HARPAGON
La charité nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
LA FLiicnE, au nom d'Harpagon,
Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même, pour être montrés avant que de rien faire : Supposé que le
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AVEC SES DEBITEURS.
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prêteur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dûment dressé. Mais comme ledit préteur n'a pas chez lui la somme dont il est question, pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint lui-même de l'emprunter d'un autre; ce n'est que pour Tobliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt. »
Maintenant écoutons Voltaire surpassant Harpagon. Dès n^3, il avait un contrat; dans sa lettre du 2 mai 1141, à Moussinot, il désire savoir si c'est de 1131 ou de 1132 que date le contrat Goesbriant. A peine se met-il en relation avec Moussinot, qu'il lui indique que c'est chez Perret, chez Bronod qu'on trouvera ses contrats. Le 19 juin 1733, il écrivit à de Cideville : « Savez-vous bien que j'ai donné 18,000 francs au sieur marquis de Lezeau, sur la parole d'honneur qu'il m'a donnée, avec un contrat, que je serais payé tous les six mois avec régularité? Il s'est tant vanté à moi de ses richesses, de son grand mariage, de ses fiefs, de ses baronnies et de sa probité, que je ne doute pas qu'un grand seigneur comme lui ne m'envoie 900 livres à la Saint-Jean. Si pourtant la multii)licité de ses occupations lui faisait oublier cette bagatelle, je vous supplierais instamment de daigner l'en faire souvenir. > Le 9 septembre 115:2, il a|)i)rend à M""^ Denis que c'est par un beau et bon contrat qu'il a remis entre les mains du
duc de Wurtemberg les fonds qu'il avait retirés de Berlin. Ce n'est que sur contrat qu'il prête à M. du Chastelet. Si, le 30 juin 1736, il envoyait des contrats à Moussinot pour les joindre aux autres, nous voyons qu'en 1750, il possédait, suivant Longchamp, une liasse de contrats, et qu'en 1775, d'après son livret, il avait encore une grande quantité de contrats. Tous ces contrats, il ne les avait signés et acceptés qu'après mûre réflexion et de grandes informations. Ainsi, le 10 janvier 1738, il mandait à Moussinot : « Il faudrait prendre le parti de placer sur M. de Brezé les 3,000 livres. Cet emploi serait d'autant plus agréable que l'on serait payé aisément et régulièrement sur ses maisons à Paris. En cas que l'emploi sur M. de Brezé soit solide, je serais d'avis que vous prissiez 25,000 livres chez M. Michel, et que vous les plaçassiez sur M. de Brezé. » S'il consentait à accepter des billets, il fallait que l'emprunteur lui offrît aussi des garanties. C'est pourquoi, à propos de Médine, qui lui avait demandé 300 florins, il adressa, le 29 avril 1738, cette missive à Moussinot : « Je vous envoie un billet du sieur Médine. Je vous prie de ne point égarer le billet de Médine, et surtout de ne rien donner sans un bon billet de Darius. Je vous prie, au préalable, de vous informer si ce Darius est bon. Paquier vous dira cela.' Vous me ferez plaisir, en exigeant cette cérémonie du sieur Darius, de lui dire que je suis très aise de faire plaisir à M. Médine; mais que vous ne pouvez vous dessaisir d'aucun argent sans billet solvable, attendu que c'est un argent de famille. Cela tranche net et prévient toute plainte. » Le 7 mars 1739, il lui disait encore : t Je vous prie
d'envoyer M. votre frère chez Prault, à qui il donnera 200 livres sur son reçu. » Fût-on son bienfaiteur, son protecteur, son commensal, son secrétaire, son ami; s'appelât-on Richelieu, du Ghastelet, Florian, Prault, Wagnière, il n'exemptait personne d'un bon contrat ou d'un billet. Nous remarquerons plus tard qu'il conservait des reçus de ses libéralités, de ses aumônes.
Comme il avait des débiteurs en France et dans les pays étrangers, on lui payait ses intérêts en ducats, en louis, en florins. II ne perdait pas au change. « Pour les ducats, j'en trouve à Bar-le-Duc, iO 1. 10 s. Ainsi je les donnerai à Bar-le-Duc, disait-il, le 18 mars 1737, à Moussinot. » Il en était de même des florins.
Voltaire se flatte d'avoir fait gagner à la famille du Ghastelet un procès de 2-20,000 livres, suivant ses Mémoires, et seulement de 130,000 d'après son Commentaire historique. Il ne fut ni moins heureux ni moins habile dans ses propres affaires. Nous avons vu qu'il tâcha de retirer un dividende des banqueroutes qu'il essuya. Sur le point de perdre 40,000 francs chez M. d'Estaing, poursuivi par tous ses créanciers, il obtint d'eux qu'ils lui vendissent leurs créances, raconte Longchamp (p. 159), et par cet achat il empêcha son débiteur de déposer son bilan et se fit payer tout ce qui lui était dû. Comment se conduisait-il, quand l'époque des échéances passait sans que l'argent vînt grossir ses économies?
Si tous ses débiteurs étaient solvables, ils n'en étaient pas moins peu empressés à payer leurs dettes, et les intérêts de leurs contrats. Le 7 novembre 1774, il apprenait à Dalembert que le duc de Richelieu ne lui
avait pas payé sa rente depuis cinq ans. Déjà, le 2i novembre 1736, il priait Moussinot de réclamera ce duc une somme de 50,000 livres exigible. Le 30 janvier 1741, il lui recommandait pareillement les dix années de revenu que de Goesbriant n'avait pas songé à lui remettre. Le 17 avril 1737, il lui mandait de ne pas oublier que le prince de Guise ne lui avait pas envoyé depuis trois années une rente de 2,500 livres, et le marquis de Lezeau une autre rente de 2,300. Tous les ans il avait à gémir sur la négligence de quelquesuns de ces seigneurs. Quand il avait besoin de leur crédit, il les laissait tranquilles. Mais dès qu'il était las de leurs excuses, et qu'il trouvait une bonne occasion de placer quelques sommes d'argent, il mettait la main sur sa liasse de contrats. Gomme ils étaient tous en bonne forme, il les abandonnait à des huissiers. Les voies de la procédure lui paraissaient même trop lentes. A chaque difficulté, à chaque délai, il s'impatientait et brûlait d'envie de tout terminer. Ainsi, le 24 octobre 1767, il écrivait à l'avocat Dupont : « 11 aurait été bien convenable et bien utile que les lois eussent donné autant de force à la copie authentique d'un contrat qu'à la grosse ; car cette grosse peut se perdre par mille accidents, par le feu, par la guerre, par la négligence d'un héritier, par la mauvaise foi d'un homme d'affaires. Il aurait donc fallu, pour prévenir tant d'inconvénients, ordonner qu'on délivrât deux grosses, comme les banquiers délivrent deux lettres de change pour la même somme, les deux lettres ne valant que pour une. »
Quant à l'abbè Moussinot, spécialement chargé du
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sort de ces illustres et injustes débiteurs, il lui écrit, le 30 juin 1730 : « N'oublions pas les marquis de Lezeau, les princes de Guise, et écrivons-leur comme nous sommes convenus. » Le 18 mars 1137 : « Il y a trois ans que M. de Lezeau ne m'a pas payé; il est riche, il a des terres. M. de Goesbriant commence à être à son aise; il me doit cinq ans, il peut me satisfaire. On lui a déjà fait une sommation, uniquement pour empêcher la prescription. Le prince de Guise me doit trois ans, sur quoi il ne m'a payé que 1,336 livres. M. de Villars me doit une année au V janvier dernier. M. d'Auneuil de même. M. d'Estainsç de même. M. de Richelieu doit une année au P'" avril prochain. Arouet a payé l'année 1736. Tout cela bien établi, voici ce que nous avons à faire. Je vous prie d'écrire une lettre circulaire sous le nom de votre frère à tous les créanciers, conçue à [)eu près en ces termes : « Mon- « sieur, M. de Voltaire, voyageant dans les pays étran- «f gers, a un besoin extrême de la rente que vous lui de- « vez; il espère de votre générosité et de votre amitié « que vous voudrez bien le payer. J'attends vos ordres. » Après deux lettres écrites à chaque créancier à un mois Tune de l'autre, il faudra faire des commandements aux fermiers des terres sur lesquelles mes rentes sont déléguées. » — Le 14 avril suivant : « Il faut absolument demandera M. le prince de Guise la permission de s'assurer d'une délégation sur un de ses fermiers, pour qu'il n'ait point l'embarras du détail, et moi l'embarras de n'être point payé, ^s» — Le 11 mai suivant : t Je vous supplie de dire à M. de Lezeau que je me trouve dans un embarras extrême, qu'il faut que femprimte,
et qu'ainsi il doit payer présentement. A l'égard de M. le prince de Guise, il n'y a qu'à lui écrire une lettre par laquelle vous lui ferez savoir que mes créanciers m'ont saisi tout ce que j'ai, et que vous êtes forcé d'avoir recours à lui. » — Le 6 mars 1738 : « Je vous prie de constituer vite procureur et de plaider ; les frais ne peuvent tomber que sur M. d'Estaing, et je suis assez au fait de son bien pour avoir mes recours certains. » — Le 3 avril suivant : « Si on ne paye point, je ne connais qu'un exploit en ce cas pour toute lettre. M. de Gennes est fermier général de Bretagne. S'il ne paye pas, c'est une très mauvaise volonté: à quoi la justice est le seul remède. En un mot, c'est à un huissier à faire tous les compliments dans cette affaire, et je vous supplie de ne pas épargner cette politesse. » — Le 2 janvier 1739 : « Je vous recommande dans quelques jours les Lezeau, les d'Auneuil. Il est bon de les accoutumer à un payement exact, et à ne leur pas laisser contracter de mauvaises habitudes. » — Le 12 juillet 1740 : a Ayez la bonté de faire écrire M. votre frère à tous mes débiteurs que la banqueroute de M. Michel le met hors d'état d'attendre. » — Le 8 janvier 1741 : « Je vous prie de sermonner un peu mes illustres débiteurs, tant Richelieu que Villars et autres. » — Le 21 du même mois : « Arouet a-t-il payé? Je crois que non. »
Quelquefois, et même très souvent, et les Cideville, et les Thieriot, et les d'Argental, et les Moussinot, et les Bronod, et les Delaleu avaient vainement sollicité ou obtenu des délégations sur les fermes bien et dûment hypothéquées en vertu d'une grosse en forme cxécu-
toire : les exploits d'huissiers avaient été infructueux; les débiteurs de ces débiteurs étaient restés irisensibles h toutes ces démarches, à ces prétextes de banqueroute de M. Michel, à ces mensonges de voyage, d'emprunt, de saisie-exécuiion, de perte considérable, de besoin urgent d'argent. Voltaire ne se décourageait pas. Il écrivait lettre sur lettre. Le A octobre l"o8, il disait à de Cideville, spécialement chargé de sa créance sur le marquis de Lezeau : « Peut-être M. de Lezeau me croitil mort; peut être l'est-il lui-même. S'il <'sl en vie, où est-il? S'il est mort, où sont ses héritiers? Dans Tun et l'autre cas, à qui dois-je m'adresser pour vivre? » Le T6 novembre suivant, il lui mandait encore : « .Te ferai signifier à monseigneur que lui ayant joué le tour de vivre jusqu'à la fin de cette présente année, je veux être payé de mon dâ ou deii. On écrivait autrefois deu •ou dub, parce que du est toujours dubium; mais du ou deu ou dub, il faut qu'il paye ; et point d'argent, point de Suisse. » Quand il avait inutilement employé la ruse et les voies de la procédure, il changeait de rùle; de légiste il se transfigurait en avocat.
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable Semble s'être assemblé contre nous par hasard, Je veux dire la brigue et réloi|ueuce.
Voltaire a essayé de réveiller les nobles sentiments de la générosité et de l'amitié dans le cœur de ses illustres débiteurs ; maintenant il fait un appel à leur pitié, -à leur générosité.
Venez, famille désolée; Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins, Venez faire parler vos esprits enfantins
Voltaire n'avait pas d'enfant ; mais ne s'était-il pas chargé de l'avenir de ses nièces et de ses neveux ? Ces deux'^nièces étaient jeunes, il a fallu leur assurer une dot. Ces deux neveux, dans la fleur du printemps, étudiaient le droit à Paris; n'était-ce pas un devoir pour leur oncle que de leur accorder une petite aubaine de temps en temps pour leurs menus plaisirs? car, s'ils ne s'étaient pas amusés comme les autres, qu'allaientils devenir dans le tourbillon de la capitale du monde civilisé? Donc de l'argent. « Que diable, toujours de l'argent! 11 semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! toujours parler d'argent Voilà leur épée de chevet, de l'argent. » Cette plainte d'Harpagon se retrouve dans toutes les lettres de Voltaire. Réclamer pour des enfants n'est qu'une action vulgaire; mais soulager des neveux et des nièces, voilà du désintéressement, de l'héroïsme. Voltaire connaissait trop bien la rhétorique pour ne pas toucher cette corde de sa lyre. Il s'oublierait volontiers, lui ; mais comment oublier ce groupe de neveux et de nièces? Un cœur d'airain palpiterait devant ce touchant spectacle. Jamais Voltaire ne perdra de vue cette idée magique. Quand il dit, le 1*^^ novembre 1758, à la comtesse de Lutzelbourg : « Je meurs de faim si le banquier Turckeim ne songe pas à moi, » on se moquera de lui ; mais ces mots de patrimoine, de bien de famille, de dot, de pensions à des neveux et à des nièces maintes fois répétés, produiront plus d'eiîet ; et, pour qu'on ne les prenne pas pour de simples précautions oratoires, il en conseillera l'usage à ses hommes
d'affaires. Il ne cessera de les employer lui-même jusqu'au jour où ses neveux seront assez grands et assez intelligents pour qu'il leur confie des recouvrements importants auxquels il les intéressait.
Voilà les voies judiciaires et les moyens épistolaires à l'usage de Voltaire, quand il était forcé de se servir des contrats des Guise, des Lezeau, des d'Auneuil, des Villars, des Goesbriant, des d'Estaing, des Richelieu. Cette conduite ne paraissait ni ridicule ni rigoureuse. Grâce au secret de confession qu'il conseillait à tous ses hommes d'affaires de garder, et à sa résolution de ne révéler à personne la source de sa fortune et Tétat de ses revenus, chacun de ses débiteurs, comme il le répétait, pouvait se croire son débiteur principal, abandonnataire d'une partie de son bien, et obligé en concience de venir à son secours, le jour des échéances. A tous les hauts et puissants seigneurs susnommés et qualifiés, il faut joindre des têtes couronnées. Dans une lettre, du mois de novembre i 750, àd'Argental, Voltaire nous apprend qu'il avait eu des affaires d'intérêt avec l'électeur palatin, avec le duc de Wurtemberg et la maison de Gotha. Le 1" septembre 1758, il avait écrit à Cideville : « Je vous avouerai que j'ai mis entre les mains de l'électeur palatin une partie de mon bien. Il a bien voulu avoir la bonté de faire avec moi un petit traité qui me met en sûreté, moi et les miens, pour le reste de ma vie. » En 1775, nous avons vu 1 électeur palatin figurer sur le Livret de Voltaire pour une rente de 13,000 livres, et le duc de Wurtemberg pour une autre de 62,300. Le 9 septembre 175-2 Voltaire avait mandé à M- Denis : « Je remets enti^ les
mains de M. le duc de Wurtemberg les fonds que j'avais fait venir de Berlin; il nous en fera une rente viagère sur nos têtes. Cet emploi de mon bien est d'autant meilleur, que le payement est assigné sur les domaines que le duc de Wurtemberg a en France. Nous avons des souverainetés hypothéquées. Les paroles sont données. Vous pouvez compter sur la solidité de cette affaire. » A l'époque où il entra en relation avec ces ducs, il avait beaucoup d'expérience ; plus les sommes qu'il leur prêtait étaient fortes, plus il prit de sûretés pour s'en assurer le payement. Aussi ses rapports avec le duc de Wurtemberg forment-ils un cours complet de procédure ; ils résument toute la science financière et judiciaire de Voltaire. De là la nécessité de les analyser.
La correspondance de Voltaire avec Moussinot nous a montré Voltaire employant tous les moyens pour placer sûrement sa fortune. Dans ses lettres à M. Dupont, avocat de Golmar, Voltaire n'a affaire qu'avec un seul débiteur ; mais ces relations sont suivies et compliquées ; il est curieux de retouver dans le millionnaire seigneur de Ferney les mêmes principes que dans l'hôte du château de Girey. Dépouillons ce dossier.
Voltaire écrit donc à M. Dupont, le 12 juillet 1764 :
« La première chose que j'ai lue de mes yeux dans les nouvelles publiques, c'est que M. le duc de Wurtemberg a quitté ses Étals, que ses affaires sont dérangées, tous les payements arrêtés. La seconde, c'est que le duc a emprunté beaucoup d'argent sur la terre de Horbourg et Riquevir, qui fournissaient jusqu'à présent au payement d'une rente de 28,000 livres que j'ai sur lui, rente qui compose la meilleure partie de mon bien. Je n'ai d'autre titre qu'une promesse de passer contrat, signée de la main du duc. Je crois même que je
fi' 1.»
TOUS laissai en parlant de Colmar un double de celle promesse. Si vous ayez le double, je vous prie de le faire bomologijer au Cûnscil général d'Alsace, et de le faire signifier au receveur de Horbourg et de Hique- Tir. Ne pouvez-vous pas même, pour prévenir tout abus, lui faire signifier défense de pajer à d'autres qu'à moi, en altendanl la signification de la promesse du duc valant contrat?» — Le 28 augu>te sujvaiil : « J'espère que mon affaire ira bien. Il est question d'assurer la créance sans déplaire au débiteur, d — Le 25 septembre suivant : . J'ai donné déjà 100,000 livres ces jours-ci au sieur Jean Maire sur sou simple billet. Mk-- le duc de Wurtemberg doit être conl<>nt de ce procodé. Je vous envoie une lettre de cbangc de 79,995 livres, que je vous prie de faire remettre audit sieur Jean Maire quanti vous aurez la bonté de lui faire passer l'acle. Je lui envoie encore 20,00o livres; ain>i il aura £00,000 livres net. Je joins ici un croquis d'acte qui n'est pas prolixe, mais qui dit tout. M. le duc de Wurtemberg a CMW.OOO livres de rente en France de biens libres. .. - Le 12 octobre suivant : « Vous avez dû recevoir la lettre de cbangc payable à Lyon au 12 oclobnpréfix; nous sommes aujourd'hui à ce 12. M. Jean* Maire mavait promis que j'aurais de ses nouvelles les premiers jours d'oclobre, et qu'il finirait tout avec vous. M. Jean Maire m'a paru le plus honnête homm • du monJe; ma créance est établie sur des Icrres qui sont en Fraiice. et qu'on m'assure n'être hypothéquées à personne qu'à moi. >. -- Le 13 novembre suivant : « Nouvelle négociation eulam'e averM. le duc tic Wurtemberg; elle se consommera dans les premiers jours de janvier au plus lard, et nous pourrons faire ce nouveau conirat dans peu de temps, comme nous avons fait le premier. Je trouve ces emplacéments irès convenables el très surs. » — Le 20 du môme mois : « 1! me semble que quelques publicistes allemands prétendent que toutes les Icrres dépendantes du comté de -Moulbelliard sont substituées à perpétuité par des pactes de famille. Si cela était, comme je le présume, ma famille risquerait beaucoup; ma nièce surtout aurait à se plaindre, et il se trouverait que je l'aurais dépouillée de mon bien en voulant le lui assurer. Je sais que M. le duc de Wurtemberg s'oblige pour lui el pour ses hoirs, mais ces hoirs pourront fort bien ne se point croire obligés. M. le prince Louis-Eugène de Wnrlemberg, frère du duc régnant, semble même refuser de s'engager par uue^simplc parole d'hounètelc et de générosité qu'on lui demandait; peut-être avec le temps pourrait-on obtenir de lui cette démarche que l'àmc noble d'un prince ne doit pas refuser. Nous n'avons fait jusqu'ici, auprès de lui, que de vains efforts. Vous sentez bien que ce n'est pas mon intérêt qui me guide. Je tombe dans une décrépitude infirme, et
AVEC SES DEBITEURS.
le duc régnant me survivra sans doule; mais J/»"' Denis peut lui survit re, et vous savez que j'étais prêt à passer un autre conirat avec lui, en faveur de mon autre nièce et de mes neveux. La difficulté qui se présente arrête la conclusion de cette affaire, et fail trembler pour les précédenles. Vous êtes à portée de savoir si, en effet, le duc régnant a pu stipuler pour ses hoirs, si les do;naines de Franclie-Conilé et d'Alsace répondent de la deUe, et quelles mesures on pourrait prendre pour nous donner toiiles les sûretés nécessaires. Il vaut mieux dépendre (le la sanclion des lois que de la volonté des hommes. » — Le 7 décembre suivant : « J'essuie de très grandes diflicullés par rapport à mn famille. Je sais bii-n qu'à mon âge je ne risque rien pour moi; mais mes héritiers, en faveur de qui j'ai stipulé, peuvent survivre au duc régnant. Je suis très sûr à présent que les terres sont substituées. Les successeurs de M. le duc seront en droit de refuser l'exécution (l'un conirat auquel ils n auront pas consenli. Mes héritiers n'auraient pour ressource que la loi de l'honneur et de la bienséance; il faut d'autres sûretés dans une affaire aussi importante. » — Le lendemain : (i Je vous prie de faire le contrat en vertu de la nouvelle procuration, el de le faire dresser avec toutes les clauses qui peuvent en assurer la stabilité.» — Le 20 du même mois: « J'envoie aujourd'hui le complément des 80,000 livres en or. Je suppose que vous avez fail faire le contrat en la meilleure forme possible, et que jamais les héritiers de M. le duc de Wurtemberg ne pourront inquiéter les miens. D'ailleurs, il me paraît que la dette est très assurée sur les leries de France qui ne sont point sujettes à substitution. » — Le 15 novembre 1703 : a Je suis actuellement un peu embarrassé. J'ai entrepris des bàliuients et des jardins sur la parole positive que M. Jean Maire mavait donnto qu'il me payerait avec la plus grande exactitude. Les rentes viagères exigent qu'on ne manque jamais déchéance ; il me fait un peu languir, et je suis obligé de renvoyer mes ouvriers au hasard de voir l'hiver, qui est bien rude dans nos quartiers, détruire les ouvrages commencés pendant l'été. Je vous prie d'écrire un petit mot à M. Jean Maire pour l'engager à no pas m'oublier. Je suppose qu'H n'a pas d'argent actuellement, mais il peut me fournir des lettres de change, en me faisant bon de l'escompte. Je lui ai proposé tous les tempéraments possibles; ayez la bonté de le faire souvenir sérieusement de ses engagements, et de lui faire sentir que l'accumulation des arrérages deviendrait pour lui aussi désagréable que l'est pour moi la privation de ce qui m'est dû. 9 — Le 29 septembre 1767 : a II faut que je vous avoue que j'ai soixante el quatorze ans; que j'ai donné tout mon bien à M. le duc de Wurtemberg, qui ne me paye point. 11 me doit une année entière,
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mais je n'ai pas lo temps d'attendre. Donnez-moi un procureur qui puisse saisir les terres «l'Alsace; j'en cherclierai un pour celles de Franche-Comté; sans quoi il faut que ;> demande Vaumône, pour moi et ma famille. » — Le 13 octobre suivant : « J'ai reçu de nouveaux éclaircisscmciils touchant les terres dépendantes du comté de Montbelliard, situées en France. Les tristes connaissances que j'ai acquises me mettent dans la nécessité indispensable d'assurer mes droits et mon revenu par des actes juridiques; j'ai besoin même de la plus grande célérité. Je suis comptable à ma famille de ce bien qui est presque la seule chose qui me reste. Je vous prie donc de faire agir sans délai mon fondé de procuration, de m'cnvoyer son nom et d'avoir l'œil sur lui. Je vous prie aussi très instamment de me faire avoir une copie authentique dos anciens actes de 31. le duc de Wurlcmbcrg, énoncés dans les contrats que vous avez passés en mon nom. Les anciens actes, sans doute, doivent tenir lieu de contrats. Je m'en rapporte à vous pour assurer mes droits et ceux de ma famille. Il me faut une planche pour me sauver, je ne puis trouver ma sûreté que par la voie de la justice. Je ne prétends point en cela manquer de respect à M. le duc de Wurtemberg; je ne m'attaque qu'a ses fermiers et à ses régisseurs; je ne dois point trahir les intérêts de ma famille par une vaine considération. » — Le 24 du même mois : « Il faut absolument me donner des délégations irrévocables sur des fermiers que je puisse contraindre. Je vous répète que j'ai cent personnes à nourrir, et que cette dépense journalière nu me permet aucun ménagement. Jo crois qu'on peut faire saisir les revenus des terres en Alsace, sans faire une saisie réelle. Jo n'ai point de grosse de contrat pour les engagements précédents en l'Sâ et 1733. Les objets sont considérables; ils montent à 70,000 écus d'Allemagne. J'ai remis à mon avocat de Franche-Comté le contrat de 200,000 livres en ma faveur en I76i; c'est en vertu de ce contrat qu'il agit actuellement dans les terres de Franchc-Comlé. J'ai gardé par devers moi pour 80,000 livres de contrats, uniquement pour ne point mullipher les frais du contrôle dans la comté de Bourgogne. » —Le 31 suivant : « Il est essentiel que mes démarches soient faites en même temps en Alsace et en Franche-Comté; je crois qu'on peut toujours faire une opposition sans avoir la grosse en main, sauf à la produire ensuite. » — Le 7 novembre suivant : « Je ne demande autre chose, sinon que mon procureur s'oppose à toutes délivrances d'argent en fruits aux créanciers de Lyon; l'arrêt viendra ensuite quand il pourra. » — Le 17 du même mois : « J'ai fait proposer de me payer moitié comptant, et de me donner pour le reste des délégations irrévocables sur des fermiers ou régisseurs, bien acceptées.
AVEC SES DEBITEURS.
bien autorisées et bien légalisées; j'ai bien la mine de mourir avant d'avoir obtenu de quoi vivre. » — Le 14 décembre suivant ; « J'ai été forcé de recourir au\ voies judiciaires pour assurer mes intérêts et ceux de ma famille. On me devra environ 72,000 livres à la réception de ma lettre; j'en demandais 10,000 au mois de décembre, et 10,000 au mois de janvier, avec le payement de mes frais, et le reste en délégations sur des fermiers; ni mon âge de soixante et quatorze ans passés, ni mes besoins pressants, ni ma famille ne me permettent d'attendre. » — Le lo octobre 1768 : «c Je vous prie de contribuer à me faire vivre, en voulant bien recommandera M. Roset de me payer le quartier qu'il me doit; j'ai trente personnes à nourrir et 30,000 francs à donner par an à ma famille, vous concevez qu'il faut bien que M. Roset m'aide. » — Le 18 suivant : « M. Roset doit considérer que nVétant dépouillé de mon justeaucorps et de mon manteau, il ne me reste que ma culotte; que s'il m'en prive, j'irai tout nu, et que je mourrai de froid l'hiver prochain. Je lui demande en grâce qu'il m'envoie ce qu'il pourra au plus tôt, et que le reste ne vienne pas trop tard. » — Le 30 mars 1709 : « Je fournis 86,000 livres cà M. le duc de Wurtemberg. Il est déjà payé de 70,000 livres par ses deux billets que je lui rends. J'ai donné 7,000 livres que Roset me devait à la fin de mars; lo,000 livres que le sieur Monier, receveur des forges do Monbelliard, me devra à la lin du mois de juin; et 4,000 livres sur les 7,000 livres que Roset me devra à la fin du même mois do juin. Cela fait juste les 86,000 livres. Voilà donc une affaire réglée, et on aura huit jours pour faire le contrat dans la forme la plus honnête et la plus valable. » — Le 11 janvier 1770: a II est assez vraisemblable que tout mon argent a été donné à M. le prince de Wurtemberg. » — Enfin lo 23 août 1769 : « M. Jean Maire, déjà nommé, avait reçu cette lettre : « W' le duc de Wurtemberg me doit par billet à ordre, au mois de mars passé, 33,000 livres, et autant l'année prochaine. Son Altesse propose de me subrog r à la créance du sieur Diétrich do Strasbourg, auquel elle doit 86,000 livres, moyennant que je lui prête ces 86,000 livres, remboursables en quatre ans, à 24,000 livres par an, avec les intérêts légitimes. Pour cet effet, on veut que je rétrocède les deux billets de 70,000 francs, et que je fournisse le reste argent comptant. Quoique à mon âge de soixante et quinze ans ce marché soit peu avantageux, je l'accepte; et même je me relâche des 3 0/0 d'intérêt que j'aurais, si cet acte était passé à Genève ou à Monbelliard. Jo me réduis à 4 0/0, et j'espère que M. le duc de Wurtemberg sera content •le mon procédé. II observera que Remprunte à 6, et que je prête à 4. »
Malgré cette attention, le débiteur couronné ne payait jamais exactement ses intérêts. En ITIG, il devait 100,000 francs à Voltaire. Celui-ci engagea le roi de Prusse à presser le prince de se débarrasser de tant d'arrérages. C'est ce qu'il lui demanda avec instance, dans ses lettres du 8 novembre et du 9 décembre i"10. Par ses réponses, du :2o noveml)re et du "IH décembre 1710, du 10 février, du 13 auguste, du ^2\ septembre, du 9 novembre, du 11 décembre illl, et du :2o janvier 1118, Frédéric nous apprend qu'il s'occupa de cette affaire. C'est pourquoi, le C janvier 1118, Voltaire le remercia et lui manda que le duc s'était laissé attendrir, et avait donné un acompte de :20,000 livres sur les 80,000 qui lui avaient été prêtées.
Il est vrai que, le 20 janvier, il écrivait au maréclial de Ricbelieu : « J'ai recours à vous. Je suis ruiné, et ce n'est pas ma faute. Mais je ne veux point mourir banqueroutier à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Vous me devez plus de 11,000 francs d'arrérages. Je vous demande en grâce de m'en faire payer 9,000 pour apaiser des créanciers auxquels il faut du pain. Toutes les autres ressources m'ont manqué tout à coup. « En effet, le
10 juillet, il priait M" Dutertre de réclamer 22,000 francs que le duc de Bouillon tardait trop à lui envoyer, attendu qu'il craignait que ses maçons, ses cbarpentiers et son boucher ne le fissent mettre en prison. Déjà, le 18 janvier, il lui avait recommandé de fléchir ses illustres et injustes débiteurs le duc de Bouillon et le maréchal de Richelieu, et de saisir le fermier général Marchand, jusqu'à ce qu'il eût quittance de tout f" qn'il devait.
11 lui disait aussi : « J'avais fondé une colonie assez
florissante; mais les malheurs qui me sont arrivés coup sur coup précipitent la ruine de cet établissement. J'ai des sommes immenses à payer au mois de juin, et des princes souverains fun) qui me doivent beaucoup d'argent me laissent sans secours; de façon qu'avec un revenu considérable je suis à la veille de manquer, et menacé de mourir eharr/é de dettes. »
De tous ces fragments il résulte qu'à Ferney, comme à Cirey, Voltaire s'occupait beaucoup de sa fortune, et qu'il recourait à la rhétorique aussi souvent qu'aux voies judiciaires pour se faire payer de ses débiteurs. Devenu constructeur, entrepreneur, accablé de maladies et d'années, il ne négligea aucun de ces avantages et arriva à traiter, sans ridicule, tous ses négligents débiteurs, d'ennemis de l'État et du genre humain. Il ne plante pas un arbrisseau à Ferney, il n'y pose pas une pierre, sans l'apprendre à ses correspondants; il réunit quelques colons fugitifs, il fait les avances de quelques maisons; il encourage plusieurs manufactures; il a besoin d'un certain nombre de domestiques et d'ouvriers. Tout de suite il s'agit d'une ville bâtie, d'un personnel de trente personnes, de cent bouches à nourrir, de dépenses immenses, de 500,000 francs pour son château, de 1,500,000 francs pour ses maisons. Il parle de tous ses vassaux comme d'une famille. Malheur à qui lui doit des arrérages ! Sa conduite devient un crime. Car voilà Voltaire ruiné, banqueroutier, sans culotte, sans argent et sans bois pour se chauffer; voilà des familles sans pain, des ouvriers sans travail, des orphelins s;ms protecteur, des entreprises anéanties, un commerce languissant, une province appauvrie, et par
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lis COMME QUOI VOLTAIRE PRÊTAIT
conséquent une perte pour l'État et un déshonneur pour la France. Soit qu'il se plaigne à Terrai, soit qu'il sermonne tous les seii^neurs que nous connaissons, Voltaire représente les besoins de sa colonie, de ses manufactures; à ses neveuY et à ses nièces, il substitue un pays, de sorte que des hommes qui n'avaient pris d'engagement qu'avec un homme, étaient tout étonnés, un jour d'échéance, de traiter de puissance à puissance avec une peuplade, un royaume, l'humanité tout entière. Là finit Voltaire créancier, parce (ju'il a tout épuisé, la prudence, la raison, la ruse, le mensonge, l'audace. Harpagon n'a pas été si loin.
Dans ses procès, quel qu'en fût le sujet ou l'importance, Voltaire inonda le sanctuaire de Thémis de placets, de mémoires, de factums; il écrivait lettres sur lettres à tous les juges, à tous les amis et à toutes les amies de tous ses juges; depuis Je greffier jusqu'au président, soit à Berlin, soit à Gex, soit à Paris, soit à Dijon ou ailleurs, il intéressait l'hoimeur de la magis trature à ses causes. Comme Harpagon, il lui fallait justice de la justice. Qu'il eût tort ou raison, il exigeait qu'on lui accordât ses conclusions; il se vengeait par des sarcasmes de ceux qui avaient osé rendre un arrêt contre lui, et travaillait à déshonorer et à ridiculiser sa partie adverse, comme il le fit à l'égard du président de Brosses.
YI. — Comme quoi Voltaire prêtait à des taux
exorbitants.
Voltaire ne devait rien négliger pour arriver à se faire rembourser ses fonds, qui étaient presque tou-