‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 10 sur 18 · V.\ . , //..•! -ufi, I.- 3o janvier 1131 , Voltaire · texte numérisé non relu

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Dalembert, à propos du Dictionnaire philosophique : € Dès qu'il y aura quelque danger, je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans tous les papiers publics avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » Ces désaveux sauvaient Voltaire, mais attiraient la foudre sur ses éditeurs.

Les ouvrages de Voltaire étaient-ils imprimés à l'étranger, ils couraient le danger d'être saisis dans les bureaux de la douane. Aussi Voltaire écrivait-il, le 13 décembre 1163, à Damilaville : « Les Cramer ont ont été obligés de faire prendre à leur ballot un détour de cent lieues. » Le même jour, il mandait à Dalembert : « Les pauvres philosophes sont obligés de faire mille tours de passe-passe pour faire parvenir à leurs frères leurs épitres canoniques. » Aussi avouait-il à Marmontel, le 20 octobre 1111, qu'il n'était entré à Paris aucun exemplaire des volumes de Questions sur l'Encyclopédie qui avaient été imprimés jusqu'alors à Genève, à Neuchâtel, dans Avignon, dans Amsterdam, et dont toute l'Europe était remplie. Voltaire était des premiers souvent à solliciter l'interdiction de ses ouvrages.

Était-ce en France qu'on les publiait, le danger n'était pas moins grand. Aucun libraire n'osait y mettre son adresse et il n'y avait par conséquent aucun moyen de les annoncer ni de les débiter promptement. Pendaift près de quarante ans, la Henriude porta une rubrique étrangère, de même que presque toutes les productions de l'auteur. Quant à ses Œuvres complètes, parmi les éditions mentionnées par M. Beuchot, on n'en voit qu'une qui soit datée de Lyon, et une autre de Paris avec indication de la demeure de Lambert. Ccite pré-

caution d'afficher une rubrique étrangère ne mettait pas l'éditeur à l'abri des rigueurs de la loi ; car chaque exemplaire qu'il vendait pouvait le déceler; chaque acheteur n'était pour lui qu'un délateur. Sans cesse il avait à craindre d'être envoyé à la Bastille, destitué de sa maîtrise et condamné à de fortes peines. Voltaire lui-même s'est permis de dénoncer à la police des éditions de ses propres ouvrages, et de demander des châtiments exemplaires contre les libraires et les colporteurs de ces éditions, comme le prouvent les révélations de M. Léouzon-Leduc.

Un libraire ne pouvait ni ne devait étaler ni annoncer des ouvrages de Voltaire sans se commettre. Il n'avait d'autre moyen de les débiter que de les confier à des colporteurs. Il n'était pas sûr que ces colporteurs ne le trahiraient pas, puisqu'ils étaient intéressés aie dénoncer, s'ils étaient arrêtés et surpris en contravention. Il est arrivé à plusieurs de l'être, sur la réquisition de Voltaire lui-même. Un nommé Grasset s'étant permis d'éditer et de vendre des exemplaires de la Pucelle, Voltaire, comme il s'en vante dans beaucoup de lettres, et notamment, dans celle du 30 juillet 1755, à d'Argental, le fit emprisonner, puis chasser de Genève, et, le 30 août, il pressa Berryer, lieutenant de police, de le poursuivre à Marseille.

Cette crainte perpétuelle où était un libraire d'être dénoncé et un colporteur d'être arrêté, explique pourquoi les ouvrages de Voltaire sévèrement défendus en France, en Italie, à Vienne, en Portugal, en Espagne ne se répandaient qu'avec lenteur, comme le remarque Condorcet. Ils ne pouvaient pas être tirés à un grand

nombre d'exemplaires, à cause de la difficulté de les faire parvenir à ceux qui les recherchaient et les de-, mandaient, soit en France, soit à l'étranger. Aussi Voltaire n'était-il connu que de nom en Italie, grâce à YIndex. Lorsque les Français s'emparèrent de Rome, ils n'y trouvèrent qu'un seul exemplaire des Œuvres de Voltaire. Dans ses Lettres, tome II, p. 467, Galiani affirme qu'il n'y avait pas un seul exemplaire des Œuvres complètes de Voltaire à Naples où la vente de ses ouvrages exposait à trois ans de galère, comme le remarque Golletta, tome I, p. 218, de son Histoire du royaume de Naples. En Autriche, Marie-Thérèse avait donné les ordres les plus sévères pour qu'on n'y introduisit aucun livre dangereux par les frontières; on visitait toutes les malles des voyageurs, même à l'entrée de Vienne; on n'y tolérait pas même Youngni Molière (1). Dans les pays où la presse était moins gênée, les ouvrages philosophiques furent loin d'avoir une grande vogue. Ainsi en Angleterre, Collins, Tolland, Tindal, Chubb, Morgan et toute la race des esprits forts n'eurent qu'un succès éphémère, comme l'a remarqué Edmond Burcke, dans ses Réflexions sur la Révolution deFrance. M. de Rémusat a constaté dans ses articles sur Bolingbrocke, publiés dans la Revue des Deux Mondes, que l'éditeur des Œuvres de Bolingbrocke passa vingt ans avant de rentrer dans ses frais. Voltaire lui-même a fait observer que la première édition des œuvres de Locke fut vingt ans à se débiter. Aussi Gibbon crut-il

(1) Journal de Guibert, t. I, p. 248 et 276. — Voyage de Rièsbeck, t. 1, p. 199.

qu'il était prudent de ne tirer qu'à 500 exemplaires la première édition de son Histoire de la décadence et de la chute de V empire romain. Il s'aperçut que ses compatriotes aimaient encore plus le christianisme qu'il ne l'avait imaginé ; que le continent se souciait peu de ses hardiesses, et que ses traducteurs ne gagnèrent pas à les populariser (1). Dans sa lettre, du 22 septembre 1166, à Georges Montagu, Horace Walpole ne pouvait pas s'expliquer l'engouement des Parisiens pour Hume. Prêtait- ce pas avouer que Hume n'avait pas fait fortune à Londres? Or, si tous ces philosophes anglais avaient si peu de lecteurs dans leur patrie, il est permis d'avancer que Voltaire, malgré tout le bien qu'il avait dit de l'Angleterre, n'y comptait pas un grand nombre de partisans. Le sort de son in-4° de la Henriade en est une preuve assez forte. Aussi lit-on, tome II, p. 205, des Mémoires de Brissot : « A Londres, on estime peu les écrivains français, et on les lit encore moins. Je doute que Voltaire, Rousseau ou Raynal y ait jamais plus de cent lecteurs ; je parle de l'original français. »

Tout semble prouver que les libraires ne pouvaient ni ne devaient tirer les ouvrages de Voltaire à un grand nombre d'exemplaires. Ils les publiaient à leurs risques et périls. Voltaire ne pouvait pas exiger d'eux un grand bénéfice. Il devait même se trouver content d'avoir des éditeurs qui courussent le danger d'être ruinés pour répandre des écrits qu'il désavouait publiquement.

Sa correspondance nous autorise à nous en tenir à ces conclusions. Toutes les éditions de ses ouvrages qui

(1) Mémoires de Gibbon, t. I, p. 216 et 227, et t. II, p. 3TO.

ont été faites sous ses auspices, n'ont pas été tirées à un grand nombre d'exemplaires, quoique le sujet de ces ouvrages pût faire espérer un grand succès. D'après sa lettre, du 20 décembre 1723, à M mc de Bernières, la Ligue ne fut tirée qu'à deux mille. Le 29 mai 1733, il chargea Gideviile de recommander à Jore de tirer Charles XU à sept cent cinquante. En 1732, il pria le même Cideville de défendre à Jore de tirer un sedl exemplaire de Zaïre par delà les deux mille cinq cents prescrits. Le 21 avril 1733, c'est encore à Cideville qu'il écrit pour savoir si Jore voudrait imprimer à deux mille cinq cents les Lettres anglaises, qui avaient été tirées à Londres à trois mille seulement, quoiqu'elles y fussent publiées en anglais. Le 28 décembre 1751, il apprenait à Walther que le Siècle de Louis XIV avait été tiré à trois mille. Le 27 décembre 1766, il suppliait très instamment Lacombe de ne pas tirer plus de sept cent cinquante des Scythes. Lorsqu'il publia son Commentaire sur Corneille, sous le patronage de toutes les tètes couronnées, il annonça, dans un prospectus, qu'il en serait tiré deux mille cinq cents exemplaires. Il était alors à l'apogée de sa gloire; c'était l'ouvrage qu'! prenait le plus à cœur, et il s'agissait de tirer de la misère une demoiselle Corneille ; néanmoins la liste des souscripteurs n'atteignit .pas le nombre de deux mille. Il est vrai qu'il fallait acheter douze volumes. Que devait- ce donc être lorsqu'il était question d'acquérir les Œuvres complètes de Voltaire, ou «bien des brochures qu'il désavouait et où il se répétait sans cesse ? Il ne «e lassait pas d'écrire, mais «es amis se lassaient de le lire, et ne voyaient plus que du rabâchage dans ces pam-

phlets qui sortaient de la manufacture de Ferney, pour me servir d'une expression de Grimm. C'est pourquoi tout ce qu'il a produit n'a point été universellement accueilli, cru, préconisé, a dit Luchet. Irène ne fut tirée qu'à quelques exemplaires; Satil n'en eut probablement pas plus de cent; on n'en connut que six d' Olympie et quatre des Guèbres à Paris; Grimm pensait qu'une édition du Dictionnaire philosophique portatif se réduisait à vingt ou vingt-cinq. Il est certain que plusieurs éditions des Œuvres complètes de Voltaire ne sont que des collections d'éditions d'ouvrages publics séparément. Il est aussi certain que beaucoup de ces éditions partielles ont été rajeunies au moyen d'un nouveau titre et d'un autre millésime, ou d'un changement de rubrique.

Du reste, voici ce que Voltaire lui-même pensait du nombre des lecteurs : « Vous savez, écrivait-il un jour à un de ses amis, ce que j'entends par le public. Ce n'est pas l'univers, comme nous autres barbouilleurs de papier l'avons dit quelquefois. Le public, en fait de livres, est composé de quarante ou cinquante personnes si le livre est sérieux, de quatre à cinq cents lorsqu'il est plaisant, et d'environ onze à douze cents s'il s'agit d'une pièce de théâtre. » Aussi Voltaire ne parait-il pas s'être écarté beaucoup de cette règle.

Reste à savoir si la bibliographie viendra corroborer nos raisonnements. Dans ses Recherches sur les ouvrages de Voltaire, publiées en 1817, Peignot avance que, parmi les éditions des Œuvres de Voltaire^ celle de Genève, 1768, en 45 vol. in-4°, a été tirée à 4,500 exemplaires; celle de Genève, 1775, 40 vol. in-8% à

6,000; celle de Kehl, 1784, 70 vol. in-8°, à 28,000; celle de Kehl, 1785, 90 vol. in-8°, à 15,000; celle de Bàle, 1784, 71 vol. in-8°, à 6,000; celle de Gotha, 1784, 70 vol. in-8°, à 6,000; celle de Paris, dirigée parPalissot, 1792, 55 vol. in-8°, à 500 seulement. Il est difficile de donner un démenti à Peignot, puisqu'il n'indique pas les sources où il a puisé ces détails ; mais ils ne seront jamais adoptés par tout homme qui a eu des relations avec les libraires et les imprimeurs, et qui est au courant de la vérité sur les tirages d'ouvrages aussi volumineux que ceux de Voltaire. Le sens commun et l'histoire suffisent pour rogner quelques zéros à l'addition de Peignot qui a dû être la dupe, soit des prospectus, soit des réclames de la presse dont on abusait alors, comme on le fait aujourd'hui. Ce qu'il y a de certain, c'est que rarement les éditeurs dépassent le tirage de deux mille pour les ouvrages volumineux. La maison Hachette s'est fait une loi de ce nombre pour sa collection des Grands Écrivains. La librairie des Garnier frères vient de terminer une édition des Œuvres complètes de Voltaire; le tirage est de deux mille.

Nous savons que Voltaire eut toute sa vie d'immenses sommes à sa disposition, et que personne ne sut mieux les utiliser que lui. Il était de son intérêt d'éditer luimême ses ouvrages, s'il en trouvait facilement le débit. Or, comme il a renoncé de bonne heure à ce commerce, il faut en conclure qu'il ne lui fut pas avantageux.

Ses éditeurs se sont-ils beaucoup enrichis? On peut affirmer sans témérité le contraire. Car, tout le temps que Voltaire a vécu, ses ennemis lui ont sans cesse reproché de duper et de ruiner ses libraires, et ceux-ci, à

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leur tour, ont continué ces plaintes dans les journaux. Il n'était pas vraisemblable qu'ils cherchassent à flétrir un auteur qui, par ses ouvrages, leur aurait fait gagner de gros bénéfices. Tout portait à croire que la première édition des Œuvres de Voltaire qui serait commencée aussitôt après sa mort serait rapidement épuisée. Or, Beaumarchais se chargea de cette entreprise ; il y perdit près d'un million. Depuis l'édition de Beaumarchais, c'est celle de 31. Beuchot qui a été la plus prônée. Je tiens de M. Beuchot qu'elle ne fut tirée qu'à 2,000 exemplaires, dont il restait encore plus de cent cinquante en magasin, quand il mourut, en 1851, dix-sept ans après la date de la publication qui remontait à 1834 ; il y a eu un fonds de soixante exemplaires de la Table des înatières qui n'avait été imprimée qu'à cinq cents. Qu'on juge par là du sort des éditions de Voltaire à une époque où il était plus difficile de les placer!

Il est certain que Voltaire a édité lui-même plusieurs de ses ouvrages, et qu'il avoue avoir réussi dans ses spéculations. Il est au-si certain qu'il a exigé soit de l'argent, soit des livres, des libraires auxquels il permettait- d'imprimer ses ouvrages. Il n'est pas moins certain qu'il a autorisé, soit des comédiens, soit ses secrétaires, soit ses courtiers, soit ses amis à retirer ce qu'ils pourraient de la vente de ses manuscrits, et que, dans ce cas, rétribuer Voltaire ou ses ayants cause, pour des libraires c'était toujours donner. .

Ceci posé, il faut conclure que, quand Voltaire n'exitff.ail aucune rétribution de ses libraires, c'est qu'il ne pouvait pas en espérer d'eux, puisqu'ils ne devaient jamais compter sur le succès de ses ouvrages.

La conduite de tous ses libraires ne fait pas honneui à ce siècle ; mais aussi que de reproches ne mérite pas Voltaire !

Terminons cet article par les démêlés de Voltaire avec le libraire Jore.

Ouvrons la correspondance de Voltaire. Qu'y trouvons-nous ? Dès 1132, il mandait à Cideville qu'il comptait sur Jore pour imprimer les Lettres anglaises. Le 12 avril 1133, il lui écrit : « A l'égard des Lettres anglaises, je vous prie de me mander si Jore y travaille. On a fait marché, à Londres, avec ce pauvre Thieriot, à condition que les Lettres ne paraîtraient pas en France pendant la première chaleur du débit à Londres et à Amsterdam. Il a même été obligé de donner caution. Ainsi, quelle honte pour lui et pour moi si le malheur voulait qu'on en pût voir une feuille en ce pays-ci avant le temps ! » Quelques jours après, nouvelles instances : « Si Jore croit que le retardement de l'impression lui porterait préjudice, qu'il imprime donc; mais qu'il songe que, s'il en paraissait un seul exemplaire avant l'édition de Londres, Thieriot, à qui je veux faire plaisir, n'aurait que des sujets de se plaindre, et le bienfait deviendrait une injure. La honte m'en demeurerait tout entière et je ne m'en consolerais jamais. » Le 21 du même mois, il stipule qu'on tirera les Lettres anglaises à deux mille cinq cents exemplaires. Le: même mois, c'est à Formont qu'il dit : « Jore m'a promis une fidélité à toute épreuve. Je ne sais pas encore s'il n'a pas fait quelque petite brèche à sa vertu. On le soupçonne fort, à Paris, d'avoir débité quelques exemplaires. 11 a eu sur cela une petite con-

versationavecM. Hérault, et, par an miracle plus grand que tous ceux de saint Paris et des apôtres, il n'est point à la Bastille. Il faut bien pourtant qu'il s'attende à y être un jour. Il me parait qu'il a une vocation déterminée pour ce beau séjour. Je tâcherai de n'avoir pas Thonneur de l'y accompagner. »

Voltaire alors devient prudent. Le 21 mai, il écrit à Cideville : « Si vous voyez Jore, ayez la bonté, je vous prie, de lui dire de m'envoyer les épreuves par la poste ; il n'a qu'à les adresser à M. Dubreuil, sans mettre mon nom et sans écrire. » Le 29 du même mois, nouvelles précautions : c Je vous demande en grâce que toutes les feuilles des Lettres soient remises en dépôt chez vous ou chez Formont, et qu'aucun exemplaire ne paraisse dans le public que quand je croirai le temps favorable. Il faudra que Jore m'en fasse d'abord tenir cinquante exemplaires. » Le 10 juin, Voltaire insiste : ce Recommandez-lui surtout, plus que jamais, le secret le plus impénétrable et la plus vive diligence; que jamais votre nom ni le mien ne soient prononcés, en quelque cas que ce puisse être, que toutes les feuilles soient portées ou chez vous ou chez l'ami Formont; que Ton vous remette exactement les copies ; que Ton ne garde chez lui aucun billet de moi, aucun mot de mon écriture. S'il manque à un seul de ces points essentiels, il courra un très grand risque. Je vous supplie aussi de tirer de lui ce billet : « J'ai reçu « de M. Sanderson le jeune deux mille cinq cents exem- « plaires des Lettres anglaises de M. de Voltaire à « M. T., lesquels exemplaires je promets ne débiter « que quand j'aurai permission ; promettant donner

« d'abord au sieur Sanderson cent de ces exemplaires, « et de partager ensuite avec lui le profit de la vente du « reste, lui tenant compte de- deux mille quatre cents « exemplaires ; et promets compter avec celui qui me « représentera ledit billet, le tenant suffisamment autoce risé du sieur Sanderson. » Le 19, il est plus explicite : « Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j'insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires dont il faut que je donne cinquante, qui seront répandus à propos. Je lui répète encore qu'il faut qu'il ne fasse rien sans un consentement précis de ma part ; que, s'il précipite la vente, lui et toute sa famille seront indubitablement à la Bastille; que s'il ne garde pas le secret le plus profond, il est perdu sans ressources. Encore une fois, il faut supprimer tous les vestiges de cette affaire. Il faut que mon nom ne soit jamais prononcé, et que tous les livres soient eh séquestre jusqu'au moment où je dirai : Partez ! Je vous supplie même de vous servir de la supériorité que vous avez sur lui pour l'engager à m'écrire cette lettre sans date : « Monsieur, j'ai reçu la vôtre, par laquelle vous « me priez de ne point imprimer et d'empêcher qu'on « imprime à Rouen les Lettres qui courent à Londres « sous votre nom. Je vous promets de faire sur cela ce « que vous désirez. Il y a longtemps que j'ai pris la « résolution de ne rien imprimer sans permission, et je « ne voudrais pas commencer à manquer à mon dece voir pour vous désobliger. » Vous jugez bien qu'il faut, outre cette lettre, le billet au sieur de Sanderson, lequel je remettrai dans les mains d'un Anglais, pour le représenter, en cas que Jore pût être accusé d'avoir reçu

ces Lettres de moi ou de quelqu'un de mes amis. » - Voltaire va nous apprendre pourquoi il prenait toutes ces mesures. Le 3 juillet, il mande à Cideville : « Je renvoie à Jore la dernière épreuve, avec une petite addition. Je vous supplie de lui dire d'envoyer aur-le-champ au messager, à l'adresse de Demoulin, deux exemplaires complets, afin que je puisse faire Verrata, et marquer les endroits qui exigeront des captons. Je prévois qu'il y en aura beaucoup. En voyant le péril approcher, je commence un peu à trembler ; je commence à croira trop hardi ce qu'on ne trouvera à Londres que simple et ordinaire. J'ai écrit déjà à Thieriot, à Londres, d'en suspendre la publication jusqu'à nouvel ordre. » En effet, le 24 juillet, il engagea Thieriot à retarder la publication de l'édition anglaise, délie de Jore étant achevée, le 26 juillet, il disait à Formont : « Je vous prie, ou vous, ou votre ami Cideville, de serrer sous vingt clefs ce magasin de scandale que Jore vient d'imprimer, et qu'il n'en soit pas fait mention jusqu'à ce qu'on puisse scandaliser les gens impunément. »

Cependant voici que Voltaire écrit, le 24 avril 1134, à Cideville : <r Ces maudites Lettres anglaises se débitent enfin sans qu'on m'ait consulté, sans qu'on m'en ait donné le moindre avis. On a l'insolence de mettre mon nom à la tète. Je ne peux pas soupçonner Jore de m'avoir joué ce tour, parce que, sur le moindre soupçon, il serait mis sûrement à la Bastille pour le reste de sa vie ; mais je vous supplie de me mander ce que vous en savez. » Le 8 mai, il est plus explicite: « Votre protégé Jore m'a perdu. Il n'y avait pas encore un mois

qu'il m'avait juré que rien ne paraîtrait, qu'il ne ferait jamais rien que de mon consentement ; je lui avais prêté 1,500 francs dans cette espérance ; cependant, à peine suis-je à quatre-vingts lieues de Paris, que j'apprends qu'on débite publiquement une édition de cet ouvrage, avec mon nom à la tète. J'écris à Paris, je fais chercher mon homme, point de nouvelles. Enfin, il vient chez: moi et parle à Demoulin, mais d'une façon à se faire croire coupable. Dans cet intervalle, on me mande que, si je ne veux pas être perdu, il faut remettre sur-lechamp l'édition à M. Rouillé. Que faire dans cette circonstance? Irai-je être le délateur de quelqu'un? et puisje remettre un dépôt que je n'ai pas? Je prends le parti d'écrire à Jore, le 2 mai, que je ne veux être ni son délateur, ni son complice ; que s'il veut se sauver et moi aussi, il faut qu'il remette entre les mains de Demoulin ce qu'il pourra trouver d'exemplaires, et apaiser au plus vite le garde des sceaux par ce sacrifice. Cependant il part une lettre de cachet, le 4 mai ; je suis obligé de me cacher et de fuir. Vous pouvez engager la femme de Jore à sacrifier cinq cents exemplaires, ils ont assez gagné sur le reste, supposé que ce soient eux qui aient vendu l'édition. » Le même mois, il dit : « J'ai découvert enfin, à n'en pouvoir douter, que ce misérable a tout fait, et qu'il m'a trahi cruellement. Il en vend deux mille cinq à 6, à 8, à 10 livres pièce ; et moi je suis proscrit. Lettre de cachet, dénonciation au parlement, requête des curés, la crainte d'un jugement rigoureux : voilà tout ce qu'il m'attire. Au nom de Dieu, parlez à ces gens-là, quand vous les verrez ; dites-leur qu'ils avertissent leur fils de faire ce que je lui. marque-

rai dans un billet, sans quoi il sera perdu. Surtout qu'on vous remette jusqu'au moindre chiffon d'écriture qu'on peut avoir de moi. » Le 5 juin, voici un incident qui décharge Jore. C'est à Formont que Voltaire envoie ces lignes : « J'apprends qu'un nommé René Josse faisait encore une édition de ce livre, laquelle a été découverte. Ce René Josse a été dénoncé à Demoulin par François Josse son parent. Ce François Josse a bien l'air d'avoir fait lui-même, de concert avec son cousin René, l'édition qui a fait tant de vacarme. Il y a grande apparence que ce François Josse, qui a eu entre les mains un des trois exemplaires que j'avais, et qui me Ta fait relier, il y a deux mois et demi, en aura abusé, l'aura fait copier, et l'aura imprimé avec René; que, depuis, la jalousie qu'il aura eue de la deuxième édition de René, l'aura porté à le dénoncer. Voilà ce que je conjecture ; voilà ce que je vous prie de peser avec M. de Cideville. Vous pouvez, après cela, avoir la bonté d'en parler à Jore. S'il n'est pas coupable, il doit être charmé d'avoir cette ouverture pour se justifier. Mais, coupable ou non, il doit m'écrire ou me faire instruire des démarches qu'il a faites; et, s'il ne le fait pas, je suis dans la ferme résolution de le dénoncer au garde des sceaux, et je le perdrai assurément. » C'est ce qui arriva.

Nous avons vu quel fut le sort de Jore et celui de René Josse et de Duval, le 23 octobre 1734. Voltaire ne l'apprit pas sans peine. C'est ce qu'atteste cet aveu qu'il faisait, le 12 avril 1735, à Cideville : c Savez- vous bien que tout ce grand bruit, excité par les Lettres philosophiques, n'a été qu'un malentendu ? Si ce malheureux Jore m'avait écrit dans les commence-

ments, il n'y aurait eu ni lettre de cachet, ni brûlure, ni perte de maîtrise pour Jore. Le garde des sceaux a cru que je le trompais, et il le croit encore. Je sais que Jore est à Paris, mais je ne sais où le trouver. Il faudrait engager sa famille à lui mander de me venir trouver ; peut-être qu'un quart d'heure de conversation avec lui pourrait servir à éclairer M. le garde des sceaux, me raccommoder entièrement avec lui, et rendre à Jore sa maîtrise, en finissant un malentendu qui seul a été cause de tout le mal. »

Cité devant M. Hérault, lieutenant général de police, Voltaire jura qu'il n'avait eu aucune part à l'édition de ses Lettres philosophiques. Il lui était facile de le soutenir. Au moment où il présidait aux trois éditions faites à Londres, à Amsterdam et à Rouen, il avait pris toutes ses précautions pour qu'on ne pût déterrer aucune trace de son écriture, aucun papier qui dût le déceler. Il avait prévu que Jore serait mis à la Bastille dès qu'on aurait tout découvert. Pour lui, il n'avait à craindre qu'une lettre de cachet ; il avait trop d'amis pour ne pas espérer se tirer d'affaire. C'était donc à Jore à se tenir sur ses gardes, puisqu'il était intéressé à ne pas trahir Voltaire. En laissant circuler des livres imprimés sans autorisation, il s'exposait à être plongé dans les cachots et à perdre sa maîtrise. Le danger dans lequel, par son indiscrétion, il eût précipité Voltaire, le réduisait à être abandonné, et même à être dénoncé par lui. Comme le peu de profit qu'il aurait retiré d'une vente clandestine ne saurait être comparé à l'avantage qu'il trouvait à s'en référer aux. prescriptions de Voltaire, il était à présumer que Jore n'avait pas eu

la folie de sacrifier sa fortune et son honneur au faible gain d'un commerce illicite, et que l'imprudence avait été commise par Voltaire, qui avait eu le tort de composer un ouvrage dangereux, et qui ne l'avait livré à l'impression que pour le répandre dans le public. •

Toutes les présomptions viennent justifier Jore. L'histoire aussi milite en sa faveur. C'est ce que nous allons démontrer, grâce aux documents que nous fournissent les Études sur la Russie, par M. Léouzon-Leduc, auquel nous renvoyons les lecteurs avides d'éclairer leur religion sur tout ce qui a trait à Voltaire.

Il était naturel que Jore intentât un procès à Voltaire, qui avait causé son emprisonnement et sa ruine. C'était un devoir pour lui de prouver que, s'il avait commis une grave imprudence en imprimant un ouvrage sans autorisation, il avait refusé d'en livrer les exemplaires jusqu'à ce qu'on lui eût représenté l'autorisation qui loi avait été promise le jour où il s'était hasardé à en commencer l'impression ; et que, s'il s'en était répandu des exemplaires, il fallait s'en prendre à l'auteur, qui en avait re<;u deux ; et que, par conséquent, il était fondé à demander des dommages et intérêts à Voltaire, dont la mauvaise foi ou l'indiscrétion avait eu des suites si déplorables.

Jore confia sa cause à un avocat nommé Bayle, et il se disposa à publier un Mémoire où il exposait tous ses griefs contre Voltaire. En attendant, il se hâta de prendre ses sûretés, et fit saisir les rentes de Voltaire.

Voltaire porta plainte. 11 écrivit au lieutenant de police pour obtenir mainlevée des saisies faites sur ses rentes. Il le pressa de pincer Jpre, et de lui défendre

de publier son Mémoire. 11 alla même jusqu'à le prier d'engager, et au besoin de forcer Rayle de refuser .de plaider la cause de Jore. Il allégua dans ses lettres que les lois; les bonnes mœurs, l'autorité, tous les honnête* gens étaient intéressés au châtiment de Jore.

Le lieutenant de police ne goûta pas ces raisons. l\ comprit qu'il n'était pas facile de prouver que Jore était un fripon et un scélérat. 11 offrit sa médiation. Il était sans doute persuadé que le rôle de Voltaire dans cette affaire n'était pas sublime. Il engagea Voltaire à donner 1 ,000 livres à Jore pour assoupir tout de suite le procès. Voltaire répondit qu'il n'était pas en état de verser une somme aussi forte, et que transiger avec Jore ce serait se déshonorer. Peut-être espérait-il que le lieutenant de police débouterait Jore, sans lui accorder de dommages et intérêts.

Sur ces entrefaites parut le Mémoire de Jore. Ce n'est pas un monument d'éloquence, mais il est écrit avec tant de modération, de naïveté, et appuyé de faits si récents, qu'il semble réunir tous les caractères de la vérité. Nous allons le reproduire, parce qu'il jette un grand jour sur toute la vie de Voltaire, en même temps qu'il illumine la question qui nous occupe. Jore s'exprime ainsi :

« J'ai payé bien chèrement la confiance aveugle que .j'ai eue pour le sieur de Voltaire. Ébloui par ses talents, je me suis livré à lui sansréserve. J'y ai perdu ma fortune, ma liberté, mon état. Dans ma triste situation, je me suis adressé à lui et l'ai prié de me payer 1,400 fr. 5 s. •qu'il me doit. Toutes sortes de motifs devaient l'engager à ne pas balancer sur une demande aussi juste :

l'équité, la commisération même pour un homme dont il a causé la ruine. Quelle est la réponse que j'en ai reçue? Des injures et des menaces. Le sieur de Vol taire s'est néanmoins radouci : il a fait l'effort de •m' offrir par degrés jusqu'à 100 pistoles. Dans tout autre temps, je n'aurais pas hésité d'accepter son offre, je l'aurais certainement préférée à la douloureuse extrémité de traduire en justice un homme dont j'ai été moi-même l'admirateur, et qui m'avait séduit par le brillant de son imagination ; mais les pertes que j'ai essuyées me mettent dans l'impossibilité d'en supporter de nouvelles; ainsi, après avoir tenté toutes les voies de la politesse, après m'être adressé à des personnes respectables pour essayer de faire sentir au sieur de Voltaire l'injustice et la bassesse de son procédé, je me suis vu dans la dure nécessité de le citer devant les juges.

« Pour défense il m'oppose par écrit une fin de non* recevoir, et emploie sa voix à publier dans le monde qu'il m'a payé.

« C'est à cette alternative que je dois répondre. En même temps que j'attaque le sieur de Voltaire pour le payement d'une somme qu'il me doit, j'ai à me défendre de la lâcheté qu'il m'impute de lui demander un payement que j'ai reçu. Ma justification n'est pas ce qui m'inquiète. Un compte exact des faits qui se sont passés entre le sieur de Voltaire et moi effacera bientôt toute idée de payement. Si le contre-coup en est cruel pour le sieur de Voltaire, si le récit que je vais en faire contient même des faits humiliants pour lui, qu'il se reproche de m'y avoir réduit, pour me laver d'une bassesse, La conduite que j'ai toujours tenue avec lui fera bien

dèle? Était-il seulement coupable d'avoir trahi le secret d'un homme qu'il avait séduit par l'assurance d'une permission tacite, et d'avoir publié ce secret à qui avait voulu l'entendre? Étais-je moi-même infidèle à ses yeux? Le sieur de Voltaire crut effectivement que l'édition qui paraissait était la mienne. Pouvait-il le penser lorsque j'avais refusé les 1,000 écus qu'il m'avait fait offrir lui-même pour cette édition, et que j'avais déclaré que je ne consentirais jamais à la laisser répandre sans le certificat de la permission? Était-il même possible que, versé comme il est dans l'imprimerie, il méconnût les différences de ces deux éditions, le papier, les caractères, quelques termes même qu'il avait changés? Ou, au contraire, le sieur de Voltaire avait-il résolu de me sacrifier? Piqué de mes refus, désespérant également d'obtenir une permission et de me faire consentir à laisser paraître son ouvrage sans me la rapporter, ne me demanda-t-il les deux exemplaires que pour en faire une autre édition et pour en rejeter sur moi l'iniquité? J'avoue que c'est un chaos dans lequel je n'ai jamais pu rien comprendre, parce qu'il est des noirceurs dont je ne saurais croire les hommes capables. Ce qui est certain, c'est que deux jours après avoir obtenu ma liberté, le magistrat à qui je la devais me montra une seconde lettre de Voltaire dans laquelle, en m'accusant de nouveau d'avoir fait disparaître mon édition, il ajoutait que j'étais d'autant plus coupable qu'il m'avait mandé de la remettre à M. Rouillé, et m'avait offert de m'en payer le prix. Et ce qui est encore certain, c'est que dans la lettre que l'on mettra sous les yeux des juges à la suite de ce Mémoire, après

avoir fait mention de cette autre lettre, par laquelle il me marquait, dit-il. de remettre toute mon édition à M. Rouillé, le sieur de Voltaire reconnaît de bonne foi que j'étais à la Bastille lorsqu'il me récrivit, c'està-dire qu'il a commencé par m accuser d'avoir rendu mon édition publique; qu'ensuite, lorsque sur sa fausse dénonciation j'étais à la Bastille, il m'a écrit de remettre à M. Houille cette même édition que je n'avais plus, et que par une double contradiction qui dévoile de plus en plu* le dessein qu'il avait formé de me perdre, il a voulu encore nie charger de n'avoir répandu l'ouvrage dans le publie qu'après qu'il m'avait averti de le remettre aux magistrats.

" Cependant je parvins à prouver l'imposture du sieur de Voltaire. Je lis voir que l'édition n'était pas de mon imprimerie et que je n'avais point de caractères semblables, de façon que j'obtins ma liberté au bout de quatorze jours.

<r Mais mon bonheur ne fut pas de longue durée. Mon édition fut surprise et saisie, et j'éprouvai bientôt une nouvelle disgrâce plus cruelle que la première. Par arrêt du Conseil du mois de septembre (23 octobre) 1134, j'ai été destitué de ma maîtrise, déclaré incapable d'être jamais imprimeur ni libraire.

« Tel est l'état où m'a réduit la malheureuse conliance que j'avais eue pour le sieur de Voltaire; état d autant plus triste pour moi que je lui ai été plus fidèle, puisque, indépendamment des 100 louis que j'ai refusés pour cent exemplaires d'une personne dont l'honneur m'était trop connu pour me laisser rien appréhender de sa part, je ne voulus pas écouter la

proposition du sieur Châtelain, libraire d'Amsterdam r qui, pour un seul exemplaire, m'offrit 2,000 francs, avec une part dans le profit de l'édition qu'il en comptait faire, et que mon scrupule alla même jusqu'à ne vouloir pas permettre de prendre lecture de l'ouvrage en ma présence à un ami qui avait apparemment appris mon secret par la même voie qui en avait instruit tant d'autres.

« Dans l'abîme où je me suis vu plongé par mon arrêt, sans profession, sans ressource, je me suis adressé à Fauteur de tous mes maux, persuadé que je ne devais mes malheurs qu'au dérèglement de son imagination, et que le cœur n'y avait point de part. J'ai été trouver le sieur de Voltaire, j'ai imploré son crédit auprès de ses amis, je l'ai supplié de l'employer pour me procurer quelque moyen honnête de subsister et de me rendre le pain qu'il m'avait arraché. Il m'a leurré d'abord de vaines promesses. Mais bientôt il s'est lassé de mes importunités, et m'a annoncé que je n'avais rien à espérer de lui. Ce fut alors que, n'ayant plus de grâce à attendre du sieur de Voltaire, si cependant ce que je lui demandais en était une, j'ai cru pouvoir au moins exiger de lui le payement de l'impression de son livre. Pour réponse à la lettre que je lui écrivis à ce sujet, il me fit dire de passer chez lui; je ne manquai pas de m'y rendre, et, suivant son usage, il me proposa de couper la dette par la moitié. Je lui répliquai ingénument que je consentirais volontiers au partage à condition qu'il serait égal; que j'avais été prisonnier à la Bastille pendant quatorze jours, qu'il s'y fît mettre sept; que l'impression de son livre m'avait causé une

<J5G V0LTA1RK

perte de 22,000 francs, qu'il m'en payât 11,000; qu'il me resterait encore ma destitution de maîtrise pour mon compte. Ma franchise déplut au sieur de Voltaire, qui cependant, par réflexion, poussa la générosité jusqu'à m'oflrir 100 pis tôles pour solde de compte; mais comme je ne crus pas devoir les accepter, mon refus l'irrita; il se répandit en invectives, et alla même jusqu'à me menacer d'employer, pour me perdre, ce puissant crédit dont son malheureux imprimeur s'était vainement llatté pour sortir de la triste affaire où il l'avait lui-même engagé.

« Voilà les termes où j'en étais avec le sieur de Voltaire, lorsque je l'ai fait assigner le 5 du mois dernier. Les défenses qu'il m'a fait signifier méritent bien de trouver ici leur place. Il a lieu, dit-il, d'être surpris de mon procédé téméraire. Mon avidité me fait en même temps tomber dans le vice d'ingratitude contre lui, et lui intenter une action qui n'a aucun fondement, d'autant qu'il ne me doit aucune chose, et qu'au contraire il m'a fait connaître qu'il est trop généreux dans l'occasion pour ne pas satisfaire à ses engagements. C'est pourquoi il me soutient purement et simplement non recevable en ma demande, dont je dois être débouté avec dépens.

« C'est ainsi que le sieur de Voltaire, tion content de vouloir me ravir le fruit de mon trauail, non content de manquer à la reconnaissance et à la justice qu'il j doit, m'insulte et veut me noircir du vice même qui le caractérise. Ce trait ne suffit pas encore à sa malignité. Il ose publier dans le monde qu'il m'a payé, et que, dans l'appréhension que je sens qu'il devait peut-être

se rallumer un feu caché sous la cendre, j'abuse de la triste conjoncture où il se trouve pour faire revivre une dette acquittée. Sous ce prétexte, il se déchaîne contre moi, et sa fureur ne peut être assouvie, si ce faux délateur n'obtient une seconde fois de me voir gémir dans les fers. Assuré sur mon innocence, sur l'équité de ma cause, sur la renommée de Voltaire, je n'ai été alarmé ni de ses menaces, ni de ses vains discours; et, convaincu par ma propre expérience à quel point il sait se, jouer de sa parole, je n'ai pu me persuader que son témoignage fût assez sacré pour me faire condamner sans m'entendre.

« Je suis donc demeuré tranquille, et ne me suis occupé que de ma défense. Je me dois à moi-même ma propre justification. J'ai pensé que je ne pouvais mieux l'établir qu'en rendant un compte exact des faits. Les réflexions que je vais ajouter en prouveront la vérité : en môme temps qu'elles feront cesser les clameurs du sieur de Voltaire, elles jetteront sur lui l'opprobre dont il cherchait à me couvrir, et engageront même à me plaindre sur ma malheureuse étoile qui m'a procuré une aussi étrange liaison. En effet, quelle fatale connaissance pour moi que celle du sieur de Voltaire ! Et que penser de cet homme, dont il est également dangereux d'être ami comme ennemi ; dont l'amitié a causé ma ruine et ma perte, et qui ne veut rien moins que me perdre une seconde fois, s'il est possible, depuis que, pour lui demander mon dû, je suis devenu son ennemi?

« Maintenant il me reste à établir mes moyens et à répondre aux objections du sieur de Voltaire. Mais, ne

<î> VOLTAIRE

rne prévient-on pas déjà sur ces deux objets? Après les faits dont j'ai rendu compte, l'équité de ma cause ne s'annonce-t-elle pas d'elle-même, et les défenses du sieur de Voltaire ne sont-elles pas confondues d'avance? Mes moyens sont ma demande. Après avoir été trompé, trahi, ruiné par le sieur de Voltaire, je lai demande au moins le prix de mon travail, le prix d'un ouvrage que j'ai imprimé pour lui. et par ses ordres, que je n'ai imprimé que sur la foi d'une permission tacite, que fai refusé de laisser paraître, tant quon ne me rupporterait pas la permission des supérieurs, et qui effectivement n'a jamais paru dans le public. Quelle est la preuve de mon travail ? La lettre du sieur de Voltaire. S'il me répond que dans sa lettre il n'a pas nommé l'ouvrage que j'ai imprimé pour lui, je lui réplique que je lui demande le payement d'un ouvrage que j'ai imprimé pour lui et qu'il n'a point nommé dans sa lettre. Le sieur de Voltaire ose publier qu'il m'a payé en me remettant le manuscrit; mais sa lettre le confond, elle prouve son imposture et sa mauvaise foi. Elle prouve qu'il ne m'avait pas encore payé en 1134, lorsque j'étais à la Bastille, et qu'il m'écrivait alors pour m'en offrir le prix. Avancera-t-il qu'il m'a payé depuis? Sa variation ne suffirait-elle pas pour prouver son infamie? D'ailleurs, sa lettre opère un commencement de preuve par écrit, et je demande, en vertu de l'ordonnance, à être admis à la preuve par témoins. Je demande à prouver que lorsque j'allai chez lui, le jour même que je l'ai fait assigner, sa réponse fut que, n'ayant tiré aucun profit de l'édition, il ne m'en devait que la moitié. Trouvera-t-on dans cette réponse, dont je suis prêt de rap-

porter la preuve, que l'offre qu'il me fit n'était que pour se rédimer de ma vexation ? Il m'a, dit-il, depuis quatre mois, fait toucher une gratification de 100 livres. Aurait-il été question de m'accorder une gratification s'il m'eût dû quelque chose? Aurais-je pensé à l'en remercier par une lettre? Maïs qu'il représente ma lettre, on y verra le motif de cette gratification ; on y verra que le sieur de Voltaire, alarmé d'un bruit qui se répandait qu'on imprimait un de ses ouvrages que je ne nommerai point, me chargea d'employer tous mes soins, tant à Paris qu'au dehors, pour découvrir si ce bruit avait quelque fondement, et que 100 livres furent la récompense des mouvements que je m'étais donnés.

« Mais il en faut venir à la grande objection du sieur de Voltaire, au reproche qu'il me fait de la perfidie la plus noire, au reproche d'abuser de la conjoncture où il se trouve, d'abuser d'une lettre qu'il a eu la facilité de m'écrire, et que j'ai su tirer de lui sous prétexte de solliciter ma réhabilitation; d'en abuser, dis-je, pour le forcer, par la crainte d'un procès déshonorant, à me payer une somme qu'il ne me doit pas, et à laquelle il est hors d'état de satisfaire.

« C'est donc là le grand moyen du sieur de Voltaire, ou plutôt le déplorable sophisme avec lequel il prétend en imposer aux personnes les plus respectables! Car enfin, la haine de ce reproche ne retombe-t-elle pas sur son auteur? Et qu'ai-je à me reprocher, à moi qui ne fais que demander mon dû? S'il est vrai que le sïeur de Voltaire ne m'a pas payé, comme il n'est que trop certain, comme il est évident, comme j'offre d'en achever la preuve, en quoi suis-je coupable de m'appuyer d'une

lettre qui, en même temps qu'elle établit ma demande, me justifie d'une calomnie ? Ces inconvénients sont-ils mon fait? En puis-je être garant? Que ne me payait-il sans me noircir dans le public du crime d'exiger deux fois la même dette ? Ne devait-il pas être content de tous les maux qu'il m'a causés, de m'avoir engagé dans une affaire malheureuse, sur la fausse assurance d'une permission, de m'avoir privé de ma liberté par sa dénonciation calomnieuse, de m'avoir enlevé ma fortune et mon état, sans vouloir encore me ravir l'honneur? ]Vai-je pas à rétorquer son argument contre lui? N'ai-je pas à lui reprocher qu'il veut se faire un rempart de sa lettre et des circonstances qu'elle renferme, non seulement pour me refuser le payement de ce qui m'est dû, mais encore pour me rendre odieux et pour accumuler contre moi calomnie sur calomnie? Et lorsque le sieur de Voltaire a la hardiesse d'appuyer ses faux raisonnements d'un mensonge aussi grossier que celui de son indigence, lorsque, avec vingt-huit mille livres de rente, indépendamment des sommes d'argent qu'il a répandues dans Paris, il ose avancer qu'il est hors d'état de payer une somme aussi considérable que celle que je lui demande, se peut-il que quelqu'un se laisse éblouir par ses artifices ? Ne se trahit-il pas luimême par cette nouvelle fausseté? Cette dernière circonstance ne montre-t-elle pas clairement ce qu'on doit penser de toutes les autres ; et, dans toute la conduite que le sieur de Voltaire a tenue avec moi, ne voit-on pas un homme à qui rien n'est sacré, qui se joue de tout et qui ne connaît point de moyens illicites, pourvu qu'ils le mènent à son but?

« Enfin, le sieur de Voltaire m'oppose une fin de nonrecevoir. Il soutient que je suis mal fondé à lui demander le payement d'une édition qui a pu être saisie. Une fin de non-recevoir, c'est donc là la défense familière du sieur de Voltaire? C'est ainsi qu'il vient de payer un tailleur pauvre et aveugle, à qui, comme à moi, il oppose une fin de non-recevoir. Voilà donc le payement qui m'était réservé et que ma malheureuse confiance pour le sieur de Voltaire devait me procurer ? Mais est-il recevable lui-même à m'opposer cette fin de non-recevoir? Après m'avoir séduit par l'assurance d'une permission verbale; après que je n'ai travaillé que sur la foi de cette permission; après que, si je suis coupable, je ne le suis que pour m 'être fié à la parole du sieur de Voltaire, puisque dans tous les temps j'ai refusé de laisser répandre l'édition jusqu'à ce que la permission me fût montrée, et qu'effectivement elle n'a jamais paru, de quel front le sieur de Voltaire ose-t-il se faire une exception de ce qu'il m'a trompé? J'ai trop de confiance dans l'équité des juges pour appréhender qu'ils adoptent une défense aussi odieuse. J'espère même que les personnes respectables qui honorent de leur protection les talents du sieur de Voltaire me plaindront d'avoir été séduit par ces mêmes talents, et que, touchées de mes malheurs, elles pardonneront à la nécessité de me défendre et de me justifier d'avoir dévoilé des faits que l'intérêt seul ne m'aurait jamais arrachés, et que je n'ai mis au jour qu'afin de ne me pas laisser ravir l'honneur, le seul bien qui me reste. *

Voici maintenant la lettre de Voltaire, si fréquem-

ment annoncée par Jore et si redoutée de son auteur lui-même :

« Circy en Champagne, le 24 mars 1736.

« Vous me mandez, monsieur, qu'on vous donnera des lettres de grâce, qui vous rétabliront dans votre maîtrise, en cas que vous disiez la vérité qu'on exige de vous sur le livre en question, ou plutôt dont il n'est plus question (Lettres philosophiques). Un de mes amis, très connu (Thieriot), ayant fait imprimer ce livre en Angleterre uniquement pour son profit, suivant la permission que je lui en avais donnée, vous en fîtes de concert avec moi une édition en 1130 (1131).

« Un des hommes les plus respectables du royaume (l'abbé de Rothelin), savant en théologie comme dans les belles-lettres, m'avait dit en présence de dix personnes, chez M me de Fontaine-Martel, qu'en changeant seulement vingt lignes dans l'ouvrage, il mettrait son approbation au bas. Sur cette confiance, je vous fis achever l'édition. Six mois après, j'appris qu'il se formait un parti pour me perdre, et que d'ailleurs M. le garde des sceaux ne voulait pas que l'ouvrage parût. Je priai alors un conseiller au parlement de Rouen (Cideville) de vous engager à lui remettre toute V édition. Vous ne voulûtes pas la lui confier; vous lui dites que vous la déposeriez ailleurs, et qu'elle ne paraîtrait jamais sans la permission des supérieurs.

« Mes alarmes redoublèrent quelque temps après, surtout lorsque vous vîntes à Paris. Je vous fis venir chez M. le duc de Richelieu; je vous avertis que. vou§ seriez perdu si l'édition paraissait, et je vous dis ex-

pressentent que je serais obligé de vous dénoncer moimême. Vous me jurâtes qu'il ne paraîtrait aucun exemplaire, mais vous me dîtes que vous aviez besoin de 1,800 livres (1); je vous les fis prêter sur-le-champ par le sieur Pasquier, agent de change, rue Quincampoix, et vous renouvelâtes la promesse d'ensevelir l'édition.

« Vous me donnâtes seulement deux exemplaires, dont l'un fut prêté à M me de***, et l'autre, tout décousu, fut donné à François Josse, libraire, qui se chargea de le faire relier pour M..., à qui il devait être confié pour quelques jours.

« François Josse, par la plus lâche des perfidies, copia le livre toute la nuit avec René Josse, petit libraire de Paris, et tous deux le firent imprimer secrètement. Ils attendirent que je fusse à la campagne, à soixante lieues de Paris (à Monjeu près d'Autun), pour mettre au jour leur larcin. La première édition qu'ils en firent était presque débitée, et je ne savais pas que le livre parût. J'appris cette triste nouvelle et Findignation du gouvernement. Je vous écrivis sur-le-^hamp plusieurs lettres, pour vous dire de remettre toute votre édition à M. Houille et pour vous en offrir le prix. Je ne reçus point de réponse ; vous étiez à la Bastille. J'ignorais le crime de François Josse; tout ce que je pus faire alors fut de me renfermer dans mon innocence et de me taire.

« Cependant René Josse, ce petit libpaire, fit en secret une nouvelle édition; et François Josse, jaloux du

(1) Elles m'avaient été prêtées pour quatre mois, et jo les ai acquittées au bout de dcu\. [Note de Jore.)

»;t VOLTAIRE

gain que son cousin allait faire, joignit à son premier crime celui de faire dénoncer son cousin René. Ce dernier fut arrêté, cassé de sa maîtrise, et son édition confisquée.

c Je n'appris ce détail que dans un séjour de quelques semaines que je vins faire malgré moi à Paris, pour mes affaires.

c J'eus la conviction du crime de François Josse. J'en dressai un mémoire pour M. Rouillé. Cependant cet homme a joui du fruit de sa méchanceté impunément. Voilà tout ce que je sais de votre affaire; voilà la vérité devant Dieu et devant les hommes. Si vous en retranchiez la moindre chose, vous seriez coupable d'imposture. Vous y pouvez ajouter des faits que j'ignore, mais tous ceux que je viens d'articuler sont essentiels. Vous pouvez supplier votre protecteur de montrer ma lettre à M. le garde des sceaux; mais surtout prenez bien garde à votre démarche, et songez qu'il faut dire la vérité à ce ministre.

c Pour moi, je suis si las de la méchanceté des hommes, que j'ai résolu de vivre désormais dans la retraite, et d'oublier leurs injustices et mes malheurs. »

Le 30 mai suivant, Voltaire avouait à de Cideville que cette lettre bien détaillée, bien circonstanciée, bien regorgeante de vérité, était un avantage contre lui. Le 2 juillet, il lui manda qu'il était parvenu à la faire arracher des mains de Jore, et qu'il ne devait cette faveur qu'au pouvoir arbitraire. Mais elle était imprimée à la Hiiite du Mémoire de Jore. Comment s'inscrire en faux contre elle? Voltaire imagina de dire et de répéter qu'elle lui avait été extorquée. C'est la seule raison un

peu plausible qu'il ait alléguée contre Jore. Il choisit aussi un avocat nommé Robert pour lutter contre l'avocat Bayle. Au Mémoire de Jore, il riposta par un Mémoire en forme. Il avait à démontrer que le Mémoire de Jore n'était qu'un factum et que Jore n'était qu'un fripon, comme il l'avait avancé dans toutes ses lettres. L'a-t-il fait? non. Il prodigue les injures, les grossièretés; il se perd dans un dédale de niaiseries et demeure toujours en dehors de la question. Il prend sa colère pour son droit, les accès de sa passion pour des arguments, sa fureur pour un plaidoyer. Malgré tout son esprit, son impudence et son courroux, il ne détruit aucun des griefs de Jore. Aussi ne convainquit-il pas ses juges. Ils répugnaient à prolonger des débats qui allaient provoquer des révélations injurieuses à celui qu'ils auraient voulu sauver. Le lieutenant de police en revint à sa transaction. Jore s'adressa alors au garde des sceaux. Voltaire aussitôt d'invoquer l'indulgence du garde des sceaux et de le prévenir contre Jore. Celui-ci comprit qu'il lui serait difficile de l'emporter sur un écrivain qui avait des protecteurs si puissants. Il allait se désister sur la parole d'honneur que lui donna le lieutenant de police qu'on lui rendrait sa maîtrise. Maurepas trancha la question en déboutant Jore de sa demande, mais en condamnant Voltaire à payer 800 livres d'aumônes, ce qui était une flétrissure dans ce temps-là. Aussi Voltaire s'écriait-il : « Donner 500 livres d'aumônes, c'est signer ma honte. » Il désespéra de voir casser cet arrêt. Il essaya de se soustraire à ses effets, en prétextant que sa fortune ne lui permettait pas de trouver 500 pistoles. Mais il fut forcé de les lâcher.

200 VOLTAinK

Jure était ruiné, mais il lui restait l'honneur, et par conséquent l'espoir d'obtenir un jour justice. Voltaire n'avait perdu que oOO livres, mais il était flétri pour toujours. L'arrêt qui l'avait déshonoré prouvait l'impossibilité où il avait été de donner un démenti au Mémoire de Jore en présence des magistrats. Il comprit que personne ne regarderait comme un factum un plaidoyer demeuré sans réponse. Il s'ingénia donc à en obtenir la suppression. Il recourut encore une fois au lieutenant de police. Jore refusa d'abord de se soumettre au caprice d'un pouvoir arbitraire. Il finit par désavouer son Mémoire, dans une lettre du 20 décembre 1738, insérée dans les pièces justificatives de toutes les éditions de la Vie de Voltaire par Condorcet.

Quel cas faut-il faire de ce désaveu tardif? Jore n'avait pas eu l'intention de noircir Voltaire, mais d'obtenir des dommages et intérêts qu'il était en droit de demander. Sa misère le mettait dans la nécessité de souscrire à toutes les conditions qui lui seraient proposées. Il importait à Voltaire, non pas seulement de faire supprimer le Mémoire de Jore, mais d'amener Jore à le désavouer par une lettre ostensible. C'était le seul moyen qu'il eût à opposer à ses ennemis, qui lui reprochaient sans cesse l'arrêt qui l'avait déshonoré et le Mémoire qu'il n'avait pu réfuter. Il se trouva amené à quelques sacrifices pour se réhabiliter aux yeux de la société. Ainsi s'explique un désaveu qui contentait les deux parties.

Que fit donc Voltaire en faveur de Jore? Il lui accorda une pension. Wagnière (p. 31) le certifie, mais il ne nous apprend pas à quelle somme elle s'élevait. Tout

prouve que Voltaire ne sut pas noblement dédommager Jore de la misère dans laquelle il le précipita pour jamais. Le 3 juin 1743, Jore le remercie des 300 livres qu'il lui a envoyées. Plus tard il est forcé de recourir à lui. Ainsi le 20 octobre 1168 il lui mande : « Monsieur, grâce à la pension que vous avez la bonté de me faire, je me suis trouvé en état de subsister à Milan, joint à quelques écoliers que j'avais, auxquels j'aidais à se perfectionner dans la langue française, et qui, malheureusement pour moi, quittent cette ville pour voyager. Dans quel état vais-je me trouver, grand Dieu, privé de ce secours! Je vous fus autrefois utile pour écrire sous votre dictée; ne pourrais-je plus vous être d'aucune utilité? Si Milan était un endroit où l'on imprimât en français, je pourrais m'y occuper à corriger des épreuves, et par cette occupation me garantir de la misère qui me menace, et que vous pourriez me faire éviter, monsieur, en m'appelant auprès de vous, où je me persuade que vous devez avoir quelqu'un qui peut vous être moins nécessaire que je pourrais vous l'être. J'espère, monsieur, que, réfléchissant sur mon état présent, et combien il est différent de celui dans lequel vous m'avez vu, vous vous porterez à le soulager, d'autant que ce changement ne m'est arrivé ni par libertinage, ni par mauvaise conduite. Lorsque M. de Cideville me procura l'honneur de vous connaître, il n'envisageait, ainsi que moi, que d'augmenter ma fortune; aurait-il pu prévoir l'injustice que l'on m'a faite, et que ma ruine totale devait s'ensuivre? Je me flatte que, touché de mon triste sort, vous m'honorerez d'une réponse qui dissipera cet avenir affreux que j'envisage,

et que je ne puis éviter sans vos bontés. » Nouvelle lettre, le 23 avril suivant : t A mon retour des îles Borromées, où son excellence M. le comte Frédéric m'a gardé trois semaines, pour y prendre l'air, et me remettre de la maladie que j'ai eue, MM. Origoni et Paraviccini m'ont remis 25 scquins de Florence par votre ordre, dont je leur ai donné reçu. Je ne puis assez vous en marquer ma reconnaissance, et vous ne pouviez m'envoyer plus à propos ce secours, manquant de linge et d'habits. Quoique votre générosité portât l'ordre de me compter ce que j'aurais besoin, sans en limiter la somme, j'ai cru ne devoir pas abuser de vos bontés, et j'ai, sur l'instant même, employé ces 25 sequins en un habit que j'ai trouvé sur ma taille, et en quatre chemises que je fais faire ; ce qui me mettra au moins en état de paraître décemment dans les maisons de condition où l'on a la bonté de m'admettre. J'y ai fait part de vos bontés, et l'on m'a loué de n'avoir exigé que cette somme, quoique votre générosité ne l'eût pas bornée. Que je finirais avec tranquillité ma carrière, au cas que j'eusse le malheur de vous survivre, si vous vouliez bien réassurer de quoi supporter l'état affreux de ma situation, état que j'ai si peu mérité ! Je l'espère de vos bontés. » Dernière lettre, datée du 25 septembre 1113, à Milan : « Vivement pénétré de gratitude et transporté de joie, je vous remercie de la consolante promesse que vous me faites de me tirer de ma misère, et des 8 louis que vous m'avez envoyés. Ils ne pouvaient m'arriver plus à propos pour me tirer du plus grand embarras. » Voltaire ne devait-il pas procurer un emploi à Jore? Ne pouvait-il pas le recueillir à Ferney?

La générosité de Voltaire envers Jore se borna à l'empêcher de mourir de faim.

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