‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 86 sur 95 · VIII. Voltaire ei sa colonie de Peniey · texte numérisé non relu

VIII. Voltaire ei sa colonie de Peniey

8i j'avais une lyre, j'aimerais à faire Tépopée de Femey. Je chanterais sa genèse obscure^ ses développements rapides comme' Téclair, l'étendue de son commerce, les prodiges de son activité dévorante, l'enthousiasme de ses bals, de ses fêtes et de ses spectacles , la gaieté de ses sociétés; puis je déplorerais avec amertume ses révolutions^ ses catastrophes, sa ruine profonde, ruine prématurée comme celle de Babylone, de Tyr, de Troie, de Lacédémone, d'Athènes, de Carthage, s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes.

Hélas î pauvre cité ,

Elle a técu oe que TÎTent les roses , L'espace d*un matin.

Mais cette éphémère destinée ne mérite-t'^Ue pas un regard de lliistorien?

La victoire^ le commerce, l'opulence > la piété, la puissance avaient eu leur métropole; il était réservé à Ferney de devenir la capitale de l'esprit, dans un siècle où chacun avait et croyait avoir beaucoup d'esprit; où c'était une manie, une épidémie d'en étaler prodigieusement; de sorte qu'à chaque instant on le voyait quitter les cours et les académies pour s'attabler dans im corps-de-garde ou s'asseoir nonchalamment sur la paille d'un bouge, et descendre quatre à quatre l'escalier de la mansarde pour courir dans les rues et les jardins ; et retourner ensuite, brisé de fatigue, s'assoupir sur les édredons des boudoirs ruisselants d'or et de pierreries. Tous les monarques s'empressèrent de reconnaître cette principauté; ils la saluèrent à Tônvi comme la reine des nations , le flambeau de la civilisation; ce qu'elle abhorrait, ils l'abhorraient; ce qu'elle aimait^ ils l'aimaient; ce qu'elle aspirait à détruire ^ ils s'efforçaient de le détruire ; ils lui envoyaient des courriers presque toutes les semaines; ils donnèrent ordre à leurs ambassadeurs de respecter toutes ses fantaisies, de favoriser toutes ses entreprises, d'oublier ses fautes. Les parlements avaient brûlé d'envie de sévir contre elle; mais la coui^ de France la laissait faire. L'évéque d'Annecy la menaçait de ses foudres; mais la ville étemelle, la ville aux sept collines, la ville du vicaire.de Jésu&-Christ tolérait ses insolences continuelles, ses injures grossières. Des flçts d'étrangers y affluaient sans cesse; durs i marédiaux, gentilshommes, académiciens, présidents y coudoyaient

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ravocat, roflBciér, le prêtre, le robin, le journaliste; on eût dit que c'était le rendez-vous de quiconque quittait ses pénates.

En effet , tout chemin conduisait alors à Ferney , comme on Vavait dit autrefois de Rome. Se proposait-on de parcourir Venise , Gènes, Florence ou Naples, on passait par Ferney. Était-on appelé à la cour de Postdam, on s'arrêtait à Ferney. Désirait-on baiser les mules du pape , ou lécher les pieds de l'impératrice de Russie, on courait à Ferney^ Se rendait-on en Allemagne, en Hollande ou en Belgique, on se détournait de sa route pouï* desôendre de voiture à Ferney. Quel que fût le sujet du départ, amour, intrigues , affaires, guerre, persécutions , plaisir, curiosité, santé, on faisait une halte à Ferney. Quand on était ennuyé de garder le coin du feu, et qu'on voulait respirer l'air de la campagne, sans savoir où flÂner, on tombait inopinément à Ferney.

Un vieillard paraissait courbé sous le faix des ans, appuyé sur une petite canne , paré de précieuses dentelles , enveloppé de superbes fourrures , la tête couverte de la vénérable perruque à quatre marteaux, bien frisée, bien poudrée; ses yeux brillaient comme des diamants; son front rayonnait de joie, un sourire fin et léger comme celui des Grâces errait sur ses lèvres. C'était lui. A son aspect, c'était Un flux et reflux de flatteries, un assaut de magnificats^ une conspiration d'éloges longtemps ruminés, élaborés et répétés. On n'eût point osé Taborder sans l'accabler de comphments ; le cérémonial engageait les dames à l'embi^asser; une actrice crut de son devoir de se jeter à ses genoux; il est vrai qu'il s'agenouilla aussi et lui demanda ce qu'on pouvait faire dans cette posture. On était présmté.

Alors on se pkmtait à Ferney, on y mangeait, on y buvait, on y dormait, on s'y promenait, on y causait, on y dansait, on y jouait la Comédie. Mais monsiem* n'était plus visible. Les petites entrées étaient réservées aux princes, aux philosophes déjà célèbres; il ne manquait jamais de leur lire quelque chant de la PucelU. Le soir, il Hait volcmtiers avec tous ses hôtes ; mais il se relirait de bonne heure pour se coucher, quoiqu'il fût toujoin^ censé travailler ou souftil'. 0 s'était beaucoup moqué de Dei^fontaines, de Jean-Baptiste Koi0^ seau, de Fréron, de Jean-Jacques Roust^eau, de Nonotte et de ses cri^ tiques^

Quand on avait pris congé de lui, on ne manquait pas de publier ce qu'on avait vu , et même ce qu'on n'avait pas pu admirer d»x lui. C'était lui qu'on avait recb^hé à Ferney ; mais pour lui faire plaisir, on se croyait obUgë de vanter tout ce qu^il avait fiait à Fer» ney, car il prenait plaisir à conduire ses hôtes dans les maisons (p^»l y Avait bâties, dans les terrains qu'il avait exploités.

Qu'était-ce donc que Ferney avant l'arrivée de Voltaire? Il convieBt

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