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CHAPITRE DEUXIÈME

HISTOIRE DE LA FORTUNE DE VOLTAIRE

On lit à la page 321 du tome III de Idi Nouvelle Revue encyclopédique :

« Quel était l'état exact des revenus et des dépenses de Voltaire? Quels moyens employa-t-il pour fonder et accroître sa fortune ? Ce sont là des questions que les biographes, amis ou ennemis du grand écrivain, ont souvent agitées et jamais résolues. Les uns ont affirmé que Voltaire avait gagné des sommes considérables dans une loterie que le contrôleur général Desfort avait établie pour liquider les dettes de la ville de Paris, puis dans des spéculations heureuses sur le commerce de Cadix et sur des achats de blé en Barbarie; enfin, dans une association avec Pâris-Duverney, qui avait pour but de fournir des vivres à l'armée d'Italie ; et ces biographes ont prétendu que le chiffre de ses revenus

s'élevait à 166,000 livrr's de rente. Ajoutons ici que ceux dont nous parlons n'ont pas épargné les reproches de cupidité et d'avarice à l'écrivain qui «'tait ainsi parvenu à amasser de telles richesses au wuf siècle.

€ D'autres, au contraire, ont remarqué que le patrimoine de Voltaire consistait d'abord en 4,000 livres de rentes; que l'édition do la llenriade, la première qu'il donna lui-même par souscription, lui rapporta une somm»' considérable ; que ct* fut l'origine de sa l'oifunc, qu'il devait accroître plus taid, soit par quelques entreprises qui réussirent, soil par des placements en viag(n' chez de grands seigu<'m'.<. ils constatent également qii<' plusieurs de ces derniers emportèrent quelquefois l'intérêt avec le capital. Les biographes auxquels nous faisons allusion sont bien loin d'accuser Voltaire d'un sordide amour de l'argent. Ils louent au contraire la générosité qu'il montra envers ses nièces et quelqu«'s jeunes écrivains. Ils n'oublient pas non plus de rappeler les actes de munificence du seigneur de Ferncy, qui transforma ce misérable hameau en un bourg florissant, et qui donna l'aisance aux habitants, en ouvrant des voies nouvelles à leur industrie.

« Quoi qu'il en soit, Voltaire s'est chargé lui-même de nous éclairer, en nous inscrivant de sa main, dans un petit registre de format in-H"', et d'environ 50 pages, dont quelques-unes sont restées en blanc, un grand nombre de notes relatives à ses revenus et à ses dépenses. Ce précieux manuscrit \ieut d'être acheté pour la Bibliothèque royale. Il nous donnera quelques indications précises, soit sur les rentes de Voltaire, soit sur les placements qu'il avait faits, ainsi que sur les

dépenses ordinaires de sa maison, et les économies considérables qu'il accumulait. Ces renstiignements serviront à complét<'r ceuv (pii ont déjà été fournis par les biogra[)lies dont nous avons parlé. »

Cette page, publiée en 1847, \a nous servir de thème. Elle nous impose un travail difficile, puisqu'elle ne nous annonce que de grandes difficultés : essayons d'en surmonter (juelques-unes, «mî attendant que de nouveaux documents permettent à l'historien de donner le dernier mot de l'énigme.

Parmi les contradictions qui se sont glissées sous la plume des biographes et des commentateurs qui nous ont précédé, les unes doivent être attribuées à l'ignolance, d'autres à une grande légèreté d'esprit, ou même à une aveugle passion. Nous excuserons celles-là, nous blâmerons celles-ci. Nous nous plairons aussi à rendre justice aux écrivains dont les élucubrations auront con- U'ibué à nous éclairer dans nos recherches. C'est le mol if qui nous amène et nous oblige à transcrire tout de suite c<Mte noie qui^ M. Beuchota insérée à la page 420 du tome LVI de son édition des Œuvres de Voltaire.

« Ninon lui (Voltaire) avait légué, en ITOo, une somme de i2,000 francs; le duc d'Orléans lui donna, en 1719, une pension de 2,000 francs; la reine, en ni25, une autre pension de 1,500 francs qui ne fut pas régulièrement payée. Les souscriptions de la Henriade, en 1726, lui procurèrent une somme considérable (on la porte à 150,000 francs). Deux ans après, il hérita de son père. Il raconte lui-même, dans son Commentaire historique, qu'il s'associa pour une opération de finances, et qu'il fut heureux. Les frères Paris lui

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avaient accordé un intérêt dans la fourniture des vivres d'Italie, en 1134 ; pour solde de cet intérêt, il reçut 600,000 francs qu'il plaça à Cadix sur des armatures et cargaisons, et qui lui rapportèrent 32 à 33 0/0. 11 n'y éprouva qu'une seule perte de 80,000 francs. Demoulin lui emporta, en 1739, environ 25,000 francs; en 1141, il perdit chez Michel une asse:^ bonne partie de son vi bien. Plus tard, il se trouva pour 60,900 francs dans la banqueroute de Bernard de Coubert, fds de Samuel Bernard. Mais il avait beaucoup d'ordre; d'autres circonstances réparèrent ces pertes. Le roi lui avait donné une charge de gentilhomme de la chambre, puis lui permit de la vendre en en conservant les honneurs. Vers le même temps, il liérita de son frère. Un état de ses revenus arriérés pour les années 1149-50 donné par Longchamp s'élève à 1 4,058 francs. Pendant son scjoiir à Berlin, il avait la table, le logement, une voiture, et 16,000 francs de pension. L'année même qu'il acheta Ferney, il écrivait à d'Argental, le 15 mai 1158, avoir perdu le quart de son bien par des frais de consignation. On voit par une lettre au même, du 30 janvier 1161, qu*il avait alors 45,000 francs de rentes dans les pays étrangers. Ce qu'il possédait en France était beaucoup plus considérable. Il avait fait construire des maisons qu'il avait vendues en rentes viagères à 6 ou 1 0/0 avec réversibilité d'une partie sur la tète de M""^ Denis. Il avait construit Ferney, et avait plus que doublé le revenu de cette terre, qui, dans les dernières années, lui rapportait de 1 à 8,000 francs. Les dépenses de sa maison n'allaient qu'à 40,000 francs; ses rentes s'élevaient, à sa mort, à 160,000 francs. Il

laissa à M"** Denis près de 100,000 francs de rentes et 600,000 francs en argent comptant et effets. La terre de Ferney fut, en 1118, vendue 230,000 francs, a

Dès sa jeunesse, M. Beuchot prit goût à Voltaire; jjendant dix-sept ans, il rechercha dans les échoppes et sur les quais tout ce qui était relatif à Voltaire; il consacra 10,000 francs à l'acquisition de toutes les éditions de tous les ouvrages de Voltaire, et de toutes les brochures favorables ou hostiles cà Voltaire; il les dévora toutes, et les confronta, la plume à la main; il lut aussi attentivement tous les journaux du siècle de Voltaire, les œuvres et les lettres de tous les philosophes ; il vécut dans l'intimité de Decroix qui avait vieilli sur Voltaire; il profita des travaux de MM. Clogenson et de Cayrol. Représentant de la science, ou plutôt de l'érudition voltairienne, il a mérité, par ses recherches, que son nom r< stât confondu avec celui de Voltaire, et que son éd tion de Voltaire trouvât place dans toutes les bibliothèques publiques et fût préférée à toutes les autres par les hommes de lettres, amis ou ennemis de Voltaire. Il n'est donc point étonnant que sa noie soit la plus com- |>lète de toutes celles qui ont été publiées. Il pouvait toutefois être plus explicite et plus exact. Il est difficile d'expliquer comment des deux documents qui nous serviront le plus dans nos investigations, il a dédaigné d'en profiter et même d'en révéler l'existence.

Le premier de ces documents est le Livret autographe de Voltaire, àoniXdi Nouvelle Revue encyclopédique nous a vanté les ressources. Eh bien ! ce n'était pas une pièce inédite en 1841. La plus grande partie en avait été publiée, en 1828, dans les Œuvres complètes de Vol-

tah\\ avec des remarques et des notes historiques, seiinitiftques et littéraires de MM. Aufjuis, Clofjenson, Daunou, Louis du Bois, Etienne, Cliarles Nodier, éditées à Paris parles frères Delangle; M. Louis du Bois en a offert un extrait sous 1«^ titre d<^ Fortune de Voltaire, qui oeeupe les pactes 423 à 429 du premier vohnne contenant la Vie de Voltaire j^ar Condoreet, dont toutes les notes sont signées de ses initiales. On peut reproelicr au eoinmentateur de n'avoir pas iudiqué que l'ongiual était d(^ la main de Voltaire; ('i^si peut-être la raison pour laquelle M. HiMidiot ne l'a point remarqué; car ce tome lui a certainement passé sous les yeux plusieurs fois, ainsi ([ue las Œuvres inédites de Voltaire, éditées en 1825 par la lil)rairie Dupont, auxquelles M. l)ul)ois a emprunté la Fortune de Voltaire : c'est \h que pour la première fois elle fut donnée et annoncée comme littéralement copiée sur le manuscrit autographe de Voltaire, communiqué par M. de Jouy, auquel il appartenait.

Sous la rubrique de La Haye, l'alibé Duvernet publia, en 1781, les Lettres de M. de Voltaireà M. Tahbé Moussinot, son trésorier, écrites depuis nZQ jusquen 174^; dans une Épître dédient oire au eonite dArgental, il annonce que ces Lettres, toutes écrites de la main de Voltaire, on les déposera, en temps et lieu, à la Bibliothèque du roi. Sous cette mention, Supplément français 2291, il existe en effet à la Bibliothèque Nationale 141 Lettres oriffinales de Voltaire à rabhé Moussinot. En les feuilletant, on s'aperçoit dès la première ligne (jue Duvernet a mutilé, falsifié toutes ces lettres^ qu'il n'en a pas même respecté les dates, et que par conséquent elles sont, pour ainsi dire, inédites, puisque tous les éditeurs se

sont contentés de reproduire le texte boiteux de Duvernet. M. Beuchot avait une copie de plusieurs manuscrits ,1e Voltaire, conservés à la Bibliothèque impériale de S;iint-Pétersbourg; il a fait un appel à la générosité de ceux qui possédaient des lettres de Voltaire encore inconnues ; il a donné un billet de Frédéric le Grand d'après l'autographe déposé à la Bibliothèque royale, et il n'a pas eu l'idée d'y demander les minutes de Voltaire ! (/est une chose digne de remarque que i)ôrsonne, jusqu'à présent, n'ait parlé de la collection des Lettres urifjinales de Voltaire à V abbé Moussinot. Nous ne cesserons de les citer dans leur séduisante intégrité, préférablement au replâtrage et au badigeonnage de Duvernet; car elles aident singulièrement à découvrir le côté le plus obscuret le plus intéressant de la vie de Voltaire, comme nous le verrons tout à l'heure.

VMDltaire venait de déchirer les langes de l'enfance; il était encore sous la férule de ses pédagogues, quand la Fortune le prit sur ses genoux. Dans sa notice sur Xinon de Lenclos, il dit : « L'abbé de Châteauneuf me mena chez elle dans ma plus tendi*e jeunesse. Je lui fus présenté; elle avait quatre-vingt-cinq ans. Il lui plut de me mettre sur son testament; (}lleme légua 2,000 francs pour acheter des livres. Sa mort suivit de près ma visite et son testament. » Dans une lettre, du lîS avril 1152, a un membre de F Académie de Berlin, il nous assure ({ue l'article de ce testament n'est point un roman, et, dans son Commentaire historique, il nous apprend que cette « somme de 2,000 francs lui fut exactement payée. » Quand lui fut-elle remise? Il est difficile de le constater. Ninon s'éteignit le 11 octobre 1706; à cette

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époque, Voltaire n'avait que douze ans. II est impossible d'admettre que M^ François Arouet, qui avait exercé pendant dix-sept ans les fonctions de notaire à Paris, ait abandonné une somme de 2,000 francs entre les mains d'un écolier, et qu'il Fait employée tout de suite à lui former une bibliothèque. Il est probable qu'il la plaça ou la garda jus {u'au moment où la loi et la raison lui permirent d(* s'en dessaisir.

t Les bienfaits du régent et le produit à' Œdipe mirent Voltaire en état de se passer des secours de sa famille, « dit Duvernot (l). Cette tragédie, dont la première édition, de 1119, fut dédiée à Madame, épouse du régent, avait été représentée pour la première fois le 18 novembre 1118, et jouée quarante-cinq fois de suite. Le succès extraordinaire iV Œdipe et celui de Mariamne en 1120 rapportèrent beaucoup à l'auteur, suivant Longcbamp (p. 331). Artemire, qui ne parut que huit fois sur la scène, du 15 février au 8 mars 1120, lui valut peu de bénéfice.

Qu'étaient-ce que les bienfaits du régent? Après une détention de onze mois. Voltaire sortit de la Bastille, le 11 avril 1118, et fut présenté au régent, qui lui accorda une gratification que La Harpe port*' à cent louis (2), et Baculard d'Arnaud à mille écus (3). D'après un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, intitulé : Recueil des présents faits par le Roy depuis Vannée 1662jmsques et compris Vannée 1121, c'est le 26 décembre 1118

(1) Vit' de Voltaire. Paris, 1707. In-8% p. 78.

(2) Lyct^e, arlicle Commencements de Vollaire. Idées générales de la Hcnriade.

(3 Mémoires de Longchamp, p. 490.

que fut « donné au sieur Arrouet, en considération dune tragédie quil a fait pour le sujet f/'OEdipe une médaille d'or montant à 6,015 livres 10 so/s » . « Monseigneur, lui dit Voltaire, je remercie Votre Altesse Royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture; mais j(^ la prie de ne plus se charger de mon logiMuent. » D'après ce propos, le régent se chargeait donc encore de nourrir le poète; il est évident qu'une c:ratification n'eût point suffi pour cela. Il fallait une pension, A-t-elle été accordée, quoique aucun biographe n'en ait jamais parlé? Voltaire lui-môme a gardé le silenrr sur cet article. Longcbamp (p. 330) nous assure quo le régent lui fît une pension de 1,200 francs, qu'il toucha pour lui en 1149. Il est probable qu'elle fut-octroyée le nièniejour qu'eut lieu l'entrevue des deux personnages. A-t-elIe été longtemps payée? Nous verrons, d'après son Livret, que Voltaire recevait encore en 1115 la somme de 1,200 francs du due d'Orléans. Cette fois élait-c<! comme créancier ou comme pensionnaire? Il m'a été certifié, aux archives de la maison d'Orléans, que Voltaire ne figurait sur aucune liste des créanciers de cette famille. Par conséquent Voltaire, en 1115, continuait à être nourri par un duc d'Orléans, comme on le lui avait promis, en 1118. Ala vérité, Wagnière (p. 30) affii'ine que, « les vingt-six dernières années de sa vie, il n'a retiré aucune pension de personne ». Je lui répondrai qu'il n'a pu ignorer ce que j'avance, car il a certainement eu connaissance du Livret de Voltaire. Ce qui n'y est pas écrit de la main de ce dernier n'a pu l'être que par Wagnière ou par quelque copiste, ami de Wagnière. Il est même très probable que c'est lui qui a

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SOL'RCKS DE LA FmKTUNE

lrans€rit plusieurs noteSj entre autres celle qui concerne sa famille. Ge n'est pas la dernière fois que nous le convaincrons d'imposture.

'Voltaire avoue, dans son Commentaire historique^ qu'en 1745 il y avait longtemps quil avait une pension du roi de 2,000 livres, et une autre de 1,500 de la reine, mais qu'il n'en sollicita jamais le payement.

Aquelle époque ces pensions lui furent-elles accordées? On lit à la j)age 168 du moisde janvier 1722, du Mercure de France : « M. Arouet de Voltaire, de qui le père est mort depuis peu, a obtenu du roi, par la protection de M. le duc d'Orléans, une pension de 2,000 livres. » C'était une faveur à l'occasion du jour de l'an, sans doute; car il n'est pas probable que le Mercure n'eût connu qu'en 1722 une pension qui aurait été donnée dès 171î>, suivant M. Beuchot. Quant à la j)ension de l,oOO livres sur la cassette de la reine, M. Louis Dubois (1) en parle comme d'un effet des sollicitations de Pâris-Duverncy, en 172.i; cette date est une erreur; puisque Louis XV ne se maria à Fontainebleau que le 2 septembre 1725. Duvernet (p. 78) croit que c'est peu de temps après ce mariage que Voltaire fut mis sur la liste des pensionnaires de la jeune reine. Dans sa lettre, du 13 novembre, à M*"^ de Dernières, le poète fait part de cette nouvelle. 11 y avait plus d'un mois qu'il ne quittait pas la cour où il soupirait après une petite forlune, demandait des grcâces, fréquentait les personnages puissants, ne se repaissait guère d'espérances ni de compliments, car il pensait assez solidement pour sentir

(1) Œuvres de Volfairr. •■.lit. Dflanglo, f. I, p. .?6.

que dès louanges sont peu de chose, et qu'il ne fallait pas rester sans établissement (1). H avait envoyé Œdipe et Mariamne à la nouvelle reine et n'avait pas été fâché de la voir pleurer à Mariamne, et rire à V Indiscret, comme il le manda, le 17 octobre 1725, à Thieriot. Mais est-il vrai que Voltaire ne sollicita jamais le payement de ses pensions? Rien de plus certain que le contraire. Dans ses lettres, il ne cesse de témoigner de l'inquiétude, quand il lui reste des quartiers à toucher même lorsqu'il est devenu déjà riche. Dans le mois' de septembre 1725, il mande à lAr^ de Dernières qu'on ne parle d'aucun payement de pension. Le 12 août 172G et le 22 janvier 1727, il annonce à Thieriot, qu'il a perdu ses deux pensions; mais, une fois rentré en France, il lui écrit, dans le mois d'avril 1729 : « Vous me faites songer à mes intérêts, que j'ai trop négligés. J'avoue que j'ai eu tort de tout abandonner, comme j'ai fait. Je me souviens que Marc- Tulle Gicéron, dans ses bavarderies éloquentes, dit quelque part : Turpe est rem suam deserere. Muni donc du sentiment d'un ancien, et rendu à la raison par vos remontrances, je vous envoie la patente de la pension que me fait la reine; il est juste qu'elle m'en daigne faire payer quelques années, puisque M. son mari m'a ôté mes rentes, contre le droit des gens. La difficulté n'est plus que de faire présenter à la reine un placet; je ne sais à qui il faut s'adresser, ni qui paye les pensions de cette nature. C'est à vous

:i) Lettre de Voltaire à M«e .le Berni-res, du 8 octobre il -5, ot leUre du même à Thieriot, du H octobre 1T25.

à conduire cette affaire comme vous le jugerez convenable. » Plus tard, il dit à l'abbé Moussinot, le il septembre 173" : « Je vous envoie ma signature pour la pension. Je n'ai jamais cru devoir 1,500 livres à M. Duverney. Je vous prie de dire au commis que M. Duverney m avança une fois une année de la pension de la reine dont il a dû se faire payer par ses mains, puisque j'ai Iaiss3 cette année à toucbcr. » Le 4 janvier 1738 : « Quelle année de pension m'a-t-on payée au trésor royal? » Le H février suivant : « Je vous prie de joindre aux soins que vous prenez pour moi avec tant d'amitié celui d'écrire à M. Tannevot, premier commis des finances à Versailles. Mandez-lui, s'il vous plaît, que vous vous souvenez que j'ai une pension dont vous n'avez depuis longtemps vu les ordonnances, et que vous n'avez pas oublié qu'il avait eu quelquefmH la bonté de vous les envoyer. Je crois qu'il m'est dû deux ordonnances au moins. Au reste parlez, mon cber ami, en votre nom, car quand on parle pour son ami, on demande justice, et si je parlais, f aurais Vair de demander fjrâce. » Le 0 mars suivant : « Qu'on écrive pour ma pension. » Le 3 avril suivant : « Pour M. Tannevot, je prie M. votre frère de lui écrire encore et de lui dire que je suis malade. S'il na fait pas de réponse, il faudra s'adresser au premier commis de M. de Saint-Florentin dont j'ignore le nom. Alais, pour moi, je vous prie de me dispenser d'écrire. /j naime pas à demander, à moins que ce ne soit pour d'auires. » Le 28 du même mois : « M. votre frère est prié d'écrire encore une lettre bien polie à M. Tannevot. . Le 11 octobre i7iO : « Je vous supplie d'écrire

M M. Tannevot, premier commis, de vous envoyer mes ordonnances. » En 1741, le 21 janvier : « Je ne compte point presser pour le payement de mes pensions avant le mois de mar.^ temps auquel j'aurai l'ordonnance de l'année écbue à Noël ; je me ferai payer de tout à la fois. 10 Le 9 juin : « Si M. Duverney insiste sur les 1,500 livres qu'il dit que je lui dois pour l'avance d'une pension de la reine dont je n'ai pas été payé, il faudra le prier de se contenter cette fois-ci de la moitié. » Enfin le 20 du même mois : c< Je vous suis bien obligé de faire présenter mes deux ordonnances le plus tôt que vous pourrez. » Mais le cardinal de Fleury ayant rrduit la pension de 2,000 livres à 1,600, quand il diminua toutes les pensions, et une rente de 1,000 écus qu'avait Voltaire sur l'hôtel de ville, à 1,500 francs (1), Voltaire demanda, le 8 février 1745, au marquis d'Argenson , le rétablissement des 400 livres retranchées de sa pension. Déjà dès 1743 il avait voulu profiler de l'occasion de présenter à Louis XV une lettre de Frédéric le Grand , pour « obtenir la restitution d'une partie de son bien, que le bon cardinal lui avait ôtée D. Le 10 octobre 1748, il rappelle à la reine qu'il est son domestique et celui du roi, et qu'il est le premier sur qui sont tombées ses bontés. Le 27 octobre 1750, il apprend àd'Argental que le roi lui a conservé l'ancienne pension de 2,000 livres. Néanmoins, il ne paraît pas qu'elle lui ait été remise. Mais, « dès que M. le duc de Ghoiseul fut entré dans le ministère, il fit, à l'insu de M. de VoUaire, qu'il ne connaissait

(l) Mémoires de Longchamp, p. 491.

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SOURCES DE LA FORTl'NE

pas personnellement, renouveler le brevet de cotte pension du roi, et le lui envoya ; mais M. de Voltaire n'a jamais voulu la toucher, dit Wagnière (p. 30). » Si cette dernière phrase est vraie, comment expliquer ces mots de Voltaire, du !*■ février IIGI, à M"" de Fontaine : « Savez-vous que j'avais autrefois une pension que je perdis en perdant la place d'historiographe ? Le roi vient de m'en donn(3r une autre, sans qu'assurément j'aie osé la demander; et M. le comte de Saint- Florentin m'envoie l'ordonnance, pour être payé de la première année. Sa façon est infiniment agréable. Je soupçonne que c'est un tour do M""' de Pompadour et de M. le duc de Ghoiseul? » Et ces autres, du 20 janvier 1762, à Duclos : « Vous savez que j'avais autrefois une pension, je l'avais oubliée depuis douze ans, non seulement parce que je n'en ai pas liesoin, mais parce qu'étant retiré et inutile, je n'y avais aucun droit. Sa Majesté, de son propre mouvement, et sans que je pusse m'y attendre, ni que personne au monde l'eût sollicitée, a daigné me faire envoyer un brevet et une ordonnance. Peut-être est-il bon que cette nouvelle parvienne aux ennemis de la littérature et de la philosophie? » Pourquoi Voltaire eût-il tressailli d'allégresse en recevant ce brevet, s'il avait eu l'intention de ne point s'en servir? En ['no, il daignait encore accepter la pension de 1,200 francs du duc d'Orléans, et il aurait refusé longtemps auparavant la pension du roi! Voilà des contradictions difficiles à expliquer. Il reste démontré que Voltaire a sollicité instamment le payement de ses pensions. Si elles ne lui furent pas régulièrement octroyées, ce n'était pas sa faute, car il.n!avait

[reculé devant aucune démarche pour les avoir. S'il né- Igligea plus tard de les réclamer, c'est qu'il était persuadé de l'inutilité de ses demandes. Sa résignation n'était pas un héroïsme de délicatesse, de générosité, de désintéressement. « En fait d'argent, il faut toujours recevoir, » avait-il mandé, le 18 mars 113", à l'abbé hloussinot.

Aussi se laissa-t-il combler de bienfaits par les princes Ide Vendôme, de Gonti et de Clermont, suivant Longchamp (p. 330). De sorte que, dès 1123, de ses écono- Imies il s'était fait une rente viagère de 2,000 francs, dont Duvernet (p. 18) dit avoir vu le contrat. Dans son Mémoire, du G février 1139, inséré pour la première fois dans ses Œuvres i^arM. Beuchot, il cite un acte, du imai 1123, par lequel « lui, sieur de Voltaire, loue un aj^partement dans la maison du président de Dernières, pour la somme de GOO francs par an ; et s'accordent en cuire à 1,200 livres de pension pour lui et pour son ami (Thierioi), qui lui faisait l'honneur d'accepter la moitié de cet appartement : tout a été exactement payé. » Ce loyer de GOO francs annonce de l'aisance! cette dépense de 1,200 francs pour deux tètes amies indique du superflu. Gel acte est possible, il parait vraisemblable ; nous verrons s'il est authentique. Dans le cas où il serait jtermis de l'admettre comme vrai, il prouverait qu'en 1123 Voltaire était déjà indépendant.

A cette époque, il était pensionné du roi et de la maison d'Orléans. Il allait bientôt l'être de la reine. Faut-il admettre qu'il ne jouit de son patrimoine que lorsque les princes l'avaient déjà comblé de bienfaits? Le père de VoLaire mourut, vers 11^, suivant M. Louis du

•ii:

Bois (1), en nâ3 ou 1"!24, selon M. Beuchot (Œuvres de Volt., t. I., p. H9.), ([uoique le Mercure de France eût parlé de ce décès comme d'une nouvelle au mois de janvier 1722. C'était avec raison; car aux Archives de l'hôtel de ville, j'ai lu dans les Rerfistres des baptêmes, mariages et enterrements de la paroisse Saint-Barthélémy : « Le 2 janvier 1122 a été inhumé en cotte église François Arouet, conseiller du ro', receveur des épices de la chambre des comptes de Paris, âgé d'environ soixante-douze ans, décédé le jour précédent, Cour-Vieille du palais de cette paroisse. Ont assisté au convoi : Armand Arouet, conseiller du roi, receveur des épices de ladite chambre des com[)tes, François-Marie Arouet de Voltaire, tous deux fils dudit défunt, demeurant susdites cour et paroisse, M. Pierre-François Mignot, conseiller du roi, correcteur en ladite chambre des comptes, gendre, demeurant rue des Deux-Boules, paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, et plusieurs autres. Signé : Armand Arouet, François-Marie Arouet de Voltaire, Mignot. »

Cet extrait de décès n'est pas sans importance. Dans son Commentaire historique, Voltaire s'était donné pour père un trésorier de la chambre des comptes ; Duvernet (p. 1"), Cliaudon (2), Condorcet, Wagnière (p. 20), et Longchamp (p, 330), se firent l'écho de son assertion. Luchet (3) est le seul qui ait conservé à François Arouet son titre de payeur des épices et receveur des amendes

(1) Œuvres de Voltaire, Odii. Dclangle, t. I, p. 20.

(2) Mémoires pour servir à Vhistoire de Voltaire. Amsterdam, 178o. In-12, l. I, p. 1.

(3) Histoire littéraire de Voltaire. Cassel, 1*81. In-8% p. 2.

à ladite chambre des comptes. En 1816, Lepan (1) prouva, d'après les registres de cette cour, que ledit François Arouet fut reçu, en 1"01, au serment de l'office de receveur alternatif et triennal des épices, vacations et amendes de la chambre des comptes. M. Philarète Chasles {Plutarque Français, art. Volt.) a profité de ce document. Mais Paillet de Warcy (2), la Biographie universelle, MM. Louis du Bois et Beuchot n'ont point daigné en tenir compte. Il reste démontré que Voltaire n'ignorait pas la qualité de celui auquel il devait le jour. Une autre conséquence de l'extrait mortuaire, c'est qu'en 1122, il n'avait pas de domicile ni de résidence, ou bien qu'il avait sa place au foyer domestique, et que son père lui avait pardonné ses incartades à cause de ses succès littéraires, l'accueillait et l'hébergeait en tout bien tout honneur.

La date de ce décès nous donne celle de l'héritage de Voltaire. Dès lors plus d'hypothèses ni d'incertitudes. Mais quelle fut la valeur de cette succession? La fortune de François Arouet était très médiocre selon Duvernet (p. n), honnête au dire de La Harpeet de Condorcet, et considérable aux yeux de Luchet (t. I, p. 61). Voilà des contradictions d'adjectifs, voici une diversité de chiffres. Cousin d'Avalon (3) évalue à 40,000 livres de rente les sommes qui échurent à Voltaire, après la mort de son père et celle de son frère. Mais Chaudon

(l) Vie politique, littéraire et morale de Voltaire, o'^ cdit. Paris, 1831. In-8% p. m.

(2i Histoire de la vie et des ouvrages de Voltaire. Paris, 1826. ln-8»,

(3) Voltairiana, 4« édit. Paris, 1819. In-18, p. 15.

54 SOURCES DE LA FOPaUNE

(t. lî, p. 10) ne porte qu'à 100,000 livres son patrimoine, lequel ne rapportait que 8,000 livres de rentes d'après Longchamp (p. 330), et seulement 5,000 environ, nous assure Wagnière (p. :24). Dans sa lettre, du 4 mars 1"68, à Thieriot, Voltaire avoue être né avec i,000 livres de rente; et dans une autre, du 12 mars 17^4, il rcrit : « J*ai eu 4,250 livres de rente pour patrimoine; mes partages chez mes notaires en font foi. » (le n'est pas sans peine qu'il entra en jouissance de son lot. Le 2i septembre 1724, il mandait à Thieriot : « Je vous avertis que mes affaires de la chambre des comptes vont très mal, et que je cours risque de n'avoir rien du tout de la succession de mon père. » Le mois suivant, il apprenait à la présidente de Dernières que sa fortune prenait un tour si diabolique à la chambre des comptes, qn'il serait peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler; et le 23 juillet 1725, il lui faisait cette nouvelle confidence : « Une foule d'affaires m'est survenue. La moindre est le procès que je renouvelle contre le testament de mon père. » Depuis il n'en pai-la plus. li ne me paraît pas probable qu'il ne gagna son procès que deux à trois ans après 1726, comme l'a répété M. Deuchot sur les conjectures de Duvernet; car, de 1727 à 1729, il habitait l'Angleterre. II s'y plaignit à Thieriot du retranchement de ses rentes, de la perte de ses pensions, des banqueroutes qu'il essuya. Il le chargea de loucher plusieurs billets qu'on lui devait. Comment etît-il oublié de lui demander des nouvelles de sa succession, si elle ne lui avait pas été assurée? Comment surtout eût-il négligé ce texte de jérémiade? Ces billets en .soufframe, ces fonds qu'il avait

en Angleterre, les avances qu'il lui fallait pour commencer l'impression de sa Henriade, laissent supposer qu'il avait des ressources, indépendamment de ses deux pensions, l'une sur le roi et l'autre sur la reine auxquelles il renonçait . Nous ne lui connaissons que la pension du duc d'Orléans, et sa rente viagère de 2,000 francs. Si avec cela il ne pouvait satisfaire à son engagement du 4 mai 1723, roniment eût-il supporté tant de déjjenses à l'étranger? De plus, un retrancliement de rentes ne doit s'entendre que de rentes sur l'hôtel de ville ou sur l'État. N'est-ce pas indiquer des placements nouveaux? Tout concourt donc à faire regarder comme certain que c'est avant son départ de la France que Voltaire fut maître de son patrimoine.

Succès de tragédies, bienfaits des princes, pension du duc d'Orléans, pension du roi, pension de la reine, patrimoine, telles furent les sources de la fortune de Voltaire.

Le 12 mars 1754, Voltaire disait, en parlant de son [>atrimoine : « Tout ce que j'ai eu depuis est le fruit de mes soins. J'ai réussi dans les choses qui dépendaient de moi, dans l'accroissement nécessaire de ma fortune et dans quelques ouvrages. » N'oublions pas cet aveu. Après les représentations d' Œdipe et de Mariamne, ce fut la llenriade qui lui rapporta le plus de bénéfice.

Ce fut en 1726 et non en 1724, comme l'avance Luchet, (pie Voltaire arriva à Londres. Il y apportait, dit Wagnière (p. 23), une lettre de change assez considé-

' - .II

t il

rable sur un juif de cette ville. « Peu au fait des formalités du commerce et de ses sages lois, gardiennes de la sûreté publique, il ne présenta point sa lettre au jour de réchéance, raconte Luchet (t. I, p. 59). Dans l'intervalle, le banquier, gêné pour acquitter ses engagemi^nts, fut obligé de suspendre ses payements. » Duvernet (p. 64) conclut avec Luchet que cette anecdote prouve qu'il était peu au fait des formalités du commerce. Rien de plus faux que ce raisonnement, puisqu'ils ne rapportent pas combien de jours il laissa écouler depuis l'échéance. Wagnière n'en compte que trois ; mais Voltaire est plus sincère. Dans sa Xr Niaiserie dun chrétien contre six juifs, il s'exprime ainsi : f J'arrivai trop tard chez M. Acosta; j'avais une lettre de change de 20,000 francs sur lui ; il me dit (|u'il avait déclaré sa faillite la veille, et il eut la générosité de me donner quelques guinées qu'il pouvait se dispenser de m'accorder. » Comme il n'indique point que ce retard fût un effet de sa négligence, nous nous garderons bien de tirer la même conséquence que ses deux biographes. Luchet et Duvernet ajoutent que le roi, instruit de cette mésaventure, lui envoya une somme assez considérable que Wagnière porte à 100 guinées, etBaculard d'Arnaud (1) à 6,000 livres. La Préface historique pour Védition de 1145, qu'on lit en tète du premier volume des Œuvres diverses de M. de Voltaire, nouvelle édition, à Londres chez Jean Nourse, 1746, in-12, convient de 2,000 écus. Comment le roi avait-il appris cette banqueroute que Voltaire, dans son aversion pour le

(1) M('moires de Longchamp, p. 492.

singulier, appela ses banqueroutes d'Angleterre? Luchet (t. I, p. 60) avoue naïvement qu'il n'en sait rien. Baculard d'Arnaud, Duvernet et Wagnière ne paraissent pas mieux informés. Il n'est point probable qu'ils aient demandé des renseignements à Voltaire sur ce sujet, car ils seraient entrés dans les détails que désirait Luchet, et se seraient accordés dans leur récit. Le doute de Luchet permet de mettre ce fait au nombre des invraisemblances que l'histoire peut dédaigner.

A Londres, Voltaire n'était qu'un proscrit, soupçonné et même accusé d'y jouer le rùle d'un espion, au dire de Jonhson. Il n'est pas vraisemblable qu'un roi d'Angleterre eût été si généreux envers un tel étranger. Voltaire se retira dans un village pour y étudier la langue anglaise qu'il ne connaissait pas, et qu'il sut toujours très mal (1). Ce travail fait supposer qu'il ne put s'occuper tout de suite de la souscription de la Henriade, V Essai sur les guerres civiles de France fut publié en anglais, en 1727 ; VEssai sur la Poésie épique est de la même époque et fut composé pour servir d'introduction à la Henriade; ce poème épique ne fut imprimé qu'après, et non en 1726, comme on l'a répété depuis Marmontel. La dédicace ne fut composée qu'en 1727 au moins, puisque c'est le 15 juin de cette année que Georges II monta sur le trône. Dans une leitre, du 21 avril 1728, à Thieriot, Voltaire ne parle de son inquarto que comme d'un ouvrage commencé; et, le 14décembre 1727, il avait prié Swift d'user de son cré-

(1) Mémoires de 3/"»" de Genliè, t. III, p. 362. — Sixième lettre de Clément à Voltaire. La Huye, 1774. Iu-8% p. 180.

dit ea Irlande pour procurer quelques souscripteurs à la Henriade qui, faute d'un peu d'aide^ne paraissait pas encore. Si cette phrase est vraie, il faut conclure que Georges l*"" et la princesse de Galles n'avaient pas payé leurs souscriptions immenses, et que ce fut Georges II qui fut le protecteur du poème, ainsi que son épouse, qui en agréa la dédicace. Tout concourt à démontrer que le fameux ouvrage ne fut édité qu'en 1128, dont il porte le millésime. L'auteur aura passé soit la fin de 1726, soit toute l'année 1721, à le corriger et à lui trouver des acheteurs.

En 1728, le Paradis perdu, de Milton, était traduit pour la première fois en français; deux éditions en avaient été rapidement épuisées. Publié dès 1667 en Angleterre, il n'y devint populaire que quand Addissoii en vanta les beautés dans ses numéros du Spectateur, en 1712. Tel serait le pays où Voltaire aurait eu le bonheur de voir dévorer avec avidité sa Henriade. Les deux Essais précités y sont introuvables; n'est-ce pas la preuve qu'ils n'y produisirent pas grande sensation? Autrement ils auraient été réédités. Les trois éditions de sa Ligue avaient été amèrement critiquées à Paris. Il avait essayé de dédier son poème au jeune roi ; sa demande ne fut pas accueillie; il avait voulu le publier par souscription, il ne réunit que quatre-vingts amateurs auxquels il fallut rendre l'argent donné d'avance. A Londres, il ouvre une souscription payée d'avance également, et il dit que Georges 1" et surtout la princesse de Galles, qui depuis fut reine, lui firent une souscription immense. Tous les biographes et tous les commentateurs ont depuis répété ces mots du Commentaire historique.

Remarquons bien qu'il ne s'agit pas de traduction, mais du texte même de /// Henriade. Néanmoins écoutez : Luchet (t. I, p. 61) avance que la souscription de Londres valut 50,000 écus; Ghaudon (t. Il, p. 10) a copié ce chiffre. « Le produit de la Henriade fut très considérable, rapporte Duvcrnet (p. 67, 71 et 78). Ge poème fut applaudi en Angleterre; les souscripteurs y furent très nombreux. Après l'édition de la Henriade k Londres ^ la fortune de Voltaire fut celle d'un homme aisé. » Collini (p. 73) parle de l'immense produit de la souscription [)Our la Henriade. Longchamp (p. 33) raconte que cette souscription mit l'auteur dans une assez grande aisance. Condorcet se contente d'insinuer qu'elle augmenta sa fortune. Lepan et Paillet de Warcy sont les seuls qui se soient défiés et du total exagéré de 50,000 écus adopté par Luchet et Ghaudon, et des expressions vagues auxquelles ont eu recours Duvernet, Collini, Longchamp, et après eux, tous ceux qui ont été amenés à consacrer (juelques mots à la Henriade.

Je suis étonné de trouver M. Beuchot au nombre de ceux qui se sont faits l'écho de l'invraisemblance. Qui nous prouvera qu'il s'est fourvoyé sur les traces de Luchet et de Ghaudon? Ge sera M. Beuchot lui-même.

« L'édition in-4'', ornée de gravures, que l'auteur avait fait exécuter, porte la date de 1728 et le titre de La Henriade de M. de Voltaire, » a dit M. Beuchot (p. 7 de sa Préface pour la Henriade). G'est aussi lui qui a écrit, quelques lignes plus bas : « En 1741, ou du moins sous cette date, fut émise la Henriade de M. de Voltaire avec des remarques et les différences qui se trouvent dans les diverses éditions de ce poème. Londres,

in-4**. Ce n'est point une nouvelle édition ; mais tout simplement l'édition de 1128 qu'on rajeunit au moyen d'un nouveau titre. » Je partage cette opinion de M. Beuchot. A la Bibliothèque Sainte-Geneviève et à la Bibliothèque Mazarine, j'ai examiné la Henriade de 1128 et la Henriade de 1141; en les confrontant, on reste convaincu que la dernière est la même que la première, rajeunie au moyen d'un nouveau millésime. V avertissement, la préface, les remarques et variantes dont est enrichie la Henriade de 1741 sont imprimés sur un autre papier, avec d'autres caractères que les vers du poème, et forment un volume à part de cxlvi pages, destiné évidemment à servir de prime à ceux qui débarrasseraient le libraire dont les magasins étaient encore encombrés de la Henriade de 1728. Pour que personne ne fût la dupe du nouveau millésime, l'éditeur a soin d'avertir qu'il n'offre pas une nouvelle édition, mais qu'il désire seulement rendre plus complète la superbe édition de 1128. Si le Mercure de France annonça, en mars et en juin 1142, l'impression d'une magnifique édition de la Henriade avec les estampes de l'édition de Londres, il est évident qu'il ne parlait que de la Henriade rajeunie. Si, en 1742, on avait besoin de prime pour vendre à Londres la Henriade de 1728, il en résulte qu'en 1728 elle n'eut aucun succès; autrement il n'en serait pas resté encore en 1741 un assez grand nombre d'exemj)laires pour qu'on ne les débitât pas sans être obligé de les augn>enter du volume que nous avons désigné.

La Henriade de 1728 eut encore moins de succès en France qu'en Angleterre. En vain Voltaire promit-il de

donner à ceux qui l'achèteraient un exemplaire des autres éditions qui en avaient été faites; en vain annonça-t-il dans le Mercure de France, en 1733, qu'il priait ses souscripteurs de retirer leurs livraisons, sinon de réclamer l'argent qu'ils avaient avancé, on ne se pressa pas d'emporter le magnifique in-quarto. Cependant la Pr^/*ac^ historique pour Védilionde 1745 r/^s Œuvres de Voltaire ne porte qu'à quatre-vingts le nombre de ceux qui avaient versé leurs souscriptions entre les mains de Thieriot. Le 18 janvier 1737, Voltaire avouait à d'Argental (;ue Thieriot lui avait mangé ces quatre-vingts souscriptions ; et, le 3 décembre 1744, il dit à Néricault Destouches que c'étaient 100 louis de cent souscriptions que ce Thieriot avait perdus sans ressource. Aussi, le 6 janvier 1733, mandait-il à Josse : * Quoique je n'aie jamais reçu un sou des souscriptions de la Henriade^ quoique tous ceux qui ont envoyé en Angleterre aient reçu le livre, quoique jamais aucune souscription ne m'ait appartenu, cependant, depuis que je suis en France, j'ai toujours payé de mes deniers les souscriptions qu'on a présentées; et j'ai, outre cela, fait donner gratis toutes les éditions de la Henriade aux souscripteurs. » Dans le mois de juin 1740, il écrivit à l'abbé Prévost : « M. Thieriot dissipa malheureusement l'argent des souscriptions de France. J'ai été obligé de rembourser à mes frais tous les souscripteurs qui ont eu la négligence de ne point envoyer à Londres, et j'ai encore par devers moi les reçus de plus de cinquante personnes. Serait-il bien agréable pour ces personnes, qui, pour la plupart, sont des gens très riches, de voir publier qu'ils ont eu l'économie de recevoir à mes

iÉ

m ACCROissi:\n:xT de i.a fortuni^

dépens l'argent de mon livre? Il est très vrai qu'il m'en

a coûté beaucoup pour avoir fait la Henviade, et que j'ai

donné autant d'argent en France que ce poème m'en a

valu à Londres ; mais plus cette anecdote est désagréable

pour notre nation, plus je craindrais qu'on ne la

publiât, n Aussi est-ii digne de remarque «pie le Pour

et le Contre, rédig<î par Tabb' Pi'.'vost, de 1133 à H in.

et le Mercure de Franiw qui ont eu occasion de parler.

depuis 1128, de la Heiiiiade et de ses div»M*ses éditions,

ainsi «pie des traductions des poésies et des productions

de Voltaire à Londres, n'ont pas consacré une seule

ligne au prétendu entliousiasmepour l'in-ijuartode llî^B.

en France et en Angleterre. Si Voltaire n'a pas eu un

sou de ^es souscriptions à Paris, et si môme il y a perdu,

il résulte que c'est à Londres seulement qu'il a tiro

quehpie profit, duquel il faut déduire ce qu'il a perdu

ailleurs.

Quel peut être en 11-28 le produit de la llenriade. qui n'était pas épuisée à Londres en ilil? D'après un on dit^ cet on dit appelé la gazette des sots par Frédéric, dans sa lettre du 25 novembre 1148 à Voltaire, M. Beucbot le [)orte à i:ir),OUii livres. Xous n'adopterons pas ce total, parce que M. Beuchot nous en a donné un autre moins élevé et plus vraisemblable. « La plus grande réputation de la Henriade et le meilleur accueil furent chez les étrangers; car en 1121, lorsque ce poème fut magnifiquement imprimé par souscription, cette édition valut 10,000 écus à l'auteur. » Ces mots se trouvent à la page xiv de la Dissertation historiip des ouvrages de M. de Voltaire par M. d'Arnaud, de rAcadémie de Berlin, 1150, in-12 de xxiv pages. Cette

Disserf ation fut soumise à Tapprobation de V<dtaire; il en corrigea lui-même la minute et il adopta le calcul de d'Arnaud, puisqu'il ne le biffa ni ne le contredit nulle part; cette minute, corrigée de la main de Vollairc, fut copiée par Longchamp, et c'est sur le manuscrit même de Longchamp que la Dissertation de d'Arnaud a été reproduite sous le titre de Préface d'une édition des Œuvres de M. de Voltaire par Baculard d'xVrnaud, à la suite des Mémoires de Longchamp et Wagnière, édités par MM. Decroix et Beuchot.

Le nombre de 10,000 écus étant donné par Voltaire lui-même, la discussion devient plus facile. Faut-il le regarder comme le bénéfice net de l'auteur ou le produit total des souscriptions? Chacune était d'une guinée ou d'un louis, comme nous l'a dit Voltaire. Divisons 30,000 par 20, nous aurons pour quotient 1,500, c'est-à-dire quinze cents souscriptions. N'est-ce pas le jdus grand honneur qu'on puisse accordera la Henriade dans une langue étrangère, lorsque la France n'en avait pas réclamé cent exemplaires? car la langue française n'était pas si commune à Londres qu'on le suppose. Autrement Voltaire n'aurait pas composé deux ouvrages en anglais ainsi que ses Lettres, et les Anglais n'auraient pas pris la peine de traduire et le Dictionnaire de Bayle, et V Histoire ancienne de RoUin, et le Théâtre de Molière, et les tragédies et poésies de Voltaire, comme l'apprend le Pour et le Contre^ et n'auraient pas laissé sans ressources une troupe de comédiens français qui étaient accourus, à la parole de Voltaire, à Londres qu'ils quittèrent tout de suite, suivant la première édition de la Vie de Voltaire par Duvernet. Pourquoi donc se

passionnèrent-ils pour la Henriade ? Était-ce à cause de la versification ou en faveur du sujet? Voltaire convient lui-même que la poésie fut étrangère au succès de son poème. Ce n'est que le 2:2 novembre 1733 qu'il mande à de Brossette qu'il a été traduit en vers dans l'idiome de Milton. La traduction anglaise, la seule, je crois, qui fut faite durant la vie de Voltaire, est attribuée à M. Lokinan par la Préface hisloriqm pour Védition de 1745 des Œuvres diverses de M. de Voltaire, et à M. Lockman par la Préface de la Henriade par M. de Marmontel, sans en indiquer la date. Les traductions en d'autres langues sont aussi en très petit nombre. Quant au sujet de la Henriade, il y a bien des portraits, des épigrammes qui durent charmer les Anglais, mais le dénouement n'en est pas moins le triomphe de ce qu'ils appellent le papisme. Ils se seraient volontiers passés d'entendre l'abjuration d'un protestant à la basilique de Saint- Denis. Leur plaisir n'était donc pas sans peine, ni leur enthousiasme extraordinaire à la lecture de la Henriade. Deux autres éditions, l'une in-^** avec vignettes, l'autre in-S*" sans gravure, portant le millésime de 1728 et l'adresse de Londres, reproduisaient le texte du superbe in-quarto, et, se vendantmeilleur marché, séduisirentsans doute plus d'un amateur des hardiesses de l'épopée, et les détournèrent par conséquent de se procurer le volume d'une guinée. Si les Lettres philosophiques, publiées en anglais à une époque où Voltaire était plus populaire et dans un original qui élargissait le cercle des lecteurs, et composées d'après des idées tout à fait indigènes, ne valurent que 400 louis d'or à Thieriot, suivant la lettre, du 30 décembre 1738, de M'""^ du Chastelet à d'Ar-

gental (1), et seulement 50 guinées, comme le disait, le 18 janvier 1739, à d'Argental, Voltaire, dont le témoignage est préférable à celui de M™^ du Chastelet, on ne peut raisonnablement admettre que la Heîiriade de 1728 ait réuni plus de quinze cents souscriptions. Voltaire a annoncé, en 1726, à Thieriot qu'on les payait à Londres près de la Bourse, chez MM. Simon et Bénezet, négociants; il a donc fallu dédommager ces derniers de cette commission. En toute entreprise typographique, la part du libraire est toujours la meilleure, et d'un tiers au moins; consacrons le deuxième tiers aux frais d'impression, de gravures, de vignettes, de réclames et aux déboursés inévitables, il nous restera dix mille livres net pour Voltaire. Aucun volume de poésie du xviif siècle ne rapporta autant à son auteur. Nous savons que Voltaire a perdu à Paris autant qu'il a gagné à Londres. Comme il n'a par. perdu plus de 100 louis à Paris, il s'ensuivrait qu'il n'a pas gagné plus de 100 guinées à Londres. En le gratifiant de 10,000 livres, c'est pousser la générosité à son égard aussi loin qu'il est possible.

Si l'on rejette cette opinion, on tombe dans les chimères. Admettez que les 30,000 livres soient la part de Voltaire, il faudra trouver celle du libraire, de l'imprimeur et des graveurs, et des commissionnaires auxquels vous ne pouvez guère donner moins de 50,000 livres. Divisez alors 80,000 par 20, vous aurez au quotient quatre mille souscriptions, c'est-à-dire beau-

(1) Lettres itiédilea de M"^* la marquise du Chastelet au comte d'Argental. Paris, 1806. lu-12, p. 117.

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coup plus que Voltaire, à l'apogée de sa gloire, n'en obtint dans toute l'Europe, comme nous le verrons, lorsqu'il composa ses Commentaires sur Corneille.

Alors-, me dira-ton, comment expliquer la souscription immense de Georges 1" et de la princesse de Galles? Je répondrai que, sous la plume de Voltaire, une somme immense, une somme considérable ne représente souvent pas 100 francs, et qu'on ne doit tenir aucun compte de ces expressions vagues. Si cette prétendue souscription avait été immense, pourquoi eiit-il écrit à Swift que la Henriade ne paraissait pas faute d'un peu d'aide? S'il ne nous en a pas donné le total en cbilTres, c'est parce qu'il était persuadé que cela frapperait moins ses adorateurs que des adjectifs indéfinis auxquels se laisseraient prendre les badauds sans intelligence, dont il aimait tant à se moquer.

On m'objectera encore que Georges V\ la princesse de Galles et les grands de la cour de Londres ont pu ne retirer que quelques exemplaires et en payer un grand nombre. Je répondrai que dans cette hypothèse, plus on célébrera la générosité des Anglais, plus on avilira Voltaire, car s'il a réellement reçu plus de guinées qu'il n'a livré d'in-quarto de la Henriade, il faut le placer au rang des mendiants. Rien ne prouve qu'il se soit abaissé jusqu'à se laisser faire Taumùne. Je ne me permettrai pas de lui reprocher ce rôle, puisque rien ne m'y autorise.

Tout semble démontrer que la Henriade ne dut pas rapporter plus de 10,000 francs à Voltaire. Si, dans son Commentaire historique, il parle de la souscription immense de Georges T" et de la princesse de Galles

comme du comme7icement de sa fortune, nous lui objecterons la lettre où il nous a donné son patrimoine comme la source de cette même fortune, ce qui est plus positif, puisque l'assertion repose sur des chiffres. Nous adresserons- la même réponse à tous les biographes et à tous les commentateurs, qui, dans l'ignorance de la date du décès de son père, ont présumé que c'était aux libéralités de l'Angleterre que Voltaire devait une partie de son aisance.

Un patrimoine de plus de 80,000 livres avait été la source de sa fortune. Le produit de la Henriade ne put que l'augmenter, ainsi que celui des autres ouvrages qu'il publia dans la suite. Nous en parlerons plus tard.

Quels autres moyens Voltaire emplo\a-t-il pour augmenter sa fortune? « J'ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés, dit-il dans ses Mémoires, que j'ai conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre. Il faut être en France enclume ou marteau : j'étais né enclume. Un patrimoine court devient tous les jours plus court, parce que tout augmente de prix à la longue, et q\ie souvent le gouvernement a touché aux rentes et a'ux espèces. Il faut être attentif à toutes les opérations que le ministère, toujours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l'État. Il y en a toujours quelqu'une dont un particulier peut profiter, sans avoir obligation à personne; et rien n'est si doux que de faire sa fortune par soi-même : le premier pas coûte quelques l>eines, les autres sont aisés. » Aussi, à peine « revenu en France en 1728, lit-on dans le Gommentaire histo-

riqiie, il mit son argent à une loterie établie par M. Desforts, contrôleur général des finances. On recevait des rentes sur l'hôtel de ville pour billets, et o i pavait les lots argent comptant; de sorte qu une société qui aurait pris tous les billets aurait gagné un million. Il s'associa avec une compagnie nombreuse et fut heureux. C'est un des associés qui m'a certifié cette anecdote, dont j'ai vu la preuve sur ses registres. M. de Voltaire lui écrivait : « Pour faire sa fortune dans ce pays-ci, il n'y a qu'à lire les arrêts du conseil. 11 est rare qu*en fait de finances le ministère ne soit forcé à faire des arrangemenis dont les particuliers profitent. » Luchet (t. I, p. 61) a reproduit ce texte. Duvornet (p. 10) est plus explicite. 11 avance que c'est en 11-29 que Voltaire gagna en grande partie le fonds de la loterie de la ville de Paris, et se trouva opulent de riche seulement qu'il était depuis la succession de son père. Il ajoute : « Cette loterie, qu'on appelait la loterie Desforts, parce que ce contrôleur général en avait donné l'idée, avait été créée pour la liquidation des dettes de la ville de Paris. Ce fut d'après un calcul que fit Voltaire en soupant avec La Condamine, qu'il en gagna le fonds. Le contrôleur général, qui était dévot et mauvais ministre, le lui disputa; Voltaire cria à l'injustice. Le conseil jugea en faveur de Voltaire, et blâma le ministre de n'avoir pas prévu le calcul.

Voltaire fut payé. »

Bientôt après il chercha la fortune même en province. Ainsi, dans une lettre de 11^29, au président Hénault, il dit : « Deux amis m'emballèrent à minuit, sans avoir soupe, dans une chaise de poste; et après

avoir couru pendant deux nuits pour aller prendre des actions, nous entrâmes dans la Lorraine, par la route de Metz, qui est un pays d'un très petit commerce, fort ingrat, et très peu peuplé. Une pareille misère ne me fit pas augurer en faveur des actions; et comme j'étais fort mal en arrivant à Nancy, je remis à deux ou trois jours pour souscrire. Nous trouvâmes à l'hôtel de la compagnie du commerce plusieurs bourgeois et <|uelques docteurs qui nous dirent que Son Altesse Royale avait défendu très expressément de donner des actions à tous les étrangers, et nous raillèrent. En effet, ils disaient la vérité, et malgré leur turlupinade, après de pressantes sollicitations, ils me laissèrent souscrire pour 50 actions, qui me furent délivrées huit jours après, à cause de l'heureuse conformité de mon nom avec celui d'un gentilhomme de Son Altesse Royale; car aucun étranger n'en a pu avoir. J'ai profité de la demande de ce papier assez promptemcnt; j'ai triplé mon or. »

Que va-t-il faire de cet or? « L'argent est fait pour circule!'. Qui le garde est mauvais citoyen, et même est mauva's ménager. C'est en ne le gardant pas qu'on se rend utile à la patrie et à soi-même, » écrivait-il en nss, dans ses Observations sur le commerce, le hue, le> monnaies et les impôts. C'est pourquoi il se fil négociant et financier.

Il connaissait Pâris-Duverney dont il loua les grandes connaissance en finances an chapitre LXIIl de son Histoire du Parlement, et dont il a dit, en 1748, dans son Panégifrique de Louis XV: « Il s'est trouvé un homme qni a soutenu le crédit de la nation par le sien; crédit

fondé à la fois sur Findustrie et sur la probité. C'était un des prodiges de notre siècle; et ce prodige ne nous frappait pas peut-être assez : nous y étions accoutumés. Nos camps devant tant de places assiégées ont été semblables à des villes policées où régnent Tordre, l'affluence et la ricbesso. Ceux qui ont ainsi fait subsister nos armées étaient des bommes dignes de seconder ceux qui nous ont fait vaincre. »

« L'avantage qu'il retira de la connaissance de MM. Paris, raconte Longcbamp (p. 331), c'est riiitéréi qu'il obtint dans la fourniture des vivres aux années. Pendant la première guerre d'Italie, avant que je fusse entré à son ser\ ice, cet objet lui a\ ait procuré cbaque année de fortes sommes; et je sais qu'cà la paix, en réglant le comi)te défmitif, il reçut pour solde, chez M. Paris- Duverney, directeur de l'entreprin^ une somme de 600,000 francs. De mon temps, il eui aussi un intérêt dans les vivres de l'armée de Flandre, et les résultats en fuirent également fructueux. » Lucliet (t. I, p. G2), Wagnière (p. 24) et Cbaudon (t. II, p. 11) portent à 700,000 livres Fintérêt qu'il eut dans cette entreprise des vivres pour la guerre d'Italie. Il y gagna 800,000 livres, assure la Harpe dans sa Correspondance UUéraire (t. I, p. 61). S'il en est ainsi, Voltaire a eu raison d'écrire, le 26 juillet 1756, à Duverney : « Je vous dois en grande partie la douceur de ma fortune. Je ne Foubliei^ai point. Je vous serai attacbé jusqu'au dernier moment de ma vie. »

D'après ses lettres du 8 juin, du 5 et du 15 juillet, et une autre du 22 août 1743 de M"^*^ du Cliastelet au comte d'Argenson, ministre de la guerre, Voltaire

DE VOLTAIRE. yj

obtint de ce dernier qu'un sien parent, nommé Marchand, fournît dix mille habits pour les milices.

Comment put-il honnêtement retirer de cette entreprise un intérêt supérieur à son capital? Nous l'avons laissé louer et l'industrie et la probité de Duverney, et de ses coassociés. Dans une lettre du o janvier 1759 au président de Bi^osses, voici la justice qu'il leur rendit : <x Les peuples seront-ils encore longtemps ruinés pour aller se faire bafouer, abhorrer et égorger en Germanie, et pour enrichir Marquet et compagnie,

Et Paris, et fratrcs, et qui rapllre sub illis?

Voltaii^3 est encore plus explicite dans cette lettre, du 13 janvier 1758, à Tronchin : « La France s'épuise et a d/qjensé 300 millions d'extraordinaire en deux années, en 1756 et 1757. J'ai été témoin des déprédations et du brigandage de la finance dans la guerre de 1741. Ce talent s'est encore bien perfectionné dans la guerre présente. » Alors pouiY|uoi Voltaire se rendait-il le complice des déprédations et du brigandage?

a La fortune seconda aussi, dit Luchet (t. I, p. 62), la confiance qu'il avait donnée à une iTiaison de Cadix. j> Wagnière, Duvernet (p. 80) et Cbaudon (t. II, p. 11) sont sur ce point d'accord avec Luchet. « Quant au commerce de Cadix, avoue Longchamp (p. 332), il lui fut aussi très favorable. Les expéditions pour l'Amérique et les retours donnèrent également un grand profit, et par une circonstance heureuse et rare, il arriva que sur un bon nombre de vaisseaux dans lesquels il était intéressé pendant la guerre de 1746, un seul fut pris

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parles Anglais. L'argent qui provenait de ces sources fécondes, dans les mains de M. de Voltaire, n'y restait pas longtemps oisif; l'esprit de cet homme était partout, suffisait à tout. 11 savait mettre à profit les circonstances favorables pour affermir et accroître sa fortune, et tirait parti des besoins de l'État, qui, pour sortir de quelque situation difficile pendant la guerre, avait recours aux emprunts, aux loteries. Il prit dans une de ces dernières six cents billets à la fois, dont les chances furent heureuses ; et, quelques années après, il se défit avec bénéfice de tout ce qui lui en restait. Ce que je viens de dire, je l'ai su en interrogeant plusieurs personnes qui avaient connu M. de Voltaire depuis sa jeunesse. »

Il cultiva avec le même zèle d'autres branches de commerce. Il envoya plusieurs fois en Barbarie acheter des blés. Cette entreprise réussit, raconte Duvernet (p. 80). Ghaudon (t. Il, p. 11) remarque qu'il était associé, pour le commerce des blés, avec Demoulin, marchand de blés, et avec l'abbé Moussinot pour la vente des tableaux. Cette dernière asseriion est-elle admissible? t L'abbé Moussinot aimait beaucoup les tableaux, dit M. Clogenson; il paraît même qu'il en faisait une sorte de spéculation à laquelle s'associait Voltaire, qui fournissait les fonds. » Le fait, que dans cette note à la lettre du 4 juin 1741 de Voltaire à fabbé Moussinot, M. Clogenson ne fait que soupçonner, et que Chaudon seul a relaté, est assurément peu vraisemblable; il est pourtant incontestable. En effet, Voltaire écrit à l'abbé Moussinot le 30 juin 1736 : f Vous pouvez vous amuser à acheter pour 6,000 livres

de tableaux, si vous croyez que cela réussisse. Je m'en rapporte à vous, b -~ En 1737, le 18 mars : . Je vous supplie de ne mettre que 4,000 à 5,000 francs en tableaux. » -- Le 26 du même mois : « Vous ne me parlez que des estampes à vendre, je vous donne carte blanche sur cela. . - Le 27 avril : « Puisque vous voulez mettre 6,000 livres en tableaux, à la bonne heure! Cela nous amusera. Mais je vous demande un profond secret en cela comme en tout le reste . — Le 17 juin 1738 : « Si je retourne à Paris, nous brocanterons vigoureusement. » — Le 9 juillet 1735- « Vous achèterez pour ce qu'il vous plaira de tableaux. » Le 213 décembre suivant : «... que vous gardiez l'argent que vous aurez touché des autres tableaux vendus à Paris. » —Et le 30 mars 1740 : « J'espère vous donner avis d'une belle vente de tableaux. . Une succession vint augmenter encore la fortune de Voltaire, déjà enrichi par tant de bénéfices et d'intérêts En quelle année mourut son frère aîné, Armand Arouet' c'est ce que les biographes et les commentateurs se sont peu souciés de savoir. Luchet (t. I, p 61) hésite entre 1740 et 1741 ; M. Louis du Bois (Œuv. de Volt edit. Delangl., t. I, p. 62) indique le mois de janvier 1741; Chaudon (t. Il, p. 10) et Lepan (p. 132) adoptent aussi cette année 1741, mais sans choisir la saison; Paillet de Warcy (t. I, p. 69) opine pour les premiers jours de cette même année 1741, persuadé que les 100 vieux louis, que Voltaire conseillait' le 17 mai a l'abbé Moussinot de chercher à placer sur des gages solides, provenaient d'un héritage. MM. Clogenson et Beuchot parlent de la fin de 1745. Ils se sont i)eu

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trompés. En effet, aux archives de riiôtel de ville, les Registres des baptêmes, mariages et enterrements de la paroisse Saint-Barthélémy m'ont fourni ce document : € Le 19 février 1145 a été inhumé en cette église M* Armand Arouet, receveur des épices de la chambre des comptes, âgé d'environ soixante ans, décédé de hier à la chambre des comptes, Cour du Palais de cette paroisse. Ont assisté au convoi François-Marie Arouet de Voltaire, bourgeois de paris, demeurant faubourg Saint- Honoré, paroisse de Sainte-Madeleine, frère du défunt, Jean-Baptiste Brisson, bourgeois de Paris, demeurant Cour du Palais de cette paroisse, lesquels ont signé. Signé : « F.- M. Arouet de Voltaire, Brisson. » Par cet acte le titre de receveur des épices de la chambre des comptes est de nouveau confirmé dans la famille Arouet. La condition de Bourgeois de Paris que prend Voltaire est digne de remarque. Elle fait supposer qu'il n'avait pas encore les deux titres dont il fut si fier, et qu'il ne manquait pas d'étaler en toute occasion.

« M'"' d'Étiolé (qui n'était pas encore marquise de Pompadour, le plus beau nom de France, comme le lui mandait Voltaire, en 1145) obtint pour M. de Voltaire, est-il dit dans le Commentaire historique, le don gratuit d'une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre. C'était un présent d'environ 00,000 livres, et présent d'autant plus agréable que, peu de temps après, il obtint la grâce singulière de vendre cette place, et d'en conserver le titre, les privilèges et les fonctions. i> Suivant Longchamp (p. 29-2), il n'y avait que quelques mois qu'il en était pourvu, lorsqu'il s'en démit pour une somme de 30,000 francs. Voltaire la

regarda comme une récompense de sa Princesse de Na^ varre; cette pièce n'ayant été jouée que le 23 février ce ne peut être qu'après qu'il fut admis au nombre des gentilshommes de la chambre. Le ^^ mai, il apprenait à l'abbé de Valori que le roi lui avait promis la première de ces places vacantes, et l'avait nommé historior/raphe de France. Depuis quand Tétait-il? Depuis la' lin de nu, d'après le Commentaire historique. Celte date n'est pas exacte. En mars 1745, le Mercure de France publiait cette nouvelle : « S. M. a accordé à M. de Voltaire îe brevet d'historiographe du roi avec tous les honneurs et prérogatives attachés à celte cltarge, et 2,000 francs de pension. . Il est probable que le Mercure de France n'était pas mal renseigné. D'ailleurs dans sa lettre, du 8 février, au marquis d'Argenson, Voltaire parait demander la petite place dliistoriograpJie et régler la pension qui y serait attachée. Tout porte à croire qu'il n'en reçut le brevet qu'après la représentation de h Princesse de Navarre qu'il n'avait commencée que sur commande. Dans ses Mémoires, il remercie la maîtresse du roi de ce nouveau bienfait. Cependant il écrivit, dans le mois d'août 1750, au duc de Richelieu : ^< Vos bontés me firent obtenir les places de gentilhomme ordinaire du roi et de son historiographe. Vous savez si j'en conserve une juste reconnaissance. » D'après la note qu'il en\ oya auv frères Parfaict, et dont nous parlerons plus tard, il fut gentilhomme ordinaire de la chambre du roi en 1747, et surnuméraire en 1749. La première de ces dates est une erreur, car, dès le I" mai 1740, il avoua à Maupertuis que le' roi lui avait lait i)résent de la première place de gentilhomme de la

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chambre en même temps qu'il venait d'être enfin reçu à l'Académie française. Aussi YAlmanach royal de 1"Î4"Ï (p. 3-24) ajouta-t-il à son titre d'académicien celui de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. 11 ne dut vendre cette charge que sur la fin de 1749, puisque Loniïcbamp toucha pour lui, conmie nous le verrons tout à l'heure, 1,620 livres comme appointements de cette sinécure pour l'année 1149. Longchamp a donc eu tort de ne mettre que quelques mois d'intervalle entre l'acceptation et la remise de cette prérogative qui rendit Voltaire si content. Celui-ci a eu également tort de ne compter deux années entières que pour quelque temps, puisqu'il reste avéré qu'il était gentilhomme avant 1141, et qu'il reçut les émoluments de ce titre pour l'année 1149.

Telle fut en 1145 la joie de Voltaire de travailler à la cour et d'être attaché à la cour, qu'il n'a pas versé une seule larme sur la tombe de son fi-ère et n'a pas consacré une ligne à cette succession. A la page 130 du tome 1" de ses Mémoires sur te Jacobinisme, Barruel dit avoir appris, de personnes qui avaient b3aucoup connu Voltaire, l'anecdote suivante : « Voltaire avait dans l'abbé Arouet un frère janséniste zélé, et mettant dans ses mœurs toute l'austérité qu'affectait cette secte. L'abbé Arouet, héritier d'une fortune considérable, refusait de voir un frère impie, et disait hautement qu'il ne disposerait jamais de rien en sa faveur. Mais il était d'une santé infirme et qui annonçait une mort prochaine. Voltaire n'avait pas renoncé à l'héritage; il se fit janséniste et joua le dévot personnage. Tout à coup on le vit arborer le rigoureux costume, le grand

chapeau aux ailes rabattues; il se mit à courir les églises. Il s'y rendait surtout aux mêmes heures que l'abbé Arouet, et là, avec tout l'air contrit et humilié du diacre Paris, à genoux au milieu de la nef ou bien debout, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur la terre ou sur lautel, ou bien sur l'orateur chrétien, il écoutait ou il priait avec toute la componction d'un pécheur revenu de ses égarements. L'abbé crut voir son frère converti; il l'exhorta à la persévérance, lui donna tous ses biens et mourut. » Au contraire, Longchamp (p. 330) rapporte que Voltaire dut partager cet héritage avec sa sœur. Mais cette sœur, Marie Arouet, mère de l'abbé Mignot, de M'"^ Denis, et de M'"^ de Fontaine, Voltaire avait pleuré sa mort dès le 15 octobre 1126, dans une lettre à M'" Bessières, et, le 13 novembre 1131, il annonçait à Thieriot qu'il venait de perdre Pierre-François Mignot, l'époux de Marie Arouet. Chaudon (t. II, p. 10) prétend aussi qu'Armand Arouet ne laissa à son frère que la plus grande partie de ses biens. Wagnière (p. 24) et Luchet (t. I, p. 61) parlent de cette succession, mais sans faire remarquer que Voltaire en fut le seul héritier. Condorcet se contente d'avouer qu'il dut à son père et à son frère une fortune honnête. Enfin J.-L. Mallet(l)est persuadé que ce qu'il recueillit de son frère doubla son patrimoine. De toutes ces versions, il résulte seulement qu'il ne fut point déshérité; mais aucune ne nous apprend ce que lui valut ce testament. Nous en sommes donc réduits à des conjectures. Le 29décembre 1121 , suivant Lepan (p. 56), François Arouet

(1) Œuvres de Voltaire. Paris, Dupont, 1S23. In-8% t. I, p. 521*.

s'était démis de sa place en faveur d'Armand. Si les économies du père, au dire de Duvernet (p. 11), étaient très médiocres, comparées à celles de son successeur, il est permis de conclure que ce dernier, de 11:21 à llio, a au moins iraiiné autant (ju'il avait reçu de son père, puisqu'il fut célibataire, et que par conséquent il possédait plus de :20(),000 livres à son décès. C'est donc '20i),()00 livres à ajouter sur les registres de Voltaire, s'il n'eut point son neveu et ses deux nièces pour coliéritiers, ce qui me parait le plus prol)al)le.

Quelques années après, il était en Prusse, où il touchait une pension de 16,000 francs, suivant M. Deuchot. Je n'adopte pas ce chiffre. Si l'on excepte un billet de 1132 dans lequel Voltaire remercie Frédéric des 5,000 écus qui! lui donne par an pour m' rien faire, il dit jouir d'un traitement de 20,000 livres dans son Commentaire historique, dans ses Mémoires, et dans ses lettres, du 14 août l'oO, à M"" Denis, du môme mois, au duc de Richelieu, du 13 mars Hol à d'Argental, du l" juin suivant, à de Moncrif et du 31 août de la môme année, au duc de Richelieu. L'auteur resté inconnu des Mémoires et anecdotes pour servir à Iliistoire de Voltaire, au Temple de la Gloire, 1180, 2 vol. in-18, Duvernet (p. 1G2), Gondorcet, Thiébault (t. A', p. 240), et tous les biographes de Frédéric le Grand répètent que sa pension était de 20,000 livres. On ne peut leur opposer que Collé (t. I, p. 337), qui la croit de 16,000 francs; Luchet (t. I, p. 198), qui la réduit à 5,000 écus; Taillefer (1), qui enchérit de 2,000 écus

1 Tableau historique de V esprit et du caractère des litérateurs français. Versailles, 178-^. Iii-8% t. IV, p. î»o.

sur Luchet, et Cliaudon (t. II, p. 11), qui parle de 23,000 livres. Collé, Luchet, Taillefer et Chaudon n'ayant point indicjuéla raison pour laquelle ils ne s'en rapportaient pas à la parole de Voltaire, nous devons nous appuyer sur son témoignage. Déjà en 1740, il avait reçu du roi Frédéric un petit sacde médailles d'or. Il est vrai que Duvernet, qui raconte cette anecdote dans la première édition de sa Vie de Voltaire, l'a retranchée de la seconde.

« Pendant son séjour en Prusse, Voltaire, dit Longchamp (p. 333), prit part à l'établissement d'une espèce de compagnie des Indes que le roi formait au portd'Eraden, et mit 2 millions dans cette entreprise ; mais, au bout de deux à trois ans, la compagnie s'étant dissoute, faute de succès, il retira ses fonds et le^ plaça chez plusieurs princes d'Allemagne. » Duvernet (p. 169) raconte que ce fut 100,000 écus que Voltaire plaça chez le duc de Wurtemberg, et 1 million seulement qu'il avait engagé dans cette compagnie des Indes. Il ajoute que Voltaire négocia aussi des lettres de change pour lesquelles il eut un procès avec un juif.

Chaudon (t. II, p. 11) et Luchet (t. I, p. 62) rapportent que, quand Voltaire passa à Lyon, il remit 300,000 francs au banquier Tronchin; mais ils ont tort de regarder cette somme comme le fruit de la générosité du roi de Prusse. Grimm (1) est persuadé que ce fut im trésor de 800,000 francs que Voltaire plaça chez ce banquier de Lyon.

Depuis, la fortune de Voltaire s'accrut de jour en

(1) Correspondance liltéraire. Mars 1765.

joup. C'est aux économies de Voltaire que tous les biographes en attribuent la source.

lîl. — Des banqueroutes essuyées par Voltaire,

Il convient maintenant de con>acrer quel(]ues lignes aux pertes qu'éprouva Voltaire.

Nous avons vu la banqueroute que lui fit essuyer le juif Acosta, à Londres.

Demoulin,chargédesesafraires, lui dissipa 24,000 fr., au dire de Ghaudon (t. 11, p. H), et seulement 20,000, suivant Duvernet (p. 113). Dès le 30 mai 1733, Voltaire mandait à Cideville : « Le malheureux Demoulin m'a volé une grande partie de monhien. » Cette phrase mérite d'être notée, parce qu'il l'emploiera désormais chaque fois qu'il éprouvera quelque retard dans ses remboursements. Le 23 décembre 1737, il répétait à Cideville : « Demoulin m'avait dissipé 20,000 francs que je lui avais confiés. » Tout n'était point perdu sans ressources, car dans le mois de septembre il écrit à Moussinot : « Je veux pardonner à Demoulin; mais ce Demoulin devrait déjà avoir donné de l'argent comptant et des lettres de change sur personnes solvables. » Demoulin était rentré dans les bonnes grâces de Voltaire; il s'offrait de se charger de nouveau de ses commissions avec le zèle d'un amant pour sa maîtresse; Voltaire lui pardonna ses torts et accepta celte reconnaissance : « Je soussigné, reconnais que M. de Voltaire, ayant prêté à ma femme et à moi la somme de 27,000 livres, et, vu le mauvais état de nos affaires, ayant bien voulu se restreindre à la somme de 3,000 li-

vres, par contrat obligatoire passé entre nous, chez Ballot, notaire, le 12 juin 1736, il nous a remis et accordé 750 livres, restant des 3,000 livres à payer, et m'en a donné une rétrocession pleine et entière. Ce 19 de janvier 1743. Signé Demoulin. » Malgré cette transaction, Voltaire, dans sa lettre du 20 décembre 1753, à M™'' Denis, i)ortait à 30,000 livres la l>anqueroute de Demoulin. Ce n'était passa faute, s'il perdit avec lui; car, le 30 juin 1737, il avait dit à Moussinot : « Il faut poursuivre ce fripon insigne de Demoulin qui m'a volé 20,000 livres. 11 faut du moins (ju'il me paye le peu qu'il n'a pu me voler. »

Duvernet (p. 113) cite une autre perte de la somme de 2,000 francs. En effet, à la faveur du nom sonore de Mac-Carthy, d'origine irlandaise, le fils d'un chirurgien de Nantes emprunta à Voltaire par obligations 500 livres en 1730 et 2,000 en 1732, mais ne parut pas le jour de l'échéance; non seulement dans ses lettres, mais dans ses odes, dans un chant de la Guerre civile de Genève, Voltaire se souvint de cette conduite, et dans son Commentaire historique^ il regretta que cette somme assez considérable, de 2,500 livres prêtées pardevant notaire, n'eût servi qu'à faire à Constantinople un mahométan de son débiteur.

Un nommé Lefebvre d'Amsterdam, dit Duvernet (p. 113), emporta aussi 2,000 francs à Voltaire.

Nous avons vu Moussinot s'occuper d'achat et de vente de tableaux. Voltaire n'oubliait point ce commerce dans ses voyages. Aussi lui mandait-il dans le mois de janvier : « Quant aux tableaux que vous voudriez envoyer en Prusse, le roi aime fort les Watteau,

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82 DES BANQUEROUTES ESSUYEES

les Lancret et les Patel. J'ai vu chez lui de tout cela, mais je soupçonne quatre petits Watteau qu'il a dans son cabinet d'être d'excellentes copies. Je me souviens, entre autres, d'une espèce de noce de village où il y a un vieillard en cheveux blancs très remarquable; ne connaissez-vous point ce tableau? Tout fourmille en Allemagne de copies qu'on fait passer pour des originaux. Quand le roi sera de retour à Berlin, je pourrai lui procurer quelque morceau de votre cabinet où il ne sera pas trompé. » Mais toutes ces spéculations ne furent pas heureuses. « Un nommé Gollens, sous prétexte d'acheter des tableaux pour l'abbé Moussinot, qui s'amusait de ce commerce, raconte Duvernet (p. 114), dissipa à Voltaire 1,G00 florins. Cela occasionna à l'abbé un voyage inutile à Bruxelles, où était Voltaire. » C'est pourquoi ce dernier écrivit, le "Ky décembre nSO, à Moussinot : « A l'égard de l'affaire du sieur Collens, je persiste dans mon idée qu'il faut m'en tenir uniquement à me faire rembourser de l'argent que j'ai avancé, compter votre voyage uniquement pour une partie de plaisir qui n'a pas trop coûté, et engager Collens à se charger du remboursement de la façon que je le propose. Toute l'affaire est tellement embrouillée, que Collens peut encore me demander de la fausse déclaration, parce qu'il a un billet de moi écrit à son correspondant de Valenciennes, par lequel je chargeais mon valet de chambre de la déclaration dont Collens est Tunique cause : il pourrait se servir de cette lettre. Je gagnerais le procès, du moins, je le crois, mais il serait encore désagréable de le gagner. Il faut donc qu'il y ait entre lui et vous un compromis J)ien net avant que

je fasse rien ici. Considérez, je vous prie, qu'il paraît que les tableaux lui appartiennent, et que si je payais encore le rachat de tableaux, il pourrait les revendiquer. Il pourrait dire : J'ai au moins moitié dans tout, et je ne dois rien payer du rachat. Au lieu que si vous l'engagez à convenir par écrit que vous avez prêté, avancé 1,800 florins ou environ pour le total des tableaux, que ces 1,800 florins doivent vous être remboursés préalablement à tout, il fait une chose très juste et il finit toute discussion. Mais je n'irai pas, moi, donner encore ici 2,000 livres au moins pour hasarder de les perdre encore. Je recule tant que je peux; mais je ne peux pas différer toujours, il faut finir. Le pisaller serait d'abandonner le tout aux commis pour les 300 florins de taxation, et que vous gardiez l'argent que vous aurez touché des autres tableaux vendus à Paris. Gardez toujours à tout événement l'argent qui proviendra de la vente de ce qu'il a emporté, et que vous pouvez toucher ; car il peut très bien arriver que ceci tourne fort mal. Je n'avancerai pas un sou à Bruxelles sans avoir un billet de Collens qui me réponde de ce que j'ai avancé. Cela me paraît si simple, que je n'y vois aucun prétexte de refus. » Le mois de janvier suivant, il lui dit encore : « Il est très certain que je vais travailler à retirer les trois caisses de Bruxelles, mais il est aussi très certain que c'est de tout point une malheureuse affaire. Collens est pauvre, dérangé, voluptueux et inappliqué. Vous ne reverrez jamais un sou de tout ce qui lui a passé par les mains. Il faut absolument finir avec lui; mais il n'y a que vous au monde qui le puissiez. Il faut lui donner un rendez-vous, le

chercher, le trouver, ne le point quitter que vous n^ayez signé avec lui un compromis. Il reste ici environ pour i,800 florins de tableaux sur le pied de l'achat. Il en a emporté environ autant. Il faut donc proposer qu'il vous abandonne en entier la perte et le gain de ces trois caisses. Cela est d'autant plus juste, qu'en ce cas, si nous payons encore pour la (axe 1,000 fllorins, noire part nous reviendra à -2,800 florins. Il vous devrait même une indemnité. Il y a une seconde propositi(m à lui faire, c'est qu'il vous compte» à Paris 1,800 florins, et qu'il prenne le tout pour lui. Nous y perdrons, mais il vaut mieux s'en tenir ainsi que de s'embourber davantage. Ne le quittez pas qu'il n'ait pris un de ces parlis. Car depuis longtemps je prévois un procès. Il voudra me faire passer sa fausse déclaration. En vain il a avoué devant un avocat de Bruxelles que c'était sa faute. Je sais qu'on l'excite à me poursuivre. Ainsi il se trouverait que j'aurais prêté plus de 1,800 florins et que j'aurais un procès au bout. C'est la circonstance où je suis avec hii qui me met entièrement hors d'état de lui rien proposer. C'est à vous à con.sommer cette afl'aire. Eh bien, j'aurai perdu les frais de votre voyage : le mal est médiocre, et le plaisir de vous voir ne peut pas être trop payé. D'ailleurs il y a des occasions où il faut savoir perdre. » Quelque embrouillée que soit cette affaire sur laquelle Duvernet a glissé si légèrement, elle force de tirer des conclusions peu honorables pour les deux parties. Si Collens n'eût été qu'un négociant insolvable, Voltaire n'eût point exigé de lui un compromis. Si Collens était un fripon, Voltaire devait le poursuivre. Pourcruoi a-t-il reculé devant un procès? C'est que ce procès,

il eût été désagréable de le gagner. N'est-ce pas avouer que Voltaire n'avait pas pour lui la justice et la loi, et qu'il avait souscrit un pacte que les tribunaux auraient jugé sévèrement? S'il eût agi loyalement et consciencieusement, il n'eût pas été obligé de perdre tant de florins pour ne pas se commettre.

Luchet,Duvernet, Chaudon, Longchamp etWagnière conviennent que le commerce de Cadix lui rapporta longtemps de grands bénéfices. Aussi ne négligea-t-il pas cette mine. Le 12 mars 1754, il avouait que ce qu'il avait placé à Cadix était un objet assez considérable. Mais la fortune ne lui fut pas favorable en tout temps. Ses correspondants finirent par une banqueroute. Voltaire perdit alors 80,000 francs, suivant Wagnière, et 100,000 écus, si j'en crois Duvernet (p. 113). En quelle année fut-il si malheureux? C'est le 4 mars 1767 qu'il dit à Damilaville : « J'écris à Cadix au sujet de la banqueroute des Gilli, mais j'espère très peu de chose. Les Gilli n'ont fait que de mauvaises affaires. y> Le même jour, il apprend au marquis de Florian que la banqueroute des Gilli est forte. Combien lui emporta-t-elle? 20,000 écus, dit-il, le V' juillet 1768, à Saurin; 40,000 écus, mande-t-il, le 14 juillet 1769, à Morellet, et, le 8 mai, de la même année, à d'ArgentaL

Dans cette dernière lettre, il disait : « J'ai perdu en ma vie cinq ou six fois plus que je n'ai eu de patrimoine. » Quelles sont donc les autres banqueroutes qu'il avait essuyées?

Le 30 avril 1737, il écrivait à Moussinot : « On me mande que les billets des fermes sont à. 7 0/0, mais il n'y a pas d'apparence. Je vous prie donc, si cette nou-

80 DES BANQUEROUTES ESSUVKKS

velle des 7 0 0 est fausse, de mettre la moitié de tout l'argent comptant entre les mains de M. Michel, dont vous connaissez la fortune et la probit<', pour le plus court temps que vous pourrez, à raison de 5 0/0 par an. Je voudrais que l'engagement ne fût que pour six mois. » Ce délai expiré, il lui dit, le 2!8 décembre, d'engager Michel à garder ce dépôt au même prix jusqu'au mois de marj? suivant. Ce dépôt était fort, car, le

10 janvier 1138, Voltaire recommandait à Moussinot de retirer ^5,000 livres de chez Michel, si l'on pouvait les placer en viager sur un homme solide. Il parait avoir donné la préférence à Michel, car, le 3 avril 1138, il s'exprime ainsi, dans sa lettre à Moussinot : « Je vous renvoie la reconnaissance de M. Michel et persiste à lui donner 20,000 livres en rentes viagères et à lui laisser 20,000 livres au denier cinq par des billets renouvelables de trois mois en trois mois. » L'année suivante, il avait encore des fonds de disponibles, et des intérêts à recevoir de Michel. Il s'adresse donc ainsi à Moussinot, le 3 avril : « Au lieu de recevoir 2,000 livres de M. Michel, je vous prie de l'engager à prendre 10,000 livres pour un an, lesquelles, avec les 2,000 livres qu'il me doit, feront 12,000 livres, et cesdits 12,000 francs entre les mains de M. Michel serviront dans un an ou deux. » Mais Michel déposa son bilan. De là ces mots de Voltaire, du 20 juillet 1140, à Moussinot : c Je reçois votre lettre par laquelle vous me mandez la banqueroute générale de ce receveur général nommé Michel.

11 m'emporte donc une assez bonne partie de mon bien. J'avoue que je ne m'attendais pas à cette banqueroute, et que je ne conçois pas comment un receveur général

des finances de Sa Majesté Très Chrétienne, homme fort riche, a pu tomber si lourdement. Ayez la bonté de parler au caissier de Michel. Tâchez qu'il vous apprenne au moins la manière dont nous pourrions nous y prendre pour ne pas tout perdre. Peut-être M. de Nicolaï pourrait nous faire retrouver quelque chose. * Autre missive, le 14 auguste : « Je vous prie de ne point répandre dans le monde que j'avais une rente viagère sur M. Michel. Il suffit de dire que j'avais de l'argent placé sur lui. Il n'y a que M. de Nicolaï auquel il faille confier la chose. » La banqueroute de Michel coûta 40,000 livres à Voltaire, suivant Duvernet (p. 1 13), et seulement 32,500 livres, soit en rentes, soit en argent comptant, si j'en crois la lettre de Voltaire, du () octobre 1141, à Thieriot.

Il faut croire que Michel n'emporta pas tout le bien de son créancier, car Voltaire eut encore à essuyer de grandes pertes chez un autre financier, plusieurs années après. Il s'agit de la banqueroute de Samuel -Jacques Bernard, comte de Coubert, surintendant de la maison de la reine, et maître des requêtes. Voltaire lui reproche de lui avoir volé 50,000 francs, suivant sa lettre, du 3 mars 1151, à d'Argental; 60,000 francs, selon ses missives, du 8 décembre 1160, à Thieriot et une autre, du même mois, à Diderot, et 80,000 livres, d'après son billet, du 21 janvier 1164, à Damilaville.

C'était vers 1153 que Bernard avait fait banqueroute. Entre la sienne et celle de Michel, il faut placer celle du juif Médina. Le 21 mars 1138, Voltaire mandait à Moussinot : « Quand on viendra de la part de M. Médina demander 300 florins, dites : J'ai reçu commis-

sion de les prêter, hoc verum; mais les prêter en l'air, hoc absimlum. Qu'un bon banquier fasse son billet payable dans un an, et je les prête. Il faut prêter et non perdre, être bon et non dupe. » Médina offrit des garanties et obtint ce qu'il demandait. Son exactitude le jour des écbéances inspira une confiance aveugle à Voltaire. Bientôt ce dernier finit par lui abandonner 20,000 francs, suivant Duvernet (p. 114), iO,000, selon Clmudon (t. II, p. 12), probablement moins bien informé que ce dernier. Voltaire ne recouvra point ces fonds. Dans son Dictionnaire philosophique, à la section IV du mot Juifs, écrite en 1171, il en parle en ces termes : « M. Médina me fit à Londres une banqueroute de 20,000 francs, il y a quarante-quatre ans; il me dit « que ce n'était pas sa faute, qu'il était malheureux, qu'il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c'est-à-dire en honnête homme, en bon Israélite. » Il m'attendrit, et je perdis 80 0/0. »

A part ces banqueroutes, Voltaire perdit-il beaucoup? Ce n'est pas probable. S'il a dit, le lo mai 1758, à d'Argental avoir dissipé le quart de son bien en mauvaisesspéculalions, il faut se rappeler qu'il se plaignait, dès le mois de décembre 1722 à Thieriot, de s'être ruiné en frais dans ses poursuites contre Beauregard; et pareillement, dans sa lettre, du mois de janvier 1743, à M'"' de Ghambonin, il avouait qu'il s'était ruiné à Bruxelles, où il n'avait pu cependant éprouver que les désagréments de Collens. Il ne faut pas oublier comment il parlait des sommes si modiques que Mac-Carthy lui avait emportées.

Cependant voici Wagnière (p. 24) qui nous dit :

« Il m'a souvent assuré qu'il avait perdu deux fois les fonds de ses rentes dans le temps qu'il n'en avait que 70,000 par an. » Cette phrase supposerait que Voltaire aurait perdu le capital de 140,000 francs de rentes, c'est-à-dire près de 3 millions, à une époque où il lui aurait fallu encore le capital de 70,000 livres de rentes. En quelle année aurait-il joui de ce dernier revenu? Ce doit être vers 1742. Mais il n'avait encore essuyé que la banqueroute d'Acosta, de Mac-Carthy, de Michel, de Médina et de Lefebvre, puisque celle des Gilli et de Bernard ne fut déclarée que longtemps après, et dans un moment où il avait plus de 100,000 livres de rentes. Sans doute d'autres débiteurs lui emportèrent de petites sommes, mais elles n'entreront point en compte, puisque nous ne les connaissons pas.

Ajoutons qu'il perdit aussi quelquefois au jeu. Ainsi, dans le mois de septembre 1722, il manda à la présidente de Bernières : « Puisque vous savez mes fredaines de Forges, il faut bien vous avouer que j'ai perdu près de 100 louis au pharaon, selon ma louable coutume de faire tous les ans quelque lessive au jeu. » Le 3 septembre 1732, il écrivait à de Cideville : « J'ai eu la sottise de perdre 12,000 francs au biribi, chez M"'" de Fontaines-Martel. » Il est vrai que, pour réparer ces malheurs, il avait recours à de singuliers tours. Ainsi à Berlin, « un grand prince, rapporte Formey (1), avait la complaisance de jouer aux échecs avec lui et de lui laisser gagner les pistoles des enjeux. Quelquefois même la pistole disparaissait avant la fin

(1) Souvenirs d'un citoyen, 2» cdit. Paris, 1791. In-12, t. I, p. 535.

'ir-

de la partie; on la cherchait et on ne la trouvait point. » Voltaire n'avait donc pas tort d'avouer, le 1" mars l'Oi, à Dalembert qu'il regardait le jeu comme un commerce de fripons.

Maintenant que nous savons les sources et les accroissements de la fortune de Voltaire et les pertes qu'il essuva, donnons l'état de ses revenus aux diffé- ] rentes époques de sa vie.

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