M TESTAMENT
J'avoue que j'épi'ouve quelque répugnance à relever tant de naïvetés insérées par la Biographie universelle h l'article Wagnièn. Tout ce récit est^il admissible? est-il viaisemblable? De deux choses Tune : ou Voltaire a voulu faire un legs à Wagnière, ou il ne Ta pas voulu. S'il l'avait réellement voulu, il aurait assuré une rente à Wagnière par un contrat , comme il l'avait déjà fait , suivant le même Wagnière, en 1766; s'il ne l'a pas voulu, il n'a pas dû offrir cinquante-deux mille livres en bUlets à l'ordre de Wagnière. En vain celui-ci prétend qu'il les a eus en sa possession ; il les avait acceptés, dès lors il devait les conserver, puisqu'ils lui appartenaient aussi bien que le contrat de 1766; une réflexion tardive le porte à s'en dessaisir. Or, rendre un cadeau accepté avec plaisir d'abord, se conçoit difficilement; voir le même cadeau repris sans scrupule par celui qui l'aurait fait de bon cœur est une chose encore plus inexplicable. Dans cette démarche, Wagnière se montre très -scrupuleux, trèsdélicat; mais par là même il prouve que Voltaire l'était très-peu. Si Wagnière avait été la seule dupe des dispositions testamentaires de Voltaire, on pourrait lui accorder ime confiance sans bornes. Mais comme il partage ce sort avec le père Adam, Collini et d'autres pei*sonn^ , l'historien est contraint de peser la valeur de son témoignage. Sur le Livret de Voltaire nous avons remarqué , qu'au titre des Rentes y Wagnière était compris pour 60 livres par obligation, qui doit être de 1775 ou 4776. Ce mot d'oè/isra/ ion mérite de fixer notre attention. Ainsi la parole de Wagnière , la signature de Wagnière ne suffisait pas à Voltaire. Il exigea l'intervention d'un officier ministériel poiu» revêtir des formes les plus solennelles un prêt de 60 livres de rente , et lorsqu'il se serait avisé de récompenser ce débiteur, il lui aurait li\Té pour cinquante -deux mille livres de billets à ordre ! Sans doute les contradictions ne sont pas rares dans la vie de Voltaire, mais celle-ci me parait trop in\Taisemblable pour l'adopter sur l'autorité du narrateur. 11 était évident pour tout le monde que le pauvre Jean-Louis Wagnière avait été trompé , comme tant d'autres, par un esprit si fécond en ressoun^es. Mais il comprit que son honneur était intéressé à ne pas rester dupe ; il aura préféré , pour repousser le ridicule qui rejaillissait sur lui , employer quelques assertions ingénieuses dont le temps seul démontrerait la fausseté. Ce n'est point le calomnier que de lui attribuer ce triste rùle. Nous l'avons sm*pris trop souvent à déguiser la vérité, à controuver les faits, pour supposer qu'il ait reculé devant un mensonge qui lui devenait utile.
Wagnière dit encore : a Mon malheur a voulu que je n'aie pu être auprès de lui à sa mort, et qu'on en ait également écai'té sou notaire, qu'il ne cessait de demander; c'est ce qui le mit dans l'impossibi-
litë d'exécuter ses bonnes intentions à mon égard. Je ne lui dois cependant pas moins de reconnaissance, et le public ne peut, d'après mon témoignage, refiiser de lui rendre justice sur ce point, et de disculper sa mémoire de tout reproclie d'ingratitude. » Saclions gré à Wagnière de la profondeiu* de sa reconnaissance pour un homme qui Tavait laissé dans la misère; de tels exemples de vertu sont trop rares pour que le public les ignore. Mais l'aventure du notaire a besoin d'être examinée. Une visite de M* Dutertre n'était pas un épouvantail dans l'hôtel de Villette. Cîomme il gérait les aflTaires du philosophe et possédait la minute de tous ses contrats^ il pouvait trouver mille prétextes de solliciter une entrevue, dans le cas où il eût été averti secrètement que Voltaire avait besoin de lui. Or Wagnière soutient, seul, il est vrai, que Voltaire a témoigné le plus ardent désir de parler à son notaire. Pourquoi cet entretien n'aurait-il pas eu lieu? Le plus grand obstacle serait venu de la part de M»« Denis. Or, dès le 26 mai , elle avait été chassée de la chambre de son oncle; elle n'y reparut plus, suivant Wagnière (p. 160). Voltaire ne se trouva donc plus qu'en face de ses domestiques et de ses amis. Faut-il croire ceux-ci assez'barbares pour refuser d'amener un homme qui leur était demandé avec tant d'instance? Non. Us étaient au contraire intéressés à ce que Voltaire ne mourût point sans faire ou sans modifier son testament. Ils avaient été heureux d'accepter des legs d'amis moms illustres; ils n'auraient point été indignés de voir leurs noms sur le testament de leur coryphée. Ils demeuraient toujours Ubres de refuser, quand il le faudrait, ce qui leiu* aurait été donné. On ne devine plus de motifs qui les eussent rendus insensibles à la voix d'un agonisant. Je suis persuadé que Dalembert, qui causait avec Voltaire le 29 mai, comme le prouve sa lettre du 1" juillet 1778 à Frédéric, et La Harpe , qui le vit les trois dernière jours de sa vie , si nous en croyons sa Correspondance littéraire (t. II. p. 241 ), n'auraient pas manqué d'exaucer des vœux qui leur étaient chers. Quant aux domestiques, en désobéissant ils s'exposaient au danger d'èti*e incontinent congédiés; s'ils obéissaient, ils avaient l'espoir que Voltaire n'oublierait pas cette attention et les dédommagerait de la modicité de leurs gages. Mais admettons qu'amis et domestiques aient refusé avec tant d'opiniâtreté et sans raison de mander un notaire; il restait ime dernière ressource à Voltaire. Il n'avait pas besoin de notaire pour rédiger un testament. Le 26 mai, il eut la force d'écrire un billet au comte de Lally ; la veille même de sa mort, il eut la présence d'esprit de dicter quelques lignes. Dans l'espace de quatre jours, pourquoi n'aurai tril pas profité des moments où il souffrait moins pour ajouter quelques articles à son testament? Personne n'eût dédaigné de recevoir ce codicille en dépôt.
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L'abbé Mignot se présenta dans cette circonstance^ rapporte Wagnière (p. 160); comme parent, il avait droit à la succession du philosophe; Voltaire devait naturellement s'adresser à lui en toute sécurité , soit pour lui confier ses dernières dispositions, soit pom* l'engager à aller chercher un officier ministériel , et ces désirs eussent été un ordre pour un neveu qui avait à craindre de perdre Tamitié de son oncle , et avec elle un legs honnête maintes fois promis. Si neveu, amis et domestiques de Voltaire ont persisté dans leur refus, était-ce par considération pour M"** Denis? Ils ne Taimaient pas au point de lui sacrifier et les bonnes grâces du patriarche, et ce respect de toutes les conditions pour les dernières volontés d'un nuMir bond. La natiu*e , la cupidité , les convenances , en un mot toutes les probabilités concourent à convaincre Wagnière de mauvaise foi.
Wagnière ajoute (p. 167) : « M. de Voltaire voulait, par la modicité de la somme énoncée dans son testament, forcer M»* Denis, sa nièce, dont il supposait Tàme noble et généreuse , d'avoir aussi la gloire de contribuer à mon bien-être; c'est même ce qu'il lui recommandait expressément dans les instructions qu'il lui donnait dans une feuille séparée, qui accompagnait son t^tament; et il pouvait d'autant mieux espérer qu'elle y aurait égard, qu'il la laissait son héritière universelle avec cent ou cent vingt mille livres de rentes. » Pour le coup c'est faire de Voltaire un être et bien niais et bien méchant. U avait trop d'esprit pour tromper si sottement ceux qu'il aurait eu intention de duper. On laisse des instructions à un mineur; mais en donner par écrit à une espèce de philosophe âgée de soixante-huit ans , estrce admissible? D'aiÛeurs n'y a-t-il pas ici contradiction ? Si Voltaire avait eu l'intime conviction que M"^ Denis avait l'âme noble et généreuse, il devait penser que o'était lui faire ii^jure que de lui imposer la lecture d'un petit manuel imaginé si à propos par Wagnière. Dans le cas contraire, c'était une peine inutile, une présompticoi déraisonnable. Voltaire savait bien que ce n'est pas à l'âge de soixante-huit ans qu'une femme change de caractère et devient sensible à la voix de l'humanité. U avait eu trop de fois pendant trente ans l'occasion d'étudier le caractèi*e de sa nièce, pour espérer que , quand il serait mort , elle s'attendrirait subitement sur une page de morale, si jusque-là elle n'avait eu qu'un cœur d'airain pour l'infortune et pour toutes les boutades philanthropiques répandues dans les oeuvres des philoso|dies. Si ces instructions concernaient exclusivement Wagnière , il a dû en avoir copie ; pouiquoi ne l'a-t-il pas publiée ? N'a-t-il pas eu onze ans pour sommer publiquement M">* Denis de se souvenir de Lui? Si au ciHitoûre ces instnictions avaient pour but de recommander tous les domestiques de Ferney, Wagnière l'aurait dit. Or il ne parle pas de ses confrères,
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non moins dévoués que lui à leur maître, et aussi peu i^étribués que lui. Voltaire n'aura donc songt» (ju'à Wagnie'^r?; cette prédilection ne fut pour lui que Toccasion de griffonner quelques lignes qui pouvaient n'être point lues. Il devait et il pouvait récompenser Wagnière, et il aime mieux que ce soit sa légataire qui s'acquitta de ce devoir. N'est-ce pas ime nouvelle contradiction? Car ne pas faire ce qu'on doit faire, ce qu'on peut faire, ce qu'on veut faire , ce qu'on a promis de faire, c'est avouer qu'on ne veut pas le faire.
Je m'arrête, car je crains d'abuser de l'indulgence du lecteur. En Tenté, n'est-ce point faire trop d'honneur à Wagnière que d'épuiser toutes les raisons de le convaincre d'avoir voulu conti'ouver des faits dont il n'a pas été témoin, et sur lesquels nous ne trouvons aucun document dans la correspondance des philosophes qui n'ont cessé de se succéder près du lit de Voltaire mourant, et se sont complu à nous redire tous les détails de sa maladie , toutes les paroles qui lui échappaient dans ses moments d'impatience?
Le jour où l'on s'empressa de décacheter le testament de Voltaire fut une journée de dupes pour tous ses domestiques, ses amis, ses parents, à l'exception de M"« Denis, à qui il donnait la clef de cet autre jardin des Hespérides. L'Europe n'apprit qu'avec indignation ses dernières dispositions. Les philosophes évitèrent d'en parler. Wagnière seul essaya de justifier son maître , mais il ne jugea pas à propos de publier des Mémoires dont on am*ait pu démontrer la fausseté , s'ils eussent paru pendant la vie de M»* Denis et de la plupart des personnes qui avaient fréquenté l'hôtel de Villette.
La correspondance de Voltaire nous a révélé toutes ses dispositions testamentaires ostensibles et ses magnifiques promesses équivalant à des quasi-contrats. Pour apprécier et tant de fanfaronnade et tant d'oubli, que le lecteur impartial et consciencieux confronte les textes AeV Ancien et du Nouveau Testament Ae Voltaire, sans oublier VAfX)' calypse de ce bon Jean Wagnière.
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