‹ Ménage et finances de VoltaireChapitre 11 sur 18 · XI. ^- Mort de Voltaire · texte numérisé non relu

XI. ^- Mort de Voltaire

Voltaire était connu jusqu'aux extrémités de la terre. La société semblait ne respirer que pour exalter ou maudire sa puissance. Les peuples ne se nourrissaient que de ses doctrines. Les monarques et les princes s'étaient faits ses courtisans les plus assidus, et lui envoyaient à l'envi de l'or et des présents de toute espèce. L'empereur d'Autriche avait dédaigné de le visiter ; mais Frédéric le Grand lui avait affectueusement baisé la main, et Louis XVI lui conservait encore le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Toutes les intelligences s'inclinaient devant l'omnipotence de sa plume. Il avait voulu être riche : représentations de comédies et de tragédies ; publication d'ouvrages de tous les genres et de tous les formats ; pensions sur le trésor royal, sur la cassette de la reine et sur celle du duc d'Orléans ; loteries ; trafic de tableaux et de diamants ; commerce de blés ; traités avec les libraires des principales villes de la France, de l'Angleterre, de la Hollande, de la Suisse et de l'Allemagne; fournitures de vivres et d'habits pour les armées; actions ; intérêts sur les vaisseaux ; contrats ; billets à ordre; placements en viager et sur hypothèque; traites; change de monnaie; négociations diplomatiques ; rescriptions; bail emphytéotique ; défrichement de vastes, bruyères; culture de trois domaines considérables;

lods et ventes; dime; fondation de manufactures ; vente de maisons; jeu; démarches d'espion: spéculations peu délicates; stellionat; voire même friponneries des plus honteuses ; exploitation de toutes les conditions de la nature humaine, depuis ses valets de chambresecrétaires jusqu'à ses parents et à ses amis, depuis le pauvre diable d'auteur jusqu'aux cardinaux et aux papes, depuis l'acteur et le manœuvre jusqu'à l'autocratrice de toutes les Russies : en un mot, aucune relation, aucun genre de gain licite ou illicite, n'échappèrent à sa dévorante activité pour devenir millionnaire, comte et seigneur, et le plus opulent des hommes de lettres. Il aimait le faste, mais le faste qui ne lui coûtait rien, et il passa sa jeunesse de château en château ; dans la maturité de son âge, il vit une présidente, une baronne et une marquise s'empresser de mépriser toutes les convenances pour le recueillir dans leurs somptueuses demeures; à la cour de Berlin, on lui céda l'appartement d'un maréchal, et on alla jusqu'à le monseigneuriser, suivant les Lettres de La Beaumelle; enfin, propriétaire de deux lieues de terrain, il obtint de ne payer ni impots ni ports de lettres, de ne loger aucun soldat, et sa colonie fut patronnée par tous les cabinets, au point que Turgot, suivant la page 221 du tome II de la Correspondance secrète, proposa à Louis XVI d'ériger en marquisat la contrée de Ferney. . Il avait été embrasé du désir de s'illustrer, et il put cacher ses trésors sous une pyramide de couronnes dé lauriers; aucun écrivain n'exerça plus d'influence par la multitude et la variété de ses productions. Les critiques les ridiculisaient, les évoques les anathématisaient, les

parlements les condamnaient, les douaniers les confisquaient, les bourreaux les brûlaient; mais les ministres et les ambassadeurs les dévoraient, les mettaient sous leur couvert et leur faisaient passer les frontières et traverser les mers pour aller ébranler tous les trônes et révolutionner toutes les têtes du monde.

De sa plume il s'était fait un sceptre avec lequel il gouvernait despotiquement presque toutes les intelligences. Aussi se crut-il assez fort pour lutter face à face avec le successeur de Charlemagne et de Louis XIY. Le 10 février 1718, il descendit vis-à-vis des Tuileries, dans l'hôtel du marquis de Villette, et s'y installa dans le boudoir le plus profane et le plus voluptueux de la capitale. A cette nouvelle, Versailles, étonné de son audace, n'osa pas lui résister. On préféra la paix à une bataille dont le succès était incertain. La reine, remarque M me Campan dans ses Mémoires (t. I or , p. 181), n'aurait pas répugné à recevoir le voyageur dans ses grands appartements; le roi s'y opposa. Ne pouvant l'accueillir dans son palais, elle voulut, au dire de la Correspondance secrète (t. VI, p. 49), qu'on lui improvisât à la Comédie française une loge tapissée comme la sienne, afin d'avoir l'occasion de s'entretenir avec lui; nouveau refus de la part du roi. Mais il laissa croire et imprimer que c'était d'après ses ordres que le comte d'Angivilliers avait chargé Pigalle de faire le buste de Voltaire. Il permit de jouer Irène sous ses yeux, et il n'empêcha pas la reine d'assister avec toute la famille royale et toute la cour à la première représentation, qui en fut donnée à Paris.

Là, chaque jour devint un jour de fête pour Voltaire.

A peine fut-il arrivé, que plus de trois cents personnes s'empressèrent de l'adorer. Tout le Parnasse s'y trouva, depuis le bourbier jusqu'au sommet. Les comédiens vinrent en corps, sous la conduite de Belcourt, lui rendre leurs hommages, et se mirent à sa disposition chaque fois qu'il manifesta le désir de voir répéter Irène en sa présence. L'Académie l'envoya complimenter par le prince de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel; la plupart de leurs confrères les accompagnèrent. Tout Paris suivit leur exemple et sembla se donner rendezvous chez lui. Il fut honoré comme un souverain. Le comte d'Argentul et le marquis de Villette se constituèrent ses chambellans; pour gentilshommes, il eut le maréchal de Richelieu, le marquis de Villevieille, le marquis de Thibouville, le marquis de Condorcet; La Harpe et Dalembcrt lui servirent de majordomes. Parmi ses courtisans on distinguait M 110 Clairon, M ,,e Arnoux, M mc Necker, M me de Saint-Julien, née comtesse de la Tour-du-Pin de Charce, la chevalière d'Eon, la comtesse du Barri, la comtesse de Genlis, la comtesse Jules de Polignac, la comtesse Amélie de Boufflers, la marquise du Deffand, la duchesse de Lauzun, la duchesse de Cossé, Mercier, Barthe, Duvernct, de Saint-Ange, Balbastre, Vernet, Gluck, Goldoni, Francklin, Turgot, Necker, le chevalier Duvivier, le baron Grimm, le comte de Morangiès et la famille Dupuits. Le salon ne désemplissait pas; il y avait en tout temps une telle affluence de monde qu'on étouffait. Ceux qui n'y entraient pas déclinaient leurs noms et leurs qualités chez le suisse. Trente cordons bleus s'y firent inscrire à l'occasion de la première représentation dlvène. Le duc d'Orléans invita deux

fois Voltaire à assister à une représentation sur son théâtre privé. Voltaire n'eut pas à se repentir d'avoir visité le Palais-Royal. Il y fut salué, adulé, applaudi à tout rompre. M me de Montesson alla le recevoir dans sa loge, avec le duc d'Orléans, son mari ; elle l'embrassa et le combla de caresses. Le duc et la duchesse de Chartres le forcèrent de s'asseoir devant eux et s'entretinrent longtemps avec lui. Le comte de Maurepas et le maréchal de Richelieu le conduisirent chez Bufîon, qui avait eu la précaution d'étaler sur une table tous ses fossiles, afin de lui donner une leçon de géologie dans les galeries du Cabinet d'histoire naturelle. Tous les beaux esprits, toutes les femmes les plus distinguées l'acclamèrent à l'Académie des sciences et le conduisirent jusqu'à son carrosse, après une séance à laquelle il avait assisté à côté de Franklin dans une des places réservées aux membres honoraires. Une députation de quarante francs-maçons l'ayant pressé de se laisser initier à leurs mystères, il leur accorda de bon cœur cette satisfaction. Il se transporta donc lui-même à la Loge des Neuf-Sœurs, y jura tout ce qu'on voulut, se prêta à tout ce qu'on lui demanda. Il écouta sans bâiller des vers de la Dixmerie, et daigna manger à la table de tous ses Frères avec toute la convenance d'un néophyte. Puis il les quitta sans rire, et fut fidèle au secret de la secte.

Quant aux honneurs qui lui furent rendus à l'Académie française, où son portrait triomphait au-dessus du fauteuil qu'il fut forcé d'occuper, et à ceux qui l'attendaient à la Comédie française, ils tinrent du culte. Grimm en parlait en ces termes : « Non, je ne crois pas

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qu'en aucun temps le frênie et les lettres aient pu s'honorer d'un triomphe plus flatteur et plus touchant que celui «lout M. «Je Voltaire vient de jouir. Cet illustre vieillard a paru aujourd'hui pour la première fois à l'Académie et au spectacle. Son carrosse a été suivi dans les cours du Louvre par une foule de peuple empressée à le voir. Il a trouvé toute> les portes, toutes les avenues de l'Académie a>siéi!ées d'une multitude qui ne s'ouvrait que lentement à son passage et se précipitait aussitôt .sur ses pas avec des applaudissements et des acclamations multipliées. L'Académie est venue au-devant de lui jusque dans la première salle, honneur qu'elle n'a jamais fait à aucun de ses membres, pas même aux princes étrangers qui ont daigné assister à ses assemblées. On l'a lait asseoir à la place du directeur, et par un choix unanime on l'a pressé de vouloir bien en accepter la charge, qui allait être vacante. Quoique l'Académie soit dans l'usage de faire tirer celte charge au sort, elle a jugé, sans doute avec raison, que déroger ainsi à ses coutumes en faveur d'un grand homme, c'était suivre en effet l'esprit et les intentions de leur fondateur. M. de Voltaire a reçu celte distinction avec beaucoup de reconnaissance. L'assemblée était aussi nombreuse qu'elle pouvait l'être. Les hommages que M. de Voltaire a reçus à l'Académie n'ont été que le prélude de ceux qui l'attendaient au Théâtre de la Nation. Sa marche depuis le vieux Louvre jusqu'aux Tuileries a été une espère de triomphe public. Toute la cour des princes, qui est immense, jusqu'à l'entrée du Carrousel était remplie de monde; il n'y en avait guère moins sur la grande terrasse du jardin, et cette multitude était com-

posée de tout sexe, de tout âge et de toute condition. Du plus loin qu'on a pu apercevoir sa voiture, il s'est élevé un cri de joie universel; les acclamations, les battements de mains, les transports ont redoublé à mesure qu'il approchait; et quand on l'a vu, ce vieillard respectable, quand on l'a vu descendre appuyé sur deux bras, l'attendrissement et l'admiration ont été au comble. La foule se pressait pour pénétrer jusqu'à lui; elle se pressait davantage pour le défendre contre elle-même. Toutes les bornes, toutes les barrières, toutes les croisées étaient remplies de spectateurs, et le carrosse à peine arrêté, on était déjà monté sur l'impériale et même jusque sur les roues pour contempler la divinité de plus près. Dans la salle même, l'enthousiasme du public, que l'on ne croyait pas pouvoir aller plus loin, a paru redoubler encore lorsque M. de Voltaire, placé aux secondes dans la loge des gentilshommes de la chambre, entre M me Denis et M 110 de Villette, le sieur Brizard est venu apporter une couronne de lauriers que M ,nc de Villette a posée sur la tète du grand homme, mais qu'il a retirée aussitôt, quoique le public le pressât de la garder par des battements de mains et par des cris qui retentissaient de tous les coins de la salle avec un fracas inouï. Toutes les femmes étaient debout. Il y avait plus de monde encore dans les corridors que dans les loges. Toute la Comédie, avant la toile levée, s'était avancée sur les bords du théâtre. On s'étouffait jusqu'à l'entrée du parterre, où plusieursfemmes étaient descendues, n'ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir quelques instants l'objet de tant d'adorations. J'ai vu le moment où la partie

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