‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 9 sur 18 · X. — Voltaire et les libraires · texte numérisé non relu

X. — Voltaire et les libraires

Dans son Art poétique, Boileau avait dit :

Je sais qu'un noble esprit peut, sans honte et sans crime, Tirer de son travail un tribut légitime.

Au xvin* siècle, aucun écrivain ne se faisait un scrupule de vendre le fruit de ses veilles. La propriété littéraire était reconnue dans toutes les classes de la société. Elle s'était mise sous la protection des lois. A la requête de Crébillon, qui s'était plaint de ce qu'on avait saisi sa part d'auteur de Catilina entre les mains des comédiens, et la somme pour laquelle cette pièce avait été cédée au libraire Prault pour la publier, il fut rendu, le 21 mars 1749, un Arrest du Conseil d 1 Estât du Roy, qui déclara que les productions de l'esprit n'étaient point au rang des effets saisissables.

Quelle était alors la valeur d'une propriété littéraire? Pour éclaircir cette question r il faut prouver que le nombre des lecteurs était loin d'être considérable.

Le Mercure de France était le journal le plus répandu de l'Europe; quand on en tira 7,000 exemplaires, La Harpe en parla dans sa Correspondance littéraire (t. II. p. 300) comme d'un succès sans exemple. La Harpe était peut-être la dupe des bureaux, car, en 1763,

le Mercure publia la liste de ses souscripteurs; elle ne n'en présentait que 1,600, savoir 600 pour Paris, 900 pour la province et de 30 à 40 pour l'étranger. À Londres, où les débouchés sont plus considérables qu'à Paris, quand le Courrier de V Europe qui avait influé sur la guerre d'Amérique compta 5,000 abonnements, son directeur, De Serres de Latour fut étonné de sa fortune, dit Brissot, (t. II, p. 166 de ses Mémoires).

L'ouvrage qui fit le plus de bruit fut Y Encyclopédie, dont chaque volume revenait à 1 louis. Elle ne compta d'abord que 3,000 souscripteurs; en septembre 1764, Grimm, dans sa Correspondance littéraire, regardait ce nombre comme un prodige. L'Encyclopédie eut mille peines à atteindre au chiffre net de 4,000 abonnés.

Beaucoup d'ouvrages eurent un succès prodigieux, mais n'enrichirent guère leurs auteurs.

Dans sa lettre, du 27 mai 1750, au marquis de Stainville, Montesquieu nous apprend que son Esprit des lois eut vingt-deux éditions en dix-huit mois, et "qu'il fut traduit dans toutes les langues. Ses lettres, du 7 mars 1749, au grand-prieur Solar, du 27 juin 1751, et du 4 octobre 1752, à l'abbé de Guasco, attestent que le seul profit qu'il en retira fut de vendre beaucoup de vin de son crû aux Anglais.

Delille ne retira que 400 francs de sa traduction des Géorgiques. Les Mémoires de Grammont ne furent vendus que 1,500 francs. Par l'intermédiaire de Dalembert, Bernardin de Saint-Pierre remit (1) le manuscrit

(i) Peignot, Amusements philologiques. Dijon, 1842. In-8°, p. Î69 fct 274.

de son premier ouvrage pour un billet de 1,000 livres.

Dans sa lettre du 18 août 1749, à Georges Montagu* Horace Walpole nous apprend que Fielding ne retira d'abord que 600 livres sterling de son Tom Jones.

Crébillon vendit 40 louis sa pièce de Xerxès, au dire de Collé (t. I. p. 72). Quant à son Catilina, attendu avec la plus vive impatience depuis trente ans, et dont les morceaux les plus saillants avaient été lus dans des séances de l'Académie française, il lui valut 3,600 francs (1).

Collé fit imprimer à ses frais son Théâtre de société. « En comptant tout, dit-il, il me revient à 3,077 livres 10 sous ; il se vend 8 livres 8 sous les deux volumes. Le produit net pour moi sera de 6 livres par chaque exemplaire. » Collé n'obtint probablement pas ce bénéfice, car il laissa au libraire Gueffier le soin de publier une seconde édition de son Théâtre en trois volumes ; elle ne fut tirée qu'à 1,500 exemplaires, comme il l'avoue lui-même (t. III. p. 370).

« J'étais lié avec l'abbé de Condillac, raconte Rousseau au livre VII de ses Confessions. Je suis le premier peut-être qui ait vu sa portée, et qui Tait estimé ce qu'il valait. Il travaillait à Y Essai sur. V origine des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence, et la métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot

(1) Bulletin du bibliophile, do 1850.

de Condillac et de son ouvrage. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de l'abbé, et ce grand métaphysicien eut de son premier volume, et presque par grâce, 100 écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. »

Ouvrons les Confessions de Rousseau pour savoir ce que lui valut le métier d'auteur, c Pissot, mon libraire, rapporte Rousseau, me donnait toujours très peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout ; et, par exemple, je n'eus pas un liard de mon premier Discours; Diderot le lui donna gratuitement. Il fallait attendre longtemps et tirer sou à sou le peu qu'il me donnait. — Après avoir demeuré longtemps sans entendre parler deY Emile, qui m'avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail, depuis que je l'avais remis à M me de Luxembourg, j'appris enfin que le marché en était conclu à Paris avec le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d'Amsterdam. M mc de Luxembourg m'envoya les deux doubles de mon traité avec Duchesne pour les signer. Je reconnus l'écriture pour être de la même main dont étaient celles des lettres de M. de Malesherbes, qu'il ne m'écrivait pas de sa propre main. Cette certitude que mon traité se faisait de l'aveu et sous les yeux du magistrat me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ee manuscrit 6,000 francs, la moitié comptant, et, je crois, cent ou deux cents exemplaires. En attendant, je mis la dernière main au Contrat social, et l'envoyai à Rey, fixant le prix de ce manuscrit à 1,000 francs, qu'il me donna. — Je pris le parti de céder pour 1:2 louis mon extrait de la Paix perpétuelle à un certain

M. Bastide, auteur d'un journal appelé le Monde. Notre accord était qu'il s'imprimerait dans son journal; mais sitôt qu'il fut propriétaire de ce manuscrit, il jugea à propos de le faire imprimer à part. Mon Dictionnaire de musique m'avait valu 100 louis comptant et 100 écus de rente viagère. Il se présenta une compagnie de négociants de Neufchâtel pour l'entreprise d'une édition générale de mes écrits. J'avais, tant en ouvrages imprimés qu'en pièces encore manuscrites, de quoi fournir six volumes in-quarto; je m'engageai à veiller sur l'édition : au moyen de quoi ils devaient me faire une pension viagère de 1,600 livres de France, et un présent de 1,000 écus une fois payés. L'entreprise s'évanouit. » Suivant La Harpe (t. I. p. 189), Diderot obtint 100 écus du libraire auquel il remit son premier ouvrage. Plus tard, raconte M mo de Vandeul, il composa Y Essai sur le mérite et la vertu, les Pensées philosophiques, l'Interprétation de la nature, les Bijoux indiscrets, les Lettres sur les sourds et les aveugles; chacun de ces manuscrits ne lui rapporta que 50 louis. Pour 1,200 francs par an, il se chargea de la direction de Y Encyclopédie. Aussi Voltaire disait-il, le 26 février 1758, à d'Argental : « Des engagements avec les libraires ! Est-ce bien à un grand homme tel que lui à dépendre des libraires? C'est aux libraires à attendre ses ordres dans son antichambre. Cette entreprise vaudra donc à M. Diderot environ 30,000 livres! Elle devait lui en valoir 200,000 (j'entends à lui et à M. Dalembert, et à une ou deux personnes qui les secondent); et s'ils avaient voulu seulement honorer le petit trou de Lausanne de leurs travaux, je leur aurais fait mon billet

<l«* 200 ; ôoo livras. Il est question de ne pas en esclaves «les libraires. •»

Voltaire n'a pas été moins fécond que tons ces illustres écrivains. Il .Vagit de savoir quel profit il retirera de ses nombreux écrits.

A-l-il travaillé en esclave des libraires? Son: il ne les gâtait, pas. 0'e*t ce qu'atteste cette lettre qu'il adressa, fe 12 décembre IlSti, â son ami Berger : « Je vais faire partir la pièce nie I \ Enfant prodigue) et la préface pour »-,trc imprimée par le libraire qui en offrira davantage, car j<; ne veux faire plaisir â aucun de ces messieurs, qui sont, comme les comédiens, créés par les auteurs, k très ingrats envers leurs créateurs. Je suis indigné contre Prault; faites-lui sentir ses torts et punissez-le en donnant la pièce à un autre. Ainsi, négocie* arec lr libraire, le moins fripon et le moins ignorant que faire ne pourra. »

A la vérité, je lis ces mots dans le Commentaire historique : « Je ne puis assez m V* tonner de la bassesse avec laquelle tant de barbouilleurs de papier ont imprimé qu'il (Voltaire) avait fait une fortune immense par la vente continuelle de ses ouvrages. * Que faut-il en conclure? Que Voltaire s'est mis en contradictioo avec lui-même; car, dans ce même Commentaire historique, il avoue que le succès de la Henriadeen Angleterre fut le commencement de sa fortune. Sa lettre, du 12 mars 1754, atteste que d'autres ouvrages contribuèrent à l'enrichir. Nous l'avons démontré plus haut.

Devenu riche, a-t-il renoncé au proût qu'il avait le droit de tirer de ses ouvrages? Non. A toutes les époques de sa vie, il n'a cessé d'exiger des honoraires de

fees éditeurs. Ainsi, le 29 mai 1733, il manda à Cideville : « A l'égard de Charles XII, Jore peut en tirer sept cent cinquante et m'en donner deux cent cinquante pour ma peine. » Le 19 juin suivant, il lui écrit : « Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j'insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires (des Lettres philosophiques), dont il faut que je donne cinquante, qui seront répandus à propos. » Le 18 septembre 1736, il écrit à Berger : « Vous savez sans doute le marché que j'ai fait avec Prault. Je lui donne laHenriade, à condition qu'il m'en donnera soixante et douze exemplaires magnifiquement reliés et dorés sur tranche. Outre cela, je veux en avoir une centaine d'exemplaires au prix coûtant, en feuilles, que je ferai relier à mes frais. Quand je parle d'acheter cent exemplaires au prix coûtant, je veux bien mettre quelque chose au-dessus, afin que le libraire y gagne. C'est comme cela que je l'entends. » Le 25 février 1737, il mande à d'Argental : « Si cet Enfant (Y Enfant prodigue) a gagné sa vie, je vous prie de faire en sorte que son pécule me soit envoyé tous frais faits. C'est une bagatelle; mais il m'est arrivé encore de nouveaux désastres; j'ai fait des pertes dans le chemin. » Le 14 septembre suivant, il dit à l'abbé Moussinot : « Je prie M. votre frère d'aller trouver Prault et de lui dire que s'il veut donner 1,200 livres de Y Enfant prodigue, 600 livres comptant et 600 après l'impression, on lui livrera le manuscrit avec l'approbation, pourvu qu'il n'ébruite pas la chose avant le temps. » Le 7 octobre, nouvelle lettre : c M. Moussinot ne délivrera le paquet à M. Prault qu'en cas que ledit Prault fasse le billet dont

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sensible en donnant le produit de l'impression (de Zwlime) à Lekain. Il faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de l'édition de Tancrède à M lle Clairon; ainsi il n'y aura point de jalousie, et Lekain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse. » Dans le mois d'avril 1767, il est encore question de Lekain. Le libraire Lacombe, qui avait édité les Scythes, reçut ce billet de Voltaire : « Je vous prie de donner un petit honoraire de 25 louis d'or à M. Lekain pour toutes les peines qu'il a bien voulu prendre ; car, quoique cette pièce ne fût point faite du tout pour Paris, il faut pourtant témoigner sa reconnaissance à celui qui s'est donné tant de peine pour si peu de chose. Je suppose que la pièce a quelque succès : si vous y perdez, je suis prêt à vous dédommager. » Cependant voici Wagnière (p. 37) qui fait cette observation : « Je puis certifier à tous les détracteurs de M. de Voltaire que jamais, dans les 25 années que j'ai eu le bonheur de lui être attaché, il n'a exigé la moindre rétribution d'aucun de ses ouvrages; qu'au contraire, je lui en ai vu souvent acheter des exemplaires pour les donner à ses amis, et qu'il n'a jamais voulu souffrir que ceux qu'il en gratifiait me fissent quelque présent, dans la crainte que l'on ne dît qu'il se servait de mon nom pour les vendre. » Il est évident que les lettres de Voltaire donnent un démenti à Wagnière. Mais Wagnière lui-même vient réfuter son allégation; car il avoue (p. 171) que le libraire Panckoucke lui donna un billet de 6,006 francs à l'occasion d'une édition des Œuvres de Voltaire. Collini(p.555 et 164), plus sincère, nous apprend que Vol-

Jf.0 VOLTAIRE

aw>, lui •:ctia le posait de l'édition de I»]iÂtfû» '&*a ijiwii. *.\, '[ne les* frères Onmer le rêcompeiiâêreac ç^sé- .* ruxemenr, de la peine qu'il avait eue de sofçaier les ïiarm^.m.- de* (jEuvre* de Voltaire '[œ usa lïlhciîrfs ouriii. tient .» Genève.

T'iiir..^ *:ea -:ir.ar.ion3 7 qu'il serait facile de mmDcipiier. •.r, *uxquidl»->. le lecteur peut join«ire des Eût? anaio^oes ■•r-AppiUi-r"! dan.* rouf, le cours «le nos recherches, liêmonr.r^rir qui* Voltaire ne travaillait pas ea esdave des lïbriip»::?. Cap. pour eux. donner des livres à Voltaire. 'M '1-jfiner 'le l'-irgent à .-ses secrétaires et à ses coorsi«-:r-. s c'était, toujours donner. Voltaire avait le droii dV<i^»:r d'eux: des honoraires; je ne loi en fais pas de reproche.

Qu'il soit aussi permis de prouver qu'il loi est arrive plusieurs fois de frustrer ses éditeurs. II résulte de sa lettre, du ± novembre l"31 f à Cideville, qu 11 chercha .t interdire l'entrée en France de l'édition de ses Œuvres faite à Amsterdam, chez Ledet et Desbordes, afin de favoriser la venre d'une édition des mêmes Œuvres qu'il surveillait ;i Rouen, au détriment du marché fait avec Ledet d'Amsterdam «1). De même en i"40. Le V e juin, il écrit à Van Duren, libraire à La Haye : '• J'ai en main un manuscrit singulier, composé par un des hommes les [dus considérables de l'Europe; c'est une espèce de réfutation du Prince de Machiavel, chapitre par chapitre. L'ouvrage est nourri de faits intéressants et de réflexions hardies qui piquent la curiosité du lecteur, et qui font le profit du libraire. Je suis

[\, Lettre* de La Beaumelle à Voltaire Londres, 1163. In-lî, p. 152.

chargé d'y retoucher quelque petite chose, et de le faire imprimer. J'enverrais l'exemplaire que j'ai entre les mains à condition que vous le ferez copier à Bruxelles, et que vous me renverrez mon manuscrit ; j'y joindrais une Préface, et je ne demanderais d'autre condition que de le bien imprimer et d'en envoyer deux douzaines d'exemplaires, magnifiquement reliés en maroquin, à la cour d'Allemagne qui vous serait indiquée. Vous m'en feriez tenir aussi deux douzaines en veau. Mais je voudrais que le Machiavel, soit en italien, soit en français, fût imprimé à côté de la réfutation, le tout en beaux caractères et avec grande marge. » Van Duren s'empressa d'imprimer le manuscrit proposé. Que se passa-t-il depuis? Voltaire va nous l'apprendre. Le 20 juillet, il mande à Frédéric le Grand, l'auteur de la réfutation de Machiavel : « La première chose que je fis hier, en arrivant (à la Haye), fut d'aller chez le plus retors et le plus hardi libraire du pays, qui s'était chargé de la chose en question. Je répète à Votre Majesté que je n'avais pas laissé dans le manuscrit un mot dont personne en Europe pût se plaindre. Mais, malgré cela, puisque Votre Majesté avait à cœur de retirer l'édition, je n'avais plus ni d'autre volonté ni d'autre désir. J'avais déjà fait sonder ce hardi fourbe nommé Jean Van Duren, et j'avais envoyé en poste un homme qui, par provision, devait du moins retirer, sous des prétextes plausibles, quelques feuilles du manuscrit, lequel n'était pas à moitié imprimé; car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune proposition. En effet, je suis venu à temps ; le scélérat avait déjà refusé de rendre une page du manuscrit. Je l'envoyai chercher,

iOf VOLTAIRE

je le sondai, le tournai de tous les sens; il me tài entendre que, maître du manuscrit, il ne s'en dessaisirait j;irnaU jiour quelque avantage que ce put être ; qu'il avair commencé l'impression, qu'il la finirait. Quand je vis que j'avais affaire à un Hollandais qui abusait de la liberté «le son pays, et à un libraire qui poussait à I <xo«-s son droit de persécuter les auteurs, ne pouvant ici confier mon secret à personne, ni implorer le secours de l'autorité, je me souvins que Votre Maje-té «lit, dans un des chapitres de VAnti-MachUud, qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fait, de négociation. Je dis donc à Jean Van Doren que je ne venais que pour corriger quelques pages du manuscrit. * Très volontiers, monsieur, me dit-il; si vous voulez venir chez moi, je vous le confierai généreusement feuille à feuille : vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons. * J'acceptai son offre cordiale, j'allai chez lui et je corrigeai en effet quelques feuilles qu'il reprenait à mesure et qu'il lisait pour voir si je ne le trompais point. Lui ayant inspiré par là un peu moins de défiance, j'ai retourné aujourd'hui dans la môme prison, où il m'a enfermé de même, et, ayant obtenu six chapitres à la fois, pour les confronter, je les ai raturés de façon et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles galimatias et des coq-à-1'àne si ridicules, que cela ne ressemble plus à un ouvrage. Gela s'appelle faire sauter son vaisseau en l'air pour n'être point pris par l'ennemi. J étais au désespoir de sacrifier un si bel ouvrage, mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est

étonné à présent et confondu? C'est mon vilain. » Cette lettre n'a pas besoin de commentaire. Qu'advint-il ensuite? Dans le mois d'août, Voltaire écrit à Frédéric le Grand : « Croiriez- vous que Van Duren, ayant le premier annoncé qu'il vendrait Y Anti-Machiavel, est en droit par là de le vendre, selon les lois, et croit pouvoir empêcher tout autre libraire de vendre l'ouvrage? » En dépit de ces prétentions, Voltaire envoie ce billet, le 18 du même mois, à l'abbé Moussinot : « Vous pouvez transiger avec Prault fils, mais il ne faudra pas moins qu'un marché de mille écus, dont le dixième, s'il vous plait, sera pour vous. Je n'ai nulle part ni au manuscrit, ni au profit. Je remplis seulement ma mission. » En attendant que Prault eût publié à Paris V Anti- Machiavel, Voltaire en faisait commencer une édition à La Haye même, comme nous l'apprend sa lettre, du 22 septembre, à Frédéric le Grand. Pourquoi cette édition? Il nous répond, dans sa missive, du 12 octobre, à l'auteur couronné : « J'ai fait travailler nuit et jour à cette nouvelle édition, dont je vais distribuer les exemplaires dans toute l'Europe, pour faire tomber celle de Van Duren. Si, après avoir confronté l'une et l'autre, Votre Majesté me trouve trop sévère; si elle veut conserver quelques traits retranchés ou en ajouter d'autres, elle n'a qu'à dire ; comme je compte acheter la moitié de la nouvelle édition de Paupie pour en faire des présents, et que Paupie a déjà vendu par avance l'autre moitié à ses correspondants, j'en ferai commencer dans quinze jours une édition plus correcte, et qui sera conforme à vos intentions. Donnez-moi, Sire, des ordres précis. Si votre Majesté ne trouve pas assez encore que

l'édition de Van Duren soit étouffée par la nouvelle, si elle veut qu'on retire le plus qu'on pourra d'exemplaires de celle de Van Duren, elle n'a qu'à ordonner. J'en ferai retirer autant que je pourrai, sans affectation, dans les pays étrangers, car il a commencé à débiter son édition dans les autres pays; c'est une de ces fourberies à laquelle on ne pouvait remédier. Je suis obligé de soutenir ici un procès contre lui; l'intention du scélérat était d'être seul le maître de la première et de la seconde édition. Il voulait imprimer et le manuscrit que j'ai tenté de retirer de ses mains, et celui même que j'ai corrigé. Il veut friponner sous le manteau de la loi. Il se fonde sur ce qu'ayant le premier manuscrit de moi, il a seul le droit d'impression; il a raison d'en user ainsi ; ces deux éditions et les suivantes feraient sa fortune, et je suis sûr qu'un libraire, qui aurait seul le droit de copie en Europe, gagnerait 30,000 ducats au moins. » Voilà comment Voltaire interprétait les lois et observait les contrats. A Ferney, il continua aussi d'agir à sa guise, sans s'inquiéter de l'embarras où se trouverait un libraire qui venait de publier un ouvrage déjà confié, à son insu, à un autre libraire. Témoin ces lignes adressées, le 16 décembre 1760, à d'Argental : « J'avais bien raison de vouloir revoir l'édition de Prault. Daignez jeter les yeux sur la pièce, et vous verrez que j'ai fait toutes les corrections indispensables. Son édition était ridicule et absurde. Prault aura un peu à remanier, c'est le terme de l'art ; mais c'est une peine et une dépense très médiocres. Il a très grand tort de craindre que l'édition des Cramer ne croise la sienne. Les Cramer n'ont point commencé ; ils n'ont,, point

l'ouvrage, et ils ne l'imprimeront que pour les pays étrangers. D'ailleurs, j'enverrai incessamment au petit Prault un ouvrage que je crois assez neuf et assez intéressant (Appel à toutes les nations de V Europe). » Finissons par un passage dans lequel Voltaire abandonnait ses droits d'auteur à trois libraires différents. C'est le 5 novembre 1756, qu'il disait à Walther : « Le sieur Lambert à Paris, et les sieurs Cramer à Genève ont voulu, chacun de leur côté, faire une nouvelle édition de mes Œuvres. Je ne puis corriger celle de Lambert, mais je ne puis m'empêcher de corriger, dans celle des frères Cramer, toutes les pièces dont je suis mécontent; c'est un ouvrage auquel je ne puis travailler qu'à mesure qu'on imprime. Il y a à chaque page des corrections et des additions si considérables, que tout cela fait en quelque sorte un nouvel ouvrage. Si vous pouviez trouver le moyen de mettre toutes ces nouveautés dans votre dernière édition, cela pourrait lui donner quelque cours à la longue. Je suis très fâché de toute cette concurrence d'éditions. » Si, dans ces circonstances, Voltaire n'exigeait aucune rétribution, il n'en mérite pas moins d'être blâmé, puisqu'il causait un préjudice réel au libraire qui avait fait les frais d'une édition annulée par les corrections d'une édition suivante.

Voltaire avait-il besoin des libraires, il ne reculait devant aucun sacrifice. Dès le 30 août 1738, il écrivait au Rédacteur de la Bibliothèque française; « Dès que l'édition des sieurs Ledet parut à Paris, les libraires de Paris en firent une autre qui lui était entièrement conforme; elle est intitulée de Londres, parce qu'ils n'ont qu'une permission tacite. J'ai obtenu qu'ils corrigeas-

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d'être indigne des juges devant lesquels on va paraître produit de nouveaux efforts et de nouvelles beautés. Pour moi, je ne répondrais que de mes nouveaux efforts ; et, comme il n'est pas juste que les libraires en portent la dépense, je paierai très volontiers à mes libraires, à qui j'ai fait présent de mes ouvrages, tous les changements que je voudrais y faire. Je suis si peu content de tout ce que j'ai écrit, que j'aurai très grande obligation à ceux qui m'impriment actuellement, s'ils veulent entrer dans mes vues. Il y a beaucoup d'endroits de la Henriade, et surtout de mes tragédies, dont je ne suis point du tout content. A l'égard de Y Histoire de Charles XII> je suis actuellement occupé à la réformer. J'en ai déjà envoyé plus d'un tiers aux libraires. Si les libraires veulent attendre un peu, l'ouvrage n'en sera que meilleur; s'ils n'attendent pas, il faudra bien le corriger un jour. » Maintenant, donnons quelques coups de ciseaux à la correspondance de Voltaire avec le libraire Walther. Le 15 juin 1741, Voltaire écrit à Walther : « M. Algarotti m'ayant mandé que vous vouliez faire une nouvelle édition de mes ouvrages, non seulement je vous donne mon consentement, mais je vous aiderai et je vous achèterai beaucoup d'exemplaires; bien entendu que vous vous conformerez aux directions que vous recevrez de ceux qui conduiront cette impression, et qui doivent vous fournir mes vrais ouvrages bien corrigés. Gardez-vous bien de suivre l'édition débitée sous le nom de Noursc à Londres, celle qui est intitulée de Genève, celle de Rouen, et surtout celle de Ledet, et d'Arkstée et Merkus à Amsterdam ; ces dernières sont la honte de la librairie ; presque tout ce que j'ai fait y est défiguré. » — Le

23 septembre suivant, autre lettre : « Je vous ai mis en état de faire une édition complète et correcte de mes Œuvres. Je vous en ai envoyé trois tomes remplis de beaucoup de choses qui ne sont dans aucune autre édition, et purgés de toutes les fautes qui les défiguraient. J'ai travaillé aux autres volumes avee le même soin, et je vous achète quatre cents exemplaires de votre édition, que je veux bien vous payer tome à tome pour vous encourager. * Walther ayant voulu lui faire cadeau d'un service de porcelaine de Saxe à l'occasion de ces corrections, Voltaire lui répondit le 19 novembre 1148 : * Je recevrai avec plaisir quelques exemplaires de votre édition ; c'est bien assez; et si vous m'envoyez autre chose, je vous avertis que je vous renverrai votre présent; vous avez fait assez de dépense pour votre édition. Encore une fois, des exemplaires sont tout ce qu'il me faut, et tout ce que je veux. » Dans le mois de septembre 1749, nouvelle lettre : « Je vous envoie les pièces curieuses que j'ai recouvrées, et qui feront valoir votre édition. Vous aurez incessamment cette tragédie de Sémiramis qu'on joue depuis un mois à Paris. Votre intérêt doit être d'en tirer des exemplaires à part avant défaire paraître l'édition totale. Il y aura un petit avertissement dans lequel on annoncera les huit tomes, et on désavouera les autres éditions antérieures. » Cependant Voltaire ne fut pas content de cette édition. Aussi, le 19 septembre 1750, mande- t-il à Walther : « Je vous adresse un exemplaire de votre édition que j'ai enfin trouvé le temps de corriger. J'y joins des pièces nouvelles qui ont été imprimées à Paris depuis la publication de votre dernier volume. J'ai fait refaire de nouvelles feuilles à

quelques endroits qui étaient imprimés sur des copies défectueuses. Je vous envoie trois exemplaires de ces feuilles nouvelles que j ? ai fait imprimer, et que j'ai fait insérer dans votre exemplaire, qui doit vous rester, et qui sera votre modèle. Voici ce que vous pourriez faire. Je vous conseillerais de réformer toute votre édition sur ce plan autant que vous le pourrez, d'y ajouter un nouveau titre qui annoncerait une édition nouvelle plus complète et très corrigée. J'y ferais aine nouvelle épître dédicatoire et une nouvelle préface. Je serais alors autorisé, par les soins que vous auriez pris, à vous soutenir contre les libraires de Hollande, et à faire valoir votre ouvrage; je le ferais annoncer dans les gazettes comme le seul qui contient mes œuvres véritables. Je vous exhorte à prendre ce parti. Je crois que c'est le seul moyen de faire tomber les éditions de Hollande, et de décrier ces corsaires. Je ne peux vous dissimuler que votre édition est décriée en France ; mais, quand vous l'aurez un peu corrigée par le moyen que je vous indique, je ferai entrer dans Paris tant d'exemplaires que vous voudrez, et je vous procurerai un débit très avantageux. » Bientôt Voltaire s'occupa d'une édition du Siècle de Louis XIV. Le 29 mai 1751, il écrit à Walther : « Si vous avez besoin d'argent, j'ai 1,000 écus à votre service que je vous prêterai sans intérêt. Ils sont entre les mains de mon banquier. » Le lendemain il est plus explicite : « Je suis fort occupé de Y Histoire du siècle de Louis XIV, mais cet ouvrage ne sera pas sitôt prêt. J'attends des manuscrits de Paris. J'ai encore besoin de quelques livres, mais surtout j'ai besoin de temps pour rendre l'ouvrage moins indigne de l'impression;

plus je Faurai travaillé avec soin, et pins il vous deviendra utile. Je n'exigerai rien de vous, que des exemplaires en grand papier, i Le 28 décembre, il revint sur ce sujet : «J'examine avec soin votre édition. Il y a beaucoup de fautes. Jugez où nous en aurions été, si je vous avais donné d'abord à imprimer le Siècle de Louis XIV. 11 a fallu l'imprimer chez l'imprimeur du roi de Prusse. C'est M. de Francheville, conseiller aulique, qui s'est chargé de l'édition. On sait assez, dans l'Europe, que j'en suis l'auteur ; mais je ne veux pas m'exposer à ce qu'on peut essuyer, en France, de désagréable quand on dit la vérité. J'ai donc pris le parti de ne point envoyer d'exemplaires en France. Ce n'est pas moi qui ai le privilège impérial ; et celui de Prusse est sous le nom de M. de Francheville. Il y a trois mille exemplaires de tirés, dont quatre-vingts, ou à peu près peuvent être ou gâtés ou incomplets ; j'en envoie cinq cents à un de mes amis à Londres. Ce débit ne passera point par les mains des libraires, c'est une affaire particulière. Reste donc deux mille cinq cents exemplaires dont je puis disposer; j'en prends cent pour en faire des présents, et je me déferai des deux mille quatre cents exemplaires restants avec un seul libraire auquel je transporterai le privilège, le droit de copie et le droit de faire traduire. On peut vendre les deux mille quatre cents exemplaires au moins 2 florins chacun. Je ne veux pas assurément y gagner, mais je ne veux pas y perdre. L'ouvrage m'a coûté, avec le secrétaire et M. de Francheville qu'il a fallu payer, environ 2,000 écus, parce qu'il y a des feuilles que j'ai refaites trois fois. Je vous donnerai volontiers la préférence sur d'autres libraires qui m'en

offrent davantage, et encore je ne vous demanderai ces 2,000 écus qu'au 1 er juillet, et vous donnerez un présent de 50 écus à M. de Francheville. Si je vous abandonnais seulement cinq cents exemplaires, vous ne pourriez avoir ni le privilège, ni le droit de traduction, parce qu'il faudrait nécessairement donner ces droits à ceux qui prendraient la plus grosse partie; mais si vous vous chargiez du total, vous pourriez ensuite joindre cet ouvrage à mes œuvres. » Plus tard Walther ayant témoigné le désir de publier des Œuvres de Voltaire en sept volumes, Fauteur lui répondit, le 29 mai 1754: «Vous savez ce que je vous ai toujours dit ; combien elle est fautive, et à quel point elle est décriée : vous prenez le seul parti qui puisse vous tirer d'affaire. Je m'amuserai à corriger cette édition, de façon qu'à l'aide de douze ou treize feuilles substituées aux plus défectueuses et pleines d'ailleurs de nouveautés peut-être assez intéressantes, et à l'aide d'une nouvelle préface et d'un nouvel avertissement, vous pourrez, sans beaucoup de frais, donner un air tout neuf à cet ouvrage, et le débiter avec beaucoup de succès. Je vous aiderai encore en vous achetant une centaine d'exemplaires que je vous paierai comptant, et j'en ferai des présents qui, en faisant connaître cette édition nouvelle, pourront vous en faciliter le débit. »

Walther ne fut pas le seul libraire auquel Voltaire témoigna beaucoup de bienveillance. Lorsqu'il était à Colmar, Voltaire avait des raisons pour faire imprimer ses Annales de V empire par Schœpflin. Mais comme celui-ci était très gêné, et qu'il ne pouvait par conséquent se charger d'une telle entreprise, Voltaire, suivantjsa lettre,

:■ . V -LTAIRE

■ ! ! rî.-x.MiilTi' IT-Vi.îiM.lMipont, lui prêta 10.000 francs ,.. ; ^i:ï: v i ;• - -iir -1- -ux ans. Il aj.prit, le3décembre 1T33,

» M I»u;mm:: ;:io ?.-iï 'i:bi:eur avait satisfait à sa Jette. h. : .-..- rt:- *■■>.; -1-- i. -trivit beaucoup; était-ce un

.::■ ::■■ l.i-r-ir- *.' L*- 13 février 1169, il raan- % ■: -s : J • n ii point trafiqué de mes > ■ ::i- .jii'ell^s vous porteront mal- > s \ ■ i! !f:z j la livre très bon mai 1 - ■•■■ .• f îir- un si prodigieux recueil •^ " . .-uvur ne va p*»int à la gloire, et . .jwy un si lourd bagage. Passe \- :v-: mais, pour de gros livres de •-. < :v. ;iier du public; c'est se faire i i .:■■ I • .■ ;.:..■< . : d'ailes de papillon. • Déjà au m: •:•. 1 T .V», il avait dit aux frères Cra-

i ■ ■ ji.\:\ ; .- \ ;»u^ remercier de l'honneur que i u..*s .: r..\wv mes ouvrages ; mais je n'en .. r i m •■:• • : •,:■■*: .:o l»»s avoir faits. // n'y a pres-

x . k n 'l'Hit je sois content, et il y

■■■. r.: m w Ni'iidrais n'avoir jamais faits.

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Pourquoi Voltaire avait-il intérêt à traiter avec les frères Cramer? Il nous répond par cette lettre, du mois de décembre 1765, à d'Argental : » L'idée de faire imprimer le tout par Cramer m'était venue pour deux raisons : la première, que j'évitais te honteux désagrément de passer par les mains de la police; la seconde raison est que, sur l'inspection d'une feuille imprimée, je corrige toujours vers et prose. Les caractères imprimés parlent aux yeux bien plus fortement qu'un manuscrit. On voit le péril bien plus clairement ; on y court, on fait de nouveaux efforts, on corrige, et c'est ma méthode. » Voltaire crut acquérir des droits à la reconnaissance des frères Cramer. De là cet aveu qui lui échappa, le li mai 1764, en écrivant à Damilaville : « Je crois avoir fait assez de bien aux Cramer pour être en droit de compter sur leur reconnaissance. Les Cramer sont mes frères ; ils sont philosophes, et les philosophes doivent être reconnaissants ; je leur ai fait présent de tous mes ouvrages, et je ne m'en repens point. » Mais faut-il prendre à la lettre ces mots qu'il adressa, le 6 mars 1776, à d'Argental : « Cramer a gagné plus de 400,000 francs à imprimer mes ouvrages depuis vingt ans? »

Il s'agit maintenant de savoir si la publication des ouvrages de Voltaire rapportait beaucoup à un libraire.

C'est un fait incontestable que les bénéfices d'un éditeur dépendent du tirage des ouvrages. Plus ce tirage est considérable, plus le boni est grand.

Pouvait-on et devait-on tirer à un grand nombre d'exemplaires les ouvrages de Voltaire? Non. L'habitude qu'avait Voltaire de désavouer tous ses ouvrages,

la nature, le peu d'étendue et le genre de tons ouvrages ne le permettaient pas. Prouvons-le.

1* L'habitude qu'avait Voltaire de désavouer tous ses ouvrages. En effet : c Je n'ai nul goût à voir mon nom •j 1;j tête de mes sottises ou folles ou sérieuses, on tragiques ou comiques, * disait-il, le 16 décembre 1760, à d'Argcntal. .C'est pourquoi il mandait, le 18 avril 1764, à Oamilaville : « Quand de maudits libraires ont mis mou nom à mes ouvrages, ils l'ont toujours fait malgré moi. » Bien plus, quoiqu'il confessât, le 21 juillet 1764, ;i hamilaville qu'on est aussi coupable de mettre sur le compte d'un auteur un ouvrage qu'il n'a point composé. que de contrefaire son écriture, il ne cessa toute sa vie de publier ses compositions sous des noms étrangers.

Ou 'il nous soit permis de transcrire ici la Table alphabétique des noms, qualifications sous lesquels Voltaire s'est déguisé dans beaucoup d'ouvrages :

* P. Abauzit; Jacq. Aimon; le docteur Akakia; le rabbin Akib; Irénée Aléthès; Ivan Aletbof; l'humble évêque d'Alétopolis ; Alexis, archevêque deNovogorod; Amabed... ; des Amateurs ; l'archevêque de Cantorbéry ; l'abbé d'Arty; plusieurs Aumôniers d. R. d. P.; l'Auteur du Compère Mathieu ; le sieur Aveline ; Geo. Àvenger.

« Peu l'abbé Bazin; Bazin, neveu; Beaudinet; Belleguier, ancien avocat ; l'abbé Big***; l'abbé de Bigorre; milord Bolingbrocke ; Joseph Bourdillon; le pasteur Bourn.

« I)om Calmet; Jérôme Carré; Cassen, avocat aux conseils du roi ; Chambon et autres ; Nicolas Charisteski;. les Cinquante; Clair...; Clocpitre; le comte de

Corbera ; le Corps des pasteurs du Gévaudan ; Covelle, Théro, etc ; Cubstorf, pasteur ; le Curé de Frêne.

« M. D... M***; le comte Da***; Damilaville ; Arab, Decroze; Demad, capit. ; veuve Denys; Desjardias; Anne Dubourg ; Duraarsais ; Dumoulin.

« De l'Écluse; Ératou ; le R. P. l'Escarbotier; Étallonde de Morival ; Évhémère.

« Fatema ; Formey; le P. Fouquet.

« Le Gardien des Capucins de Ragusé ; Gérofle ; le docteur Goodheart; Charles Gouju ; Gabr. Grasset.

« Hude ; Huet ; Hume.

« Imhof.

« Joussouf-Cheribi.

« Le major Kaiserling.

« M. L***; de La Caille; Joseph Laffichard ; de La Lindelle ; Lantin ; La Roupillière ; de La Visclède.

« Mairet; Malicourt; Mallet; M. Mamaki; Mauduit; Mauléon ; Maxime de Madaure ; Caius Memmius Gemellus ; le curé Meslier; de Montmolin; M. de Morza.

« Naigeon.

« Le docteur Obern.

« Le comte de Passeran; Jean Plokof ; le R. P. Polycarpe.

« Le P. Quesnel.

« Le docteur Ralph ; Ramponeau; D. Apuleius Risorius ; Josias Rosette.

«Feu M. de Saint-Didier; Saint-Hyacinthe; Scarmentado ; le Secrétaire de M. de Voltaire ; Sherloc ; Scheremotof; Soranus.

« Towponet ; Thero ; Thomson ; l'abbé de Tilladet ;

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Ainsi ou Voltaire désavouait ses ouvrages, ou il les attribuait à d'autres personnes.

Que Voltaire gardât l'anonyme, ou qu'il prit effrontément le masque du pseudonyme, le reconnaissait-on au cachet de son style ? Nous savons déjà combien de fois les comédiens tombèrent dans les filets que Voltaire leur avait tendus. Ses amis les plus judicieux commirent la même erreur. Ainsi, le 15 juillet 1764, Grimm écrivait, dans sa Correspondance littéraire, à propos d'une pièce de Voltaire, qu'il ne soupçonnait pas d'être de lui : « On a donné, le 5 de ce mois, sur le théâtre de la Comédie française, la première représentation des Triumvirs, tragédie nouvelle. L'auteur de la tragédie est anonyme; on prétend que c'est un ex -jésuite qui s'appelle Marchand, et je ne serais pas éloigné de croire cette pièce l'ouvrage d'un homme de collège. Cette tragédie est tombée, et n'a point reparu. Le parterre n'était pas disposé cette fois à l'indulgence. Julie disait à Octave avec emphase, en montrant Pompée :

Nous nous aimons tous deux pour lo bonheur du monde.

Ce vers et quelques autres aussi plats firent rire. Il s'en faut bien que cette tragédie soit un bon ouvrage. Les trois derniers actes surtout sont pitoyables, et toute la fable en est ridicule et absurde. Avec tout cela, malgré une intrigue très informe, malgré beaucoup d'absurdités et de platitudes dans le plan et dans les détails, si Ton m'assurait que l'auteur n'a que dixhuit ans, je n'en désespérerais pas. C'est que le ton en général est bien ; c'est que tous ces personnages par-

il.-, VOLTAIRE

lent ;*—♦'/ en Romains, qu'ils om assez les idées et la 'ournuie .1»; U-in- -iècle, et que ce mérite est fi>rt rare: c'esi que le poète exprime -es idées souvent assez heureusemenr. qu'il li;s tir«- du fond de sou sujet et des exemples domestiques : c'est que son style, quuiqœ inégal et -oiivent fitibie. ma pourtant paru le véritable suie de la tragédie. ^ Quand (Jrimm apprît de qœlk m» in éiait cette pièce, il la jufzea avec plus d'indulgenee. bans le mois de janvier 17H7, il enparla aina, dans ^a 1j)rres[wndance littéraire : « Il y a quelques années que M. de Voltaire envoya très incognito une tragédie «In dernier Triumvirat de Rome à M. Lekain pour la faire jouer. Le secret fut parfaitement gardé. Ou présenta la pièce aux comédiens de la part d'un auteur anonyme. On disait en confiance à quelques amateurs du théâtre que cette tragédie était d'un jeune jésuite qui, depuis la dissolution de la société, était tout près de courir la carrière dramatique, s'il pouvait y espérer quelque succès. La pièce fut jouée; elle tomba, et, qui pis est, elle fut oubliée au bout de huit jours. M. de Voltaire eut tort de garder ainsi l'incognito. Ce n'est que depuis peu qu'on sait que M. de Voltaire est rameur de celle tragédie du Triumvirat. Il vient de la faire imprimer sons le titre <V Octave et le jeune Pompée ou le Triumvirat. Tout le tissu et le style en sont faibles, et, quand on a lu cette pièce, on n'est pas étonné qu'elle n'ait point fait d'effet au théâtre. Malgré cela, je suis persuadé que le nom de M. de Voltaire lui aurait procuré un succès passager. » Maintenant au tour de l'Académie française. Kn 1177, elle proposa pour sujet du prix de poésie, en 1778, la traduction en vers du

seizième livre de Y Iliade. Voici ce que raconte à ce sujet La Harpe, à la page 273 du tome II de sa Correspondance littéraire : « L'Académie ne donnera point cette année de prix de poésie. Elle n'a été contente d'aucun des ouvrages qu'on lui a présentés, quoiqu'il y eût soixante pièces de concours, et que quelques-unes annonçassent du talent. Une anecdote très remarquable et dont j'ai la certitude, c'est que M. de Voltaire avait envoyé au concours une pièce sous le nom du marquis de Villette. Cette pièce s'est trouvée la cinquième du concours, et a été jugée très faible, quoique facile. Dépositaire du secret que m avait confié le marquis de Villette, et qui aujourd'hui n'en est plus un, j'observais avec curiosité, je l'avoue, l'effet que produirait la pièce de Voltaire sur des juges qui n'en connaîtraient pas l'auteur : elle ne fit aucune sensation. A peine y vit-on un beau vers, et on eut peine à aller jusqu'à la fin. Elle n'aurait pas même obtenu une mention, si je n'avais, en opinant, ramené mes confrères à mon avis, et si je ne leur eusse représenté qu'elle était écrite au moins assez purement, mérite que l'Académie doit toujours encourager. Mais je me disais à moi-même : Si vous saviez quel homme vous jugez en ce moment! si vous saviez que vous balancez à relire un ouvrage qui est de l'auteur de Zaïre et de la Henriade! Voilà ce que je pensais intérieurement, et je plaignais le sort de l'humanité qui méconnaît sa faiblesse, et le sort du génie qui vieillit. »

La masse des lecteurs serait-elle plus clairvoyante que les comédiens, Grimm et tous les académiciens? Un libraire ne pouvait pas le présumer. Par conséquent, un

ouvrage anonyme ou pseudonyme de Voltaire n'était ni prôné avec enthousiasme, ni recherché par le public, que son nom seul eût attiré comme un hameçon.

Voltaire était-il reconnu au cachet de son style? S'agissait-il d'un ouvrage qui était sûrement de lui, quoiqu'il ne l'avouât pas, on se hâtait de le dévorer. Hais ici nouveau danger. A l'instant cet ouvrage tombait dans le domaine public. Les libraires de France et ceux de Hollande le reproduisaient sous une rubrique étrangère. Comme Voltaire ne garantissait pas la propriété de ses compositions et de chacune des éditions de ses compositions, le libraire, qui le premier s'était hasardé à les publier, ne pouvait pas invoquer le nom de l'auteur pour poursuivre les libraires qui rééditaient séparément chaque brochure de Voltaire qui avait du succès, ou l'inséraient dans une collection de Mélanges ou des Œuvres complètes de Voltaire. Non seulement Voltaire ne s'opposait pas à ces contrefaçons, mais il les favorisait, parce qu'il était intéressé à voir multiplier tout ce qui échappait à sa plume. La nature de ses productions lui faisait un devoir de ces manœuvres.

2° Qu'étaient donc, par leur nature, les ouvrages de Voltaire? Lui-môme a pris soin de nous l'apprendre. Le 5 novembre 1755, il disait à Walther : t Mandez-moi si je peux vous envoyer par la poste cette tragédie de l'Orphelin de la Chine, que vous me demandez. Je l'ai encore beaucoup changée depuis qu'elle est imprimée. C'est ainsi que j'en use avec tous mes ouvrages, parce que je ne suis content d'aucun d'eux. Cela déroute un peu les libraires et j'en suis très fâché ; mais je ne puis m'empècher de corriger des ouvrages qui me paraissent

défectueux. C'est un malheur pour moi de connaître trop mes défauts, et il n'y aura jamais de moi d'édition bien arrêtée qu'après ma mort. » Ainsi premier principe qu'on lit dans la lettre, du 3 avril 1152, à Cideville : « Une première édition n'est jamais qu'une ébauche. » Il en sera de même de toutes les autres éditions, selon ce mot, du 27 octobre 1736, à Prault : t Je ne suis content de rien et je raccommode tout. » Chaque jour, il pourra répéter ce qu'il a écrit à Cideville, le 15 avril 1752 : « Je passe ma vie à me corriger en vers et en prose. »

Voltaire avait-il tort de ne regarder ses ouvrages que comme des ébauches? « Son impatience, lorsqu'il avait commencé un ouvrage, n'avait point de bornes, rapporte Collini (p. 180). A peine était-il commencé qu'il voulait le voir mis au net et imprimé. On mettait souvent sous presse un livre à moitié composé. Voltaire écrivait luimême lorsqu'il se portait bien. Était-il affligé de quelque maladie, il dictait avec autant de présence d'esprit que s'il eût eu la plume à la main. Il avait pour cette dernière manière de travailler une incroyable facilité, à laquelle il était parvenu par une longue habitude. »

Qu'était-ce qu'un manuscrit de Voltaire? Voltaire avait une écriture nette et assez lisible; mais il écrivait avec une grande précipitation, ne formait pas toujours très bien ses lettres, supprimait les accents et la ponctuation, ne prodiguait pas les lettres majuscules, orthographiait le même nom propre de trois ou quatre façons différentes dans la même page, et par là rendait très difficile la lecture de ses autographes. Prenons pour exemple son Livret. L'éditeur Dupont Ta publié littéra-

lement sur l'autographe que lui prêta M. de Jony. La Nouvelle Revue encyclopédique en a donné des fragments transcrits également littéralement sur l'autographe à la : Bibliothèque nationale. Pour la troisième fois, je l'ai copié aussi littéralement sur 1 autographe à la Bibliothèque nationale. N'est-ce pas la faute de Voltaire si Ton remarque des différences notables de chiffres et de noms propres dans trois copies calquées par trois personnes différentes sur un autographe de Voltaire? Ses autres manuscrits devaient offrir le même inconvénient.

Qui était chargé de transcrire ces manuscrits si pea corrects? Des hommes sans instruction : un Céran, qui n'avait pas une grande dose de sens commun; un Longchamp, qui n'avait reçu aucune éducation ; un Wagnière, peu intelligent, qui n'écrivait pas de page sans faire plusieurs fautes d'orthographe, comme l'attestent les lettres que j'ai vues de lui. Collini était capable de corriger Voltaire, et même de relever ses erreurs; mais, par malice, il aimait à les laisser passer, afin de B*en amuser avec ses amis, comme il le prouve dans sa lettre, du 4 février 1755, à M. Dupont.

Voltaire n'envoyait donc jamais à l'imprimerie que des manuscrits pleins de fautes. Un imprimeur ne pouvait pas faire un chef-d'œuvre de typographie avec <te pareils autographes. Voltaire se réservait le droit '.de revoir toutes les épreuves. Malheureusement il les corrigeait très mal, nous assure Collini (p. 134).

Les ouvrages de Voltaire paraissaient remplis de fautes. En vain le libraire lui objectait qu'on s'était conformé à son manuscrit, qu'on l'avait même corrigé,; Voltaire se bâtait de désavouer des feuilles qu'il avait

revues lui-mèitie autant de fois qu'il l'avait désiré. Si on se permettait de le lui représenter, comme le firent les éditeurs de sa Philosophie de- Newton, ainsi qu'on peut le voir dans le Voltariana, Voltaire se fâchait et criait aux corsaires.

La critique tombait alors comme une massue sur toutes ses productions. Elle se plaisait à démontrer que rien n'était plus resserré que le cercle des connaissances positives de celui qui se croyait un génie universel. On le traquait sur tous les points; on ne lui pardonnait ni erreur ni bévue. On lui passait bien des contradictions, puisque c'est le privilège des philosophes d'en dire; mais comment ne pas s'appesantir sur des balourdises qui suffisaient pour faire décrier un ouvrage? Il n'est pas nécessaire d'être très instruit pour trouver le côté faible qui prêtait à la critique dans un ouvrage de Voltaire. Il n'est pas non plus nécessaire de feuilleter Desfontaines, Fréron, La Beaumelle, Larcher, Nonotte, Guénée, Clément, La Harpe pour le juger. Diderot, Grimm, ses amis eux-mêmes ne le lisaient pas toujours sans se moquer de sa légèreté. Qu'on parcoure seulement les notes de M. Beuchot, point hostile à Voltaire assurément ; quelles erreurs inconcevables n'a-t-on pas à remarquer! Alors quelle comédie de voir Voltaire marier un article masculin avec un substantif féminin, finir des distiques par des syllabes qui ne rimeront que le jour où deux lignes parallèles se rencontreront face à face dans l'espace; de renvoyer dans V Histoire de Charles XII à des passages qui ne se trouvent dans aucune édition it l'Histoire de Charles XII, de prendre deux fois Téglîa» Bonne-Nouvelle de Paris pour une paroisse des environs

de Paris, de confondre des tragédies de Corneille, de tronquer des tirades dés auteurs classiques que tout le monde sait par cœur !

Voltaire alors de remanier son ouvrage. Il fallait vite des cartons, des feuilles nouvelles. Il changeait les rôles de ses pièces, le titre de ses ouvrages, Tordre des chapitres. De la Ligue il fait la Henriade, et remplace Sully par Mornay ; avec Y Histoire générale il crée Y Essai sur les mœurs et V esprit des nations. Il sacrifie cet endroit à ses amis, cet autre à ses critiques. Ici il retranche, là il développe. Les cartons circulent, il lui faut une nouvelle édition ; car il a de nouveau tout bouleversé, vers ou prose, littérature ou histoire, physique ou linguistique, philosophie ou astronomie. Une nouvelle édition est en train, il en désire une autre. A l'entendre dire, la bonne édition est toujours celle qui n'est pas encore imprimée ou mise en vente.

Ces cartons, ces feuilles, cette concurrence d'éditions ruinaient les libraires. Voltaire en était fâché, mais il ne répugnait pas à envoyer de nouveaux morceaux à quiconque voulait se charger d'imprimer ses ouvrages, à entreprendre une édition qu'il ne tardait pas à faire tomber en en préparant une nouvelle. Il suffit de parcourir les notes de M. Beuchot pour voir combien Voltaire a introduit de variantes dans tout ce qu'il a composé. Il a retouché presque tous les chants de la Henriade à chaque édition qui en a été publiée de son aveu.

Voltaire a ainsi passé toute sa vie à corriger ses ouvrages, et à désavouer toutes les éditions qui en ont été faites.

Chacun des ouvrages de Voltaire, n'étant qu'une ébau-

che, ne pouvait par conséquent devenir une propriété littéraire pour un libraire. Celui qui consentait à faire les frais d'une édition de Voltaire ne devait donc pas prudemment en tirer un grand nombre d'exemplaires, puisqu'il avait toujours à craindre l'apparition d'une nouvelle édition revue et corrigée, qui annulerait toutes les éditions précédentes.

3° Le peu d'étendue des ouvrages de Voltaire ne permettait pas à un libraire de faire un tirage considérable. Tous les ouvrages de Voltaire sont très courts. La plupart ne forment qu'un petit volume. Il en coûtait peu de les imprimer. Comme un libraire n'était jamais sûr de les vendre, il est évident qu'il aimait mieux en multiplier des éditions qui lui revenaient à peu de frais, au fur et à mesure qu'il en trouvait le débit, que de s'exposera conserver en magasin des livres dont il n'aurait pu se débarrasser qu'au rabais.

4° Le genre des ouvrages de Voltaire nous apprend pourquoi ils étaient courts. « Toutes les œuvres de Voltaire, quelque nom qu'on leur donne, remarque un polémiste (1), se rapprochent plus ou moins du pamphlet. Ses Romans sont des pamphlets; son Dictionnaire philosophique est une collection de pamphlets par lettre alphabétique; Y Essai sur les Mœurs n'est qu'un énorme pamphlet historique de neuf siècles; ses tragédies même et sa Henriade sentent le pamphlet; l'allusion, l'attaque détournée, le trait perfide sont partout. Qu'on prenne Voltaire sous toutes ses faces, qu'on le tourne dans tous les sens, le pamphlétaire se voit toujours. »

(1) Discours sur Voltaire*

Aussi le gouvernement avait-il toujours les yeux sur lui. En 1141, on avait nommé 79 censeurs royaux pour examiner les ouvrages de théologie, ceux de jurisprudence, ceux de mathématiques et ceux de belles-lettres ; comme ces censeurs ne pouvaient compter sur les faveurs deda cour qu'autant qu'ils jugeraient avec sévérité et qu'ils lacéreraient les manuscrits qui étaient soumis à leur approbation, ils avaient intérêt à être impitoyables pour Voltaire. Ils ne devaient lui pardonner aucune allusion, aucun trait, aucun sarcasme. Ils aimaient mieux être ridicules qu'indulgents, puisque leur avenir, les gratifiacations et les pensions qu'ils espéraient, dépendaient de la manière dont ils exerçaient des fonctions si délicatea. Il n'y avait pas moyen de couper ce nœud gordien, car une Déclaration du roi, datée du 10 mai 1128, condamnait au carcan et aux galères tout imprimeurqui publierait des ouvrages sans privilège ni permission, et la même peine était applicable aux colporteurs de ces productions clandestines. 11 se passait peu d'années sans que le gouvernement publiât des arrêts terribles contre les imprimeurs, les libraires et les colporteurs d'ouvrages qui n'auraient pas été approuvés; il accorda même des récompenses à ceux qui les dénonceraient .: il prit toutes ses mesures pour qu'il n'en pénétrât pas par les frontières; et comme c'était presque toujours de Pé; ranger qu'ils arrivaient, un arrêt du2i novembre 1171 imposa un droit de 20 livres par quintal sur tous les livres qu'on introduirait dans le royaume; un arrêt, du 17 octobre 1713, réduisit ce droit à 6 livres 10 sols, plus 8 sols par livre. Ce n'est que le 23 avril 1775 qu'un arrêt exempta de tous droits d'entrée dans le royaume

tous les livres venant de l'étranger. Malgré tous ces arrêts, les productions clandestines parvenaient quelque* fois à circuler. C'est alors que le clergé, dans ses mandements, dans ses sermons, dans ses remontrances au roi, en demandait la condamnation. Les parlements secondaient son zèle avec un indicible plaisir. Ainsi, les Lettres philosophiques, la Religion naturelle, le Précis de VEcclésiaste et du Cantique des cantiques, les Extraits des sentiments de Jean Meslier, le Dictionnaire philosophique portatif, le Dîner du comte de Boulainvilliers, Dieu et les Hommes, la Bible enfin expliquée, la Diatribe à l'auteur des Êphémérides, un Recueil en prose et en vers in-8° de 1740, Candide, Tlngénu y l'Homme aux quarante écus, la Voix du Peuple et du Sage, V Essai sur le Siècle de Louis XIV, Saiil, entre autres ouvrages de Voltaire, avaient été ou saisis, ou supprimés, ou brûlés, par arrêts du parlement. Ceux qui avaient édité ou vendu quelques-uns de ces libelles furent punis. Le 23 octobre 1734, on destitua Jore fils, reçu imprimeur en survivance de son père; René Josse, libraire à Paris, et Duval, imprimeur à Bayeux, convaincus d'avoir édité les Lettres philosophiques sans permission. Le 24 septembre 1768, Jean-Baptiste Josserand, garçon épicier; Jean Lécuyer, brocanteur, et Marie Suisse, sa femme, furent condamnés, les deux premiers à la marque et aux galères, et la dernière -à cinq ans de détention, pour avoir colporté V Homme aux quarante écus, par Voltaire, et d'autres livres prohibés. Les autres ouvrages de Voltaire n'étaient guère que tolérés. Pour comprendre la difficulté de les publier, citons quelques lettres relatives à Y Histoire de Char-

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