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dernier moment, d C'est pourquoi, le 27 juin 1760, il prenait cette résolution qu'il communiqua à Dalembert : t Je mourrai, si je puis, en riant. >> En attendant, il apprenait, le 3 mars 1769, à M""^ de Saint- Julien, qu'il t aimait à danser autour de son tombeau ». Il alla jusqu'à flétrir quiconque n'adoptait pas ces maximes. Suivant sa lettre, du 1^2 mai 1766, au comte de La Touraille, il trouva que La Fontaine était mort comme un sot. Le 21 septembre 176i, il fit part à M'"^ du Delïand de la colère (jui le saisit lorsqu'il sut qu'un d'Argenson, à qui il reconnaissait du sens commun, avait passé les cinq dernières heures de sa vie avec un i)rètre. Maupertuis ayant rendu le dernier soupir entre les bras de deux capucins, Voltaire ne manqua pas de lui reprocher, dans une missive, du 29 août l7o9, à M. Bertrand, d'avoir trépassé d'une manière peu philosophique. La même année, il jura à Frédéric qu'il ne suivrait pas cet exemple. 11 inclinait donc à regarder comme l'idéal de la mort une mort pliilosophique. Qu'entendait-il par une mort philosophique? Terminer dans l'impiété une carrière de débauches et d'infamies. Pour exemple, il cite Dubois, dans le clia^.itre III de son Précis du siècle de Louis AT, et dans le cha-ilre LXII de son Histoire du Parlement. Avait-il des raisons pour justifier sa doctrine? Oui. Tirons-les donc de deux passages de sa correspondance avec M"'^ du Deffand, de l'année 1764. Commençons par le premier, qui est du 9 mai : « Ce n'est que l'idée qu'on ne se réveillera plus qui fait de la peine; c'est l'appareil de la mort qui est horrible, c'est la barbarie de l'extrême-onction, c'est la cruauté qu'on a de nous avertir que tout est fini pour nous.
A quoi bon venir nous prononcer notre sentence? elle s'exécutera bien sans que le notaire et les prêtres s'en mêlent. On dit quelquefois d'un homme : // est mort comme un chien; mais vi^iiment im chien est très heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. Si on avait un peu de charité pour nous, on nous laisserait mourir sans nous en rien dire. Ce qu'il y a de pis encore, c'est qu'on est entouré alors d'hypocrites qui vous obsèdent pour vous faire penser comme ils ne pensent point, ou d'imbéciles qui veulent que vous soyez aussi sots qu'eux; tout cela est bien dégoûtant. Le seul plaisir de la vie, à Genève, c'est qu'on peut y mourir comme on veut; beaucoup d'honnêtes gens n'appellent point de prêtres. On se tue, si on veut, sans que personne y trouve à redire ; ou l'on attend le moment, sans que personne vous importune. » C'est le 31 auguste que furent signées ces dernières lignes : « Les derniers moments sont accompagnés, dans une partie de l'Europe, de circonstances si dégoiîtantes et si ridicules, qu'il est fort difficile de savoir ce que pensent les mourants. Ils passent tous par les mêmes cérémonies. Il y a eu des jésuites assez impudents pour dire que M. de Montesquieu était mort en imbécile, et ils s'en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même. Il faut avouer que les anciens, nos maîtres en tout, avaient sur nous un grand avantage; ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendent Tune et l'autre funestes. On vivait, du temps des Scipion et des César, on pensait et on mourait comme on voulait; mais, pour nous autres, on nous traite comme des marionnettes. »
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Peut-être n'est-il pas hors de propos de remarquer ici que dans ses lettres, du 27 janvier 1733, à de Cideville et à de Formont, Voltaire s'est vanté d'avoir luimême annoncé à la baronne de Fontaine-Martel qu'il fallait partir, et de lui avoir amené un prêtre pour la confesser et lui donner les derniers sacrements, cérémonies du départ dont elle ne voulait pas entendre parler dans ces circonstances si lugubres. 11 me paraît résulter de ses Mémoires qu'il aurait songé à faire venir un prêtre pour rendre les mêmes devoirs à M'"'' du Ghastelet, s'il eût pu prévoir qu'elle dût si tôt lui être enlevée par une mort prématurée à laquelle personne ne s'était attendu à la cour de Lunéville.
Constatons maintenant que Voltaire ne mourut pas sans savoir que sa dernière heure approchait, et disons dans quelle disposition d'esprit il entendit la fatale sentence. Laissons la parole aux philosophes qui ont pu le contempler sur son lit de mort.
« Les médecins ne dissimulèrent point qu'il n'y avait plus d'espérance, et que la vie allait s'éteindre chez lui, sans qu'aucune des ressources de l'art pût le ranimer! Lui-même parut sentir sa fin prochaine. « On ne peut « pas fuir sa destinée; je suis venu à Paris pour y mout rir, » disait-il à La Harpe, qui nous a conservé ces détails dans sa Correspondance littéraire (t. II, p. 241).
« Avant sa maladie, raconte Dalembert, dans une lettre, du 1- juillet 1778, au roi de Prusse, il m'avait demandé, dans une conversation de confiance, comment je lui conseillais de se conduire, si, pendant son séjour, il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse fut celle que tout homme sage lui aurait faite à
ma place, qu'il ferait bien de se conduire en cette circonstance comme tous les philosophes qui l'avaient précédé, entre autres, comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi l'usage. Il approuva beaucoup ma réponse. « Je pense de même, me dit-il ; il ne faut « pas être jeté à la voirie, comme j'y ai vu jeter la « pauvre Lecouvreur. » Il avait beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. En conséquence, il prit bravement son parti de faire ce dont nous étions convenus. »
Voltaire se confessa et signa la rétractation qu'exigea l'abbé Gautier. Il avait laissé à Ferney plus de 100,000 francs, suivant Wagnière (p. 153). Cependant, suivant le même Wagnière (p. 132), il ne remit à son confesseur, pour les pauvres de la paroisse Saint- Sulpice, qu'un billet de 600 francs payable après sa mort. Il se pourrait que cette aumône lui eût été imposée pour pénitence ; c'était assurément la meilleure à lui donner. Le 18 décembre 1762, il avait écrit au marquis de Thibouville qiCon meurt comme on a vécu. Ne semble-t-il pas avoir justifié ce proverbe par la modicité de son dernier legs ? On conçoit qu'une telle parcimonie ne dut pas répandre de grandes consolations sur sa dernière heure. Quand il venait à repasser dans sa mémoire toutes les occasions qu'il avait eues pour soulager les malheureux, quels motifs avait-il de trouver grâce devant la justice d'un Dieu rémunérateur? Dès le 11 janvier 1771, il mandait à Frédéric-Guillaume : a Le système des athées m'a toujours paru extravagant. Il me paraît impertinent d'admettre un Dieu injuste. Ce qui est sûr, c'est que l'homme de
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bien n'a rien à craindre. y> Tâchons de savoir si Voltaire vit approcher sans effroi le moment où il allait rendre compte de Tusa^^e de sa fortune ainsi que de rinlluence de ses talents.
Dans sa lettre précitée, Dalembert nous apprend que l'agonie de Voltaire fut longue et douloureuse, et que le philosophe marqua dans toute sa maladie beaucoup de tranquillité, quoiqu'il parût regretter la vie : deux choses évidemment contradictoires.
« II s'éteignait doucement, raconte La Harpe dans sa Correspondance littéraire (t. II, p. 243), et ne reconnaissait plus qu'avec beaucoup de peine les personnes qui s'approchaient de son lit. Lorsque l'abbé Gautier et le curé de Saint-Sulpice entrèrent chez lui, on les lui annonça : il fut quelque temps avant d'entendre ; enfin il répondit : « Assurez-les de mes respects. » Le curé approcha et lui dit ces propres paroles : t Monsieur de Voltaire, vous êtes au dernier terme de votre vie; reconnaissez-vous la divinité de Jésus-Christ? » Le mourant répéta deux fois? « Jésus-Christ! Jésus- Christ! * et, étendant sa main et repoussant le curé : « Laissez-moi mourir en paix, i — « Vous voyez bien « qu'il n'a pas sa tête, » dit très sagement le curé au confesseur ; et ils sortirent tous deux. Sa garde s'avança vers son lit; il lui dit avec une voix assez forte, en montrant de la main les deux prêtres qui sortaient : « Je suis mort! » et six heures après il expira. »
Suivant la Correspondance littéraire de Grimm, de juin ms, Voltaire mourut comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé.
Dans sa Vie de Voltaire (p. 367), Duvernet est plus
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explicite. Transcrivons son récit : « M. de Villevieille lui crie à l'oreille : « Voilà M. Gautier, votre confesseur! n et le philosophe, au grand étonnement des témoins de son agonie , répond : (( L'abbé Gautier ! mon confes- « seur ! faites-lui mes compliments. » On lui annonça ensuite son curé. Au mot de curé, le mourant se soulève à demi, lui tend la main, prend la sienne, l'embrasse, disant : « Honneur à mon curé ! » Cette attitude, cclto caresse, ce peu de mots, semblaient lui dire : « Monsieur, ne me tourmentez pas. » Mais le curé lui demande de nouveau et d'un ton assez mal assuré ft Monsieur, reconnaissez-vous la divinité de Jésusft Christ? » Et Voltaire, moribond, la main ouverte et le bras tendu, comme pour éloigner le pasteur, répond d'une voix haute et ferme : « Monsieur, laissez-moi « mourir tramiuille. » Le curé, revenant à la charge, lui parle encore de la divinité de Jésus-Christ. C'est alors que le philosophe, ramassant ses forces, et déployant pour la dernière fois l'impétuosité de son caractère, le repousse d'un coup de poing en disant : « Au nom de « Dieu! ne me parlez pas de cet homme-là. » Telles furent les dernières paroles de Voltaire. Ce qu'on est en droit d'assurer, c'est qu'à l'acte d'impatience que provoqua l'importunilé du curé succéda un grand repos, et que deux heures après Voltaire mourut avec le calme et la résignation d'un philosophe qui se rejoint au grand Être. ^)
« Deux jours avant cette mort fatale, nous dit à son tour Wagnière, à la page 161 de ses Mémoires, M. l'abbé Mignot alla chercher M. le curé de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier, et les conduisit dans la chambre du