‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 10 sur 55 · VII. — Idolâtrie de Voltaire pour les rentes viagères · texte numérisé non relu

VII. — Idolâtrie de Voltaire pour les rentes viagères

Pour expliquer l'idolâtrie de Voltaire pour la rente viagère, il est nécessaire de parler 4q son âge et de sa santé, dont il se prévalait chaque fois qu'il écrivait à ses débiteurs ou qu'il s'entretenait avec eux.

Fixons d'abord le jour de sa naissance.

Les Registres de la paroisse Saint- And ré-des-xVrts nous donnent ce document : « Le lundi vingt-deuxième jour de novembre 1694, fut baptisé dans l'église Saint- André-des-Arts, par M. Bouché, prêtre, vicaire de ladite église, soussigné, François-Marie, né le jour pré- CKDENT, fils de M^ François Arouet, conseiller du roi, ancien notaire au Châtelet de Paris, et de demoiselle Marie-Marguerite Daumart, sa femme. Le parrain messire François de Castagner, abbé commendataire de Varennes, et la marraine dame Marie Parent, épouse de monsieur Symphorien Daumart, écuyer, contrôleur de

lââ

la gendarmerie du roi. Signé : Parent, François de Castagner de Chàteauneuf, Arouet, L. Bouché. »

Où Voltaire est-il né? En 1160, dans son Épître à Boileau, il dit :

Dans la Cour du Palais je naquis Ion voisin.

Déjà, le n juin l"68, il avait mandé à M. Deparcieux qu'il était né à Paris, et, le i mai HGi, dans une lettre à M. de la Marche, il s'était donné pour un Parisien. Longtemps auparavant, le 15 avril 1739, il se plaignait à Frédéric de ce que la nature l'avait fait naître bourgeois de Paris.

Longdiamp (p. 335), Wagnière (p. 110), Gollini (p. 119), nous assurent aussi que Voltaire était né à Paris.

Dès 171:2, Sabatier de Castres plarait le berceau de Voltaire à Paris (l). Personne ne le contredit. Palissot, dans un article consacré à Voltaire {"2), et lu en présence de Voltaire en 1771 (3), répéta que Voltaire était Parisien; ni Voltaire, ni philosophes ne lui en firent un reproche.

Voltaire mort, Luchet (t. I, p. 1) assura qu'il était né à Paris, suivant les renseignements de la famille du poète. Chaudon (t. I. p. 1) se rendit l'écho de cette assertion, ainsi que Taillefer, dans son Tableau historique (t. V, p. 84). Personne encore ne réclama.

(1) Les Trois Siècles de notre littérature. Amsterdam, 1772, t. III, p. 393.

(2) Mémoires pour servir à Vhistoire de notre littérature, Genève, 1775, In-8«, p. 281.

(3) Idem. Paris, 1803. In-8-, t. II, p. 472.

En 1789, Condorcet avance, dans sa Vie de Voltaire, que ce philosophe naquit à Chatenay, et depuis, le Voltairiana, Feller, la Biographie universelle, le Plutarque français, le Dictionnaire de la conservation, la Galerie française ou Collection de Portraits des hommes et des femmes qui ont illustré la France dans les xvi", wn" et xvni' siècles, Lepan, Pailletde Warcy ont répété que Voltaire était né à Chatenay. Quelle raison Condorcet avait-il donc alléguée, pour donner un démenti à Voltaire lui-même, ainsi qu'à Sabatier de Castres, à Palissot, à Luchet, à Chaudon et à Taillefer? Aucune, C'est à cause de cela qu'il a fait autorité. M. Berriat-Saint- Prix est le seul littérateur qui ne l'ait point cru sur parole. Il a compulsé les archives de l'arrondissement de Sceaux, et il n'a trouvé aucun document qui prouvât que Voltaire reçut le jour à Chatenay. S'il en eût été ainsi, comment admettre que depuis la pubhcation de V Épître à Boileau, en 1769, jusqu'à l'apparition de l'ouvrage de Condorcet, en 1789, il ne se soit trouvé personne qui se soit fondé sur la tradition, si tradition il y a? Et, d'ailleurs, que serait une tradition en pareille matière? n'y a-t-il pas eu des traditions pour placer le berceau de M"'*' de Sévigné au château de Bourbilly en Bourgogne ? Mais il n'existe aucune tradition. Condorcet vivait à l'époque où l'on se préparait à célébrer la translation des cendres de Voltaire au Panthéon. Prudhomme eut la bonne idée de faire une enquête sur la patrie de Voltaire. Or, voici le résultat qu'il donne dans le numéro 100, p. 448, du tome VIII des Révolutions de Paris : « Voltaire naquit à Chatenay, village à trois lieues de Paris. Nous nous y sommes transportés pour vérifier

ce fait. Son nom y est connu; mais on s'y est peu soucié de conserver Tindication précise du lieu de sa naissance. Un silence slupide est notre seule réponse, quand un étranger nous demande : Monlrez-nous la maison où naquit l'auteur de Bnitus. » Gondorcet n'a point répondu à ce déti.

A la vérité, l'acte de baptême de Voltaire n'indique point qu'il naquit à Paris. Ne faut-il pas le conclure, puisqu'il ne lui donne pas d'autre patrie? Voltaire s'est dit Parisien; Collini, Longchamp, Wagnière, Luchet, Palissot ont connu Voltaire et sa famille, et ont répété qu'il était Parisien. Peut-on leur opposer le témoignage d'un Condorcet, qui le fait naître à Chatenay, sans dire pourquoi il lui a plu de choisir Chatenay préférablement à Paris ou à Brive-la-Gaillarde?

D'ailleurs voici une contradiction. Tous les biographes assurent que Voltaire vint au monde dans un état qui ne laissait pas d'espoir de le conserver longtemps. Dans ce cas ne faut-il pas mépriser sa famille qui aurait eu la barbarie de l'amener depuis Chatenay jusqu'à Paris pour le faire baptiser?

Comme il est impossible de s'inscrire en faux contre cet acte de baptême, on s'estavisé de reculer de plusieurs mois le jour de la naissance de Vobaire.

Malheureusement les biographes ne sont pas tous d'accord. Dès 1750, Biculard d'Arnaud fuit naître Voltaire le :20 février 1694, dans la Préface lue et corrigée par Voltaire, que nous avons citée plusieurs fois. A la même époque, dans une notice qu'il envoya aux frères Parfaict, et qu'on lit à la page 288 du tome VI du Dictionnaire des théâtres de Paris, publié à Paris

POUR LES RENTES VIAGÈRES. i^r,

en niu, et rajeuni au moyen d'un nouveau millésime en nOI, Voltaire fixe sa naissance au 20 novembre 1694.

Dans son article sur Voltaire dont nous avons déjà parlé, Palissot opina pour le 20 février. Mais en i"'2, La Harpe publia, à la suite de sa Réponse dllorace à M. de Voltaire, un Précis historique sur M. de Voltaire où on lit à la page il, que ce dernier naquit le 21 novembre. Dans sa Correspondance de novembre l"ï"2, Grimm dit à ce sujet : « Il est bien singulier que M. de La Harpe, si intimement lié avec M. de Voltaire, ait débuté, en écrivant sa vie, par un fait faux. C'est en février 1694 que M. de Voltaire est né, et non le 21 novembre 1694, comme le dit M. de La Harpe. » A la page 98 du tome IV de ses Œuvres publiées à Paris en n"î8, La Harpe reproduisit son Précis historique sur M. Voltaire qu'il avait composé en 17"2 pour une Galerie universelle; cette fois il certifia que le philoophe vint au monde au mois de février.

Luchet (t. I, p. 1) dit tenir de la famille de Voltaire que c'était le 20 novembre qu'il était né. Aussi Chaudon (t. ï, p. 1) a-t-il épousé son opinion.

Dans son Tableau historique (t. IV, p. 84), Taillefer au contraire s'en tint au 20 février, de même queDuvernet, dans les cinq éditions de sa Vie de Voltaire que ']m sous les yeux. Mais l'édition de Genève, in-8" de 355 pages, est ornée d'un portrait de Voltaire, né en 1695.

Gondorcet ayant dit que ce dernier était né le 20 février, le Voltairiana, la Biographie universelle, le Plutarque Irançais, le Dictionnaire de la conversation, la Gale-

IIIP'

rie française^ Lepan et Paillet de Warcy ont répété que Voltaire était né le 20 février.

N'oublions pas Wagnière (p. 19) qui nous dit : « La vérité est qu'il naquit le 20 février 1694 et non le 20 novembre, quoique son extrait de baptême, que j'ai vu et tenu, porte cette dernière date. » Assertion qui serait accablanie, si elle était motivée.

Quant à Voltaire, il a si souvent varié qu'il nous forcera de nous amuser à ses dépens. S'il écrit aux frères Pai'faict qu'il est né le 20 novembre, il laisse dire à La Harpe que c'est le 21, à Baculard d'Arnaud et à Palissot que c'est le 20 février, date que préférera Wagnière, d'après ses conversations. Il en est de même dans sa correspondance. Le 20 février 1765, il mande à Damilaville : « Je suis né en 1694, le 20 février, et non le 20 novembre, comme le disent les commentateurs mal instruits. »Dans une lettre, du 25 novembre In", au roi de Prusse, il s'exprime ainsi : « J'ai aujourd'bui quatrevingt-quatre ans. » Le 27 février 1765, il avait assuré au duc de Richelieu que c'était bien le 20 de février, et non le 20 de novembre, qui était la date de sa naissance.

Il augmente le nombre de ses années aussi facilement que celui de ses jours et de ses mois. Le 25 février 1763, il certifie au cardinal de Bernis que c'est en 1693 qu'il est né. Dans ses lettres, du 30 septembre 1761 et du 15 janvier 1767, à M. de Ruffey, et du 19 auguste 1768, au président de Brosses, il mande qu'il avait soixantesix ans le 11 décembre 1758. Le 25 décembre 1761, il dit à la comtesse de Bassewitz qu'il aura bientôt soixantedix ans, mais, le 4 novembre 1762, il se plaignait de

n'avoir que soixante-huit ans. Une fois au 30 mars 1763, il se vanta au duc de Richelieu d'être dans sa soixantedixième année. Le 26 avril suivant, il parlait de la soixante-douzième année. Au contraire, le 30 juillet suivant, il n'a plus que soixante-dix ans, selon son billet à Lekain. Il serait facile d'augmenter le nombre de ces contradictions.

Voltaire a-t-il donc ignoré le jour de sa naissance? Assurément non. A chaque instant il avait besoin de son extrait baptistaire pour toucher ses rentes; jamais il n'en parla lui-même comme d'un acte de nulle valeur. Ainsi, le 1" janvier 1777, il écrivait à d'Argental : « Ne dites point, je vous en prie, que je n'ai que quatrevingt-deux ans; c'est une calomnie cruelle. Quand il serait vrai, selon un maudit extrait baptistaire, que je fusse né en 1694, au mois de novembre, il faudrait toujours m'accorder que je suis dans ma quatre-vingttroisième année. Vous me direz que quatre-vingt-trois ne me sauveront pas plus que quatre-vingt-deux de la rage des barbares qui me persécutent; cependant ma remarque subsiste. » Cette dernière idée se retrouve développée dans d'autres lettres. Le 5 janvier 1770, il avait mandé à d'Argental : « Je vous l'avais bien dit que vous n'aviez que soixante-neuf ans. Vous êtes bien injuste et bien lésineux de m'en accorder à peine soixantequinze, lorsque je suis possesseur de la soixante-seizième. Il faut dire que j'en ai soixante-dix-huit, et n'y pas manquer ; car après tout, on se fait une conscience d'affliger trop un pauvre homme qui approche de quatrevingts. » Aussi lui avouait-il, le 19 février 1770, que les gens de soixante-seize ans sont réputés octogénaires.

138 IDOLATRIH DE VOLTAIRE

Déjà le 20 février, il avait dit à Damilaville : « J'entre aujourd'hui dans ma soixante-douzième année. Me persécuterait-on encore dans ce monde à mon âge? Cela serait bien weichc. » Le 20 octobre llGi, il envoyait ces mots au président Hénault : « Je pourrais, si je voulais, me plaindre qu'à l'âge de soixante-onze ans, accablé d'infirmités et presque aveugle, on ne veuille pas me laisser aciiever ma carrière en paix. » Le même jour, il faisait cette confidence à Duclos : « Je pourrais me lamenter sur la persécution qu'on suscite à un solidaire âgé de soixante-onze ans, accablé d'infirmités et presque aveugle; mais il faut que les philosophes aient un peu de courage et ne se lamentent jamais. » Tous ces fragments nous apprennent pourquoi Voltaire aimait à se vieillir de jours, de mois et d'années, et nous expliquent ses perpétuelles antidates de naissance. Comme à ses yeux un mensonge utile devenait une nécessité et même une vertu, il n'a pas liésité à reculer le jour de ses premiers soupirs, parce que cette conduite si peu honorable, il la regardait comme un besoin.

Il est digne de remarque qu'il a toujours respecté son maudit extrait baptistaire, et qu'il n'a pas osé une seule fois déclarer positivement et publiquement s'inscrire en faux contre cet acte. Aussi se contente-t-il de dire dans son Commentaire historique : « Les uns font naître François de Voltaire le 20 février 1694; les autres, le 20 novembre de la même année. Nous avons des médailles de lui qui portent ces deux dates; il nous a dit plusieurs fois qu'à sa naissance on désespéra de sa vie, et qu'ayant été ondoyé, la cérémonie de son baptême fut différée plusieurs mois. » N'est-ce pas laisser la

POUR LES RENTES VL\Gt:RES. 139

question indécise? N'est-ce pas avouer l'impossibilité de donner un démenti à la vérité? Cet ondoiement jeté là comme un trait d'union entre son berceau et les fonts baptismaux de Saint-André-des-Arts n'est-il pas une pauvre ressource qui cache le ridicule de ces paroles vagues? car si Voltaire eût été ondoyé, son acte de baptême en aurait fait mention, comme c'était l'usage. Tout concourt à nous forcer de nous en tenir à son acte de baptême. De temps immémorial les registres de l'état civil ont été regardés comme des pièces authentiques jusqu'à inscription de faux. Pour que l'extrait baptistaire de Voltaire n'eût point ce caractère, il faudrait admettre que ses signataires eussent voulu et pu tromper un prêtre. Ils n'avaient aucun intérêt à le vouloir, puisqu^il n'existait aucune loi qui obligeât de faire baptiser ou circoncire le nouveau-né; le père, comme officier ministériel, le parrain, comme abbé, la marraine, d'honnête condition, ne pouvaient donc pas s'engager à dire un mensonge qui les eût couverts de ridicule aux yeux d'un prêtre. Celui-ci, non plus, n'aurait pu ni voulu consacrer sur ces registres ce mensonge inutile. A la vérité, Duvernet (p. 18) prétend que ce prêtre fut induit en erreur, et qu'on lui laissa ignorer le temps de la naissance de Tenfant. Duvernet a été assez impudent ou assez niais pour raconter une pareille bévue; mais il aurait dû ajouter que le célébrant ne manifesta aucune surprise ni aucun soupçon à la vue de ce nouveau-né de neuf mois. Dans le cas où ce prêtre eût été distrait au point de ne pas s'apercevoir de sa méprise, n'y avait-il pas un sacristain pour le tirer de sa léthargie? Or, si ce sacristain, si ce prêtre ont eu l'inadvertance de ne

pas remarquer que le jeune François-Marie Arouet, présenté à l'âge de neuf mois, devait avoir plus de vingt-quatre heures au dire d'un notaire, d'un abbé commendataire, et d'une marraine déjà âgée, comment concevoir que, pendant toute sa vie, Voltaire aurait oublié de se moquer d'une scène aussi comique?

Ayant à opter entre cet extrait baptistaire et les perpétuelles et innombrables contradictions de Voltaire, je n^hésite pas à conclure qu'il est de toute impossibilité de prouver que Voltaire ne naquit pas à Paris le 21 novembre 1694, comme l'indique son acte de baptême.

Quand je pense à la multitude, à la gravité et à Térudition de tous les biographes qui ont pu et dû rechercher et lire avec attention cet acte de baptême, j'ai peine à concevoir que M. Berriat-Saint-Prix soit le premier qui, en 1830, l'ait étudié et en ait tiré les conclusions que rien ne saurait détruire. M. Beuchot a trouvé ses raisons péremptoires ; mais, par une étrange contradiction, en ayant soin de remarquer les différentes dates que Voltaire a données de sa naissance, il s'est appliqué à les juger, en adoptant ce 20 février que lui avaient transmis presque tous ses prédécesseurs, et dont M. Berriat-Saint-Prix avait démontré l'absurdité.

Le jour de la naissance de Voltaire une fois fixé, il est facile de compter toutes les occasions où il s'est permis de se donner plus de jours, de mois et d'années qu'il n'en avait réellement. En feuilletant sa correspondance, on restera persuadé qu'il ne s'est pas seulement servi de ces mensonges pour en imposer au pouvoir, mais aussi pour séduire ses débiteurs. Rarement il oublie de leur rappeler son âge, le nombre de ses

années qu'il écrit en toutes lettres, en appuyant sur la soixantième, la soixante-dixième, la quatre-vingtième, la quatre-vingt-quatrième, anticipant toujours sur Tannée prochaine de quelques jours et de quelques mois, quand il n'a pas besoin de deux ans pour déterminer un emprunteur ou un vendeur, le président de Brosses, par exemple, à accepter ses propositions, comme nous le verrons.

Ces mensonges ne suffisaient pas au but qu'il se proposait. Aussi a-t-il tiré un grand parti de ses maladies,

Collini (1) disait en parlant de lui : « Les visages secs et blêmes sont excellents pour tromper le monde et pour prô:er de l'argenfà lo ou 20 pour cent. » Wagnière (p. 24) lui-même convient que « Voltaire tirait un gros intérêt à cause de la mauvaise santé dont il s'est plaint toujours. »

Voltaire n'est pas moins explicite. Le 10 mai 1164, il mandait à son ami de Cideville : « Ce qui pourra me consoler, c'est le petit plaisir que j'ai de désespérer le marquis de Lezeau. Il est tout étonné de ne m'avoir pas enterré au bout de six mois. Je lui joue, depuis plus de trente ans, un tour abominable. » Une lettre, du 4 octobre 1758, au même correspondant nous donne le mot de l'énigme. « Le petit babouin crut faire un bon marché avec moi, parce que j'étais maigre et fluet, dit Voltaire; vivhnus tamen, et peut-être Ango de Lezeau occidit dans son marquisat. »

Il est digne de remarque que Voltaire a commencé à

(1) Lettres médites de Voltaire et Collini à Dupont, p. 182.

t42 . IDOLATRIE DE VOLTAIRE

gémir sur ses maladies dès 1722, année où il plaça pour la première fois de l'argent en rente viagère. Comme depuis il eut toujours des fonds de disponible^ il n'a pas oublié de se prévaloir de ses infirmités. Semblable à feu M. Argan, « il marche, dort, mange et boit tout comme les autres, mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porté. » En effet, à la moindre contrariété, il tombera dans des accès de colère si violents, « qu'il faudra plus de huit médecines et douze lavements pour réparer tout ceci ». A la vérité, en ni9. Voltaire n'a qu'un bouton sur l'œil, pour lequel suffira un petit emplâtre qu'il demandera à la marquise de Mimeure. Bientôt adieu aux beaux jours! ils ont passé devant lui comme la fleur des champs. Dès le mois de juin l'723, il écrit à Thieriot que sa santé et ses affaires sont délabrées à un point qui n'est pas croyable ; le 4 novembre, arrive la visite de la petite vérole; pour Voltaire, c'est une lèpre suivie d'une douloureuse convalescence, qui l'oblige à profiter des chaleurs du mois de juillet pour prendre les eau\ à Forges. Malheureusement, ces eaux lui font plus de mal que de bien, avoue-t-il à Thieriot, le o du mois d'août. Le 24 suivant, sa santé est plus faible que jamais. S'il écrit à Cideville qu'il n'est plus tout à fait si mourant, il mande à M""-" de Dernières qu'il garde le lit presque toujours, et qu'il est dans un état mille fois pire qu'après sa petite vérole, de sorte qu'au mois de novembre il n'est pas en état de se faire transporter loin de Paris, parce qu'il passe sa vie dans des souffrances continuelles, qu'il n'espère pas même la fin de

POUR LES RENTES VIAGÈRES. lis

ses maux, et qu'il n'envisage pour le reste de la vie qu'un tissu de douleurs qui l'accable au point de ne pas lui donner une minute de relâche.

Le climat de l'Angleterre ne devait pas le guérir, pas plus que ses voyages en Belgique, en Hollande, en Prusse. Soit qu'il séjournât dans un château, dans un palais, dans un ermitage, dans une auberge ou un hôtel, soit qu'il s'arrêtât à Paris ou qu'il s'en éloignât, il n'abandonna pas son thème favori. Retiré sur la frontière de France, dans un pays délicieux, il se dit toujours malade.

Malheur à qui le complimentait sur sa verte vieillesse! Le G décembre 17o4, il écrivait à M. Dupont : « Permettez-moi de vous dire que vous êtes injuste pour ma santé. Il y aurait je ne sais quoi de méprisable à feindre des maladies, quand on se porte bien; et un homme qui a épuisé les apothicaires de Colmar de rhubarbe et de pilules, ne doit pas être suspect d'avoir de la santé ! Elle n'est que trop déplorable, et vous ne devez avoir que de la compassion pour l'état douloureux où je suis réduit. » Le 15 janvier 1761, il mandait à M"'" du Deffand : « M. de Trudaine ne sait 'ce qu'il dit, quand il prétend que je me porte bien. » Voilà qu'en juillet 1770, Pigalle apporte les nouvelles les plus satisfaisantes de la santé de Voltaire chez lequel il venait de passer huit jours. « Il m'a assuré, raconte tirimm dans sa Correspondance littéraire, qu'il montait les escaliers plus vite que tous les souscripteurs ensemble, et qu'il était plus alerte à fermer une porte, à ouvrir une fenêtre, à faire la pirouette que tout ce qui était autour de lui. J'ai gardé à Pigalle le secret de

•-il

IDOLATRIE DE VOLTAH^E

toutes ces nouvelles; je savais bien qu'elles seraient prises en mauvaise part à Ferney, mais il faut que quelque maladroit ait fait compliment au patriarche sur son embonpoint, car voici la lettre que je viens d'en recevoir le 10 juillet : « Mon cher prophète, M. Pigalle, quoique le meilleur homme du monde, me calomnie étrangement; il va disant que je me porte bien, et que je suis gras comme un moine. Je m'efforçais d'être gai devant lui, et d'enfler les muscles buccinateurs pour lui faire ma cour. » Il paraît que Pigalle ne fut pas le seul qui eût trouvé Voltaire dans une santé florissante; car, le l^"- novembre \TiZ, Voltaire s'exprimait ainsi dans une lettre à M'"*' du Deffand : t M. Delisle se moque de moi de dire qu'il m'a trouvé de la santé. Je n'en ai jamais eu, je ne sais ce que c'est que par ouï-dire. Je n'ai pas passé un jour de ma vie sans soulîrir beaucoup. J'ai peine même à concevoir ce que c'est qu'une personne dans une santé parfaite ; car on ne peut jamais avoir de notion juste de ce qu'on n'a point éprouvé. » Le 3 avril 1775, il envoie ces mots à d'Argental : « Il y a donc des gens assez barbares pour avoir dit que je me porte bien. » Les Mémoires de Bachaumont, ceux de Marmontel et des autres philosophes confirment les jugements de ces divers voyageurs dont Voltaire vient de se plaindre avec tant d'énergie. Wagnière (p. 93) lui-même convient que le philosophe était, dans le fond, d'une constitution extrêmement forte, quoique presque tous les jours il souffrit des entrailles. Paris fut étonné de le voir, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, entreprendre des travaux, supporter des fatigues, souffrir des incommodités qui

eussent tué un jeune homme. Sans les imprudences (lu II y commit, on peut présumer qu'il aurait assisté à toutes ces fameuses journées de la révolution dont il avait eu le pressentiment, depuis si longtemps. Quand un fit 1 autopsie de son corps, il fut constaté que sa cervelle elait sans altération, et d'une ampleur fabuleuse et qu'aucun homme n'avait été mieux constitue raconte Wagnière (p. 163).

Ses débiteurs, étonnés de le voir vivre si lonff temps, s'impatientaient de lui envoyer de gros intérêts chaque année. Aussi prirent-ils la résolution d'être de moins en moins exacts. C'est ce qui nous explique les arrérages qui leur étaient sans cesse et si instamment reclames.

En dépit des moqueries dont on accueillait l'histoire .le ses maladies, Voltaire s'opiniàtrait à surpasser Ar^an et Harpagon. Cléante disait à Harpagon : . ^e rougissezvous pas de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites, de sacrifier gloire et réputation au desir insatiable d'entasser écu sur écu, et de rent arir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités 1" aient jamais inventées les plus célèbres usuriers' . tl Harpagon de répondre : . Bienheureux qui a tout «m fait bien placé et ne conserve seulement que ce quil lui faut pour sa dépense! . N'est-ce pas là l'espnt de Voltaire? A ses yeux, la fin justifiait tous les moyens.

place? nlTT' '" '='' P'"' ■' ''''' "^ '^«1'''»"=' à Placer. De la, la nécessité d'appuyer sur son âge et sur

a santé pour tirer de gros intéréis, toujours propor- "onnes a cet ago et à cette santé. Par ce motif, afin de

IJ

(II

payer moins cher» il acheta les Délices, Monrion et Touriiey, et un hôtel à Paris, en viager. De là ces mots qu'il écrivait, le 9 septembre 1158, au président de Brosses, au moment où il brûlait d'envie d'acquérir la seigneurie de Tourney : « Vous n'êtes pas homme à faire valoir votre terre de Tourney. Voulez-vous me vendre votre terre à vie? Je suis vieux et malade. Je sais bien que je fais un mauvais marché; mais ce marché vous sera utile et me sera agréable. Je m'engage à ne pas vivre plus de quatre à cinq ans. »

Cependant il vivait toujours. 11 s'accoutuma à ne plus paraître que dans l'accoutrement d'un malade. Chaque fois qu'il recevait un ami ou un voyageur, il lui parlait comme si c'était la dernière fois qu'il s'entretenait avec lui; faisait-il une visite, il disait qu'il suspendait son agonie; achetait-il une maison, il la regardait comme son sépulcre; et il fiiiil par construire un tombeau. Toute crise le tuait, toute indisposition allait le réduire en poussière. Il n'écrivait pas une lettre sans parler de mort. Pour que rien ne manquât au drame, il laissa croire qu'il n'avait apporté qu'un léger soufllc de vie en naissant. Il n'oublia pas non plus de multiplier le nombre de ses maladies par celui de ses années. Toute sa correspondance semble dictée par Harpagon et par Argan, tant il s'est identifié tvec leur rôle! Sans doute on riait quelquefois, en décachetant ses missives. Lui aussi, riait; car, grâce à ces mensonges si souvent renouvelés, il finit par placer toute .sa fortune en viager et à gros intérêts, suivant \Vagnière et Collini, et parvint à attendrir ses débiteurs

et à obtenir d'eux les rentes et les arrérages qui lui étaient dus.

En un mot, Voltaire enchérit si bien et sur l'avarice d'Harpagon et sur les maladies d'Argan, qu'en 1778 il était parvenu à posséder Timmense fortune dont nous connaissons l'état exact.

Page 1