VOLTAIRE A LA RECFIERCHE D'UNE RÉSIDENCE
fournitures de l'éclairage, du chauffage et d'une table de plusieurs couverts, Voltaire n'avait à payer que les appointements de deux jeunes copistes, de Francheville et Collini, qui demeuraient chez lui et dînaient avec lui, servis des cuisines du roi (1).
Il fallut de graves imprudences, de grands scandales, de violentes querelles pour chasser Voltaire d'une cour où il n'avait aucune dépense à faire, et où il recevait i20,000 livres d'appointements pour corriger les manuscrits d'un roi qui le comblait d'honneurs, et le traitait moins en favori qu'en maîtresse adorée.
VI. — Voltaire à la recherche (inné résidence somptueuse au meilleur marché possible.
Le ^r. mars l"5:î, Voltaire embrassait le Salomon du Nord pour la dernière fois {"1). Il monta dans un carrosse coupé, large, commode, bien suspendu, garni partout de poches et de magasins. Le derrière était chargé de deux malles, et le devant, de quelques valises. Sur le banc étaient placés deux domestiques. Collini occupait l'intérieur avec son maître, au milieu de trois portefeuilles de manuscrits, de cassette remplie d'or, de paquets de lettres de change et d'effets précieux. Quatre chevaux de poste, et quelquefois six, selon la nature des chemins, complétaient l'équipage (3) . Différentes affaires plus ou moins importantes retinrent nos voyageurs pendant vingt-trois jours à Leipsig (4).
(1) Colliiii, p. 34. - (2) P. 57. - ^3) I». 1± —(4) P. 64.
De là, Voltaire se rendit à Gotha, où le duc et la duchesse de Saxe-Gotha le prièrent d'accepter un appartement dans leur château; il y passa trente-trois jours à faire des recherches pour ses Annales de VEmpire (1). Après les avaries essuyées à Francfort, il se reposa trois semaines à Mayence; toute la noblesse chercha à lui faire oublier les désagréments qu'il venait d'éprouver (2). Nouvelle halte, nouvelle ovation à Manheim, après avoir couché à Worms, où il se donna pour un gentilhomme italien (3), « Manheim était alors la résidence des électeurs palatins, raconte Collini (p. 106). La cour était pour quelque temps à Schwetzingen, maison de plaisance du souverain. Voltaire prit quelques jours pour mettre d^ l'ordre dans ses affaires. Il arrangea ses papiers, et changea en numéraire de France l'argent échappé au naufrage de Francfort. Un juif, qui n'oublia pas ses propres intérêts, négocia cette affaire. Dès que l'électeur Charles-Théodore eut appris l'arrivée à Manheim de l'illustre voyageur, il s'empressa de lui envoyer un de ses équipages pour le transporter à Schwetzingen. Il y fut logé, lui et toute sa suite, et n'eut pas d'autre table que celle du souverain. Tous les acteurs du spectacle français vinrent en corps présenter leurs hommages à l'homme célèbre qui avait étendu leur art par tant de chefs-d'œuvre. Ils sollicitèrent la permission de venir particulièrement prendre de lui des leçons sur l'esprit de leurs rôles et sur la déclamation. Tous les jours, après dîner, Charles-Théodore avait, dans son cabinet, un entretien avec Vol-
(1) Collini, p. 65. - (2) P. 98. — (3) P. 104.
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taire. 11 voulut qu'il visitât les galeries et les collections qu'il avait formées clans le palais de Manheim. Un équipage Ty conduisit. Voltaire passa quinze jours à Sehwetzingen, fêté, recherché et comblé d'attentions. »
Le 16 du mois d'août, après s'être arrêté partout où il avait trouvé bon gîte, Voltaire entrait à Strasbourg. Il descendit dans le plus mauvais quartier de la ville, à l'auberge de l'O^^rs blanc ^ non par avarice, mais par un sentiment de délicatesse digne d'éloge (1). Cim] jours après, il occupait une petite maisonnette qui lui avait été olîerte dans les environs. Tout ce que Strasbourg avait de personnes distinguées par leur naissance ou leurs talents, tous les étrangers de marque s'empressèrent de le visiter dans ce modeste ermitage (î2). Voltaire y continua ses Annales de V Empire, et les fit corriger par un |)rofesseur nommé Lorentz, qui avait beaucoup étudié l'histoire de F Allemagne. Il consulta aussi le célèbre Schœpflin, non moins instruit que ce dernier. Quand il était fatigué, il allait passer les soirées dans un château voisin, chez la comtesse de Lutzelbourg (3).
Pendant ce temps-là Voltaire était dans la plus vive agitation. Il ne savait dans quel endroit poser sa tente et fixer le lieu de sa retraite; cette détermination dépendait des nouvelles qu'il attendait de Paris^ où tous ses amis employaient leur crédit pour sonder les intentions du gouvernement et obtenir qu'il pût rester en paix dans sa patrie. Obligé de ne pas s'éloigner de l'Alsace, il se décida à aller habiter Golmar (i). Le frère du professeur Schœptlin y avait des presses; il
lui proposa l'impression des Annales de VEmpire. Cette offre fut acceptée. Le 2 octobre, Voltaire arriva à Colmar, qu'il ne quitta définitivement que le 11 novembre 1754. Il y loua le rez-de-chaussée d'une vilaine maison appartenant à un M. Goll (1). Là sa vie fut celle d'un philosophe et d'un malade. L'hiver, il restait près de son feu; l'été, il se permettait le plaisir de la promenade. Après s'être fait servir par une cabaretière, il prit une cuisinière; Collini et un copiste composaient toute sa maison. Il ne cessa d'y recevoir l'avocat Dupont et plusieurs autres légistes ou magistrats versés dans la connaissance du droit et de l'histoire de l'Allemagne. Ces conversations et quelques parties d'échecs étaient sa seule distraction (-2). Un voyage à Plombières et à l'abbaye de Senones fut de courte durée (8). L'étude absorbait Voltaire.
Toutefois il n'oubliait ni ses rentes ni ses créances. En laissant M'"' Denis à la tète de son hôtel, il s'était réservé l'administration de sa fortune. Longchamp (p. :291) communiqua directement avec lui pour tout ce qui regardait les remboursements et les dépenses ; il ne devait pas dépasser le budget de 100 louis alîectés chaque mois au train de la maison rue Traversière. Lorsqu'il fut congédié, M"*^ Denis se trouva plus libre avec le notaire Delaleu, chargé des affaires de la famille; elle abusa de sa bonté. Cet intendant avait trop d'occupation pour que sa religion ne fût pas quelquefois surprise, quand on lui demandait au nom de Voltaire, sous des prétextes plus ou moins plausibles,
(Ij Colliui, p. 109.- (2) p. m. — (3) P. 112. — (4) P. ili.
(1) C-llini, p. 115. — (2) W 118 et 119.— (3) P. 130.
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quelque fraction des sommes considérables dont il pouvait disposer. Aussi, le 1 février 1754, Voltaire écrivait-il à d'Argental : « N'auriez- vous point quelque homme sage et discret, à la probité de qui je pusse confier le maniement de mes affaires et l'emballage de mes meubles? Vous aviez, ce me semble, un clerc de notaire dont vous étiez très content; il faudrait que vous eussiez la bonté d'arranger avec lui ses appointements; je le chargerais de ma correspondance, mais j'exigerai le plus profond secret. J'attends cette nouvelle preuve de voti'e généreuse amitié. » Onze jours après, nouvelle missive : c Je ne vous ai demandé qu'un commissionnaire pour solliciter mes affaires chez M. Delaleu, pour aider M'"'' Denis dans la vente de mes meubles, pour faire ses commissions comme les miennes, pour m'envoyer du café, du chocolat^ les mauvaises brochures et les mauvaises nouvelles du temps, à l'adresse qu'on lui indiquerait. Je vous le demande encore instamment, en cas que vous puissiez connaître quelque homme de cette espèce. » J'ignore si Voltaire eut le bonheur de rencontrer ce commissionnaire actif et honnête. Dans sa lettre, du 30 mars 1"68, à M. Delaleu, il parle d'un sieur Lesueur, autorisé à toucher ses revenus, moyennant une gratification de 400 livres. Ces appointements n'étaient proportionnés ni à la fatigue ni aux trésors de la caisse du receveur. Il n'y a que Voltaire qui sache ainsi exploiter la nature humaine. Depuis 1"4:2, sa correspondance ne nous fournit aucun document, ou du moins contient peu de particularités intéressantes sur ses finances. Ce Lesueur susnommé est le seul être qui paraisse avoir été en
relation avec M. Delaleu. Il est impossible d'affirmer qu'il succéda immédiatement à l'abbé Moussinot, dont le nom cesse de couler sous la plume de Voltaire, à partir de 1743.
La commission donnée à d'Argental par Voltaire occasionna de grandes querelles de ménage. M'"^ Denis fut indignée de se voir enlever la gouverne de sa maison, la vente de son mobilier, et de ne plus dépendre que de la parcimonie ou de la pitié d'un pauvre homme d'affaires. Elle ne put supporter l'idée ni le joug de cette tutelle. C'est alors qu'elle écrivit cette fameuse lettre si souvent citée, et que nous avons reproduite à notre tour. Voltaire pleura amèrement, mais il pardonna, ou plutôt fit peut-être quelques concessions au cœur d'une femme qui n'était plus jeune, mais qui n'en était pas moins volage et dissipée. Il avait perdu l'espoir de revenir à Paris; il prit le parti de se débarrasser des meubles d'un hôtel qu'il n'occuperait plus. M'"° Denis brûlait d'envie de demeurer dans le centre des plaisirs : du moment qu'elle ne put y vivre à l'aise, suivant ses goûts et ses caprices, elle se résigna à se rapprocher de son oncle. Elle descendit donc chez lui, rue des Juifs, à Colmar. Elle obtint une femme de chambre pour elle (1).
Voltaire était encore errant comme un juif, avouaitil, le 29 mai 1734, à d'Argental. Il désirait d'avoir enfin un domicile et une résidence, car il avait près de soixante ans. Il refusa la propriété de Sainte-Palaye, qui lui fut indiquée par d'Argental, près d'Auxerre; il
(l) Collini, p. 133 et 142.
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préférait rester sur les frontières de la France, afin d'être toujours à même de se soustraire à une lettre de cachet et aux persécutions de la police. II voulut d'abord acquérir la terre seigneuriale de Horbourg, sur laquelle il avait des hypothèques. Il s'y rendit; au lieu d'un château habitable, il n'aperçut que des masures en ruine, des champs mal cultivés (1). Il changea tout de suite de résolution. II offrit de louer ou d'acheter à vie le château d'Oberherkeim, à quelques lieues deColmar. Plus tard, il visita plusieurs maisons de cette ville, mais avec le plus grand mystère, suivant son habitude (2). Il s'imaginait qu'il ne pouvait faire aucun pas sans que l'Europe le sût (3). C'est alors qu'il fut question de Lausanne ou de ses environs. Il n'eut pas de répugnance pour ce site. Il chargea M. de Brenles de lui chercher une propriété. Le 13 août i"54, il lui mandait : « On dit qu'il y a actuellement une assez belle terre à vendre sur le bord du lac de Genève. Si le prix n'en dépasse pas 200,000 livres de France, l'envie d'être votre voisin me déterminerait. Une moins chère conviendrait encore, pourvu que le logement et la situation surtout fussent agréables. Que ce soit à cinq, à six lieues de Lausanne, il n'importe. S'il y a, en effet, une terre agréable à vendre dans vos cantons, je vous prie d'avoir la bonté de me le mander; mais il faudrait que la chose fût secrète. J'enverrais une procuration à quelqu'un qui l'achèterait d'abord en son nom. Je ne veux rien ébruiter, rien afficher. » Le
(I) CoHiui, p. 117.
{'2.) Letlrea inédites de Voltaire et de Colliui, p. 191.
(.i) Lettre à l^lier do Bollens, du 19 mars 1854.
6 octobre suivant^ nouvelle lettre : « Je vous avouerai qu'il me serait assez difficile de payer ;2:2o,000 livres. J'aurais un château, et il ne me resterait pas de quoi le meubler. Voici comment je m'arrangerais. Je donnerais sur-le-champ 150,000 livres, et le reste en billets payables à divers termes. Moyennant cet arrangement, je pourrais profiter incessamment de vos bontés. J'attends vos derniers ordres, en vous demandant toujours le secret. Il ne faudrait pas acheter d'abord la terre sous mon nom, le moindre bruit nuirait à mon marché et m'empêcherait peut-être de jouir du plaisir de mon acquisition. Si on veut vendre Allaman plus de !2:2o,000 livres, je ne peux l'acheter; mais, en ce cas, n'y a-t-il pas d'autres terres moins chères ? Tout nie sera bon. Songez que c'est vous qui m'avez inspiré le dessin de chercher une retraite philosophique dans votre voisinage. J'ai besoin d'un tombeau agréable. » Le 18, encore une lettre : « Je voudrais bien savoir à quoi m'en tenir sur la possibilité d'acquérir une retraite agréable dans votre voisinage. Il m'est essentiel d'être informé si je puis acheter en sûreté une terre dans votre pays, sans avoir le bonheur d'être de la religion qui y est reçue. Je me suis fait une idée du territoire de Lausanne comme de celui de l'Attique; vous m'avez déterminé à y venir finir mes jours. Je suis persuadé qu'on ne le trouverait point mauvais à la cour de France, et que, pourvu que l'achat se fit sans bruit et sous un autre nom que le mien, je jouirais de l'avantage d'être votre voisin très paisiblement. Je suppose, par exemple, que la terre achetée sous le nom d'un autre fût passée ensuite, par un contrat secret, au
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nom de ma nièce, on pourrait alors aller s^ établir sans éclat, sans que Ton regardât ce petit voyage comme une transmigration. II resterait à savoir si ma nièce, devenue la propriétaire de la terre, pourrait ensuite en disposer, n'étant pas née dans le pays. La terre d'AIlaman me serait très convenable, et,' si ce marché ne se pouvait conclure, on pourrait trouver une autre acquisition à faire. Je vous supplie de vouloir bien me mander si un catholique peut posséder chez vous des biens-fonds; s'il peut jouir du droit de bourgeoisie à Lausanne ; s'il peut tester en laveur de ses parents demeurant à Paris; ef, en cas que vos lois ne permettent pas ces dispositions, quels remèdes elles permettent qu^on y apporte. A Tégard de la terre d'AIlaman, je suis toujours prêt à en donner 225,000 livres, argent de France, quand même elle ne vaudrait pas tout à fait 9,000 livres de revenu; mais c'est tout ce que je peux faire. L'arrangement de ma fortune ne me permet pas d'aller au delà. . Il discute ensuite sur le prix, songe aux droits de vente. De là cette dernière lettre du o novembre : « Je n'ai pas plus de 230,000 livres de France à mettre à une acquisition. Si, avec cette somme, il faut encore payer le sixième, et ensuite mettre un argent considérable en meubles, il me sera impossible d'acheter la terre d'AIlaman. Louer une maison de campagne serait ma ressource; mais je vous avoue que j'aimerais beaucoup mieux une terre. Il est très désagréable de ne pouvoir embellir sa demeure, et de n'être logé que par emprunt. Nous voici au mois' de novembre. Peut-être pendant l'hiver Allaman ne sera pas vendu, et on se relâchera sur le priv ; peut-être se
trouvera-t-il quelque terre à meilleur marché, qui me conviendrait mieux. »
L'affaire était sérieuse, il s'agissait de débourser plus de 200,000 livres. Quand Voltaire prêtait sur un bon contrat, il ne manquait pas de tout prévoir et de tout prévenir. Maintenant qu'il désire de devenir propriétaire, il n'oublie pas ses principes d'action. Dans les passages que nous avons lus, nous l'y retrouvons tout entier. Il recommande d'abord le plus grand secret, de peur qu'on n'exige davantage de lui, à cause de sa fortune. Puis, il sonde la cour de France, les autorités de la Suisse; il s'informe des droits de vente, des droits d'achat, des modes d'achat, de vente, de donation, de testament ; il disserte sur le prix du château, sur celui des meubles. Il remarque que la somme de 225,000 livres est trop forte pour qu'il se présente beaucoup d'amateurs; alors il espère qu'on se relâchera à son égard. En attendant, il continue de chercher quelque autre propriété à vendre, afin de profiter de cette nouvelle occasion pour obtenir de nouvelles concessions du maître de la terre à laquelle il donnerait la préférence. Aussi aime-t-il mieux attendre qu'on
'" acquiesce à ses désirs. Il veut conclure, mais au meilleur marché possible. Tant de précautions n'annoncentelles pas un homme consommé dans les affaires ?
Sur ces entrefaites, il quitta Colmar, le 11 novembre 1154. Le 15, il était à Lyon où il resta jusqu'au
, Il décembre, logé très mal à son aise dans un cabaret (1). Il fut accueilli avec enthousiasme de tous les
(I) Lettre à crArgeiilal, du 9 décembre 1754.
il'