagnière (p. 56). Cependant n'avait-il pas été content, en Angleterre, de recevoir im cadeau du roi? A Colmar, n'avaitril pas été obligé d'emprunter de l'argent à un ami? Dans un de ses voyages avec M"' du Chastelet, une personne de sa connaissance n'avait-elle pas payé pour lui des frais de réparation de voiture , comme le prouve Longchamp (p. 139)? Sur son Livret^ il consacrait mille francs en aumônes , comme nous savons. Il parait qu'il ne dépassait pas cette somme. EUe était suffisante , s'il n'avait en vue que les pauvres de Femey. Songeait-il aux pauvres des autres pays? Non. Wagnière (p. 31) nous dit à ce sujet: ail faisait beaucoup d'aumônes, non aux mendiants des rues et vagabonds , qu'il ne pouvait soufirir, mais aux habitants des environs de Ferney, qui peuvent attester combien de secours ils recevaient de lui dans leurs besoins et dans leurs maladies. Il a payé longtemps pour l'instruction de quelques enfants suisses, dans les écoles de charité de Lausanne; mais une partie des ministres de cette ville lui ayant fait une querelle sur ce qu'il avait dit nouvellement du fameux Saurin, il fut si piqué qu'il discontinua les contributions qu'il accordait à cet établissement respectable. » Cette dernière anecdote nous montre ce qu'il faut penser du désintéressement de Voltaire lorsqu'il faisait du bien > et nous amène à conclure qu'il était difficile d'en obtenir quelque chose quand on n'égratignait pas l'épiderme de sa vanité.
Quand Voltaire prend la plume, il s'adresse au genœ humain» S'agit-il de soulager l'humanité, l'homme n'est plus que le serf de ses terres; le monde, que le te;*ritoire de Femey. Ses aumônes ne dépassaient pas les frontières de ses propriétés. Arrêtons -nous donc maintenant potu* contempler ce qu'il fit dans ce hameau , dont il enrichissait les pauvres du 1/152 de son superflu.
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