‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 5 sur 55 · V. — Rapports de Voltaire avec ses débiteurs · texte numérisé non relu

V. — Rapports de Voltaire avec ses débiteurs

« Voltaire capitaliste et homme d'affaires est encore fort incomplètement connu, » disait M. Foisset dans l'Avertissement de la Correspondance inédite de Voltaire avec le président de Brosses, C'est donc maintenant un devoir pour nous de rechercher et d'étudier les principes d'après lesquels Voltaire se conduisait dans l'administration de ses immenses richesses; en un mot, de saisir et de peindre l'esprit du capitaliste et de l'homme d'affaires dans l'écrivain qui, dans sa lettre, du 25 juin 1145, au marquis d'Argenson, se flattait d'être, comme l'Arétin, en commerce avec toutes les têtes couronnées.

Le 11 juillet 1160, il mandait au P. de Menoux : « Il y a une tragédie anglaise qui commence par ces mots : Mets de V argent dans ta poche et moque-toi du reste. Cela n'est pas tragique, mais cela est fort sensé. » Telle fut sa première maxime ; la seconde consista à doubler, tripler, quadrupler, quintupler, sextupler, septupler, octupler, nonupler, décupler, centupler ses capitaux dans le commerce, dans les spéculations et dans les placements heureux. De là son attention à être toujours au courant de la hausse et de la baisse. Dès le 5 décembre 1122, il disait à Thieriot : « Ecrivez-moi un peu des nouvelles des actions. » Le 1 décembre 1159, il demandait à M'"^ d'Épinai si les actions des fermes étaient un effet qui pût et dût subsister. Le 14 avril 1131, il avait écrit à

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Moussinot : « Je vous prie de me faire chercher des Nouvelles à la main que j'ai demandées, et surtout que le prix des actions y soit spécifié; t» car, le 18 mars précédent, il lui avait témoigné le désir de connaître le cours des actions.

Les actions rapportant des dividendes, le 18 mars 1737, il disait à Moussinot : « Avez-vous reçu des dividendes de mes actions ? >>

. Dans un temps de hausse, il vendait ses actions. Le 18 mars 1737, il écrit à Moussinot : « Vous avez à moi quatre actions achetées à trois dividendes. Mandez-moi si vous avez reçu les dividendes des six premiers mois de cette année, et vendez sur-le-champ les quatre actions en cas qu'elles soient à peu près à 2,140 on :2,130 livres. » Le 27 avril suivant, il lui dit : « Je vous prie de ne faire vendre les quatre actions que j'ai depuis un an qu'en cas qu'elles soient à 2,140 ou 2/130 livres au moins. Si elles sont plus has, je ne les veux point vendre. 2,120 est le plus bas prix où je veux m'en défaire. » Enfin, le 14 décembre suivant, il lui mande : « Je vous prie de vendre mes quatre actions, si elles sont au-dessus de 2,150 livres. »

Si les actions baissaient, il en achetait le plus qu'il pouvait. De là ces mots, du 30 juin 1736, à Moussinot: fi De nos 43,200 et 3,690 francs, et de tout ce que vous pourrez avoir à moi, faisons-en deux lots, l'un d'argent à prêter pour six mois à 5 0/0, l'autre en caisse pour acheter des actions dans le temps favorable. » Et ceux-ci, du 18 mars 1737 : « Votre agent de change peut nous informer de l'emploi le plus sûr de l'argent. Je crois que les billets des fermiers gêné-

raux sont à 6 0/0, et que c'est ce qu'il y a de meilleur, et qu'on peut retirer son fonds tous les six mois. Je vous supplie de mettre une partie de l'argent comptant en billets des fermes ou équivalent, et de garder le reste pour acheter des actions qui, je crois, baisseront sous peu. » Le 14 décembre suivant, il lui recommande encore de conserver de l'argent en caisse pour acheter des actions lorsqu'elles auront baissé.

Il ne négligeait pas non plus les loteries. Celle de Desfort, en 1726, lui avait valu 500,000 livres, suivant J.-L. Mallet (1). Comment ce dernier parvint-il à le savoir, lorsque ni Longchanip, ni Wagnière, ni La Harpe, ni Lucliet, ni Duvernet, ni Chaudon, ni Condorcet ne paraissent l'avoir appris, il est impossible de le deviner. Mais cette assertion me semble assez vraisemblable. Dans le mois de janvier 1740, Voltaire mandait à Moussinot : A l'égard de la loterie de l'hôtel de ville, je crois que j'ai 70 billets, et je ne pense pas être en état d'en prendre davantage. Vous aurez de reste de quoi remplir les mises en argent. D'ailleurs nous aurons du temps. Je vous prie seulement de me mander si cette opération prend toujours faveur dans le public. »

Au besoin il recourait aux chances de la place. Ainsi, le 2 mai 1741, il recommandait à Moussinot de mettre 10,000 livres sur la place et de les faire valoir à 5 0 0 par Paquier, agent de change, rue Quincampoix.

Si parfois il perdait, il se consolait dans la pensée que la fortune ne l'abandonnerait pas. « 11 faut songer

(1} Œuvres de Voltaire, cdil. Dupont, 1. 1, p. 5'29.

à ce qui me reste plus qu'à ce que j'ai perdu, disait-ii, le 7 juin 1730, à Moussinot, après la banqueroute de 20,000 francs que lui emportait Demoulin, et tâcher d'arranger mes petites affaires, de façon que je puisse passer ma vie à être un peu utile à moi-même. » Ce qui lui restait, il le savait bien. Ainsi le 11 mars 1139, il écrivait à Moussinot : « Vous me mandez que vous avez fait recette, depuis le mois de septembre, de 31,586 livres, et que vous avez déboursé li,ilO livres. Donc, vous dites, il vous reste 21,500 livres. Ce donc-là me parait peu arithmétiijue, car avec ce donc il ne doit rester que 11,114 livres ; mais apparemment qu'il restait 4,321) livres au mois de septembre. Peu importe. C'est ce qu'on possède qui imporie. » Si, de son côté, il avait oublié quelque formalité, il avait soin d'y remédier. C'est pourquoi, le 21 mai 1741, il mandait à Moussinot : « Je vous envoyai ma signature en parchemin dans laquelle j'oubliai le nom d'Arouet, que j'oublie assez volontiers. Je vous envoie d'autres parchemins où ce nom se trouve, malgré le peu de cas que j'en fais. »

Dans le cas où il devait attendre plusieurs mois que les actions ou les billets des fermiers généraux eussent assez baissé pour pouvoir en acheter avec profit, il permettait à Moussinot d'acheter des tableaux, et lui donnait carte blanche sur cet article.

Il lui restait toujours des fonds considérables pour profiler des événementset des crises du ministère. C'est pourquoi nous avons remarqué qu'il plaçait de fortes sommes pour un an, pour six mois ou seulement pour rois mois chez Michel. Ensuite il en eut chez de

Gennes, chez Samuel Bernard, chez Marchand, chez Tronchin, chez Shérer et chez d'autres financiers dont la fortune, la probité et la position inspiraient une grande confiance. Grâce à cette ressource. Voltaire put en tout temps suivre le cours des actions et des billets. Si, du temps de Moussinot, il ne touchait que 1,000 francs, 2,000 ou 4,000 de rescriptions, nous avons vu qu'en InO il en avait pour 200,000 livres. Jamais l'argent ne se rouillait dans ses coffres. Il nous apprend par son Livret qu'il prêtait quelquefois à la semaine et au mois à ses vassaux.

Ce n'étaient guère que des dépôts que les sommes considérables qu'il faisait valoir entre les mains de ces financiers que nous avons nommés. Il les retirait dès qu'il pouvait les placer. En tout temps, n'ayant jamais dépensé ses revenus, il avait beaucoup de fonds de disponibles.

Pourquoi ne prêtait-il qu'à de grands seigneurs?

Le 9 septembre 1752, il écrivait à M"^' Denis : « J'ai perdu quelquefois une partie de mon bien avec des financiers; mais je n'ai jamais rien perdu avec les grands, excepté mon temps. » De là sa confiance dans les grands. Aussi disait-il, le 25 septembre 1764, à M. Dupont : « Vous serez peut-être étonné de ma confiance dans les princes ; mais il y a longtemps que je sais qu'il vaut mieux placer sur eux que sur des particuliers. » Toutefois il ne se faisait point d'illusion sur leur moralité. « On a très mal fait de se reposer sur la parole positive du prince de Guise, mandait-il, le 5 auguste 1737, à Moussinot; les paroles positives des princes sont des chansons. »

A quelle condition daignait-il donc les coucher sur la liste de ses débiteurs? Le 5 juin 1-3", il dit à Moussinot : « Il me semble qu'en fait d'intérêt et d'argent, on ne peut trop mettre les choses au net, et qu'/7 faut tout prévoir et tout prévenir. » Le 30 juillet 1136, il lui avait mandé : t Dorénavant je ferai des marchés pour tout, fût-ce pour des allumettes, car les hommes abusent toujours du peu de précaution qu'on a pri^; avec eux. » Il entendait aussi bien les rentrées. Ainsi il écrivait, en septembre HiO, à Moussinot : « Il no faut rien laisser languir entre les mains des débiteurs. » Le 20 juin l"iO, il lui donnait ce conseil : « Je vous prierai de ne pas manquer de faire la petite collecte au mois de juillet. Il ne faut rien laisser en arrière. » Grâce à ces précautions et à cet ordre, Voltaire avouait, le 15 juillet n36, à Moussinot que ses affaires étaient très

simples et très aisées.

Aucune considération d'amitié, de convenances, de délicatesse ne lui faisait oublier ses maximes. Son droit, c'est sa loi, c'est sa vertu, c'est son devoir. De sorte que toute question de prêt ou de remboursement devient pour lui l'occasion d'épuiser toutes les ruses de la prudence et de l'avarice, les finesses du financier et les mensonges de l'usurier. Alors l'historien n'est plus que le plagiaire de Molière; chaque fois qu'il cite une lettre de Voltaire, il donne un coup de ciseau aux chefsd'œuvre de r Avare et du Malade imaginaire. Tout parallèle entre Molière et Voltaire est impossible, car Voltaire est le plus parfait copiste de Molière ; il lui a emprunté tous ses traits ; il semble avoir étudié tous ses personnages, pour s'identifier avec eux; comme feu

AVEC SES DÉBITEURS. m

M. Jourdain, dit Bourgeois gentilhomme, il s'est, tout du premier coup et sans le savoir, élevé jusqu'au superlatif du comique. Il n'y a aucune comédie de Molière qui soit digne d'être comparée à la correspondance de Voltaire avec ses régisseurs et ses débiteurs ou ses emprunteurs.

Voyez. Ouvrons Molière, et lisons ces mots :

« MAITRE SIMON, à Harpagou.

Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent; ses affiiires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous prescrirez.

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