‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 21 sur 55 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

pagne. Le roi rejeta opiniâtrement cette prière. « Je serai fort aise, écrivait-il au poète, que M"' Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas. » Voltaire indigné disait à Marmontel : « Voyez-vous cette lésine dans un roi? Il a des tonneaux d'or, et il ne veut pas donner 1,000 pauvres louis pour le plaisir de voir M""' Denis à Berlin. Il les donnera, ou moi-môme je n'irai point. » Ce fut Voltaire qui céda. Il avait vainement employé le nom de sa nièce pour obtenir une plus forte indemnité de déplacement; il songea alors àd'autres ruses plus efficaces. Le 8 mai, il mandait à Frédéric : « Je vais parler, non pas au roi, mais à l'homme qui entre dans le détail des misères humaines. J'ai ce qu'on appelle à Paris monté une maison, où je vis en philosophe avec ma famille et mes amis. Voilà ma situation ; malgré cela, il m'est impossible de faire actuellement une dépense extraordinaire; premièrement, parce qu'il m'en a beaucoup coûté pour établir mon petit ménage ; en second lieu, parce que les affaires de M'"' du Chastelet, mêlées avec ma fortune, m'ont coûté encore davantage. Je ne peux ni avoir un bon carrosse de voyage, ni partir avec les secours nécessaires à un malade, ni pourvoir à mon ménage pendant mon absence, etc., à moins de 4,000 écus d'Allemagne. Si Mettra, un des marchands correspondants de Berlin., veut me les avancer, je lui ferai une obligation et le rembourserai sur la partie de mon bien la plus claire qu'on liquide actuellement. Gela est peut-être ridicule à proposer ; mais je peux assurer Votre Majesté que cet arrangement ne me gênera point. Vous n'auriez, sire, qu'à faire dire un mot à Berlin au correspondant de Mettra, ou de quelque

autre banquier résidant à Paris, cela serait fait à la réception de la lettre, et quatre jours après je partirais. » Le roi de Prusse était trop clairvoyant pour ne pas reconnaître les mensonges accumulés dans cette lettre. Mais, comme il avait besoin de Voltaire, il se résigna dit Duvernet (p. 1S8), à lui accorder 1G,000 francs pour ses frais de voyage. Voltaire fit ses adieux à tous ses amis ; il alla même à Compiègne prendre congé de la cour. La dernière semaine de juillet, il était installé à Berlin. Le ^24, il saluait d'Argental du ciel de Postdam.

C'était en 1750. Un des premiers soins de Voltaire à

la cour de Prusse fut d'obtenir une pension de 4,000 francs par an pour sa nièce (1). Quant à lui, il accepta la clef de chambellan et un contrat par lequel, dit Duvernet (p. 16-2), le roi s'obligeait à lui payer un traitement de 20,000 livres chaque année. Il fut installé dans l'ancien appartement du maréchal de Saxe, au-dessous de la chambre de Frédéric (2). La mère et la femme de ce monarque lui dirent qu'il aurait toujours son couvert chez elles, quand il le voudrait. Il soupait tous les soirs avec le roi ; quand sa santé ne lui permettait pas de jouir de cet honneur, il savait s'en faire dispenser (3). S'il voyageait, c'était aux dépens du roi ; avait-il une visite à rendre, les cochers du roi étaient à ses ordres ;

(l) Lciire au duc de Richelieu, du mois d'août 1750. (^2) Commentaire historique. - Mémoires de Voltaire. (3) LcUre au duc de Richelieu, du mois d'août 1750.

quand il voulait manger chez lui, les cuisiniers du roi étaient chargés de lui servir une table décente et de six couverts (1). « Voltaire avait la malice, rapporte Dampmartin, page 211 du tome IV de son édition des Souvenirs de Thiébault.) de prier huit ou dix personnes. On trouvait de quoi dîner; mais les gens de l'office n'étant pas prévenus, il manquait toujours quelques articles, soit café, soit sucre, soit liqueurs. Voltaire s'égayait alors par des railleries et par des épigrammes sur l'humeur parcimonieuse de son hôte royal. »

Bois de chauffage, dépenses d'éclairage et de lable, tout avait été réglé. « Voltaire avait droit, raconte Thiébault (t. V, p. 246), à deux bougies par jour, et par mois à tant de livres de sucre, café, thé et chocolat. Or, il arriva qu'on nelui remettait que du sucre mal raffiné, du café mariné, du thé éventé, et du chocolat mal fabriqué. Il put bien soupçonner que Frédéric n'était pas si mal obéi sans le vouloir; et soit pour éclaircir ce doute, soit pour tout autre motif, il se plaignit de ces vilenies. » A la cour de Lunéville, il s'était adresssé à Stanislas pour avoir du pain, du vin, de la chandelle qu'il avait en vain demandés à M. AUiot, conseiller aulique. A Berlin, ce fut aussi au roi, ajoute Thiébault, qu'il porta ses réclamations : « Ce que vous me dites, répondit Frédéric, « me fait une peine infinie. Un homme comme vous, « traité chez moi de cette manière, tandis que l'on con- « naît mon amitié pour vous! En vérité, cela est « affreux. Mais voilà les hommes : ce sont tous des « canailles ! Cependant vous avez très bien fait de m'en

(l) Commentaire historique. — Mémoires de VoUaire.

202 VOLTAIRE A LA COUR DU ROf DE PRUSSE.

« parler; soyez assuré que je donnerai des ordres si c< positifs qu'on se corrigera. » Quels que fussent les ordres que Frédéric donna, on ne se corrigea point; et Voltaire, plus indigné qu'auparavant, ne manqua pas de renouveler ses plaintes : « Il est affreux, répliqua le « roi, que l'on m'obéisse si mal. Mais vous savez les « ordres que j'ai donnés; que puis-je faire de plus? Je c' ne ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau « de sucre ou pour une pincée de mauvais thé; ils le <* savent et se moquent de moi. Ce qui me fait le plus ^' de peine, c'est de voir M. de Voltaire distrait de ses <' idées sublimes pour de semblables misères. Ali ! n'em- " ployons pas à de si petites bagatelles les moments ^' que nous pouvons donner aux muses et à l'amitié! « Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer de « ces petites fournitures; elles vous occasionnent des « soucis peu dignes de vous : eh bien! n'en parlons <' plus, je donnerai ordre qu'on les supprime. » Cette conclusion étonna Voltaire, et par elle-même, et par la tournure que son royal ami sut y donner. « Ah! se dit-il en lui-même, c'est donc ici sauve ou gagne qui peut! En ce cas, sauvons et gagnons ce que nous pourrons! Le pire, en ces rencontres, est d'être dupe. » Ce fut alors qu'il fit revendre en paquets les douzes livres de bougies qu'on lui donnait par mois. Nous reviendrons sur cette anecdote.

Voltaire avait été signalé comme un homme bassement intéressé; après ces petitesses, Frédéric ne dut pas changer d'opinion sur son caractère. 11 était luimême trop profondément avare, pour n'être pas irrité de ces misères connues de toute sa cour; il se contenta

d'en rire et de traiter son chambellan avec la même familiarité. 11 lui donna du quinquina dans ses maladies ; il lui conserva le même appartement à Postdam et à Berlin (1) ; il le laissa folâtrer au milieu des princes et des princesses avec lesquels il jouait la comédie. Il lui permit de s'établir quelque temps au Marquisat près de Postdam (-2). Dans cet ermitage. Voltaire se régala de laitage, de potage, et n'épargna ni la casse ni les jiilules (3) ; comme il n'avait pas la force de se rendre à pied au chàleau dont il était un peu éloigné, il s'avisa d'acheter des che^ aux de carrosse, afin de faire sa cour à son roi avec plus d'assiduité. Il en voulait avoir quatre; il se contenta de deux. Cette paire de (juadrupèdes, il la trouva pour cent écus (4) ; son cocher ne l'estima que vingt. Alors Voltaire tenta de résilier un marché qui annonçait que l'universalité de ses connaissances avait des bornes (o). Ainsi il ne cessa de fréquenter Frédéric ; il soupait avec lui quand il voulait, et passait ses soirées avec les grands et les philosophes. Dans un moment de bouderie, il accepta un logement chez M. de Francheville, son ami (G), et il résida onze jours dans la maison dim marchand, où il eut un ménage composé d'une cuisinière et d'un domestique ("). Ce fut la seule dépense que lui occasionna son séjour en Prusse. Le roi ayant pourvu à toutes les

(1) LelUo à d'Argenlal, du 15 mars 1T51.

(2) Lettre à d'Argeiitul, du 22 février ITol.

(3) Lettres à Dargel, du mois de janvier et du 11 mars 1"51.

(4) Lettre au même, du 8 mars 1751, cl une autre n" 1710, édit. Bcucliot.

(5) Ibidem.

(6j CoUiui, p. 45. — (7) P. 53.

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