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Il reconnut l'inutilité des eaux de Forges et de Plombières (1); mais il fut toujours fidèle au système purgatif. Gomme M. Argan, d'heureuse mémoire, il ne prenait guère moins de huit médecines et de douze lavements par mois ; la casse, la rhubarbe, le séné deviennent des nécessités pour lui ; en quelque endroit qu'il soit, il ne peut s'en passer. Dans le mois d'octobre 11-24, il mande à M"" de Bernières qu'il est arrêté à Paris par Bosleduc, qui le médicamente, et par Capron, qui lui donne de l'essence de cannelle. En 11-21, € les banqueroutes sans ressources qu'il avait essuyées en Angleterre, le retranchement de ses rentes, la porte de ses pensions et les dépenses que lui coûtèrent les maladies dont il avait été accablé, l'avaient réduit i\ un état bien dur, » suivant sa lettre, du 2 février, à Thieriot. Une découverte importante vint le consoler. € Il faut que vous sachiez, écrit-il, le 21 mai, à Thieriot, qu'on a en Angleterre une machine pour prendre un lavement, qui est un chef-d'œuvre de l'art, car vous pouvez la mettre dans votre gousset et en faire usage quand et partout où il vous plaît; vous pouvez vous en servir toutes les fois et quelque part où vous soyez. Si jamais j'ai le plaisir de vous revoir, soyez sûr que vous aurez une demi-douzaine de ces instruments délicieux. » Il est probable que Voltaire ne quitta pas l'Angleterre sans en rapporter une provision considérable. A Cirey, nous le trouvons avec des vapeurs, se dro- 1 guant sans cesse, suivant M""" de Graffigny (p. 218), et
(1) Lettres à Thicriol, du 5 iioûl 17il, et à M"» du Dt-ffand, du i juillet 1751.
DE VOLTAIHE.
priant son cher Moussinot de lui envoyer une chaise percée de la dernière commodité pour un philosophe voluptueux. Le 11 février 1149, il espère que le roi Frédéric lui expédiera une livre de vraies pilules de Stahl, de sorte que les pilules méritent, après la casse et la rhubarbe, d'être placées au nombre de ses jouissances. Aussi apprend-il, le 11 mars 1131, à Darget, qu'il porte au Marquisat des pilules et de la casse, et à M. Dupont qu'il a épuisé les apothicaires de Golmar de rhubarbe et de pilules; le 13 février 1135, il en conseille l'usage à M™'" de Fontaine, à cause du bien que la rhubarbe surtout a constamment opéré sur lui. A chaque instant, il loue la vertu de la rhubarbe et de la casse. Le 19 avril 1113, il dit à M"' du Deffand : « Je suis de l'avis d'un médecin anglais, qui disait à la duchesse de Marlborough : Ou prenez souvent de petites purges domestiques, ou vous serez bien malade. J'ai suivi les principes de ce médecin, et je ne m'en suis pas mieux porté; cependant, vous et moi nous avons vécu assez honnêtement en prévenant les maladies par un peu de casse. Je fais monder la mienne. Elle fait beaucoup plus d'effet lorsqu'elle n'est pas cuite et qu'elle est fraîchement mondée. Ma dose est d'ordinaire de deux ou trois petites cuillerées à café, et on peut en prendre deux fois par semaine sans trop accoutumer son estomac à cette purge domestique. Quelquefois aussi je fais des infidélités à la casse en faveur de la rhubarbe; car je fais grand cas de tous ces petits remèdes qu'on nomme minoratifs, dont nous sommes redevables aux Arabes. Je reviens à la purge domestique, tantôt casse, tantôt rhubarbe, et je dis hardiment que ce sont des
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fruits dont la terre n'est pas couverte en vain; qu'ils servent à la fois de nourriture et de remèdes, et qu'il faut bénir Dieu de nous avoir donné ces secours dans le plus détestable des mondes possibles. Je vous dis encore que nous ne devons pas tant nous dopiter d'èire un peu constipés, que c'est ce qui m'a fait vi\ re quatrevingt et un ans, et que c'est ce qui vous fera vivre beaucoup plus longtemps. On souffre un peu quelquefois, je l'avoue; mais, en général, c'est notre loi de souffrir de manière ou d'autre. Je m'acquitte parfaitement de ce devoir. » A la casse et à la rbubarbe, dont il se servait deux ou trois fois par semaine pour aller à la garde-robe, rapportent Wagnière (p. 93) et \e?> Mémoires de Bacliaumoïit.du H novembre i'IO, il faut joindre les lavements au savon, qu'il n'épargnait pas plus dans sa vieillesse (pi'il ne l'avait fait dans sa jeunesse, suivant Wagnière (p. 85 et 98). Ainsi, lorsqu'il était à Berlin, il demanda au roi la permission de se rendre dans différentes cours d'Allemagne. « Ce monanjue, raconte Wagnière (p. 35), chargea le général comte de Chazot de l'accompagner et de payer tous les frais du voyage. A leur retour, le comte présenta la note des déboursés. Le premier article portait une somme assez forte pour laidement au savon, à deux kreulzers chacun, pris par M. de Voltaire pendant les deux mois de notre voyage. — Comment diable ! s'écria le roi, quel compte d'apothicaire me présentez- vous là? — Sire, reprit M. de Chazot, je n'en rabattrai pas un denier à Votre Majesté, car mon compte est de la plus grande exactitude. » Comme Voltaire se traitait lui-même, il ne cessait de recourir à tous ces médicaments, et n'en
ménageait pas la dose toutes les fois qu'il souffrait des outrailles. Il est fâcheux que, dans sa dernière maladie, il n'ait pas eu la patience d'attendre l'elfet de (juclques cuillerées d'opium, et qu'il eut l'imprudence d'en avaler une bouteille, ce qui lui occasionna une iclention d'urine et la gangrène, des douleurs inouïes .'Ules maux sans remède, au dire de Wagnière (p. 158).
Ce fréquent usage de potions et de cly stères exigeait une vio réglée; Voltaire s'astreignit à un régime exact et austère. Dès le 2" juin 11-25, il mande à ]\r'^de Beriiières qu'il ne connaît plus d'autre remède que le régime; le 11 juin 1154, il fait espérer à M""(le Fontaine «pie, grâce au régime qu'il observe, il prolongera sa vie de quelques mois; le 40 septembre 1168, il apprend au duc de Bichelieu que ses maladies le condamnent à la retraite et à un régime qu'il ne doit plus quitter.
Ce régime annonce une grande sobriété dans le boire et dans le manger.
Voltaire croyait boire beaucoup en avalant un demisetier de vin à chaque repas, comme il l'avouait, le 14 décembre 1168, à M'"" du Deffand. Il n'offrait aux Genevois et à tous ces hôtes et à tous ses commensaux que du vin de Tourney ou du pays de Gex (1). Quant à lui, pauvre malade, il lui fallait un restaurant bourguignon (4). Ce restaurant, il le demandait avec instance à un conseiller au parlement de Dijon, M. Lebault, propriétaire d'un assez bon cru à Corton, à quelque distance de Beaune. Il lui écrivait, le 4 novembre 1161 :
(1) Correspondance inédite de Volluire avec de Brosses, p. 2i7
et i.'iu.
r-i) Ibidem.
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« J'ai l'honneur de vous demander trois tonneaux de vin (deux de bon vin ordinaire et un d'excellent), le tout en bouteilles ; bien potable, bien gardable, et surtout très peu cher, attendu que M. de Brosses m'a ruiné, » Huit jours après, il lui mandait enrore : « Je ne vous demande du vin qu'«^n cas que vous en ayez de semblable à celui que vous m'avez envoyé les premières années. A mon âge, le bon vin vaut mieux que M. Troncliin. Je suis devenu délicat, mais pauvre. Je me recommande à votre goût et à votre compassion. Tâchez de me vendre bon marché votre vin. Je sais qu'il y a vin et vin. C'est du bon que je demande. »Le :2" auguste 1708, il espère recevoir cent bouteilles de M. Lebault, et le Il janvier l'61), il est si content de ce bon vin qu'il dit au conseiller :• Je compte sur vous jusqu'à la //// de ma vie. Je ne veux boire que par vos bienfaits. Je ne puis souflVir iVautre vin que le vôtre. »
Quant à la nourriture, Volfnire était moins difficile. Le plus grand plaisir cpr.m pût lui faire était de lui envoyer une petite provision de lentilles; il les aimait singulièrement; M. Clément d(i Dreux lui en avant souvent procuré ou donné, il le remerciait en prose ou en vers (1). Après les lentilles, il n'avait de goût que pour un bon j^otagc, un peu de mouton, des œufs (2), du petit-lait (3). Une fois à table, il mangeait vite et de bon appétit (i). Il n'avait point d'heure fixe pour ses repas,
(1) Lclire àClcm*»nt de Dreux, du 19 fjvricr l"3i; Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 393.
2i Lettre à Dom Calmet, du 13 février 17 4S.
(3) Lettre à Darget, du mois de janvier 1711.
{i) Les Vayarjetirs ea, Suinse, par Laulicr. Paris, 1803. ln-8% t. H, p. 48.
et il oubliait quelquefois qu'il n'avait pris aucun aliment; il n'en demandait que quand il avait faim, rapporte'wagnière (p. 1)3). A Cirey, le café lui tenait lieu de déjeuner; le repas unique était le souper, pas trop abondant, mais recherché, propre et délicat; à Paris, M'"^ du Chastelet et Voltaire avaient l'habitude de dîner tous les soirs en ville; mais le déjeuner était invariablement le même qu'à la campagne; toujours du café ou du chocolat (i). En 1150, Lekain, admis à voir Voltaire pour la première fois, partagea son déjeuner, qui consistait en une douzaine de tasses de chocolat, mélangé avec du café. Même frugalité à Ferney. Le 8 décembre 111-2, Voltaire mandait à Frédéric que, depuis soixante-dix ans, il était fidèle au café. Les quinze dernières années de sa vie, dit Wagnière (p. 93), il y mettait de la crème, et se contentait de deux ou trois tasses par jour ; il en avait continuellement sur un guéridon près de lui, suivant Luchet (t. IL p. -214); c'était sa seule nourriture jusqu'à l'heure de son souper, au- (luel il daignait inviter tous les étrangers qui se trouvaient au château, est-il dit dans les Mémoires de Bachaumont, du 8 novembre 1116.
Voltaire ne se dérangeait donc qu'à l'heure du souper. La sobriété n'était pas la seule cause de cette vie sédentaire. Depuis Sénèque, peu de philosophes furent plus sensibles à la fraîcheur et recherchèrent avec plus de reconnaissance le coin de la cheminée. Le séjour de Cirey lui convint à merveille; c'était un incendie de Troie que le foyer de chaque chambre; on brûlait tous
^1) M«»« de Graffigny, p. 8.— Longcliamp, p. lâl.
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les jours six cordes de Ijois au château, suivant M"'*' de Grarfigny (p. 100). A Berlin, Voltaire no s(^ lassait pas de vanter ni de caresser les poêles; le U lévrier l"î5:i il mandait à M. de Brenles qu'il n'avait plus besoin que do bous poêles. Le soleil n'étant jamais assez ardent pour ses membres (1), il lui fallait du feu en été comnie en hiver, au dire de Collini (p. i±)). A dom Calmet, il n'avait demandé, le 18 février 1718, qu'une cellule bien chaude. Le 4 avril i7«;8, il ne se réservait plus <iu'une chambre pour se chauner à son aise; car, depuis longtemps, il avait peur de mourir de froid, manda-t-il le 3 févri(>r nno, à Ximcnez. Il s'accoutuma à garder le ht; il n'en sortait (jue Ion tard, pour faire une promenad<' dans son carrosse; quand le tem|.s ne lui permettait pas cette distraction, il ne se levait que vers les cinq à six heures du soir pour manger a^ ec ses hôtes (;2). Disons dans quel équipage il se V*'sentait dans son salon.
« Il était toujours en soidiers gris, l)Os gris de fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque et petit bonnet de velours noir, raconte dans ses Mélanges (t. X. p. -257) le prince de Ligne, qui eut l'avantage de passer huit jours à Ferney. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré uni, veste et culotte de même, mais la veste à grandes bascpies, et galonnéii en or, à la Bourgogne, galons festonnés et à lames, a\ec de grandes
il) Œmres de miette. Edimbourg, 17SS. I„-8% p. lO-S. .J*i ^T^T.' l "' f' '"*• -^^■''^^'ni^^'-cp. 93. - Mémoires de Uachau-
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manchettes à dentelles jusqu'au bout des doigts; « car avec cela, disait-il, on a l'air nol)le. »
Depuis 1770, Voltaire était toujours en robe de chambre et bonnet de nuit (l); il ne quitta pas ce costume à Paris, oti tant de personnages célèbres ne pouvaient se rassasier de le contempler face à face (:2). Parfois il lais ait sa robe de chambre de perse à fond blanc, mais il conservait son bonnet de nuit de soie brodé d'or et d'argent et serrant avec un beau namd de ruban rose une immense perruque grise à trois marteaux, qui contrastait singulièrement avec sa figure cadavérique. Le leste de son habillement consistait, suivant plusieurs voyageurs, en linge lin, superbes dentelles, bas de soie ou de laine blancs, souliers de drap blanc, ou pantoufles de maroquin rouge, culottes rouges, deux gilets, une veste de toile bleue, semée de fleurs jaunes et doublée de jaune (3). Dès sa jeunesse, il avait aimé les vêtements magnifiques ; nous le verrons tout couvert de velours, de dentelles, de fourrures de prix dans les plus belles journées de l'été à Ferney ; cette toilette était resplendissante, mais ridicule. L'âge, les saisons et les climats imposent au faste des lois qu'il ne peut violer sans ofïenser le dieu du goijt. En ne suivant que ses caprices dans ses costumes. Voltaire blessa plus d'une fois le regard des étrangers; quelques-uns osèrent, à son aspect, crier au chie-en-lit (4). Wagnièrc (p. 94)
(1) Lettre à M»»» du [)clTaud, du 21 février 1770.
(2) Mémoires de Backaumont, du 12 février 1778.
l3) Laniier, t. II, p. 43. — Slierloik, Lettres d'un voyageur anglais. Londres, 1779. Iii-8% p. 1.j3. — Journal des Débats, du 30 mars 1825. (i) Mémoires de Bachaumont, du 12 février 1778.
lui-même convient que sa manière de se mettre ne paraissait pas élégante.
Voltaire aimait singulièrement la propreté, et il était toujours lui-même fort propre. Il se lavait souvent les yeux avec de Teau fraîche simple, dit Wagnière (p. 1)4). 11 exigeait, suivant Longchamp (p. iî^ri), qu'on ne lui remît sa perruque que bien peignée, bien poudrée, bien accommodée, bien frisée, bien ébouriffée, sauf à s'en moquer ensuite. Tous ses portraits à l'âge de il\, de ^o, de iO, de 80 ou de H\ ans, le représentent sans favoris, sans barbe, sans mouche ni moustache; il n'a aucun de ces attributs de la virilité dans une précieuse collection de 5;^ de ses portraits, gravés, je ne sais ni en quelle année, ni dans quel pays, d'après cet Huber dont r.rimm et Marmontel ont célébré le rare talent. Il se rasa d'abord lui-même, rapporte Longchamp (p. 185); il fut délivré de bonne heure de cette opération ; les quelques rares poils qui survenaient, il se les arrachait avec de petites pinces épilatoires (l). Dès le 8 juillet l'Oo, il écrivait au marquis de Villette : « Je remarquai, lorsque vous me faisiez l'honneur d'être dans mon taudis, que vous ne soumettiez jamais votre visage à la savonnette et au rasoir d'un valet de chambre qui vient vous pincer le nez et vous échauder le menton. Vous vous serviez de petites pincettes fort commodes, assez larges, ornées d'un biseau qui embrasse la racine du poil sans mordre la peau. J'en use comme vous. J'en suis réduit là. Je vous demande en grâce de vouloir bien ordonner à un de vos gens de m'acheter
(1) Mémoires de Bachaumont, «lu U novembre 1766; W^giiicre, p. 9i.
une demi-douzaine de pinces semblables aux vôtres. » J'ai dit les habitudes, les besoins, les dépenses personnelles, les dépenses indispensables de Voltaire. La vie matérielle ne lui fut donc ni trop amêre, ni trop
onéreuse.