II. — Voltaire parasite des Grands
Maintenant suivons Voltaire dans les différentes phases de sa vie séculaire ; pénétrons avec lui dans l'intérieur des maisons qu'il habita.
La première fois qu'il quitta le toit paternel, ce fut pour aller en Hollande servir de secrétaire au marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à la Haye. Quelques incartades le forcèrent de revenir à Paris. Pour obéir à son père, il travailla chez un procureur;, bientôt dégoûté du baragouinage de la procédure et de la vie sédentaire et abrutissante du praticien, il renonça à la poussière des dossiers, à l'étude pétrifiante (les lois, à l'avenir du robin. Il se fit littérateur. Pour suivre cette vocation, il rompit en visière à toute sa famille, et il s'abandonna aveuglément à son étoile. La fortune eût vainement essayé de le houspiller. Les muses le traitèrent en favori ; elles le prirent par la main, et le conduisirent tout couronné de fleurs dans les salons dorés où princes et grands se disputèrent l'honneur de le recueillir. Tous se prosternèrent jusqu'à terre devant la majesté de ce génie indépendant ; ils croyaient lire sur son front qu'il venait les dominer par la puissance des idées.
Au château de Saint-Ange, à trois lieues de Fontai-
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nebleaii, il parle de Henri IV avec M. de Caumartin, intendant des finances ; ces conversations lui donnent l'idée de la Henriade. Un poète épique doit boire à la coupe des tribulations ; Voltaire est moins malheureux que le Dante, le Tasse, Camopns et IMilton, si nous en croyons ses lettres de cette époque. 11 est exilé à Tulle ; sa famille obtient qu'il se rende à Su!li-sur-Loire. Lu, ce n'est point une caverne qui devient l'écho de ses gémissements; il demeure au château, qui est dans la plus belle situation du monde; il se promène dans un bois map:nifique; il coule les jours les plus paisibles dans la meilleure compagnie, avec des gens d'un commerce agréable; le duc de Sulli est le plus aimable des hommes. Ce séjour eût été délicieux si ce n'eût pas été un exil. Voltaire finit par s'y ennuyer; mais bientôt il regretta cette séduisante habitation. Du 1 mai 1"!' au 11 avril 11 18, il n'entendit que le bruit des clefs, des serrures, des gonds, des chaînes de fer, des verrous sous lesquels il était enfermé à la Hastille. Dès qu'il fut libre, il s'arrêta à Châtenay, puis au château de Villars, à trois quarts de lieue de Melun, chez le maréchal de Villars. Il dit à M. de Mimeure qu'il passe sa vie de château en château. En effet, il est quinze jours avec le duc de la Feuillade nu Bruel; il fait un voyage au château de la Source près d'Orléans, chez milord llolingbrocke. M""^ de Kupelmonde l'emmène avec elle à Bruxelles et à la Haye. A son retour, il hante le château d'IJssé, au confluent de Tlndre et de la Loire; celui de la Rivière-Bourdet, à trois lieues de Bouen, appartenant à M""' de Bernières; celui de Maisons, retraite du président de Maisons, à trois lieues
de Paris. A Forges, à Fontainebleau, il a un appartement chez le duc de Richelieu. Toutes les fois qu'il traverse Rouen, son ami Gideville lui offre bonne chère, le mène à l'opéra, et lui procure tous les plaisirs de la société et d'une grande ville, suivant une de ses lettres, de ni3, à Thieriot.
Il continue de fréquenter le duc de Richelieu, et de le visiter dans ses différents hôtels. Mais, après avoir été riiùte de la famille de Bernières, il devint son commensal et son locataire. Nous avons d(\jà cité un acte sous seing privé, du 4 mai lli^S, fait double entre M. de Bernières et Voltaire. Suivant cet acte. Voltaire avait à Paris un appartement de GOO livres de loyer à Phôtel du président, lequel acceptait, en outre, une somme de l,:20l) francs à titre de pension pour le poète et un ami du poète. Or, cet ami, qui se nommait Thieriot, non seulement ne convenait pas de cette galanterie, mais il regardait même comme absurde que Voltaire eût payé pension chez M™« de Bernières (1). Ce témoignage mérite d'être pris en considération. Dans une lettre, du "21 juin i'rlo, à M'"* de Bernières, Voltaire nous apprend que M. de Bernières lui réclamait de l'argent. Était-ce pour un terme de loyer? Je le croirais volontiers. Était-ce pour un quartier de pension? C'est ce qu'il faut examiner. 11 est certain que Voltaire était domicilié chez le propriétaire susnommé; c'est la première fois que nous le trouvons dans ses meubles. Il manda, le 10 septembre 1724, à Thieriot qu'on lui en avait volé une partie, et qu'il s'était ruiné a les
1) Lettres inédites de M— du Chaslelet à d'Argental, p. 162.
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acquérir^ ce qu'il ne manquera pas de redire, chaque fois qu'on lui en livrera d'autres, qu'il achètera une propriété ou qu'il y fera des réparations ou des changements. Il lui avouait aussi qu'il se plaisait dans ce logis sis rue de Beaune, parce qu'il y menait une vie plus solitaire qu'à la campagne, qu'il s'y imposait plus facilement un régime très exact, qu'il y recevait un peu de compagnie, s'y livrait à un travail modéré et pouvait suivre un procès relatif à la succession de son père. Il ne s'absenta que pour aller à Forges, à Maisons, à Fontainebleau, à Villars, à Bellegarde, à Bélébat, et à Versailles, où il fit sa cour à la jeune reine, qui lui donna une pension de 1,500 livres. Soit qu'il résidât à Paris, soit qu'il en sortit, il écrivait souvent à M'"*' de Bernières et à Thieriot pour leur témoigner le regret de vivre loin d'eux. Or, s'il était continuellement séparé d'eux, il fallait qu'on lui laissât des domestiques pour soigner son ménage, et préparer son déjeuner, car, pour souper, il le prenait en ville, suivant l'habitude de tous les hommes de lettres de ce temps-là. S'il n'en eût pas été ainsi, il n'aurait pas eu de pension à payer. Dans le cas contraire, les égards dont il était l'objet paraissent trop grands pour ne pas les supposer désintéressés. On répugne d'admettre qu'un président à mortier au parlement de Bouen, riche et sans enfants, reçût 600 francs par an pour laisser à la merci de ses gens un personnage distingué avec lequel il cohabitait rarement et mangeait plus rarement encore à la même table. Par conséquent Voltaire n'avait avec lui que les relations d'un locataire, et d'un ami qui avait la faculté de se retirer à la Bivicre-Bourdet, quand sa
santé et ses occupations lui permettaient ce voyage. Toutefois, il résulte de ces faits que ce n'est qu'en 1723 que Voltaire commença à dépenser et à jouir d'une résidence et que, si l'on s'en rapporte à la teneur de l'acte précité, il trouvait le moyen de se loger et de se nourrir, lui et un ami, pour la somme de 1,900 francs par an, quoiqu'il eût déjà au moins 8,000 livres de rente. Il ne paraît pas avoir eu d'autre domicile et d'autres frais de maison jusqu'à sa nouvelle incarcération à la Bastille en 1720. Il y entra le 17 avril ; il dut en sortir, le 30 suivant. Il se rendit immédiatement en Angleterre. Il y arrivait en fugitif; un homme de la police avait été chargé de l'accompagner jusqu'à Calais. Suivant Baculard d'Arnaud, il aurait été admis aux petits soupers du roi (1). Jamais il ne parla de cette faveur singulière, ni dans son Commentaire historique^ ni ddius ses ouvrages, ni dans ses lettres. Le 22 mai 1722, il avait offert de courre un vil juif, de servir d'espion et de mouchard au cardinal Dubois, en lui promettant une reconnaissance éternelle, si on daignait lui confier ce rôle infâme. Malgré son obséquiosité et ses flatteries à Versailles, ses hommages et ses dédicaces à une jeune reine, ses rapports avec M'"' de Prie et le duc de Richelieu, il avait longtemps postulé avant d'obtenir quelques grâces. Quitter une telle cour, une si ingrate patrie, qui n'avait voulu ni de son abjection ni de sa honte, et trouver tout de suite sur une terre étrangère, dans le pays de Milton et de Pope, une place à la table de Georges V% était un contraste trop frappant
(1) Mémoires de Longchamp, p. 492.
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pour être enseveli dans l'oubli. Voltaire aimait trop à rappeler Tamitié dont les souverains Thonoraicnt, la souscription immense du susdit Georges T'a la Henriade, les encouragements que le gouvernement britannique prodiguait aux lettres, pour que nous puissions croire que sa modestie Tait empècbé de nous cacher une particularité si agréable pour la vaniti d'un proscrit. Son silence sur ce sujet équivaut à une négation. Aussi l'assertion de d'Arnaud me paraît-elle mensongère, tout à fait inadmissible. D'ailleurs Voltaire n'était presque jamais à Londres. 11 écrivit, le 10 octobre 11-26, à M'»" de Dernières qu'il était toujours tapi dans la tanière de Wandsworth, village où il demeurait chez un ami, M. Falkener, riche marchand anglais, auquel il dédia Zaïre. Cette retraite lui fut donc peu onéreuse; peut-être n'y eut-il aucune dépense à faire. Si cette hospitalité n'eût pas été généreuse, il l'aurait moins louée, j'imagine.
Quand Voltaire revint en France, il y resta quelque temps dans le plus grand secret, fuyant ses amis, n'envoyant son adresse qu'à ceux dont le commerce lui était indispensable. Le 25 mars 11:21), il pressa Thieriot d'accepter une chère simple et frugale, un mauvais lit, une pauvre chambre chez Ghàtillon, perruquier, rue des Récollets à Saint-Germain. Le 29 suivant, il lui proposa un rendez-vous à Paris chez un ami du nom de Dubreuil, dans le cloître du bienheureux saint Médéric, puis dans une vilaine maison de la rue Traversière, dont le propriétaire, conseiller-clerc, ne craignait pas de garder une porte encore plus vilaine que sa maison. Il quitta Saint-Germain, et s'établit à Paris rue
(le Vaugirard. H allait tous les soirs souper rue de Condé, chez M. de Livri, secrétaire du roi (1). Il continua de vivre incognito, de sorte qu'on le croyait encore en Angleterre (2). Dans une excursion à Rouen, il occupa un petit trou à l'hôtel de jMantes, où il trouva peu de commodités (3) ; grâce aux marques d'amitié que lui prodiguèrent MM. de Gideville et de Forment, il regarda ce voyage comme l'un des plus heureux ('•vénements de sa vie (4). Apr;>s un court séjour dans le château du prince de Guise à Arcueil (o), il courut s'installer près du Palais-Royal, dans un somptueux hôtel appartenant à M""-' de Fontaine-Martel, qui lui donna tout de suite à coucher (6) et lui céda un appartement pour l'hiver (1). Dès le 26 décembre 1131, il appelait cette dame la déesse de l'hospitalité. C'était avec raison, car il avouait qu'elle le gardait pour rien (8), quoiqu'il jouit déjà de plus de 28,000 livres de rente. Mais, comme elle en avait 40,000, il lui fit mener grand train, se divertit fort bien chez elle, et y joua ses comédies (9). Il finit par devenir le maître absolu du logis (10). Quoique la bonne femme fût morte, les derniers jours de janvier 1133, il n'était
(1) Lettre .à CiJcville, du '2 mars 1731. i^) Lettre au môme, du 16 février 1731.
(3) Lettre au même, du 2 mars 1731.
(4) Lettres a Gideville et à Forment, do l'année 1731, (u" 123 et 126 ^•dii. Bcucliot.) ' '
(3) Lettre à Gideville, du 3 septembre 1731. (()) Lettre à Formont du 26 décembre 1731.
(7) Lettre à Gideville, du 3 février 1732.
(8) Lettre à Formont, du 29 mai 1732.
(9) Lettre à Gideville, du 27 janvier 1733. — (10) Ibidem.
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pas encore déménagé de chez elle au mois de mai. C'est le 15 mai que Voltaire quitta définitivement les agréables pénates de la baronne, pour se claquemurer vis-à-vis du portail Saint-Gervais, rue de Long-Pont (1), dans le plus vilain quartier de Paris, dans la plus vilaine maison, où l'on était plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain (2). Il y demeura jusqu'au mois d'avril de l'année suivante (3). Afin d'avoir et le nécessaire et le confortable, il brocanta, il acheta des magots et des Titien (4). 11 se meubla et s'arrangea de manière à mener une vie douce, et à pouvoir offrir d'en partager les petits agréments à quelques hommes de lettres qui voudraient bien s'accommoder de sa personne et de la médiocrité de sa fortune (5). Demoulin et sa femme prenaient soin de son ménage et demeuraient chez lui (6). A ses yeux, Demoulin était plutôt un homme d'affaire, un homme de confiance qu'un domestique (1) ; il lui servait de copiste et de courtier. LefebvreetLinant vinrent lui tenir compagnie. Bientôt Linant ne parut pas content de son sort ; quoique logé, nourri, chauffé, blanchi, vêtu, ayant son entrée à la comédie, et dînant tous les soirs à la table de Voltaire ou de ses amis, il se plaignit de n'être pas bien chez un poète qui se vantait de dépenser 1,600 francs pour lui. Voltaire convient que Linant et Lefebvre étaient mal logés chez lui; il
(1) Leltres à Thieriot et à Cidcville du 15 mai 1733. (i) Ibidem.
(3) Lettre à Gideville, du 7 avril 173 i.
(4) Lettre au même, du 15 mai 1733.
(5) Lettre au même, du 19 juin 1733.
{Cl Lettre à Clément de Dreux, du 19 février 1734. (7) Lettre à Gideville, du 27 octobre 1733.
aurait désiré les rendre plus heureux ; il regretta que sa pauvreté ne le lui permît pas, n'ayant pas de richesses à dissiper avec eux (1). Il se sépara d'eux pour se rendre à Montjeu. Il conserva encore quelque temps son domicile C2) ; il fut obligé de voyager, et dut renoncer à l'espoir de séjourner à Paris.
m. — Voltaire che::^ M"^" du Chastelet.
Voltaire alla demander Thospitaiité à la marquise du Chastelet, qu'il honorait et aimait beaucoup. Quoiqu'elle frit mariée et mère de famille, il ne cessa de vivre avec elle, soit à Paris, soit à Girey, sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine; il l'accompagna dans tous ses voyages, en France et en Belgique. Ils*absenta rarement de chez elle. Us cultivaient ensemble les lettres, l'histoire et la philosophie ; ils apprenaient les langues, et s'occupaient beaucoup des sciences. Amis, plaisirs, études, table, tout était commun entre eux. Ils ne se passionnaient pas moins pour le luxe, les spectacles, les fêtes. A Girey, la chambre de madame était un vrai musée; l'appartement de Voltaire fut orné avec le même goût : tout y respirait l'opulence. Il était trop accoutumé depuis son enfance à la magnificence et au tourbillon des manoirs pour ne pas se plaire dans cet agréable séjour. Il y prit les aUures d'un grand seigneur; il se laissa servir comme un prince. Son valet de chambre
(1) Lettres à CideyiHe. des 2 août et 27 septembre 1733.
(2) Lettre au mcnip, du 5 novembre 1734.
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ne quittait pas sa chaise à table; ses laquais lui remettaient ce qui lui était nécessaire comme les pages aux gentilshommes du roi. Cela était fait sans aucun air de faste, nous dit M'"^ de Graffigny (p. 145).
Cette dame a eu l'honneur de visiter la chambre de Voltaire. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer la description qu'elle en fit (p. 14) dans un moment d'admiration et d'étonnement facile à comprendre :
« Il a, dit-elle de Voltaire, une petite antichambre grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui est petite, Ixïsse et tapissée de velours cramoisi ; une niche de même avec des franges d'or : c'est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants ; des glaces, des encoignures de laque admirables, des porcelaines, des marabouts, une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent, tout ce que le superflu, chose si nécessaire, a pu inventer ; et quel argent! quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. De là on passe dans la petite galerie, qui n'a guère que trente à quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles, sur des piédestaux de vernis des Indes : l'une est cette Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires : l'une de livres, l'autre de machines de physique; entre les deux, un fourneau dans le mur, qui rend Pair comme celui du printemps; devant, se trouve