‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 11 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

Les lettres de Voltaire offrent un cours complet de médecine. Elles inaugurent aussi Tère de la littérature moderne, car elles sont tellement imprégnées de mélancolie, qu'aucun romantique n'a eu le génie ou l'audace de pousser continuellement de pareils cris de désespoir sur les misères de l'humanité. En raison môme de leur durée et de leur violence, ces lamentations touchent au comique. C'est comme une figure à deux profils; un côté représente Jean qui pleure, et l'autre rappelle Jean qui rit.

Voltaire eut besoin de remonter jusqu'au péché originel pour se rendre compte du vice de son organisation. C'est pourquoi on lit, page 197 des Pièces inédites de Voltaire y in-8% de 1820, qu'il se croyait né de parents malsains et morts jeunes.

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150 REGIMK

Malheureusement cet héritage defiimille n'était qu un préjugé d'esprit. Ces ancêtres n'ont pas dû être malsains, s'ils ne sont pas morts jeunes.

La mère de Voltaire, Marie-Marguerite Daumart, femme Arouet, a été inhumée, le 13 juillet 1701, âgée d'environ quarante ans.

Voltaire a certifié, comme témoin, que son père (baptisé le -2-2 août UMi) et marié le 1 juin 1083) est mort âgé d'environ soixante-douze ans.

Il a aussi certifié, comme témoin, que son frère aîné (né le 22 mars lOSo) est mort âgé d'environ soixante ans.

Enfin une lettre du II janvier n(>i), à M. Sales de Prégny, fournit ce dernier certificat « Je vous avertis que je compte vivre jusqu'à (juatre-vingt-deux ans au moins, attendu que mon grand-père qui était aussi sec que moi, et qui ne faisait ni vers ni prose, en a vécu quatre-vingt-trois. »

Par sa longévité, il a justifié la vigueur de sa race.

La sobriété a dû contribuer à la conservation de cette constitution native. Voltaire mentionne une indigestion, dans une lettre, de 1721, à Thieriot; il s'est plaint d'indigestion, dans une autre lettre, du 24 juillet 1750, à d'Argental. Ce sont les seuls cas d'indigestion que j'aie remar(|ués dans une vie si longue. Aucun homme de son épo(|ue ne fut aussi heureux sous ce rapport.

Il a payé son tribut à la petite vérole, comme la plupart de ses contemporains qui n'ont pas connu les avantages du vaccin. Il s'est relevé de cette épreuve sans être gravé ni affaibli.

Il s'était donné la peine de s'anoblir, en ajoutant au nom patronymique d' Arouet un substantif de deux syl-

labes dont la décomposition est assez singulière, vol et taire. Serait-ce en prévision de iwl «à taire? Ldi noblesse une fois usurpée, rien de plus naturel que de choisir, parmi les maladies, celle qui semble un apanage de l'aristocratie, une marque d'opulence. Le 24 novembre 1753, il avoue à d'Argental que la goutte est le moindre de ses maux; le 4 décembre 1754, il lui rap- [telle sa goutte sciatique. Aussi ne manque-t-il pas de citer de temps en temps ses attaques de goutte. Le 15 février 1761, il dit à Lebrun qu'il a un peu dégoutte; le r*" mars suivant, il se plaint de la goutte au comte de LaTouraille. Cette fois la goutte était peut-être bien |)rononcée. Passons-lui donc la goutte avec sa particule de gentilhomme.

Passons encore la fièvre qui s'accorde si bien avec l'enthousiasme de la composition.

Voltaire a inventé une fièvre de compassion, car, le 10 septembre 1774, il jure à Marin qu'il a toujours la fièvre, le 24 août, jour de la Saint-Barthélémy.

Pourtant il a connu tous les degrés et toutes les espèces de fièvres. Le 16 octobre 1761, il mande à d'Argental qu'il a un peu de fièvre. Ce jour-là, il est i)ien modéré. Pour M"'*' de Dernières, il a eu véritablement la fièvre, en juillet 1723. Le 15 mai 1762, c'est une fièvre, continue dont il fait part à Bernis. La fièvre est lente dans la lettre, du 15 mai 1762, à d'Argental, et dans celle, du 1) novembre 1767, à Richelieu. En dé- <'end)re 1723, le baron de Breteuil a pu s'assurer que la lièvre fut maligne. Enfin le 24 août 1724, Thieriot fut informé qu'on s'était permis la fièvre double-tierce, qui reviendra souvent.

*^2 HÉGIME

La fièvre n'est pas trop sauvage. En avril 1134, Voltaire mande à d*ArgentaI que la fièvre et la dyssenterie ne le quittent point. Le 27 février n"î3, il lui annonce que la fièvre double-tierce a pour dames de compagnie une toux convulsive, la goutte et la strangurie. Le n mars suivant, il lui affirme qu'il a eu cinquante accès de fièvre, accompagnés de trois ou quatre maladies mortelles.

Il prend la peine de compter tous les accès de fièvre. D'abord, en 1769, huit violents, le ^24 mars, pour M. Gros, curé de Ferney; neuf, le -27, pour Thieriot; dix, le même jour, pour(^llini; onze, le 3 avril, pour >l'"^du Defland ; douze, le lendemain, pour Saint-Lambert. Puis, voici le mois de mars de 1778, qui est le triomphe de la fièvre : le 1«% vingt-deux accès pour Condorcet ; le 8, vingt-huit pour le comte de Rochefort; le 17, cinquante pour d'Argental; le 19, même nombre pour Frédéric II ; mais, le 25, il y en a cinquante-deux au service de Catherine IL

Quand la tète est en feu, le corps se dérange volontiers. C'est l'état de tous les hommes de cabinet. Le 27 avril 1751, Voltaire appelle l'attention de d'Argental sur ses maux d'entrailles. Le 15 janvier 1739, il se plaint à Thieriot de ce qu'il a une espèce de néphrétique. 11 dit à Cideville, le 7 janvier 1746, qu'il a une espèce de dyssenterie. C'est une vraie dyssenterie qu'il expose devant d'Argens, le 10 février 1752. Voilà donc une bonne place pour la colique. En 1732, Voltaire parle à Moncrif d'une détestable colique ; dans la lettre, du mois d'octobre 1742, à Aunillon, il s'impatiente à propos d'une énorme colique. La colique reste à poste

fixe. Voltaire avoue, le 7 août 1750, à M""= de Fontaine, qu'il a la colique tous les matins. Rien n'y fait. Aussi Voltaire déclare-t-il, le 9 août 1769, à Thieriot, qu'il fient d'attraper la soixante-seizième année, en ayant tous les jours la colique.

Les évacuations vont bon train. Le 19 février 1739, Voltaire annonce à Helvétius un flux de sang; le 15 mars 1778, c'est un vomissement de sang, dont il se plaint à Florian.

C'est le bonheur comme le malheur des poètes, d'avoir la faculté de tout sentir vivement et de le croire. Voltaire est prôné comme un poète national, et classé parmi les poètes épiques pour sa Henriade, Il aurait honte de n'être qu'une individualité. Sa prétention permanente est de représenter l'humanité tout entière. Son génie, ou plutôt son audace se réduira à accaparer toutes les misères, et à s'inoculer à peu près toutes les maladies qui ont un nom. Horace reproche à Homère de sommeiller quelquefois. Voltaire a la modestie de confesser à d'Argental, le 14 mars 1764, qu'il radote quelquefois. Dans ces rares moments de délire, il oublie totalement ses souffrances. Ainsi, le 30 janvier 1761, ïl se donne à d'Argental pour un vert vieillard. Le 27 février 1775, il joue le bonhomme Jérémie pour M^"*^ du Defland. Il écrit, le 18 mars 1751, à M'"' de Fontaine : « J'ai cru mourir, mais je n'ai fait que vieillir. » Le 7 novembre 1777, il mande à Tronchin : « Je n'ai qu'une maladie, c'est une faiblesse attachée à mon âge de quatre-vingt-deux ans. » Autre aveu naïf à Marmontel, le 28 novembre 1768 : « Le patriarche est toujours malingre, et s'il est go-

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gnenard dans les intervalles de ses souffrances, il ne le doit (ju'à ce régime de gaieté, qui est le meilleur de tous. » Entin, en mars nO'.), M'"*^ du Deffand a reçu cette indiscrétion : « Selon que les objets se présentent à moi, je suis Heraclite ou Démocrite; tantôt je ris, tantôt les cheveux me dressent à la tète. »

Dans sa lettre à Frédéric II, du 17 mars 1149, Voltaire prend le titre d'éternel m dade.Le (> juin IKii, il pose pour Thomme de douleur aux yeux de d'Argental. Le 30 octobre 1777, il ne craint pas de déclarer à M. de Ruffey qu'il est un objet de pitié.

Pourquoi? Hélas! il est né faible, a-t-il dit à tous ses amis, et notamment h M"" de Chambonin, le 17 novembre 1703. Il répète, le 8 août 1707, à M. deUuffey, qu'il est né extrêmement faible. Enfin il fait observer, le ±2 avril 1708, à Prault, (pi'il est né faible et malade. Il ne s'est jamais contredit sur ce point.

En 1750, il dit à la comtesse de Staal qu'il est l'homme du monde le plus infirme. Le 17 mars 1749, il jure à Frédéric II qu'il n'y a jamais eu de corps si frêle que le sien. Le 17 avî'il 1773, il rappelle à d'Argental qu'il a un corps de roseau et des organes de papier mâché. Le 19 août 1700, il s'est donné à Richelieu i>our un vieux roseau courbé par les orages. Dans sa lettre, du -20 janvier 1749, à Frédéric II et dans une autre, du -21 août 1701, à Duclos, il réduit toute sa vie à un souffle. S'il en est ainsi, il aura raison d'affirmer à d'Argental, le 30 janvier 1707, qu'il a une tête de soixante-trfeize ans, raa^ un corps de quatre-vingtdix.

Voici sa vie, suivant ce mot, du 22 avril 1708, à

M. Paulet : « Il y a environ soixante-quatorze ans que je soutiens, comme je peux, mon procès contre la nature. » Le 0 juillet 1755, il donne à entendre à M. de Brenles, qu'il est né pour souffrir. Le 0 mai 1750, il parle à Darget de souffrances continuelles; le 1" février 175-2, il n'a, pour Hénault, qu'une santé perdue sans ressource. Qu'il écrive, le 0 juillet 1755, à M. de Brenles, ou à d'Argental, le 19 avril 1773, il se croit inguérissable. C'est une idée fixe.

Combien d'heures va-t-il vouer à la souffrance? Le 3 mars 1754, il informe M'"^ du Deffand qu'il souffre dix heures sur douze. Le -27 octobre 1702, il mande à Albergati : ^ La journée n'a que vingt-quatre heures ; j'en souffre dix-huit, et je ne me porte pas trop bien les six autres. » Plus tard, il écrit ta Richelieu, le -25 mai 1772 : « Je suis plié en deux, je souffre vingttrois heures sur vingt-quatre. » A la fin, plus de repos. De là ce mot, du 10 octobre 1774, à d'Argental : « J'ai quatre-vingts ans, et je souffre vingt-quatre heures par jour. »

Cette continuité de la souffrance est-elle compatible; avec fintensité? Assurément. Le 21 décembre 1753, Voltaire se plaint à d'Argental de ce qu'il souffre comme Scarron. Le 1" novembre 1770, il déclare à Grimm qu'il est toujours Job. S'il écrit, en 1732, a Moncrif, et à d'Argental, le 21 mars 1774, c'est pour dire qu'il souffre comme un damné. Enfin, suivant sa lettre à, d'Argental, du 27 avril 1731, il aurait souffert comme un diable.

Il se croit né avec de merveilleuses prédispositions pour toute espèce de souffrance. Il avoue, le 17 octo-

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bre 1734, à Richelieu, qu'il a !a figure malingre et ratatinée. L'apparence n'est pas trompeuse, car il dit à Thieriot, le 30 janvier Iloo, qu'il est malingre. Dès le 9 mars 1147, il se plaint à Frédéric II de ce qu'il a le corps cacochyme. Le 8 août 1756, il parle à Tressan de sa vieillesse cacochyme. Le 10 juillet 1771, il se courbe comme un pauvre cacochyme devant Catherine II.

Celte vie de souffrances perpétuelles serait inexplicable sans hypocondrie ni mélancolie. Dès le 10 janvier 1731, Voltaire avoue à Cideville qu'il est hypocondre. Le 8 mai 1750, sa lettre à Frédéric II le montre mélancolique.

Si l'on est curieux de connaître toutes les maladies qui consument Voltaire, il répond qu'il a autant de maladies que d'années. Le 30 octobre 1776, il dit à M'"* de Saint-Julien qu'il a quatre-vingt-deux ans et quatre-vingt-deux maladies. Le 27 juin 1777 il déclare à d'Argence de Dirac qu'il a quatre-vingt-trois ans et quatre-vingt-trois maladies. Le 22 octobre suivant, c'est à M- Necker qu'il affirme qu'il a quatrevingt-quatre ans et quatre-vingt-quatre maladies

Pour prévenir tout doute, il finit par confesser à Vasseher, le 28 avril 1773, qu'il a tous les maux ensemble. C'était le même état que le 23 janvier 1755 au moment où il informait Cideville que toutes les misères étaient rassemblées sur son pauvre individu

Pour le coup, c'est trop fort pour le scepticisme universel de notre époque.

Il est urgent de faire le dénombrement des épreuves, des maladies passagères ou incurables, légères, #?raves ou mortelles dont Voltaire s'est cru le sujet

Le 6 octobre 1756, il parle à la comtesse de Lutzelhourg des cruelles morsures de son singe. Heureusement il ne dit rien du perroquet ni de l'écureuil qui complétaient sa ménagerie, suivant la lettre, du 19 février 1757, à M. de Chenevières. Il choisit le 3 janvier 1758 pour annoncer à Dalembert qu'il est incommodé des mouches. Voilà les seuls accidents à noter.

Tout le monde a des vapeurs. Le 19 mai 1750, Voltaire ne manque pas d'avouer à Darget qu'il n'en est pas exempt, et il rappelle à Voisenon, le 24 juillet 1756, qu'il en a quelquefois.

II confesse à M"'« d'Argental, le 20 juillet 1759, qu'il lui a pris un évanouissement. Le 28 novembre 1723, il écrit à M"'« de Dernières qu'il a la gale. Le 2 avril 1755, il dit à Richelieu qu'il se môle d'avoir une dartre. Il annonce des crampes, en 1751, à Frédéric II; un érysipèle très grave, le 17 juin 1752, à M'"'' de Fontaine; la grippe, le 18 janvier 1768, à Chabanon; une maladie de poitrine, le 4 mai 1770, à Frédéric; un tremblement de nerfs, le 3 juin 1771, à Richelieu.

S'il nous fait grâce des maux de dents, c'est qu'il a perdu ses dents de bonne heure. Le 19 décembre 1752, il mandait à Dagieu : « J'ai apporté à Derlin environ une vingtaine de dents, il m'en reste à peine six. » Ce jour-là il était généreux, car, le 6 février, il avait appris à d'Argental qu'il avait perdu ses dents ; le 23, il parlait encore à Darget de la perte de toutes ses dents. Enfin, le i*^"- janvier 1777 et le 30 janvier 1778, il jurait à d'Argental qu'il n'avait plus de dents.

Il ne lui est jamais arrivé de maudire les chaleurs. Quant au froid, il prenait d'assez grandes précautions

pour n'en être pas saisi. Le 0 avril lll^â, il apprend à Richelieu qu'il couvre toujours sa pauvre tèle, quekpie temps qu'il fasse. Le ^9 mai 11G8, il écrit à Collini : « 11 faut que je fasse du feu dix mois de l'année. » La margrave d'Anspacli a remarqué qu'il avait l'habitude de tourner le dos au feu. Cette position est expliquée dans cette lettre, du -21) décembre 1101, à M"" de Basservitz : « Je reste à ma cheminée et entre deux poêles. »

Ces mesures ne suffirent pas toujours contre les coups de vent et les gelées. En écrivant, le -21 janvier i'rli, à M"" de Bernières, et à M'"' du Dei'fand, le :20 juin llGi, Voltaire mentionne un mal de gorge horrible. En l'5o, c'est une toux qu'il annonce à la duchesse du Maine; le -21 février 1113, il parle à d'Argental d'une autre toux, d'une toux convulsive. Le ^5 mai 1104, il apprend i\ la Harpe qu'il a une extinction de voix ; le 5 février ïTn, il appelle Tattention d'Hennin sur une nouvelle extinction de voix; il a extinction de voix et extinction de tout. Entre ces deux extinctions est venu se fourrer un catarrhe, comme le prouve la lettre du 24 avril 1710, à Hennin.

C'est l'occasion de parler de Thumeur scorbutique qui figure, dans la lettre du 22 février 1151 à d'Argental, et de l'affection scorbutique dénoncée à Bouvard, le 5 mars 1110. Dans la lettre du 23 mai 1152, à Dargcl, le scorbut est nommé.

Heureusement Voltaire a eu la générosité de ne pas se faire muet. S'il l'avait été, comment se serait-il plaint?

Il va nous dédommager amplement de ses rares indispositions de bouche.

Il s'imagine un jour qu'il a perdu les yeux, les jambes, comme les dents, la langue.

C'est le 29 août 1142 qu'il apprend à Frôdéric II qu'une abominable fluxion l'a rendu sourd. Ceîte surdité n'a fait que passer, car, le T'' octobre 1100, il se jilaint à M"^*' d'Argental de ce qu'il est devenu un peu sourd. Il paraît que la surdité aimait à le hanter, car elle est revenue avec une bonne compagnie. Le 30 août ll()2, Voltaire affirme à Collini qu'il est devenu sourd et avcui^le.

Qu'est-ce que cette cécité? Sera-t-elle aussi peu incurable que la surdité et Textinction de voix? Il est fiicilc à Voltaire de faire le sourd-muet pour se débarrasser de la badauderie des voyageurs, puisque sourd et muet, cela va bien ensemble. Mais comment grimer l'aveugle? Voltaire avait de trop beaux yeux pour les perdre.

11 a commencé par avoir un bouton sur l'œil. Le 20 février 1140, il se plaint à d'Argental de ce qu'il a la plus abominable ophtalmie dont jamais deux yeux aient été affublés. Le 13 avril 1103, il lui jurera que les yeux lui cuisent. Le 5 août 1101, il lui annonce une grosse fluxion sur les yeux. Encore une fluxion en 1100. Enfin nous trouvons des fluxions sur les yeux, dans la lettre, du 12 octobre 1111, à Thibouville. Quelle est l'influence de toutes ces fluxions? Le 25 décembre 1101, Voltaire écrit à M'"*^ de Basserviiz qu'il est borgne. Le 1 1 octobre 1103, il dit à M'"^ du DelTand qu'il est aveugle par bouffée. Le 24 février 1105, il ne lui reste que la •moitié d'un œil au service de d'Argental. De là à la t cécité, il y a peu à faire. Voltaire apprend donc, le

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21 avril 1767, à Marmontel qu'il est aveugle comme Bélisaire; le 12 avril 1770, à Frédéric 11, qu'il est aveugle comme >Jilton; le 8 août 1771, à Dalembert, qu'il est un petit Tirésie, ou un petit Œdipe. 11 ne revient pas sur ce qu'il a dit. C'est pourquoi, dans sa lettre, du 18 mars 1778, à M'"' de Fontaine, il se présente comme borgne d'un œil et maléficié do l'autre.

Revenons aux fluxions auxquelles on impute tant d'infirmités.

Le e3 novembre 1760, Voltaire informe d'Argental qu'il a une bonne fluxion; le 29 août 1762, c'est une fluxion de poitrine qu'il décrit à Thibouville. Le 29 août 1762, il dit à Damilaville qu'il est accablé de fluxions. Nouvelle mention de fluxions, le 15 mai 176o, à l'adresse de Bernis. La lettre du 31 janvier 1766, à Chabanon, a ramené toutes les fluxions à l'unité; mais cette fluxion est bien conditionnée, car elle règne sur la poitrine, comme sur les yeux et les oreilles.

Les inflammations sont de la même famille que les fluxions. Le 26 novembre 1733, Voltaire annonce à Cideville une inflammation d'entrailles. Il apprend à d'Argental, le 10 août 1753, qu'il a les doigts enflés, et, le 4 juin 1754, que jambes et mains sont également enflées. Le 5 août 1765, c'est une inflammation de poitrine dont il fait part à Villette.

Il ne manque plus que l'hydropisie, ce sera un avantage pour Voltaire déjà maigrelet, en juin 1751, comme il l'avouait à M'""' de Fontaine. Le 10 août 1753, il annonce à d'Argental qu'il vise à l'bydropisie. Elle ne vint pas vite, car il faut attendre jusqu'au 12 février 1773 pour lire ces mots à Richelieu : « Mes

deux fuseaux de jambes sont devenus gros comme des tonneaux. »

Les rhumatismes devaient jouer un mauvais tour à l'hydropisie. Le 6 octobre 1756, Voltaire notifie à la comtesse de Lutzelbourg l'apparition d'un vilain rhumatisme. C'était peut-être le même que le rhumatisme goutteux dont il est question dans la lettre du 16 décembre 1755, à la duchesse de Saxe-Gotha, et que le rhumatisme goutteux, horrible, universel qu'on voit dans la lettre, du T' novembre 1756, à Richelieu. Ce rhumatisme ne resta pas solitaire. Dès le 7 janvier 1755, Voltaire apprend à M. de Brenles qu'il est persécuté par trois ou quatre rhumatismes. Dans sa lettre, du 7 janvier 1764, à Damilaville, il nous revient affublé de rhumatismes.

Voici encore des maladies qui ne badinent pas. Le 30 octobre 1751, Voltaire annonce à Tronchin de Lyon qu'il est affublé d'une sciatique. Le 12 février 1773, c'est à Dalembert qu'il parle d'une strangurie qui ne le quittera plus.

Parfois les maladies se succèdent. Ainsi, le 16 février 1752, Voltaire écrit à d'Argental : « Mon érysipèle est rentré, la dyssenterie est survenue. » Le 12 février 1778, il fait observer à Tronchin qu'il passe delà strangurie au diabète.

C'est rare, ce cas de maladie isolée dans les lettres de Voltaire. Il sait trop de médecine et de rhélorique pour ne pas absorber toutes les maladies graves et surtout la complication des maladies mortelles.

Le 17 juin 1752, Voltaire parle à M""^ de Fontaine d'une humeur scorbutique qui le tue, et d'un érysipèle

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qui raclicve. Le î25 novembre suivant, il dit à Richelieu que son érysipèle est escorté d'une humeur scorbutique et de rétrécissement dans les nerfs. Le 21 mars niH, il signale au président de Meynières l'attaque d'une strangurie mortelle et un vomissement de sang. 11 cumule quelquefois autant de maladies que l'imagination peut le passer. Ainsi il se plaint à Collini de ce qu'il est assiégé par la colique, une sciatique et toutes les misères. Le (î février 1752, il mande à d'Argental qu'il a perdu les cinq sens. Nous savons que l'extinction de voix a occasionné l'extinction de tout.

C'était faire pressentir la paralysie. Dès le 11 février 1159, Voltaire prenait l'attitude d'un paralytique devant Frédéric II. 11 paraît qu'il y a eu des moments d'intermittence dans la paralysie. La lettre du 3 janvier 1155, à Hénault nous donne un Voltaire perclus de tous les membres. Dix jours après, Voltaire ne se montre à M. de Chenevières que comme presque paralytique. Enfin, avec la lettre, du 10 novembre l'oB, à Thieriot, il nous revient perclus seulement de la moitié du corps.

Rien ne doit manquer à cette collection de maladies. En mars 1152, Voltaire écrit à d'Argental : « Je ne suis point en apoplexie, mais c'est de toutes les maladies en ie la seule qui me manque. » C'est pourquoi, le 4 janvier 1166, il apprend à d'Argental qu'il a eu un quart d'apoplexie, et, le lendemain, il s'empresse de faire part à Frédéric 11 de cette légère atta([ue. Le 21 février, il fait observer au duc de la Vallière que cette apoplexie lui a un peu affail)li le cervelet; il ajoute qu'il a entièrement perdu la mémoire. C'est encore une petite apoplexie qu'il mentionne, dans sa

DE VOLTAIRE. iQS

leitre, du 14 novembre 1115, à Lekain. Cela était suffisant à ses yeux pour qu'il crût avoir le droit de prendre le titre d'apoplectique qui décore la lettre, du Il mai 1111, à Turgot.

S'il a vraiment été la sangsue de toutes les maladies, il avait raison de dire à M. Taules, dès le 14 septembre 11()<) : «Je n'ai plus qu'une demi-existence tout au plus. »

C'est approcher de l'agonie. Voltaire se croyait toujours en agonie. Il le déclare notamment, en février 1134, à Formont, le 11 juillet 1148 à d'Argenson, le 31 août 1149, à Frédéric II. Revenir à la vie, pour lui, c'était suspendre l'agonie, comme le prouve sa letire, du 21 octobre 1154, à Richelieu.

C'est dans un de ces moments-là qu'il a dû écrire, le 2() janvier 1149, à Darget : « Je suis si étonné d'être en vie, que cela me paraît quelquefois plaisant. » Même aveu à Thieriot, le 2 mars 1109 : « Je suis tout étonné d'être en vie. »

L'agonie est la porte de la mort. Le 8 mai 1113, Voltaire prévient d'Argental qu'il a la mort sur le bout du liez. Il écrit, le 5 février 1141, à Frédéric II, qu'il se meurt fort souvent; le 1"'" février 1152, à Hénault, qu'il se meurt, le 2() mai 1153, à d'Argens qu'il se meurt positivement; le 23 janvier 1155, à Thieriot, qu'il a passé sa vie à mourir; le 13 août 1150, à M'"'' de Lutzelbourg, qu'il se meurt toujours. Le 20 avril 1100, il explique ainsi à M. de Chenevières pourquoi il n'est pas encore enterré : « Il est bien vrai que je ne suis [)as encore mort, mais je ne puis pas non plus assurer absolument que je suis en vie. Je suis tout juste dans un lionnéte milieu. »

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Eofin il se détermina à mourir. Comme il a bien voulu mourir en personne, il s'est donné la peine de s'enterrer lui-même. La lettre du 1" mars 1768, à Ilichelieu, tient lieu d'acte de décès et de procès- verbal d'inhumation : « Je me regarde déjà comme un homme mort quoique j'aie égayé mon agonie autant que j'ai pu. Me voici donc mort et enterré. »

La preuve que Voltaire, de son vivant maigre comme un harenp: saur, et comme on le voit page 408 du tome XXXIX de ses Œuvres, éditées par Beuchot, est bien mort et enterré, c'est qu'il n'est plus qu'un cadavre. Le 26 janvier HiO, Voltaire s'affaissait comme un cadavre devant Frédéric 11. Le 6 mai i"50, il voulait n'être qu'un cadavre pour Darget.

Comme ce cadavre n'a pas été embaumé, peut-être par économie, il se décompose rapidement pour passer à l'état de squelette. Le 15 octobre IToi, Voltaire se vante à Moncrif de n'être plus qu'un ancien squelette. Le 23 janvier 1"55, il prévient Thieriot qu'il est plus squelette que jamais. Le 1" mai 17"3, il écrit à M. de Chenevières : « Je ressemble comme deux gouttes d'eau à une momie d'Egypte mal conservée. » Pressé de quitter Ferney pour venir à Paris, il répond, le 20 janvier 1718, à d'Argental : « Je compte vous apparaître comme Lazare sortant du tombeau. »

Le 2 août 1756, Voltaire a dit à Dalembert : « Mon miracle est d'exister. » Il faut admettre ce miracle, si toutes les lettres de Voltaire sont sincères. Au contraire, si la raison répugne à les prendre au sérieux, on sera forcé de les renvoyer à tous les gens de goût. La critique devra avouer que Voltaire, dont on ne connaissait que le

perpétuel ricanement, est le premier des poètes mélancoliques. La morale ne pourra pas citer de menteur qui se soit plus souvent et plus impudemment moqué de tous ses correspondants.

La plupart de ces correspondants vivaient encore et durent rougir de leur crédulité, quand Voltaire vint les surprendre à Paris en 1778. 11 avait alors ses quatrevingt-quatre ans; si ses quatre-vingt-quatre maladies lui tirent l'honneur de l'escorter, ce fut dans le plus grand incognito, car personne n'aperçut ces dames de compagnie, puisque personne n'en parla.

Il lit en cinq jours le voyage de Ferney à Paris. Dans ses Mémoires, page 122, Wagnière, qui lui servit de secrétaire pendant les vingt dernières années de sa vie, affirme qu'il arriva avecla meilleure santé, une humeur agréable, une gaieté charmante, encore assez robuste pour aller à pied chez le comte d'Argental, en descendant de voiture: il distingua parfaitement les personnes <iui s'empressèrent de le visiter, et il sut trouver un mot d'esprit, des reparties vives et saillantes, suivant le caractère et le rang des trois cents adorateurs qui encombrèrent son hôtel, comme le prouve M'"^ du Deffant, dans sa lettre, du 12 février 1778, à Walpole.

Les mémoires et les journaux du temps sont unanimes à lui reconnaître l'impétuosité d'Achille et l'activité d'Hercule, la voix de Stentor et l'oreille du sauvage, et surtout des yeux d'aigle, des yeux encore si excellents qu'il n'eut jamais besoin de se servir de lunettes, comme le constatent les Mémoires de Bacliaumont, du 8 novembre 1776, et les Mémoires de Wagnière, page 94.

Ainsi Voltaire a passé sa vie à mentir, et non à mourir, ni à souffrir.

Cette perpétuelle concomitance de graves maladies incompatibles avec des travaux d'une constitution antédiluvienne deviendrait inexplicable dans la vie d'un autre homme. Sous la plume de Voltaire, les hyperboles et les mensonges coulent avec tant de facilité, tant d'impétuosité, qu'il oblige la raison à ne pas le croire sur parole. Nous ne prendrons pas au pied de la lettre toutes les contradictions et toutes les invraisemblances sur lesquelles nous venons de glisser. Nous n'aurons pourtant pas la cruauté d'étrangïer un chapitre si palpitant d'intérêt.

11 nous importe seulement de connaître la nature de son tempérament. Or voici ce qui nous a paru la vérité vraie : « —Je ne cesserai de souffrir qu'en cessant de vivre, » disait Voltaire, le lo janvier 17Go à Damilaville. Pourquoi? Il répondait, le -20 septembre nOH, au duc de Richelieu : « Je n'espère point guérir, puisqu'il faudrait changer en moi la nature. » Qu'était-ce que cette espèce de rachitisme? Il la définissait ainsi dans une lettre, du :2i janvier 1766, à d'Argental : « Mon mal n'est que la faiblesse avec laquelle je suis né, et que les ans ont augmentée. » Tel est le dernier mot de toutes ses lamentations. « Je me plains toujours selon Vusage, avouait-il, le 19 août 1759, au comte d'Argental, mais dans le fond je suis fort aise; » car « je suis flexible comme une anguille et vif comme un lézard, et travaillmit toujours comme un écureuil, » confessait-il au même ami, le 22 octobre 1759. C'est pourquoi, charmant de tout point, rapportent les Mé-

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